Chap. 11 : La cravate du Doctor

Rose se détourna et quitta le costumier, laissant le Doctor s'interroger. Donc Rose ne partirait pas. Il ferma les yeux, plus ému qu'il ne l'aurait voulu. Et c'était une torture de la garder. Autant que de l'éloigner. Et la rage monta. C'était sa faute s'il était incapable de garder son calme. Pourquoi est-ce qu'elle ne faisait pas ce qu'il lui demandait, une fois de temps en temps? Il s'adressa à son reflet dans le miroir, frustré :

- C'est ta faute à toi aussi! Si tu n'avais pas ce corps stupide et faible! Émotionnel! C'est comme ça depuis la première seconde, quand tu t'es régénéré devant elle et que…

Le doute effaça la colère. Est-ce que cette émotivité avait quelque chose à voir avec elle?

- Oh, stupide, stupide, stupide Doctor, bien sûr que ça a voir avec elle, rugit-il à son reflet. Si tu étais humain, tu baverais devant elle! Ou tu lui réciterais des vers de poésie!

Une image de lui à genoux en train de déclamer du Shakespeare traversa son esprit, mais il la repoussa. Cela lui rappelait Martha. Une autre qu'il avait blessée. Et ça ne faisait que craquer un peu plus son contrôle.

Au-delà de ça, quand il avait dû se régénérer, c'était parce qu'il avait retiré le Tourbillon du temps de l'esprit de Rose. Est-ce qu'il aurait pris quelque chose d'elle? Quelque chose qui serait resté en lui. Même dans son nouveau corps?

- Noooon…. Impossible… Sûrement pas…

Son reflet haussa un sourcil, incrédule.

- Oui, mais si…

Hypothèses et suppositions. Jouer le jeu.

- Doctor…?

Rose revenait, décidée à aller jusqu'au bout, à obtenir plus que des excuses de sa part.

- Je veux rester, dit-elle doucement mais avec fermeté. Mais si tu veux absolument que je parte… Je veux savoir pourquoi. Je ne sais pas… Je ne dis pas que ça me convaincrait de partir, mais… Enfin, peut-être. Je ne sais pas. J'essaierais…?

- Non… Je…

- Et laisse cette cravate tranquille. De toute façon, elle est toute chiffonnée à force de jouer avec.

Et elle s'enhardi jusqu'à l'aider à l'enlever. Il ne dit rien et se contenta de la regarder faire, un peu étonné de la découvrir si habile. Elle jeta la cravate sur la pile de linge sale et prit celle à pois.

- Tu sais faire les nœuds?

- J'ai appris, dit-elle en ajustant le col avec expertise. Tu devines avec qui.

Il l'aimait légèrement entrouvert, elle le savait. De toute façon, il était plus facile de courir avec une cravate légèrement desserrée sinon elle vous étranglait. L'autre Doctor avait les mêmes goûts vestimentaires. Et la même manie de courir sans arrêt.

Le Doctor trouvait la situation intime. Ils avaient vécu les pires situations possibles. Il l'avait perdue un certain nombre de fois et elle avait fini par lui avouer qu'elle l'aimait. Ils avaient échangé des regards, des poignées de main, des câlins. Mais la sentir physiquement si proche, en train d'accomplir un geste aussi anodin, aussi banal… Routinier. En un éclair, il entrevit la vie qu'elle avait eue avec l'autre Doctor. Les mille gestes du quotidien, les petits rituels. Elle avait appris à nouer une cravate d'une certaine façon parce qu'un Doctor avait besoin d'un tel accessoire. Nouée juste à la perfection. Et devant cette timide révélation d'un passé à la fois commun et mystérieux, il s'enhardi à son tour.

- Tu avais choisi, murmura-t-il. Je le savais. Je l'avais compris depuis… depuis que tu avais choisi de voyager avec moi la première fois. Tu te rappelles? Tu as couru dans le Tardis, laissant Mickey, Jackie et dieu sait quoi d'autre derrière toi. Je t'avais dit que c'était dangereux, mais tu es venue quand même.

- Et tout le reste n'a fait que confirmer mon choix. Et plus encore à Canary Warf. J'étais furieuse quand tu as essayé de m'éloigner.

- Et tu es revenue.

- Et tu as accepté que je reste. Pourquoi?

- Sur le moment, j'ai vu… J'ai cru…

- Quoi?

- Non, rien.

Les doigts de Rose s'immobilisèrent, pesant sur lui. Il frissonna. Pas de peur. Et c'était terrifiant d'imaginer tout ce qu'il pourrait faire. Il fallait se concentrer. Il fallait continuer à parler et ne pas bouger.

- Tu étais… enthousiaste et insouciante du danger, tu mordais dans la vie, tu voulais tout connaître de toutes ces races aliens, ces planètes, ces étoiles. Tu voulais courir avec moi. Le temps et l'espace. C'est… comme un oiseau qui s'envole pour la première fois. Il ignore quand il touchera le sol à nouveau, ce qu'il trouvera dans le ciel, quels dangers lui tomberont dessus. Sur le moment, il veut simplement voler. C'est sa nature. Et toi, tu te précipitais dans le Tardis, sans savoir exactement quand tu allais revenir. Et tu me regardais comme… enfin. Tu étais là, à mes côtés.

Il se frotta le cou et elle s'écarta, consciente que cette proximité le faisait réagir. Enfin.

- J'ai pensé que je pouvais déjouer le sort. Te garder avec moi pour toujours. Tu le voulais. Et moi aussi. C'était facile de croire à l'illusion que tu ne vieillirais pas, que tu ne mourrais jamais. J'ai cru au mensonge. Mais ça n'a pas marché. J'ai accepté que tu restes et puis… tu es partie. Envolée loin de moi.

Ils se regardèrent comme s'ils brûlaient. Tous les regrets passèrent dans un seul regard. Le silence s'allongea.

- Et quand tu es revenue, quand tu m'as envoyé ce message… Quand Donna m'a répété ce que tu lui avais soufflé… Quand ces mots… Bad Wolf… sont apparus partout jusque sur le Tardis… Je savais que c'était la fin de tout. Et puis une pensée venait se moquer de moi : tu pouvais peut-être revenir de ton exil. Je pourrais peut-être te retrouver. Et j'ignorais ce qui était le plus important à ce moment-là : toi ou les planètes volées.

- Il y avait cet espoir que je pourrais te revoir, murmura-t-elle comme pour elle-même. Oh, j'étais morte de peur à l'idée que toute la réalité disparaisse, mais il fallait que je te revoie. Mais ça faisait plus sérieux devant les comités et dans les rapports de dire qu'il fallait sauver la réalité. Je ne crois pas que UNIT m'aurait appuyée si j'avais dit que tu me manquais.

Ils s'esclaffèrent doucement.

- Je te manquais?

- Comment peux-tu en douter, dit-elle en le poussant affectueusement.

- Nous avons tous nos moments de doute.

- J'ai cru te perdre quand ce maudit Dalek t'a tiré dessus.

- Non.

- Tu aurais pu changer de visage, devenir différent. Et tu as fini par trouver quelqu'un d'autre. Nous sommes remplaçables. Oh, tu nous regrettes, mais tu finis par… par faire avec. Tu continues. Tu me l'as déjà dit. Je sais que tu n'as pas le choix, que c'est comme ça pour toi.

- Ça n'a pas été facile, cette fois-ci.

- Pour vrai? Et pourtant, tu as trouvé quelqu'un d'autre. Martha… et Donna… Et il y avait toujours le capitaine Jack.

Ils échangèrent un sourire complice au nom de Jack. Rose se rendit compte qu'elle ne les jalousait pas. Pas trop. S'ils avaient pu rendre le Doctor un peu meilleur, un peu plus heureux, elle l'acceptait. C'était peut-être ça, grandir.

- Oui… Martha.

- Elle t'aimait certainement. J'ai vu comment elle te regardait. Elle a fini par passer par-dessus, mais je connais ce regard.

- Je ne pouvais pas… J'aurais pu… je ne sais… essayer? Non, pas essayer, mais être au moins honnête avec elle… C'est juste que… après toi, je n'étais pas… prêt.

Ainsi, elle l'avait touché. Elle s'était posé la question, quand elle le cherchait dans toutes ces dimensions. Elle avait eu peur d'avoir été l'un des personnes d'une liste très changeante de compagnons et d'invités. De le trouver avec quelqu'un d'autre et qu'il la regarde comme une étrangère. Qu'il fasse un effort pour lui dire bonjour. Que sa place soit prise. Et tout à coup, elle sentit qu'il n'avait jamais offert sa place à quelqu'un d'autre. Il l'avait peut-être reléguée au fond de sa mémoire, justement parce que c'était trop douloureux de l'avoir constamment à l'esprit, mais cette place existait toujours et l'attendait.

- Et Donna? Je… j'aurais cru qu'elle serait restée. À demi-Doctor… Le compagnon idéal, un autre toi!

- Elle le voulait. Mais… un humain ne peut pas vivre avec la mémoire des Seigneurs du Temps.

- Oh, mon dieu!

- Non, non, elle va bien, fit le Doctor. Enfin… Elle… Elle ne se souvient plus.

- Quoi?

- Je ne peux pas enlever les souvenirs de son esprit. Biologiquement, elle est en partie Seigneur du Temps. J'ai… j'ai installé un blocage. Elle ne doit pas se souvenir. De rien. De rien du tout. Ne doit jamais me revoir. Sinon elle se souviendra. Et son cerveau brûlera. Alors, j'ai fait en sorte qu'elle ne se souvienne de rien.

- Alors… Tu t'es retrouvé tout seul. Encore.

- Et tu es revenue. Encore. Et… peut-être que je n'étais pas prêt.

- Peut-être que, à force, tu avais préféré oublier que j'avais existé.

- Non!

Il était convaincu de ça. Il ne pouvait pas l'oublier. Seulement, il préférait ne pas trop repenser à elle. Ça faisait… trop mal. Sa mémoire, trop précise, lui rappelait simplement qu'elle n'était plus là. Et ses cœurs battaient un peu plus vite quand il se rappelait comment ils avaient couru, comment ils avaient partagé des silences émerveillés devant les beautés de l'univers…

- Non, répéta-t-il gravement.

- Pareil, fit Rose en soupirant. Et maintenant?

- Je ne sais pas.

- Je vais rester. Je pense.

Il sourit. Le sourire le plus sincère qu'elle lui ait vu depuis son retour. Son sourire préféré.

- Reste, je t'en prie, dit-il simplement. S'il-te-plaît.

- J'aimerais rester. Beaucoup. Je ne veux pas…

Me retrouver seule dans tout l'univers. Avec mes parents et mon petit frère, avec Mickey et Jack et Torchwood et tous ces gens. Entourée, mais seule. Seule parce que tu ne serais pas là.

Me retrouver seul avec le Tardis. Et tout l'univers. Mais seul quand même. Le dernier des Seigneurs du Temps. Et je ne sais pas si j'aurais le courage de me lier à quelqu'un…

qui finirait par partir à son tour, je sais, Doctor, je sais.

Il se tendit.

- Quoi?

- Quoi?

- Qu'est-ce que tu viens de dire?

- Moi? Rien. Je réfléchissais.

Il la fixait, songeur, puis il lui demanda si elle se sentait bien.

- J'ai mal à la tête. Assez régulièrement depuis quelques semaines, avoua-t-elle avec lassitude. J'épuise les provisions d'aspirine à une vitesse!

- Là? Tout de suite?

Il voulu vérifier par lui-même, mais hésita.

- Je peux? J'ai une théorie…

Rose observa ces mains qui possédaient la grâce de celles d'un pianiste. D'un artiste. Fines, déliées, comme deux petites bêtes savantes. Elle avait serré ces mains pour courir, pour marcher, pour rire, pour être simplement proche de lui. Elle oubliait qu'il n'était pas un humain quand il lui souriait, quand ses yeux pétillaient et qu'il la regardait d'une certaine façon, sans rien dire, en voulant tout dire. C'était les mains d'un être capable de lire les pensées d'un humain. Elle se demanda pourquoi elle n'avait pas peur. Pourquoi elle ne le sentait pas étranger. Puis, comprenant qu'elle avait déjà dévoilé son lot d'horreur et de peur à cet homme, qu'elle lui avait dit qu'elle l'aimait et qu'elle avait reconnu que, même si ses sentiments n'étaient pas partagés, elle resterait à ses côtés… Il faisait partie d'elle, il ne lui était pas étranger. Elle n'avait plus rien à cacher. Elle n'avait pas à craindre de trop en dévoiler. Il savait déjà tout. Et elle lui avait déjà tout donné. Y compris sa confiance la plus totale.

Le Doctor posa le bout des doigts sur les tempes de la jeune femme, très légèrement, et s'enfonça dans son esprit comme on s'immerge dans un lac paisible. Il fut un instant déconcerté par la facilité qu'il avait à se lier à elle, puis il réprima la brève déception de ne pas y trouver la présence si complète, si dense, si incomparable d'un autre Seigneur du Temps. Le lien mental entre Seigneur du Temps était traître. On ne pouvait le reproduire. Plus que la simple transmission de pensées, c'était une communication… une communion spirituelle. Le Doctor vit toute la passion de Rose pour ce qui l'entourait, son amour profond et lumineux pour lui, le regret qu'elle avait de ne pas se sentir à sa place à ses côtés, comme autrefois. Mais dans l'esprit de Rose, il n'y avait rien de cette indescriptible vibration que faisait que tous les Seigneurs du Temps se reconnaissent entre eux. La beauté, l'amour et la lumière d'une planète perdue dans l'univers ne remplacerait jamais la sérénité et la plénitude de ceux de Gallifrey. Même Rose. Mais pour le moment, cela suffirait.

Avant de se retirer, il vit alors combien elle avait aimé l'autre Doctor et combien sa mort l'avait affectée, dans quel état elle s'était retrouvée et le désespoir qui l'avait habitée durant un temps. Et le seul remède que l'autre Tardis avait trouvé avait été de lui redonner le Doctor. Il sourit et son esprit caressa celui de la jeune femme. Impossible de la mettre à la porte du Tardis. Il n'en avait plus du tout envie, mais il comprenait maintenant que ce serait la fin pour elle. Elle n'y survivrait pas. Elle avait pu faire semblant avec sa famille et dans l'autre univers, mais elle ne pourrait faire de même dans cet univers-ci. Elle était devenue une passagère permanente du Tardis. Elle était liée à lui et il ne ferait que la détruire en la repoussant. Advienne que pourra, songea-t-il. Et quelque chose au fond de lui s'apaisa, se tranquillisa : Rose resterait.

Il se surprit à se demander si son corps actuel serait capable de remonter la pente sans Rose, si quelque chose n'était pas fondamentalement attaché à elle. Elle faisait craquer son contrôle, mais sa présence l'aidait à se contenir. Bizarre. Peut-être que c'était un sentiment (il n'osait pas penser au mot exact), peut-être était-ce autre chose. Et sans doute était-il préférable que ce ne soit pas quelque chose d'émotionnel. C'était beaucoup plus rassurant de rester dans la logique et le rationnel.

Mais comment avait-elle fait pour terminer SA pensée?

- Qu'est-ce que j'ai, dit Rose.

- Rien. Juste une migraine, dit-il en l'enlaçant.