La prophétie des mondes
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Chapitre 11 : Le choix des risques-Vous partirez aujourd'hui même.
-Mais, père, c'est impossible, elle n'est pas encore…
-Préfères-tu la voir risquer sa vie ici, où, je dois l'avouer, nous sommes incapables de la protéger ? Ou acceptes-tu de prendre ce risque afin de l'écarter de tout danger ?
-Nous lui en ferions courir un plus grand.
-Je te laisse la matinée pour y songer. Mais, quoique tu décides, vous prendrez la route ce soir même.
Le Roi jeta un dernier regard dans la pièce et s'éloigna. Son fils le regarda jusqu'à ce qu'il ait disparu, à un tournant du couloir. Puis il se tint à l'entrée de la chambre. Immobile. Songeur. Désespéré. Il ne savait que choisir. Devant lui, sur le grand lit, était allongée la Princesse Edhelwen, endormie, blessée. Deux serviteurs de son père l'avaient trouvée dans la nuit, et l'un d'eux s'était précipité à sa porte pour l'en prévenir. Il avait accouru aussitôt, sans vraiment réfléchir, et avait cru s'effondrer en entrant dans la bibliothèque. Il l'avait crue morte.
Il s'était agenouillé près d'elle, écoutant à peine le récit des deux Elfes expliquant qu'ils avaient été alertés par des cris. Il l'avait simplement prise dans ses bras, soulagée d'entendre son souffle et de voir sa poitrine se soulever, même de manière saccadée. Elle était en vie. Il n'avait que ça en tête. Malgré le sang répandu tout autour. Il avait envoyé les Elfes chercher un guérisseur et l'avait transportée à sa chambre, où elle était restée, inconsciente, depuis, sous la surveillance du Prince qui n'osait avouer son inquiétude. A présent il était là, à réfléchir à l'ultimatum de son père, face à son amie à la santé fragilisée et au corps profondément meurtri.
Bien entendu, il comprenait les motivations du Roi, ainsi que ses craintes, il possédait les mêmes en son cœur. La question était simple, mais insoluble. Rester ici, au risque de voir se produire une nouvelle tentative d'assassinat sur l'Elfe affaiblie, ou partir, traverser les montagnes, sans garantie qu'elle n'y succombe… Il avait passé la nuit à se maudire de l'avoir laissée l'accompagner. Quelle folie l'avait prise ce jour-là ? Il n'en était que plus résolu à l'éloigner de ce monde en perdition, à la mettre à l'abri de tout ceci, coûte que coûte… Mais fallait-il encore qu'elle survive assez longtemps pour cela…
Tout cela pour un simple journal…
Non, se reprit-il. Il connaissait bien Edhelwen, à présent, il savait où se trouvaient ses priorités, et il avait conscience que, pour elle, ce journal représentait le meilleur moyen de renouer avec son passé. Mais tout de même… Un passé valait-il une vie ?
Il ne savait que choisir. Bien sûr, son père lui avait imposé sa propre décision, mais il lui appartenait encore d'affirmer son désaccord. Bien sûr, il devait partir au plus tôt pour Fondcombe, mais puisqu'il devrait nécessairement ramener avec lui la Princesse, cela devait-il se faire au détriment de son état physique ? Et s'il attendait, en dehors du fait qu'il serait peut-être le dernier à rentrer chez le seigneur Elrond, il exposait l'Elfe à cet autre danger, qu'ils étaient parfaitement incapables de repousser. Il avait beau retourner le problème sous tous les angles, aucune solution ne lui paraissait acceptable. Aucune extrémité ne lui paraissait envisageable. Il était au pied du mur. Comment la protéger ?
La jeune Elfe tourna le visage vers lui. Depuis quand était-elle éveillée ? Elle lui sourit faiblement. Il s'écarta du mur d'un coup d'épaule et s'approcha d'elle.
-Comment vous sentez-vous ? demanda-t-il en s'asseyant au bord du lit et prenant doucement sa main dans les siennes.
-Un peu vaseuse… répondit-elle tout en souriant d'un air qui se voulait rassurant. Quelques douleurs… Rien d'insurmontable, assura-t-elle.
Elle mêla ses doigts à ceux du Prince et le regarda droit dans les yeux, soudain plus grave.
-Je vous ai entendu parler avec votre père, dit-elle. Ça me coûte de le reconnaître mais je crois qu'il a raison…
-Non, coupa vivement Legolas. Je ne veux pas vous entendre proférer de telles absurdités. Vous croyez-vous si apte à subir à nouveau ce voyage éprouvant ? Souvenez-vous comme il était déjà si difficile alors que vous étiez en bonne santé. Je refuse de vous exposer à un tel danger. Vous n'êtes pas en état !
L'Elfe sourit. Déconcerté, Legolas se tut et la fixa.
-Vous êtes… adorable… murmura-t-elle, ajoutant à la stupéfaction du Prince. Pardonnez la témérité d'une pauvre Elfe blessée qui voudrait pouvoir rassurer à la fois un Roi et son fils… Je me sens prête pour ce voyage, croyez-le. J'ai trop longtemps repoussé ce départ, il est temps pour moi de retourner avec vous à Imladriss et de retrouver mon frère et mon amie. Il est évident que ma place n'est plus ici et, en réalité… peut-être n'aurais-je jamais dû venir…
Tête baissée, Legolas ferma les paupières avec force. Peut-être, d'un côté, était-il le seul fautif ? Il était celui qui lui avait permis de l'accompagner…
-Culpabiliseriez-vous ? demanda l'Elfe, surprise.
Il fut incapable de répondre et se contenta d'affirmer d'un léger signe de tête. Edhelwen resserra sa main autour de celle du Prince.
-Vous n'avez aucune raison… Pourquoi… De quoi pensez-vous être responsable ?
-De votre présence ici, murmura-t-il. De votre état… J'aurais dû comprendre que votre frère ne souhaitait pas votre départ, j'aurais dû vous obliger à rester à Imladriss, et par-dessus tout, j'aurais dû veiller avec plus de prudence sur votre vie…
Etrangement, l'Elfe alitée laissa échapper un petit rire qui le fit sursauter.
-Pourquoi riez-vous ? se vexa-t-il.
-Pardonnez-moi, ce n'est pas drôle… s'excusa-t-elle.
Elle voulut porter sa main libre à son visage mais elle retint une grimace et préféra la laisser sur le lit.
-C'est que… vous en faites déjà tellement, finit-elle.
-J'estime ne pas en faire assez, affirma-t-il.
Elle prit un air grave qui le fit taire.
-Comme vous n'auriez pu m'empêcher de venir ici, vous ne pourrez m'empêcher de repartir aujourd'hui même, déclara-t-elle. Je suis plus têtue que vous ne le serez jamais.
Et sur ces paroles, elle lui adressa un grand sourire.
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C'est ainsi que, à la tombée de la nuit, Edhelwen se trouva dos au cheval du Prince, soutenue par lui, les traits tirés par la fatigue et par autre chose, mais souriant autant qu'elle le pouvait pour tenter de rassurer ceux qui l'entouraient. Elle ne devait pas faiblir et montrer une détermination sans faille. Elle se devait de leur montrer que ce voyage n'avait rien d'insurmontable pour elle.
Les jumelles s'avancèrent, portant un paquet solidement ficelé dans une grosse toile. L'Elfe le prit avec un sourire reconnaissant. Le paquet était mou et léger; sûrement une de leurs nouvelles créations. Elle se baissa à leur hauteur, une peu difficilement, pour les embrasser sur les deux joues. Les deux filles la serrèrent contre elles, peinées par cette séparation soudaine – mais prévisible.
-Ne l'ouvrez que lorsque vous serez seule, lui chuchotèrent-elles avant de s'écarter.
-Merci... bredouilla l'Elfe.
La gorge serrée, elle commençait à comprendre ce que signifiait quitter Mirkwood. La gouvernante la salua d'un simple signe de tête, froid et distant, mais qui inexplicablement lui réchauffa le cœur. Elle l'avait rarement vue, mais les jumelles lui avaient si souvent parlé d'elle qu'elle avait l'impression de la connaître depuis toujours. Elle dit au revoir encore à beaucoup de monde, avec courage malgré ssa fatigue, et enfin le Roi d'avança vers. Il portait sur ses mains une grande boîte de bois ouvragée qu'elle reconnut aussitôt : c'était la boîte qui enfermait le journal intime de son fiancé...
-Nous sommes tous navrés de la tournure des événements, commença-t-il, et Edhelwen secoua légèrement la tête en souriant comme pour repousser ces paroles. Croyez bien que nous sommes heureux de vous avoir eue parmi nous, et reconnaissants de la patience que vous avez montrée malgré les épreuves que vous traversez.
-C'est vous que je devrais remercier pour cela, rectifia-t-elle en rougissant légèrement. Je n'ai pas été des plus...
-Cela est depuis longtemps oublié, coupa-til en souriant. Vous avez su nous charmer depuis.
Edhelwen baissa la tête, gênée. Il aurait beau dire, elle n'oublierait pas facilement son comportement à son arrivée ici. Quant à les avoir charmés...
-Nous souhaiterions vous faire un présent, reprit Thranduil. Ce n'est pas grand-chose, puisque cet ouvrage vous revient plus qu'à nous, mais nous l'avons toujours conservé avec une attention toute particulière. Si aujourd'hui cela peut vous aider dans la recherche de votre passé, alors acceptez-le sans un mot.
L'Elfe, qui s'apprêtait à répliquer, referma la bouche et baissa à nouveau la tête. Elle sentait les larmes la gagner, mais elle ne pleurerait pas devant eux, elle se l'était promis. Elle s'appuya un peu plus contre Legolas pour ne plus se tenir à lui et prit la boîte à deux mains en remerciant chaleureusement le Roi. Elle n'eut pas besoin de vérifier pour savoir que ses notes étaient également rangées à l'intérieur.
D'un signe de tête, Legolas demanda à l'un de ceux qui les accompagnaient de prendre la boîte et le paquet de tissu tandis qu'Edhelwen adressait un dernier sourire à tous. Le sergent Eldrin s'approcha à son tour et lui jura qu'il retrouverait l'assassin, dût-il pour cela mettre sa vie en péril. Alarmée, Edhelwen voulut l'en dissuader, mais son air déterminé l'arrêta, et elle n'eut pas le cœur de le décevoir, aussi se contenta-t-elle de le remercier. Il recula et se perdit dans la foule. Elle échangea un regard avec Legolas, lequel hocha simplement la tête.
-Je m'en veux de vous obliger à voyager dans de telles conditions, mais soyez assurée que nous trouverons celui qui vous a fait cela, dit encore le Roi, à quoi elle répondit d'un simple signe de tête.
Que pouvait-elle dire ?
Le Roi la serra brusquement contre lui avant de l'embressaer sur le front, la laissant perplexe. Il prit ensuite son fils dans ses bras en lui souhaitant bonne chance pour son futur voyage. Puis, alors que Legolas allait hisser l'Elfe sur son cheval, une voix lui cria d'attendre et quelqu'un se faufila dans la foule pour prendre Edlewen dans ses bras. La gouvernante. Elle la berça comme elle bercerait son enfant, lui murmurant au creux de l'oreille :
-Je le trouverai, ce moins que rien, et je le châtierai pour ce qu'il t'a fait. Fais attention à toi, mon enfant, ne redeviens pas comme avant... ajouta-t-elle d'un ton plus doux avant de la lâcher.
Elle n'eut pas le temps de comprendre que déjà elle était sur sa monture, et que le Prince était derrière elle, la tenant doucement pour qu'elle ne tombe pas. Le regard rivé à celui de cette femme qui semblait l'avoir si bien connue avant sa disparition, elle sentit le cheval partir au galop à travers la forêt. Elle quittait Mirkwood. Pour cette fois ne peut-être jamais y revenir.
×××××
Ils chevauchèrent toute la nuit durant, et plus encore. Ils étaient sortis du couvert des arbres et descendaient à présent le fleuve, avec le fol espoir de ne pas faire de mauvaise rencontre. Edhelwen s'était endormie sur l'épaule de Legolas et ne semblait pas trop souffrir encore du voyage. Malgré tout, il était toujours inquiet. Quelle inconscience ! Quelle insouciance ! Ils pouvaient tout à fait rencontrer des problèmes sur la route, comme à l'aller. Et même sans cela, Edhelwen était trop faible, elle pouvait à tout moment succomber à ses blessures... Il refusait d'y penser.
Ils s'arrêtèrent enfin, à plusieurs kilomètres du fleuve, sur l'autre rive, et il lui pressa doucement l'épaule pour la réveiller. Elle ouvrit brusquement les yeux, avant de se souvenir du voyage. Elle soupira. Son corps la faisait atrocement souffrir, après ces heures de cavalcade, mais elle se refusait à en parler au Prince. Il était inutile de l'inquiéter plus qu'il ne l'était déjà, d'autant qu'il ne pouvait rien faire pour elle.
Il sauta à terre et la descendit de cheval le plus doucement possible, avant de l'aider à s'asseoir contre un arbre. Puis il sortit quelques pains de sa sacoche et s'installa près d'elle en lui en tendant un.
-Comment vous sentez-vous ? demanda-t-il, soucieux.
-Mieux que je ne l'aurais cru, répondit-elle, avant de croquer lentement dans son pain.
Elle espérait qu'avoir la bouche pleine la dispenserait de parler plus. Legolas regarda l'horizon.
-Je désapprouve toujours cette idée, dit-il. Mais puisque nous sommes ici...
Il se tourna vers elle.
-Qu'aimeriez-vous faire, en arrivant à Imladris ? demanda-t-il tout à trac.
Si Edhelwen en fut surprise, elle se garda bien de le montrer. Son regard se perdit dans le lointain tandis qu'elle réfléchissait. Qu'aimerait-elle faire, à Fondcombe ? Que pouvait-elle y faire ? Bien sûr, il y avait là-bas son frère et son amie... mais elle se sentait mal à l'aise en leur présence. Il y avait également les autres membres de la Compagnie, qu'elle avait envie de mieux connaître – mais qui lui semblaient tout comme Legolas si familiers qu'ils lui faisaient peur.
-Rien en particulier... répondit-elle enfin. Me promener dans la cité... Et puis...
Elle baissa la tête.
-Serrer mon frère dans mes bras, même si je n'ai aucun souvenir de lui et que j'ignore comment me comporter avec lui... Il reste mon frère, n'est-ce pas ? demanda-t-elle en levant des yeux tristes – suppliants ? – vers lui. Les liens du sang sont peut-être les seuls auxquels on puisse se fier... ajouta-t-elle. Ils ne trahissent jamais...
-En quoi d'autres liens seraient-ils traîtres ? s'étonna Legolas. J'ai déjà vu un frère trahir...
-Ce n'est pas ce genre de trahison, coupa-t-elle. Ce que je voulais dire... Je... J'ai le sentiment de trahir tous ceux qui m'ont un jour connue, parce que j'ai changé, je ne suis plus la même. Ils sont liés à moi par ce que je fus alors, et non par ce que je suis aujourd'hui. En ce sens, je les ai trahis... Tandis qu'un frère, mon frère, même s'il se souvient de mon ancien moi et qu'il le regrette tant, mon frère sera toujours ma seule famille, et cela quelle que soit ma personnalité...
Elle se tut, le regard fixé sur son pain qu'elle tournait distraitement entre ses mains. Le silence s'installa quelques instants.
-Je comprends, du moins je le crois, dit soudain Legolas d'un ton rêveur. Mais laissez-moi vous dire que vous faites fausse route. Peut-être en effet était-ce pour votre ancien vous que l'accueil de mon peuple fut si joyeux, au début. Mais, comme vous l'a expliqué mon père, vous leur avez suffisamment prouvé à quel point vous avez changé, et c'est pour vous, pour ce que vous êtes devenue, qu'ils se sont montrés si chaleureux. Ne soyez pas trop injuste envers vous-même.
Il termina son repas et se leva.
-Vous devriez finir de manger cela, vous avez besoin de forces, dit-il avant de rejoindre les deux Elfes qui les accompagnaient – les deux mêmes qui avaient quitté Fondcombe avec eux un mois plus tôt.
Elle contempla son pain en silence, et finit par le grignoter par petits bouts.
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Ils arrivèrent bien vite au bas des Monts Brumeux, siège de l'attaque d'Orcs qu'ils avaient essuyée. Immobilses sur leurs montures qui piaffaient d'impatience ou d'appréhension – nul ne savait – ils levèrent la tête vers le sommet, se remémorant la bataille qui s'était déroulée là et espérant y échapper cette fois. Le ciel, autour, se teintait de rouge, d'orange et de mauve, et la montagne brillait sous les derniers rayons de la Soleil. La nuit tombait.
-Nous allons camper ici cette nuit, annonça Legolas. Nous passerons les Monts de jour, autant que possible. Trouvons un endroit abrité et faisons-nous discrets.
C'est ainsi qu'ils dénichèrent les grandes portes menant à l'intérieur même de la montagne, que Bilbo lui-même avait un jour passées grâce à l'Anneau – selon les dires d'Edhelwen. Grimaçant devant leur découverte, Legolas fit demi-tour et, leurs recherches d'un endroit tranquille et éloigné des portes restant vaines, décida à contre-cœur de commencer l'ascension du col. Personne ne protesta, mais personne n'en fut heureux pour autant. Edhelwen se pelotonna contre Legolas et ils suivirent en silence le premier Elfe, son compagnon fermant la marche derrière eux.
-Ne craignez rien, chuchota le Prince à l'oreille d'Edhelwen. Tout se passera bien, cette fois.
Malgré le ton apaisant de sa voix, elle ne crut pas une seconde à ses paroles. Mais elle lui fut néanmoins reconnaissante de chercher à la rassurer. Ce fut peut-être grâce à cela qu'elle parvint à s'endormir. Peut-être était-ce simplement sa faiblesse. Legolas la tint plus fermement lorsqu'il entendit son souffle prendre un rythme plus lent. Les sens aux aguets, il avançait, craignant pour sa vie déjà menacée.
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Était-ce la douleur ou bien le bruit, les mouvements brusques ou la poigne autour de sa cheville, Edhelwen s'éveilla en tout cas en pleine course enfiévrée, semblable à la précédente. La nuit était noire et ne présentait aucun signe d'éclaircissement, et les hurlements sauvages des Orcs par centaines emplissaient l'air comme une épaisse chape de plomb. Par réflexe elle donna un violent coup de talon à la créture qui s'agrippait à elle et poussa un cri de douleur quand ses récentes blessures se rappelèrent à elle. L'Orc lâcha prise. Legolas la serra plus fort contre lui.
Les rennes tenus négligemment dans une main, celle qui maintenait l'équilibre de la Princesse, et un de ses lames dans l'autre, il abattait brutalement le bras vers les créatures qui le talonnaient, tranchant sans considération dans le vif, se tenant adroitement en selle. Il n'avait pas grand espoir : les Orcs étaient bien trop nombreux et le jour trop lointain. De plus, le corps blessé de l'Elfe le gênait dans ses mouvements. Il maudit son père, à défaut de pouvoir vraiment blâmer quelqu'un. Pour ne rien arranger à ses angoisses, Edhelwen se mit à gémir – de douleur ou defièvre, impossible de le déterminer.
Ils avaient dépassé quelques heures plus tôt la grotte ainsi qu'un tas d'ossements – les restes de la pauvre bête qu'ils avaient dû abandonnner à ces monstres. Ils avaient pris cette vision comme un mauvais présage. Tout au moins, Legolas avait été rassuré que la Princesse ne le voie pas, elle en aurait sans aucun doute été choquée.
Mais à présent cela importait peu. Tout ce qu'il souhaitait, c'était la ramener sauve – à défaut d'être saine – à Imladris. Et cette tâche semblait durement compromise. Il eut une pensée fugitive pour la Compagnie. Comment pouvait-il espérer sauver la Terre du Milieu s'il mourrait, ici et maintenant ? Cela n'avait rien de joyeux mais lui redonna de la volonté. Il poussa un hurlement de rage et força sa monture déjà fatiguée. Ils devaient s'en sortir.
Il eut soudain l'impression que son cœur cessait de battre. Sa lame s'immobilisa dans les airs. Tandis que son cheval distançait ses poursuivants, dans la lueur enfin montante du jour, il cala l'Elfe molle comme une balle de chiffon contre lui et leva sa main à son visage. Touge sang. Sa main était maculée de sang. Les blessures d'Edhelwen venaient de se rouvrir. Il jura.
Un Orc s'accrocha à sa jambe, enfonçant ses ongles pointus dans sa peau et le fixant avec un sourire carnassier. Il se fit trancher la tête en deux. Legolas hurlait le nom de l'Elfe, anxieux. Il ne fallait pas qu'elle laisse son esprit sombrer... Même s'il savait qu'il était trop tard pour cela, il continua de l'appeler, priant les Valar qu'elle se réveille. Elle n'avait pas réagi depuis son cri de douleur.
Soudain la panique s'abattit sur les Orcs qui se mirent à courir en tous sens en criant. Un rayon de soleil dans l'œil fit comprendre à Legolas la raison de ce comportement. Il s'éloigna rapidement de la tribu hystérique et s'arrêta plus loin, derrière un pic rocheux. Il descendit vivement de cheval et glissa l'elfe au sol avec mille précautions. Il retint difficilement une exclamation de rage : la tunique d'Edhelwen était imbibée de sang. Inconsciente, la jeune Elfe gémissait.
Il sortit une outre d'eau, s'agenouilla près d'elle et lui souleva légèrement la tête pour la faire boire. Après quoi il déchira la veste de l'Elfe pour juger de l'état de ses blessures. Le tissu collait à la plaie et il eut toutes les peines du monde à se retenir de l'arracher d'un coup sec, nerveux. L'Elfe continuait de gémir, elle se crispait à chaque mouvement un peu brusque. Son visage devanait luisant, elle semblait fiévreuse.
-Nous n'avons pas de temps à perdre ! Lui lança l'un des deux soldats Elfes alors qu'ils arrivaient enfin à sa hauteur après avoir poursuivi un moment la horde d'Orcs.
-Sa blessure s'est reouverte, répliqua-t-il en mettant à nu la plaie sanglante à la hanche.
Les deux gardes échangèrent un regard alors que le Prince déchirant une bande de sa propre tunique pour confectionner un nouveau bandage de fortune. Quelques minutes plus tard, ils étaient prêts à repartir. Edhelwen était faible et fiévreuse, mais Legolas annonça qu'ils forceraient l'allure et ne s'arrêteraient pas avant d'être arrivés à destination. Ses hommes acquiescèrent. Ils voulurent instaurer un roulement, afin que le Prince et son cheval ne se fatiguent pas à porter l'Elfe durant tout le voyage, mais Legolas refusa.
C'étaient des hommes du sergent Eldrin, en qui il pouvait avoir toute confiance, mais il préférait la garder contre lui : tant qu'il sentait ses poumons respirer et son cœur battre, il pouvait garder espoir.
Le reste du voyage leur prit deux jours, sans trêve ni repos et à petite allure. Après le chemin du col, ils avaient très vite retrouvé la route caillouteuse qui les mènerait à Fondcombe, mais qui les obligeait pour l'heure à avancer au pas. Se sentant encore trop proche de la demeure des Orcs, Legolas, à la tombée de la nuit, ne cessait de jeter des coups d'œil en arrière. Mais rien ne se présenta. Il ne conssentit à relâcher légèrement son attention qu'aux premiers rayons du soleil.
Edhelwen se mit à délirer alors qu'ils atteignaient la moitié de leur parcours. Son visage était couvert de sueur et elle se laissait balloter au gré des pas du cheval. Elle commença par émettre des syllabes inarticulées, bientôt remplacées par un langage étrange et inconnu des trois Elfes. Legolas serra les dents. En un pareil moment ressurgiussait un autre de ses traits particuliers. Ce n'était pas le moment ! Il songea presque malgré lui à ces lettres brouillonnes qu'elle griffonaient toujours pour prendre ses notes. Peut-être était-ce là l'écriture de cette langue qu'elle marmonnait dans sa fièvre...
Mais le pire n'était pas ces mots qu'elle employait. Ils étaient encore loin de leur but, et si la fièvre l'avait gagnée, cela signifiait que la plaie s'était infectée. Et ils n'avaient rien pour la soigner. Elle avait perdu beaucoup de sang et son corps était rongé de l'intérieur. Que pouvait-il y avoir de pire ?
La route se fit plus plate et Legolas accéléra l'allure. Foncombe approchait.
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Plusieurs messagers étaient déjà revenus de leur mission. D'autres se faisaient attendre, d'autres encore n'étaient pas attendus avant de nombreux jours. Les nouvelles n'étaient pas toutes alarmantes, mais elles n'étaient pas non plus à prendre à la légère. Des contrées proches du Mordor tombaient les unes après les autres, mais à d'autres endroits, une résistance des mettait en place. Néanmoins, les choses ne bougeaient pas beaucoup, bien que la peur commençait à se faire ressentir de manière diffuse, un peu partout.
Nombreux étaient ceux qui avaient refusé de voir la vérité, cependant. Et l'on attendait beaucoup des derniers à répondre.
Le Seigneur Elrond était inquiet. Il s'était attendu à voir revenir le Prince héritier de la couronne de Mirkwood bien plus tôt, et il restait sans nouvelles de lui. Ni d'Edhelwen. Il craignait qu'ils ne soient tombés dans un quelconque traquenard, auquel cas personne ne reverrait aucun des deux voyageurs. Mais qu'était-il passé dans la tête de son enfant pour qu'elle pousse l'Elfe perdue à partir ainsi à l'aventure ? Le Magicien gris lui-même lui avait avoué n'avoir pas compris cette désision. Et il admettait également craindre pour la vie de l'Elfe à peine retrouvée.
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Dans les jardins de Fondcombe, deux petits êtres à peine plus hauts que des enfants d'Hommes étaient assis sur un banc, discutant joyeusement devant un grand livre à la couverture rouge. Frodon Sacquet passait beaucoup de temps avec son oncle, lisant avec lui quelques passages de son carnet rouge et commentant des passages. Si au début cela l'avait mis mal à l'aise, tant cette histoire différait de la sienne, à présent cela le rassurait presque.
Il avait entendu parler, au conseil et après, de cette Elfe qu'on avait étrangement retrouvée aux abords de la cité. Bien sûr, il connaissait la légende de sa disparition, rapportée par Bilbon dans ses écrits. Il y avait souvent pensé, enfant, quand son oncle lui avait raconté cette histoire. Il était même allé, une fois, jusqu'à imaginer qu'il la retrouvait et la présentait, tout heureux, aux peuples elfiques. Mais de là à la rencontrer, ici... Il avait naïvement cru qu'elle ne réapparaitrait jamais. C'était pourtant ce qui était dit dans la légende...
De plus, il côtoyait son frère depuis quelques jours déjà. Celui-ci était parti prévenir son peuple et avait été parmi les premiers à revenir. Il nageait en plein conte. Mais n'était-ce pas déjà le cas depuis son départ de la Comté ? Il refusa d'y penser plus avant.
-Encore cette Elfe, eh ? fit Bilbon avec un clin d'œil malicieux. Déçu de ne pas l'avoir trouvé avant les Elfes ?
Frodon esquissa un sourire.
-Je ne suis plus un enfant, oncle Bilbon, répondit-il. J'aurais juste aimé mieux connaître l'Elfe de la légende.
-Elrond et Gandalf sont inquiets, nota le vieux Hobbit en lançant un regard soucieux du côté de la demeure du seigneur Elfe.
-Vous pensez qu'ils vont revenir ?
-Bah ! s'exclama Bilbon, sa pipe à la bouche et reprenant son air joyeux. Nous verrons bien.
×××××
(Aranor)
Accoudé à l'une des rembardes bordant les longues allées suspendues, Aranor était plongé dans ses pensées. Il était parti un jour après sa sœur, à contre-coœur, pour tenter de retrouver les rares survivants de son peuple. Il aurait préféré prendre la direction contraire et aller retrouver Edhelwen. Il avait été séparé d'elle si longtemps, et voilà qu'à peine revenue de limbes inconnues elle lui était ravie par un Elfe sans intérêt – à part peut-être le fait d'être lui aussi un Prince.
Il avait vite trouvé ses semblables, ce n'avait pas été bien difficile, connaissant par cœur les lieux qu'ils aimaient fréquenter. Un mois, et il avait accompli sa mission. Un mois, et il était revenu. Un mois, et elle était toujours au loin, quand elle aurait dû revenir avant lui. Un mois sans elle, quand il aurait voulu ne plus jamais la voir s'éloigner. Avait-elle changé à ce point ? Ou plutôt, n'avait-elle donc pas changé, malgré ce qu'elle affirmait ? Elle faisait encore la fière, la brave, alors qu'à présent elle n'était qu'une ombre de ce qu'elle avait été autrefois. Ses actes étaient en total désaccord avec ce qu'elle disait être.
Arwen... Il l'avait toujours respectée, la sachant amie intime de sa sœur et bonne conseillère. Mais jamais il n'aurait pensé cela d'elle. Elle l'avait, d'une certaine façon, trahi. Pour ne pas trahir son amie ? Idée absurde. Il donna un léger coup de poing dans la rembarde. L'Elfe sylvain ne valait pas mieux. Il était même plus méprisable encore, selon lui. Edhelwen était faible, elle avait perdu son passé, ses attaches, elle était vulnérable. Qu'est-ce que quelqu'un comme lui pouvait faire ? Aranor craignait plus que tout que ce Prince de pacotille ne profite de la vulnérabilité de sa sœur.
Les inquiétudes d'Elrond le mettaient égalemnt au supplice. Il ne pouvait imaginer qu'il soit arrivé malheur à sa sœur. Cela ne se pouvait. Pas après si longtemps. Elle ne pouvait pas revenir d'une passé qui était devenu légende pour disparaître aussi misérablement, aussi vite... Il maudit Legolas.
-Si tu ne la ramènes pas en bonne santé, marmonna-t-il, furieux, si tu ne la ramènes pas en vie... Tu as beau être Prince, et seul héritier, je te hais, Legolas Greenleaf...
×××××
Des cris retentirent soudain à travers la cité elfique. Les gardes postés à l'entrée se passèrent le message. La délégation de Mirkwood revenait enfin. En mauvais état. Elrond se précipita hors de sa demeure, suivi par Gandalf, et bientôt rejoint par Arwen et Aranor. Il parvint à la cour au moment où les grandes portes s'ouvraient, laissant passer les trois cavaliers et leurs montures au galop. Les chevaux stoppèrent une fois à l'intérieur des murs de la cité et les Elfes mirent pied à terre. L'un d'eux soutenait une silhouette inconsciente.
Arwen étouffa derrière ses mains une exclamation de surprise. Elrond s'avança à nouveau, avec rage, lorsqu'il reconnut à son tour l'Elfe inanimée. Edhelwen. Quelqu'un le dépassa, plein de fureur contenue. Aranor filait droit vers Legolas, lequel tenait Edhelwen dans ses bras en demandant de l'aide d'urgence. L'Elfe Solitaire se mit à crier après Legolas, qui resta immobile sans comprendre. Les paroles étaient pourtant claires, mais il ne semblait pas en saisir le sens. Finalement, Aranor prit brutalement sa sœur des bras du Prince et s'éloigna vivement, à la suite d'Elrond, afin de lui faire porter les soins nécessaires.
Legolas resta là, interdit. Il n'avait pas compris un traître mot de la tirade d'Aranor. Il n'avait à vrai dire rien compris du tout, dès son arrivée. Il avait demandé de l'aide, c'était la seule chose sûre. Puis il avait vu cet Elfe Solitaire lui enlever Edhelwen sans se soucier de lui. Il était à présent seul dans la cour. Seul avec ses pensées désordonnées. Le pire était arrivé. Ce qu'il avait craint. Il le savait, il l'avait toujours su. Mais elle avait décidé elle-même. Elle avait fait le choix des risques...
Fin du chapitre 11...
