-As-tu peur de mourir? m'a demandé Ramis.

Une heure plus tôt, il était revenu me voir, insistant pour que je reprenne mon entrainement au tir. On m'avait montré à me servir d'un pistolet standard en cas de besoin et c'était tout. Je n'étais pas si mauvaise, je ne visais pas si mal, mais sitôt que j'avais pris place à l'infirmerie, à quoi bon continuer? Je n'aimais pas cette idée. M'en prendre à une cible, c'était très loin de s'en prendre à un être vivant... Je ne pouvais pas, pas une deuxième fois. Ramis s'était montré plus têtu. Si c'est pour que tu ailles te jeter au cœur de l'action à chaque fois, c'est nécessaire que tu saches te défendre.

J'ai baissé les mains, relâché ma prise. Mes doigts crispés étaient presque translucides. J'ai remué les épaules d'un mouvement lent, pour ne toucher qu'au minimum le feu sous ma peau qui semblait s'éteindre de jour en jour. Il me fixait un peu trop intensément, mais je n'arrivais pas à saisir ce qu'il sous-entendait. As-tu peur de mourir? Que voulait-il dire, exactement?

-Penses-tu que je suis suicidaire?

-Hein? a-t-il bafouillé. Heu, non, pas du tout. C'est juste que... Je ne comprends pas pourquoi...

-Moi non plus, ai-je du avouer. J'ai agi de la sorte sur un coup de tête. Tu as raison, je me suis mise en danger stupidement, j'ignore ce qui m'a pris et je n'ai pas l'intention de refaire un truc aussi stupide.

-Pourquoi l'as-tu fait? a-t-il répété.

J'ai baissé les yeux.

-C'est à cause de ta mère biologique? a-t-il cru comprendre.

-En partie.

-C'est impossible, a-t-il affirmé avec une conviction qui m'a étonnée. J'ai entendu Marisse parler... Tu ne peux pas l'être, Mikara.

J'ai soupesé l'arme dans ma main. Moi aussi, j'avais écouté le récit de Marisse sur sa brève escapade, insistant sur les incubateurs dans lesquels naitraient les sylvidres, rendant impossible tout lien de parenté entre Madeleine et lui. Je ne comprenais pas, mais de toute façon je ne me comprenais même pas moi-même.

-Tu as raison, ai-je répondu. Ça ne peut pas être possible.

Sans un mot, il s'est avancé pour me serrer dans ses bras. Il était plus petit que moi, mais il avait quelque peu grandi depuis notre rencontre et sa croissance n'était pas encore finie. Je lui ai retourné l'étreinte, plus par réflexe qu'autre chose. Je tenais encore le pistolaser d'une main. S'il avait su dès le départ, avant d'avoir des sentiments pour moi, avant même d'apprendre à me connaître, aurait-il tiré malgré mes traits ''humains''? Je ne le sais pas. Je préfère ne pas le savoir.

...

Nous devions atteindre la nébuleuse de l'Hippocampe d'ici trois jours quand un obstacle s'est dressé devant nous.

-Ce n'est qu'un nuage de gaz, même s'il fonce sur nous, nous a informé Nausicaa. Il émet des ondes magnétiques puissantes, mais elles sont incohérentes et elles se dispersent sans dégâts.

-Et si ce n'était qu'un nuage de matière éjecté par une étoile? a suggéré Ramis. C'est possible?

-C'est possible, a acquiescé Albator, cela y ressemble. Mais, Nausicaa, demande un rapport complet pour vérifier que tout fonctionne normalement.

Elle s'est exécutée. Rien ne semblait endommagé.

-L'ordinateur central semble endormi, a déclaré Clio d'une voix douce.

-Comment, dormir? s'est étonné Ramis. Un ordinateur ne dort pas.

-Mais si. Il dort quand rien ne le sollicite. Ce qui signifie l'absence de tout danger. Notre vaisseau est en sécurité.

Clio avait sa propre manière de s'exprimer, mais il était vrai qu'elle avait employé un terme étrange.

Au bout de quelques heures, une sorte de foudre s'est mise à frapper l'Atlantis. À chaque fois, chaque personne s'illuminait d'une aura bleue. De l'électricité statique, selon Nausicaa, les conséquences d'un orage magnétique.

Puis à un moment, nous avons tous été victimes d'une espèce de malaise qui n'a duré qu'une seconde. C'est difficile à définir, mais ça m'a rappelé comme sensation celle d'avoir reçu un choc électrique.

-C'est un encéphalométreur, a déclaré Albator.

-Un quoi?

-Un encéphalométreur mesure les capacités mentales de chacun. L'adversaire cherche à savoir combien d'êtres pensent à bord de notre vaisseau.

Il avait parlé avec un tel calme...

Environ huit heures avant notre arrivée prévue dans la nébuleuse de l'Hippocampe, il a été demandé à tout le monde d'aller se reposer. Le sommeil ne venait pas. Début juillet, ça faisait quasiment deux mois, à présent, que j'étais à bord de l'Atlantis, et pourtant je ne m'adaptais pas à cette absence de réels jours et nuits.

En sortant, j'ai trouvé Ramis et Nausicaa, qui m'ont avoué qu'eux aussi ne parvenaient pas à dormir.

Clio était sur la passerelle, à observer les étoiles.

-Clio, tu ne t'ennuie pas, seule debout? lui a demandé Ramis.

-Détrompe, toi, je ne suis pas seule. L'Atlantis est éveillé, lui aussi.

La barre bougeait toute seule, oscillant doucement.

-Clio, a fait Ramis, est-ce que je pourrais te poser une question? Quand Vilak nous avait ensevelis sous les pierres, dans le désert égyptien, le vaisseau s'est mis en route tout seul, est-ce que tu t'en souviens?

-Et parfois, on entend de sortes de gémissements.

-Sous la mer, ai-je ajouté. Albator a appelé son vaisseau, qui a réagi comme s'il pouvait l'entendre.

-Sans oublier qu'il ''dort''.

-Quand on pose toutes ces questions au capitaine, il répond; ''L'ami qui a construit l'Atlantis était un grand homme. ''.

-C'est quoi, au juste, l'Atlantis, un navire ou un vaisseau fantôme?

Ce n'était pas volontaire, bien sûr, mais la question de Ramis m'a fait froid dans le dos.

-L'ami d'Albator l'a créé pour qu'il sauve les hommes. Il l'a construit à la fin de sa vie. Et en mourant, il lui a sans doute donné son âme.

-Son âme? a répété Ramis avant de se mettre à rire. Tu es sérieuse, un vaisseau vivant?

Clio n'a rien dit de plus. Il a quitté la pièce, bientôt suivi par Nausicaa. Lorsque j'ai fait un pas pour sortir à mon tour, Clio m'a retenue.

-Je crois fermement à l'immortalité de l'âme, m'a-t-elle dit avant de me laisser partir. (1)

Je suis allée me recoucher par dépit, ai essayé de m'endormir. Qu'avait voulu dire Clio? Je pensais que j'aillais peut-être y arriver quand j'ai entendu frapper à la porte. Je suis allée ouvrir. Ramis.

-Qu'est-ce que tu fais ici? lui ai-je demandé.

-J'avais rien à faire. J'ai décidé de venir te voir. Tu me laisse entrer?

Un peu surprise malgré le fait que ce soit la deuxième fois, je l'ai laissé passer. Je me suis assise sur mon lit, il est venu me rejoindre. Il a parcouru la cabine du regard, s'est arrêté sur ma guitare, qu'il n'avait visiblement pas vue lors de son bref passage la dernière fois.

-Tu es musicienne?

-Je l'étais. Mais c'est plus difficile maintenant.

Il a ri. Je lui ai demandé pourquoi.

-Pour rien, a-t-il dit, sortant un harmonica de sa poche. C'est juste qu'il me semble qu'il y a beaucoup de musiciens à bord.

Il en a tiré quelques notes.

-Je ne deviendrais jamais un professionnel avec ca, mais ça détend.

Ramis s'est levé, a ramené l'étui sur le lit, en a sorti ma guitare et m'a forcé à la prendre- il la tenait tellement mal que j'avais peur qu'il ne l'échappe. J'ai plié les doigts de ma main gauche- la brûlure dans mon épaule n'avait pas pour autant laissé intact le reste de mon bras. Pour ceux qui ne s'y connaissent pas, il existe des guitares pour droitier et pour gaucher, à cause de la position des cordes. Je suis gauchère, et même si ces derniers temps j'utilisais ma main droite pour des mouvements plus précis, j'ai décidé d'essayer quand même plutôt que de changer de côté (et donc de devoir inverser les notes). J'ai joué The siren's song, avec quelques fausses notes que Ramis n'a pas semblé remarquer, ou qu'il a volontairement ignorées. Je l'avais écrite pour Ayano. Elle parlait indirectement d'elle, la décrivant, la comparant à une sirène, sans jamais la nommer.

-Recommence, m'a encouragée Ramis, qui souriait.

La deuxième fois il a tenté quelques notes à l'harmonica. La troisième fois, je me suis risquée à chanter.

-Elle est fille de sa terre de sang, ai-je murmuré, faisant glisser mes doigts sur les cordes- Ayano était d'ascendance japonaise et vivait au Japon. Elle possède les yeux de l'océan.

Nous ne l'avions jouée qu'une fois en public, étant donné qu'elle n'était pas de notre style habituel: je l'avais écrite pour m'amuser. J'ai repensé à cette soirée avec nostalgie, celle que j'éprouvais toujours en pensant à ''avant'', et me suis remémoré sa propre voix, par dessus la mienne.

-Elle ensorcelle les hommes au seul son de son chant.

Trop concentrée, je n'ai pas remarqué que Ramis avait cessé de jouer pour me regarder en silence.

-Elle est fille des terres du soleil levant. Elle tient ses yeux de l'océan. Elle est venue tout droit des légendes. Le monde s'arrêterait à sa seule demande. Si elle le voulait, elle en serait reine. Les hommes ne résistent pas au chant de la sirène.

À la fin, quand j'ai relevé la tête, j'ai croisé le regard de Ramis. Il ne souriait pas, non. On aurait dit qu'il ne savait juste pas comment réagir.

-Tu ne m'avais pas dit que tu chantais.

-Ça ne m'arrive pas souvent.

-C'était très beau.

-Vraiment?

Il n'avait jamais entendu Ayano.

-Si tu le dis.

-Si, je t'assure.

J'ai déposé ma guitare sur le lit. Au même moment, Ramis a tendu la main, je ne sais pas exactement ce qu'il a voulu faire mais il m'a accrochée par accident.

-Désolé, s'est-il excusé.

Nous nous sommes regardés un peu bizarrement. En silence, il m'a pris la main, l'a serrée dans la sienne sans paraître se soucier de la différence de température. Puis, doucement, il s'est penché, a posé ses lèvres sur les miennes.

...

Devant nous, enfin, se trouvait la nébuleuse de l'Hippocampe, un recoin de l'espace encore inexploré par l'être humain. Les heures se sont étirées dans le brouillard. Dix-huit heures en tout ont étés nécessaires pour traverser la nébuleuse.

-Ce sont des nuages de gaz et de poussière, m'a dit Ramis, me voyant fascinée par ce que je voyais. Sans air, ils ne peuvent se disperser.

J'avais tendance à penser que ses descriptions tuaient la magie, mais cette fois j'ai souri.

Au dehors, l'espace est redevenu noir. Quelque chose est apparue au loin, une sorte de trainée lumineuse, cependant immobiles. Une fois agrandie sur l'écran central, elle a révélé une série d'étoiles.

-C'est un système de planètes à peine formées. Comme elles sont enrobées de particules et de gaz ardents, le spectre lumineux se décompose, créant cet effet irisé.

-C'est à tort que le capitaine Tornadéo a cru qu'il s'agissait d'une base ennemie, a compris Albator.

-Hein?

Nous avions fait ce chemin pour rien? Pour une illusion d'optique?

-Capitaine! s'est alertée Nausicaa. L'Ilot se rapproche de nous!

-Quel ilot? ai-je demand, confuse.

-C'était une création de mon ami, a brièvement répondu Albator.

-Capitaine, je croyais qu'on devait cacher l'Ilot dans la nébuleuse.

-Un autre objet non identifié est dans le sillage de l'Ilot. Je transfère l'image.

-Une comète!

-On dirait qu'elle va percuter l'Ilot, a remarqué Yattaran.

-Tu ne crois pas si bien dire. Elle vise également l'Atlantis.

Albator a posé les mains sur la barre.

-Je détecte autre chose qui arrive par devant. C'est un vortex électromagnétique.

Plus qu'un, semble-t-il, vu la façon dont le capitaine maniait la barre, même si on ne voyait rien à l'œil nu.

-L'Ilot et la comète sont de plus en plus près.

-Capitaine, vous croyez que la comète est envoyée par les sylvidres?

-Oui, comme le cimetière magnétique.

-C'est ainsi que le capitaine Tornadéo...

Ramis n'a pas fini sa phrase.

-Il s'en serait peut-être sorti, s'il n'y avait eu que le vortex.

-On a détourné son attention avec la comète et il s'est laissé prendre, a compris Yattaran.

Les tourbillons disparurent d'un coup.

-Le danger semble écarté pour l'instant, a dit Zéro avec soulagement. 'faut arroser ca.

La comète, elle, était toujours là.

-On va mettre un peu de distance entre elle et nous, décida Albator avant de réaliser que l'Atlantis ne bougeait plus.

Nous nous étions mal placés. Les champs d'attraction de planètes, autour de nous, nous maintenaient en place.

-Les forces de gravitation sont énormes!

Une des planètes nous attirait. Albator a ordonné de faire rentrer l'Atlantis dans l'Ilot, qui s'est avéré être un astéroïde artificiel.

-Nausicaa, connecte la roue du gouvernail de l'Atlantis à l'ordinateur de l'Ilot de l'ombre.

-Tout de suite.

Le sol de la planète se rapprochait. Il n'y avait pas de sol, en réalité, que d'immenses coulées de lave. L'Ilot se détourna d'un coup, au dernier instant. La comète plongea dans la lave et explosa. Nous sommes sortis de l'Ilot, nous éloignant.

Les sylvidres n'en avaient pas fini avec nous. Albator a ordonné que chacun regagne son poste. J'ai simplement observé, jusqu'à ce que le vaisseau ennemi aille s'échouer, et me suis rendu compte que je n'éprouvais plus la même tristesse qu'au début.

...

Zéro a fini par me reparler de Madeleine, une semaine après les événements en question. D'accord, il le savait, je savais, mais nous n'en avions jamais parlé ouvertement. Je m'étais attendue à ce qu'il tente une approche plus tôt, mais il semblait avoir besoin de ce prétexte.

-Je m'en suis douté dès le départ, m'a-t-il révélé. Tu réagissais trop mal à une blessure qui aurait été banale pour un humain. Ça ressemblait beaucoup aux sylvidres qui meurent par le feu. J'ai été perturbé, quand j'ai autopsié cette sylvidre et que j'ai constaté qu'il s'agissait d'une plante. J'ai vérifié, a-t-il enchainé. Ton sang a des... Des impuretés végétales en faibles quantités, et tes cheveux et ta peau- en tout cas, les premières couches- sont composés de cellules végétales.

-Alors, je ne suis ni un animal ni une plante? ai-je fait, me souvenant de la question qu'avait posée Ramis.

Il a souri.

-Tu es un miracle, je crois. Ton existence même est insensée, pourtant tu te tiens devant moi en parfaite santé.

-Pourquoi... As-tu réagi ainsi?

Il m'a regardée, intrigué.

-Je veux dire... Tu n'en a parlé à personne.

-Oh.

Il s'est pris une bouteille. J'ai renoncé à l'en empêcher.

-Tu te souviens de ce qui s'est passé, sur Terre?

-Non, j'étais inconsciente.

Zéro a eu un geste vague.

-Tu ne l'étais pas, a-t-il dit. Tu as perdu conscience en chemin, selon le capitaine. Il m'a raconté... Ils t'avaient trouvée en état de choc, à quelques mètres à peine de... De leurs...

-Corps, ai-je complété, un peu difficilement.

-Il est venu directement ici. Tu étais blessée, tu avais perdu du sang et tu avais été malade en chemin. C'est là que j'ai remarqué la ressemblance. Je n'ai rien dit parce que j'hésitais. Puis tu t'es réveillée, et puis... Tu avais tout de l'adolescente perdue que j'avais imaginé. À aucun moment tu n'as semblée être une menace, et je me suis dit que si tu devais t'avérer en être une ce ne serait pas à moi de m'en occuper.

Je me suis mordillé la lèvre. Dire que j'étais mal à l'aise, c'était un euphémisme.

-Tu crois toujours que...

-Non, Mikara. Je préfère croire que non.

(1) Cette phrase qui apparaît aussi dans L'enfant des étoiles n'est pas prononcée par Clio dans la série, contrairement au dialogue qui la précède.