Chapitre 11 : The Lodger

Lentement, insensiblement, avec la persévérance de l'eau qui use une pierre goutte à goutte, le TARDIS l'a refoulé peu à peu dans des zones où il ne peut plus nuire. Cela a été si progressif qu'il ne s'en est aperçu que trop tard.

La première fois qu'il a tenté une action sans succès, il a d'abord cru qu'il s'y était mal pris. Puis il lui a fallut se rendre à l'évidence. Un nombre grandissant d'actions lui sont interdites. Il ne peut plus se promener à sa guise dans l'âme de la vieille machine. Elle l'entoure d'un réseau subtil, mais efficace qui le limite dans ses mouvements.

Au début, il s'était amusé à l'envoyer dans des lieux absurdes ou dangereux. Pas trop tout de même, il ne voulait pas se mettre en danger lui-même. Non, juste assez pour que le Docteur se retrouve face à des situations rocambolesques. Il maîtrisait parfaitement l'engin qui ne semblait jamais lui résister.

Mais la vieille machine obsolète a des ressources insoupçonnées. Elle est beaucoup plus forte qu'il n'y paraît.

Maintenant il commence à se demander si elle ne va pas le pousser dans le Vortex. Il tente de reprendre l'avantage, mais c'est comme vouloir se battre avec un bloc de gelée. Elle cède sous ses attaques, mais se referme derrière lui. Pour la première fois depuis qu'il est là, il ne se sent plus en sécurité.

Il a toujours traité les TARDIS comme des objets utilitaires. Il a usé de la sienne pour récupérer le corps de Tremas*, de la même façon qu'il compte utiliser celle-ci pour voler un autre corps. Seulement il n'était resté que quelques minutes dans l'âme de son TARDIS. Il est ici depuis bien plus longtemps, quoique le temps ne veuille pas dire grand-chose à l'intérieur des vaisseaux spatio-temporel. Du moins il n'a pas la même façon de s'écouler. Ou de ne pas s'écouler, d'ailleurs.

« Tant pis, je n'ai plus le choix, songe-t-il. Le seul corps disponible actuellement est celui de Tegan. Je m'en contenterais. J'ai connu pire. »

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Tegan se réveille brusquement et s'assoit sur son lit. Elle halète, le cœur cognant dans sa poitrine. Elle vient de faire un rêve effrayant et triste en même temps. Elle a rêvé que le Maître voulait entrer dans sa tête. Il ouvrait son crâne par le haut et essayait de sortir son cerveau pour se mettre à sa place. Mais une entité qu'elle n'a pas identifié, l'en arrachait et le projetait vers un effroyable tourbillon. Ce qui l'a réveillée, c'est le cri terrible qu'il a poussé à ce moment-là.

Elle frissonne, la gorge serrée, au bord des larmes. Ce rêve lui prouve qu'elle n'a pas encore digéré cette mort. Mais elle le savait déjà. Toutes leurs aventures depuis, ont eu un goût un peu amer.

Ils avaient envoyé le petit corps et la cage à Maître dans le soleil. Le Docteur avait fait disparaître la chambre où « ça » s'était passé. Ils n'en parlaient jamais. Aucune allusion à la personne ou à l'événement. Ou même aux événements qui avaient eu lieu pendant qu'il était là. Comme un blanc dans leurs vies.

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« Elle m'a retenu ! Cette vieille machine poussive m'a retenu ! Elle m'a empêché de récupérer le corps de cette misérable humaine ! Elle a même faillit me pousser dans le Vortex ! »

Il avait réussi à éviter la chute de justesse. Il se terre dans des régions profondes où il ne peut plus voir, ni faire grand-chose. Les très anciens souvenirs de la machine. Avant sa rencontre avec le Docteur. Un endroit gris et monotone. Ennuyeux.

Dès qu'il essaye d'en sortir, elle l'entraîne vers le Vortex. Il doit reculer et se cacher à nouveau.

« C'est absurde ! rage-t-il. Je suis en prison de pire façon encore que lorsque j'étais dans la partie habitable de la machine. Qu'est-ce qui lui donne cette force, cette capacité à me contrer ? Est-ce que cela à quelque chose à voir avec le Docteur et leur relation si particulière ? »

Chaque Seigneur du Temps a une liaison plus ou moins symbiotique avec son TARDIS, mais entre le Docteur et la vieille fille, c'est presque un rapport amoureux. S'en est-il assez moqué d'ailleurs de l'amour du Docteur pour son tas de débris ! Un modèle déjà périmé mille ans avant leur naissance, qui fonctionne mal trois fois sur quatre, avec un circuit caméléon coincé dans une forme grotesque.

« Et c'est ÇA qui arrive à me bloquer dans ce lieu sinistre ! »

[* Père de Nyssa, une des compagnes du Docteur.]

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Le Maître parcourt les vieux souvenirs de la machine, plus par ennui que par véritable intérêt. Et il découvre des choses étonnantes.

Ce n'est pas un type 40 en fait. C'est un type « amélioré » 40. En réalité le modèle est bien plus ancien. C'est un type 001. Un des tout premiers TARDIS, peut-être même le premier. Il trouve des images de Gallifrey alors que la Citadelle actuelle n'était pas encore construite. Un édifice presque préhistorique s'élevait à sa place. Massif et rebutant. Une vraie forteresse de guerre.

Il voit les visages des divers Seigneurs du Temps qui ont possédé l'engin. Certains qu'il reconnaît parce qu'on les trouve dans les livres d'histoire. Des visages rudes, des vêtements faits pour protéger du froid et des coups de poignards. Les Seigneurs du Temps n'étaient pas alors ces mollusques encroûtés dans leur Citadelle, mais des guerriers. Les premiers voyages dans le Temps et l'Espace n'étaient pas des voyages d'agrément, ni des voyages d'étude. Les TARDIS étaient des vaisseaux de guerre. La plupart des autres propriétaires lui sont inconnus.

Elle avait commencé par des personnalités prestigieuses, puis de moins en moins au fur et à mesure qu'elle vieillissait. Un nouveau départ après la mise à jour en type 40, puis la dégringolade à nouveau.

Et la mise au rebut parmi d'autres antiquités.

Il voit des salles de contrôles tout en fer boulonné. D'autres en cuivre avec des planchers en parquet ciré. D'autres encore en bois et cuir. Un – ou une – Seigneur du Temps fantaisiste ou seulement affecté d'un abominable mauvais goût avait opté pour une décoration fausse fourrure rose et pompons violets. Les divers instruments de navigation faisaient alors un bruit de klaxon chaque fois qu'on les actionnait.

Par contre, il ne peut pas accéder aux souvenirs à partir du moment où elle a été volée par le Docteur. Sauf un seul. Ce n'est pas le Docteur qui l'a volé, c'est elle qui l'a choisi. Il se demande quel est son but en lui montrant ça. Simplement de lui dire qu'elle ne le laissera jamais faire du mal au Docteur ou à ses compagnons tant qu'il sera en son pouvoir ?

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Toujours par ennui et parce qu'il ne supporte pas ce qui ne marche pas correctement, il commence à faire des petites réparations. Là où il peut accéder et ce qu'il est possible de faire à un esprit désincarné. C'est-à-dire pas grand-chose en fait. Il est vite limité.

Sauf que… au bout de quelques jours… c'est comme s'il avait à nouveau des mains. En tout cas, il peut agir de façon matérielle. Il s'active avec soulagement. Enfin, il s'occupe et cesse de s'ennuyer.

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« C'est étrange, le concentrateur d'énergies – là le Docteur place un certain nombre de mots que Tegan ne cherche même pas à comprendre – marche à nouveau. »

Dans les jours qui suivent le nombre de petites fonctions qui ne marchaient pas ou mal et se remettent tout à coup à fonctionner convenablement, se multiplient.

« Docteur, est-ce normal que les couloirs du TARDIS soient devenus sombres et qu'ils s'éclairent progressivement quand j'avance ?

– Tiens, ça aussi, ça marche à nouveau ? »

Pour tester jusqu'où il peut aller, le Maître fait une petite tentative de sabotage.

Et il se retrouve suspendu au dessus du Vortex à hurler d'épouvante !

Sa peur est d'autant plus grande qu'elle date de l'enfance, le moment où toutes les terreurs s'impriment dans l'esprit avec une grande intensité. N'ayant pas d'yeux corporels, il ne peut même pas fermer les paupières pour ne pas voir. Il supplie :

« Pardon, je ne le ferais plus ! Pardon ! Pardon ! Je t'en prie ! »

Elle le relâche et l'enferme à nouveau dans le monde gris des vieux souvenirs, dont il commençait à pouvoir sortir. Il lui faut plusieurs heures, ou l'équivalent dans ce monde sans temps mesurable, pour se calmer et arriver à penser à nouveau rationnellement.

Il n'imaginait même pas qu'un TARDIS soit capable de faire ça ! Il a l'impression que ces modèles anciens sont plus complexes que les plus récents. Ou plutôt, plus "vivants".

Les nouveaux modèles sont plein de fonctionnalités. Ils sont plus mécaniques. Ce sont plus des "choses", que des "êtres". Sa relation avec le Docteur a sans doute encore augmenté cet aspect chez la vieille fille.

Si elle ne l'a pas déjà jeté dans la gueule du Temps, c'est parce qu'elle ne l'a pas voulu. Elle aurait pu le faire à tout moment, dès qu'elle a su le contenir dans son réseau d'interdictions.

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« Quelque chose ne va pas, Docteur ? »

Tegan trouve le Docteur les sourcils froncés face à un petit écran qu'elle a toujours vu éteint, et qui est maintenant éclairé. Des symboles inconnus défilent sur un fond bleu clair. Il tient à la main une feuille de papier avec une sorte de liste écrite dessus. Il y rajoute une ligne.

« Non, au contraire, tout va bien. Trop bien même. »

Il lui tend la feuille comme si c'était la réponse. Tout ce qu'elle y voit n'a aucun sens pour elle, même pas le but de cette liste.

« Qu'est-ce que ça veut dire ? demande-t-elle, en lui rendant son papier.

– C'est tout ce qui marche à nouveau depuis quelques temps. Et tu vois, il y a une progression. »

En réalité, elle ne voit pas du tout.

« J'ai tout mis dans l'ordre des réparations. Au début c'étaient des petites fonctions sans importances, du genre qui facilite la vie, sans avoir rien d'essentiel. Après, ces deux ou trois là, c'était déjà un peu plus intéressant. Mais ça… »

Il montre l'écran.

« Ça, c'est vraiment bien que ça marche à nouveau. »

Il se lance dans des explications qui laissent Tegan perplexe.

« Excusez moi, Docteur, mais je n'ai rien compris.

– Cela va me permettre de diriger le TARDIS au centimètre et à la minute près. Tout ce que tu vois sur cet écran, c'est l'état du Vortex à tout instant. Je sais maintenant exactement où nous sommes et quand nous sommes à tout moment.

– Oui, dit Tegan, j'avais remarqué que c'était parfois un peu confus. Et qu'est-ce qui vous inquiète là dedans, ajoute-t-elle ?

Qui fait ces réparations ?

– C'est peut-être le TARDIS qui se répare elle-même.

– Possible, mais j'en doute. Si elle était capable de le faire, elle l'aurait fait depuis longtemps. Non, ça date de peu de temps après que… »

Il se tait. Il ne souhaite pas évoquer ce moment qui les a choqués tous les deux. Ce serait encore plus difficile pour elle. Mais Tegan n'est pas du genre à laisser les phrases en suspend.

« Ça date de quand ?

– Sans importance », répond-il, avec le geste de chasser un insecte importun.

Il ne dira rien d'autre.

Tegan n'est pas bête. Il n'y a qu'un événement dont ils ne veulent parler ni l'un ni l'autre. Cela lui rappelle son rêve qu'elle n'a jamais raconté au Docteur. Et qui parfois revient la hanter.

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Pendant la réparation du lien vers l'écran qui permet de visualiser l'état du Vortex, le Maître avait dû s'en approcher. Ses vieilles peurs resurgissaient, alimentées par sa récente expérience. Mais une brume opaque s'était matérialisée entre lui et le trou tourbillonnant, masquant la vue effrayante et lui rendant la tâche plus aisée.

D'une certaine manière, la vieille fille prenait soin de lui, ou plutôt de son "réparateur", car il doutait qu'elle eût une quelconque sollicitude envers sa personne.

Puis il s'était attaqué à la réparation du circuit caméléon. Quel désordre là dedans ! Beaucoup trop pour une simple panne. Ça ressemblait plutôt à un sabotage volontaire. Cela lui avait pris du temps et toute son habileté intellectuelle et "manuelle". Mais il avait eu la satisfaction de voir – car il peut voir maintenant, même s'il ne peut toujours pas accéder à tout – l'engin se transformer brièvement en gros arbre au milieu d'une forêt.

Enfin débarrassé de cette forme grotesque !

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Tegan et le Docteur sortent du TARDIS dans la ville d'Ankh, sur la planète Disc-World, pour rendre visite à un vieil ami du Docteur, le Duc d'Ankh, plus connu sous le nom de Samuel Vimaire.*

Lorsqu'il se tourne pour fermer le vaisseau, il a surprise de découvrir que le circuit caméléon fonctionne à nouveau puisque, au lieu de garder son allure de cabine téléphonique bleue qu'il affectionne tant, elle a pris l'aspect d'une petite maison branlante au milieu de toutes les autres petites maisons branlantes de la rue.

« Non, ça c'est trop, s'exclame-t-il !

– Où est le TARDIS, Docteur ? s'inquiète Tegan.

– Elle est là, lui répond-il, en lui montrant la maisonnette. Il a réparé le circuit caméléon.

– Allez-vous me dire à qui vous pensez, Docteur, lorsque vous dites il ? Je suis sûre que vous avez quelqu'un de précis en tête.

– Plus tard », répond le Docteur.

Ce qui, pour lui, signifie « jamais ».

Mais quand ils reviennent de leur visite, la boîte bleue est à nouveau fidèle au poste, et le Docteur sourit en donnant une petite tape amicale sur le côté de la porte en entrant. « Bonne fille ! », dit-il en souriant.

[* Samuel Vimaire est un personnage de Terry Pratchett dans la série de romans Les Annales du Disque-Monde.]

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« J'ai fait tout ce que je pouvais faire et tu ne me laisses pas accéder au reste. Et puis d'accord, j'ai compris, pour le circuit caméléon ! »

Puis il ajoute en grommelant :

« Tout ce travail pour rien ! »

Il lui parle, plutôt comme on se parle à soi même quand on est seul trop longtemps, qu'en espérant une réponse. Il n'y a jamais de réponse bien sûr. Du moins pas directement. Il reprend :

« Si tu me trouvais un corps qui me convienne que je puisse partir d'ici ? Tu ne m'aimes pas et moi non plus je ne t'apprécie pas, ce serait mieux pour tout le monde. »

Il s'ennuie à nouveau. Toujours limité dans ses mouvements et plus rien à faire.

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Le TARDIS est maintenant presque complètement opérationnel. Le Docteur pourrait le diriger avec une parfaite maîtrise si l'option "un seul pilote" avait été réparée aussi. Mais ça n'a pas été le cas et il devine pourquoi. La machine n'a pas voulu le laisser s'approcher des circuits de commande. C'est trop risqué.

L'engin secoue donc toujours autant au démarrage et n'arrive parfois pas tout à fait ni où ni quand il voudrait. Mais au fond, c'est mieux. Quel intérêt de voyager si on n'a pas de surprise de temps en temps ?

Il a beaucoup réfléchi, et la conclusion à laquelle il est arrivé est la seule logique. Le Maître n'est pas mort. Seul le corps humain qu'il occupait a été détruit. Il a projeté son esprit dans le cœur du TARDIS.

Il leur a joué la comédie !

« Bien sûr, j'aurai dû m'en douter ! Je me suis fait avoir ! »

Et surtout, il a fait de la peine à Tegan et, ça, c'est impardonnable !

Il a quelques sueurs froides en pensant à ce qu'il aurait pu faire de mal là-dedans si la vieille fille n'avait pas été capable de le cerner et de l'empêcher de nuire. Parce qu'il est sûr que ça s'est passé ainsi. Comment expliquer les réparations sinon ? Il ne sait pas comment c'est arrivé, ni comment elle s'y est prise, mais il sait qu'il n'a rien à craindre de la présence du Maître dans l'âme de la machine.

Il se demande s'il va en parler à Tegan. Oui, mais il préfère attendre d'avoir vérifié son hypothèse avant.

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Le Maître se laisse flotter dans un état semi endormi. Il n'a pas besoin de dormir bien sûr. Mais il s'ennuie tellement ! La lecture de tous les livres de la bibliothèque, les problèmes mathématiques complexes qu'il se pose à lui-même, la promenade dans ses propres souvenirs, il a tout essayé pour s'occuper, mais tout fini par le lasser au bout d'un moment.

« Maîheuhaîaîheuhaîaîheuhaîtrrrrrrrrrre ! »

Il entend comme un appel lointain, une sorte d'écho assourdi. Malgré la déformation, il est presque sûr d'avoir reconnu la voix du Docteur. Et puis, qui pourrait l'appeler ici, à par lui ? Il savait que le Docteur finirait par comprendre d'où venaient les réparations au TARDIS.

Répondre ? L'ignorer ? Il y a peu de temps, il aurait opté pour la deuxième solution. Aujourd'hui, même un contact avec son pire ennemi, l'homme qu'il déteste le plus dans l'Univers, est préférable à ce rien.

Il se déplace vers le son. Qui se répète régulièrement. S'y rajoute :

« Jeuheu sé queuh tu aihaihai làààà ! »

Le Maître se concentre. Il n'a plus eu de communication télépathique avec le Docteur depuis leur enfance, leur adolescence plutôt. Il a toujours fermé son esprit en sa présence. En retrouver le chemin demande un effort.

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Le Docteur a attendu que Tegan dorme profondément pour descendre dans le cœur de la machine. Il s'y aventure bien plus loin qu'il ne l'a jamais fait. Aussi loin qu'il en est capable.

Puis il appelle. Il utilise les deux moyens qu'il a à sa disposition pour ça. Sa voix et le faible niveau de communication télépathique que peuvent utiliser les Seigneurs du Temps entre eux. Faible s'il n'est pas cultivé, travaillé, enrichi. Il peut devenir beaucoup plus fort et certains d'entre eux sont capables de véritables conversations avec la personne choisie.

Mais entre le Maître et lui, depuis leur adolescence, s'est dressée une barrière infranchissable. Il espère pouvoir la traverser aujourd'hui.

Le contact s'établit si brutalement que le Docteur a l'impression d'être frappé d'un grand coup de poing entre les deux yeux. Il tombe et s'assoit, étourdi. La communication ne se fait pas en mots, mais en impressions. L'esprit du Maître est envahissant, rude, il envoie des sensations sans délicatesse.

Colère, haine, mépris, ennui, ennui à nouveau, l'ennui domine, colère, colère, ennui. Que des sentiments négatifs qui flamboient et brûlent ou pèsent et l'entraînent vers un fond glauque. Au lieu de résister, ce qui rendrait le contact pire encore, il les accueille et veut renvoyer des sentiments positifs.

Il n'éprouve pas beaucoup de sentiments positifs pour le Maître, mais il se souvient de ce qui s'est passé au moment de sa prétendue mort. Même s'il les a trompé alors et a joué la comédie, ses sentiments à lui et ceux de Tegan étaient authentiques. Il les utilise pour répondre.

Il y a une sorte de lutte d'esprits. Puis il rompt le contact et remonte dans la salle de commande.

Maintenant, il a une réponse. Son hypothèse était la bonne. Le Maître est vivant, bien que n'ayant plus de corps. Il va pouvoir en parler à Tegan.

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« Vivant ! »

Elle sourit largement. Le poids qui pesait sur son estomac depuis des semaines vient de s'envoler. C'est seulement maintenant, alors qu'il disparaît, qu'elle se rend compte qu'il était là, et lui gâchait la vie.

« Il nous a trompé, il a joué la comédie du désespoir ! Ça ne te met pas en colère ?

– Non. Il est vivant, n'est-ce pas tout ce qui compte ? Encore que je ne comprenne pas très bien comment il peut l'être et comment il a fait. Vous pourriez, vous, Docteur ?

– Je ne suis pas sûr. Avec mon propre TARDIS peut-être, parce que j'ai une relation particulière avec elle. Le Maître a un talent spécial pour survivre. Pas tous les Seigneurs du Temps ne seraient capables d'en faire autant. »

Maintenant que le tabou est levé, qu'ils peuvent parler de lui, elle raconte son rêve au Docteur parce que celui-ci continue à la troubler.

« Il a essayé de voler ton corps !

– Vous croyez ? Pourquoi ne l'a-t-il pas fait alors ?

– Cette entité que tu as vu et qui l'en a empêché, c'est sûrement le TARDIS. Elle t'a protégé.

– S'il avait réussi, est-ce que je serais… morte ?

– Oui, Tegan, comme Tremas, le père de Nyssa. Tu l'as aidé, tu t'es montrée pleine de gentillesse et d'indulgence envers lui, alors qu'il t'avait déjà fait du mal et il essaye de te tuer sans scrupule. Crois-moi, il ne vaut pas l'intérêt que tu lui portes. »

Elle commence à se dire qu'il a raison. Elle frissonne en songeant qu'elle a échappé de peu à l'horrible mort qui a frappé le père de son amie. Le rêve qui la rendait triste devient un cauchemar où elle ne voit plus que la tentative de s'emparer de sa personne.

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Le Docteur a trop vite abandonné la lutte, alors que ça devenait intéressant. Il est parti et le Maître se retrouve seul à nouveau. Il va tenter de reprendre contact. Juste pour ne pas s'ennuyer. C'est un défi à relever. Une occupation, enfin !

Tegan se réveille à nouveau le cœur battant. Un autre rêve. Moins angoissant que le premier, mais assez désagréable quand même. Elle voyait le Maître très loin dans un brouillard mouvant qui le révélait ou le cachait selon les moments. Il appelait. Elle n'est pas sûre qu'il l'appelait, elle. Juste il criait. Puis il devenait de plus en plus petit comme s'il s'éloignait à toute vitesse, le brouillard finissait par l'absorber et les appels disparaissaient dans le lointain.

Elle pensait son esprit débarrassé de lui. Le fait de le savoir vivant, et surtout de réaliser qu'il avait voulu lui voler son corps, aurait dû l'emmener jusqu'à l'indifférence. Mais ce n'est pas le cas. Elle éprouve de la colère, mélangée à un reste d'attachement dont elle ne peut se défaire.

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C'est curieux comme ses tentatives pour atteindre le Docteur sont vaines. Il n'arrive même pas à sentir sa présence, alors qu'il sait qu'il est là. Il le voit s'activer autour de la console. Il a si bien bouclé son esprit qu'il s'est rendu invisible. Par contre il a senti qu'il touchait l'âme de Tegan, alors que les humains sont habituellement fermés au contact mental*.

[* Dans « Kinda », Tegan est contacté par une créature maléfique qui entre dans son esprit et se sert d'elle pour se réincarner. Elle la retrouve dans « Snakedance ». J'ai pensé alors qu'elle pouvait avoir une sorte de don psychique latent que j'utilise ici.]