SugaR paiN +part 10+

Le premier jour de la rentrée. Après les vacances de toussaint les élèves avaient toujours eu du mal à se remettre au travail. Moi aussi. Mais cette rentrée ci promettait d'être bien plus mouvementée que les précédentes. J'attrapais ma sacoche en hâte et filait en fermant bien la porte de mon bureau à clef. Sur mon passage retentissaient les éternels « Bonjours M'sieur ! », toujours de mise à la rentrée. Les plus jeunes de nos pensionnaires me saluaient d'un air timide et respectueux, tandis que les plus âgés, habitués à ma proximité, se montraient bien plus familiers et ambitieux. Certains se permettaient même un « Salut Roger ! » désinvolte. Je répondais à tout un chacun tantôt d'un sourire, tantôt d'une plaisanterie. Sous mes yeux condescendants fleurissaient des sourires épanouis, des sourires resplendissants d'innocence et de jeunesse. Ces enfants souriaient. Ils riaient, s'amusaient, râlaient, plaisantaient. Bien que sans père ni mère, ils continuaient à vivre et même, je l'espérais, à rêver d'un avenir meilleur. Chacun d'entre eux – tous autant qu'ils étaient – faisait partit de cette grande famille que nous étions peu à peu devenu. Un endroit où rentrer, quelqu'un pour les attendre, voilà ce que je voulais leur donner. Ces enfants nés dans les ronces. Certains avaient été battus, d'autre abandonnés. D'autre encore avaient vu leurs parents périr. Quoi qu'il en soit, tous portaient ce même fardeau sur les épaules. Un fardeau dont personne ne pourrait jamais les décharger. Mon rôle à moi, mon but, n'était pas d'une prétention extravagante. Je voulais non pas les décharger, mais alléger ce poids sous lequel courbaient leurs épaules. Leur offrir une vie meilleure, un avenir possible. Leur rendre l'espoir et le sourire, faire renaître l'étincelle de vie au fond de leurs yeux. Je souris. Tous ces cris d'enfants, ces bousculades et ces rires me réchauffaient le cœur. Car oui, malgré tout, ils riaient aux éclats.

« Watari… Nous avons réussi, en fin de compte… » pensais-je.

Oui… Nous l'avions créé, cet endroit d'espoir et de renouveau. Ce lieu chaleureux où il faisait bon rentrer. Depuis toujours nous avions rêvé d'un tel endroit.

« Dis Roger ?

_ Hum ?

_ Quand on sera grand, on créera cette maison dont nous rêvons. Une maison pour tous les enfants comme nous.

_ Tu crois que c'est possible ?

_ Bien sûr ! Et personne ne pleurera plus ! C'est promis ?

_ Promis ! »

Je souris à l'évocation de ces souvenirs. Nous étions bien téméraires pour des gosses livrés à eux-mêmes. Mais malgré tout, Watari n'en a jamais démordu. Et même avant de s'éteindre, il m'avait confié ce rêve, à moi. Je devais prendre soin de cet orphelinat pour lequel nous avions tant sacrifié. Ce lieu porteur de tous nos rêves et de ceux, à présent, de tous nos pensionnaires.

« Roger ! »

Je me retournais à l'appel de mon nom. Derrière moi Matt trottinait aux côtés de San et Mello, un sourire radieux aux lèvres et les yeux enjôleurs.

« Tu nous as mis dans la même classe, pas vrai ? » demanda-t-il, plein de charme.

« Je ne vois pas de quoi tu parles ? » répondis-je en feignant l'ignorance.

Devant mes yeux levés au ciel et mon sourire entendu, le jeune homme fronça les sourcils.

« Rha non alors ! Ne me dis pas que tu nous as encore séparés !

_ Comme chaque année. » répondis-je d'un ton joyeux.

Oui comme chaque année. Ainsi je limitais quelque peu les dégâts. A eux deux ces enfants m'avaient donné plus de fil à retordre que tout les autres réunis. Les rois de la gaffe, les maitres de la bêtise inattendue. Ils frappaient souvent là où l'on s'y attendait le moins, inventant des pitreries toutes plus incongrues les unes que les autres. Dès l'instant où ils se retrouvaient seuls tout les deux ils s'arrangeaient pour se faire remarquer. J'avais ainsi souvenir de plusieurs bibelots de l'orphelinat dont il fallut faire notre deuil. Ce n'était pas par méchanceté, et d'ailleurs celui qui eût pu déceler une quelconque mauvaise intention dans leurs yeux eût été fou ou aveugle. Malgré tout ce qui ait pu se dire ces deux garçons avaient pleinement conscience de l'existence d'autrui. Jamais, au grand jamais blesser sciemment quelqu'un ne leur avait traversé l'esprit. Ils ne cassaient pas pour casser, ils laissaient libre court à un trop plein d'énergie propre à leur âge. Du moins il s'agissait de mon opinion. Celles des autres professeurs et intendants de l'orphelinat étaient bien différentes et plutôt mitigées. Certains les classaient dans les rangs des délinquants, d'autres dans celui des insolents en manque de limites. Pour ma part j'affectionnais beaucoup ces deux enfants. Les voir grandir et devenir de jeunes hommes pleins d'avenir était pour moi l'accomplissement de mes rêves, comme si c'était moi qui, à travers eux, redécouvrais les plaisirs de la vie.

« Roger ?... Roger tu rêves ? »

La voix de Matt me tira de mes pensées. Bien dissimulée derrière Mello, San m'observait en silence. Me revinrent alors en mémoire les souvenirs de la veille au soir, lorsque je m'étais rendu dans sa chambre pour mettre au point les derniers détails avant ce jour de rentrée scolaire. J'avais mis un point d'honneur à lui préciser que pendant les jours de classe, les clous et les chaines étaient bien évidement proscrits. Je me vis malheureusement contraint d'abandonner une telle entreprise, la jeune fille refusant farouchement de s'en séparer.

« Tu es prêtes San ? » demandais-je en tendant à la jeune fille une main qui se voulait rassurante.

San avait beau rester d'une impassibilité rare, je remarquais vite l'appréhension empoisonner les traits fins de son visage. La compagnie des autres n'était certes pas ce qu'elle recherchait. J'avais malgré tout l'impression qu'en présence des deux jeunes hommes, elle s'était adoucie. Peut être commençait-elle même à voir au-delà du voile obscur qui limitait son horizon jusqu'alors ? Avec toute la douceur qui soit je refermais ma main sur la sienne, ne suscitant aucune réaction chez elle. Elle se contenta de se laisser diriger, quittant le demi-refuge que constituait le dos de Mello. Elle apparu alors en pleine lumière, bien droite et atrocement seule, malgré les dizaines de jeunes gens présents dans le couloir. C'était comme si un halo l'entourait, une sorte de barrière invisible à l'œil nu que pourtant chacun ressentait comme une invitation à ne pas approcher plus. Elle était telle que je l'avais vu pour la première fois. Si triste…

« Matt… Mello… rejoignez vos classes respectives voulez vous ? »

Ma requête reçut une obéissance prompte et plutôt étonnante de leur part. Probablement sentaient-ils tout deux que l'insertion de San dans la classe ne serait pas chose aisée. Le brun se sépara donc de nous après nous avoir salué et souhaité respectivement bonne chance, qui d'un sourire, qui d'une claque dans le dos ou d'une plaisanterie. Mello quant à lui disparut dans l'embrassure de la porte, happé par le tumulte qui régnait dans la salle de classe. San les regarda s'éloigner tour à tour, sans bouger. La sonnerie allait bientôt retentir dans tout le bâtiment, signe du début des cours et de ses ennuis. Cette fois encore, elle serait seule.

« Tu n'as pas à t'inquiéter. » dis-je en me penchant vers elle.

Mes yeux rencontrèrent les siens et, malgré tout mes efforts, leur flamme restait désespérément éteinte. Je soupirais avant de me reprendre d'un sourire.

« Ne t'inquiètes pas. » répétais-je.

Doucement, je glissais une main affectueuse sur son épaule, l'invitant par ce geste à précéder mon arrivée dans la classe. Elle entra donc la première, suivie de très près par un épais silence. Tout les enfants, jusqu'alors occupés à bavarder et à chahuter, s'immobilisèrent d'un commun accord. J'ignorais si ce soudain changement de comportement était dû à un élan de respect pour moi ou au vent glacial qui avait remplacé l'ambiance chaleureuse qui, deux secondes plus tôt, régnait dans la salle. Les regards incrédules se tournèrent tous dans la même direction, tandis que les lourdes bottes de San claquaient contre le parquet. L'on entendait plus que le tintement de ses chaines et le bruit sourd des vingt-quatre respirations présentes. Je rejoignis mon bureau et y posait ma sacoche avant de rejoindre la jeune fille qui s'était immobilisée au milieu de l'estrade, fixant les vingt-deux élèves de ses yeux perçants. Droite et inexpressive, elle semblait inébranlable et sourde à tout vent extérieur. Balayant la salle d'un coup d'œil, je repérais Mello au dernier rang de la classe. Négligemment appuyé contre le mur, les bras en croix derrière la tête et les pieds gentiment posés sur le siège voisin, il se tenait habillement en équilibre sur sa chaise. Je n'avais de cesse de lui dire qu'un jour il finirait par tomber, à se balancer ainsi. « Si les chaises ont quatre pieds, c'est qu'il y a une raison » lui disais-je souvent. Peu lui importait, aussi attendais-je avec délice le jour où il irait rencontrer la table de derrière en une simple et belle illustration du bien fondé de mes remarques.

« Bien… » commencais-je.

« Comme vous le voyez, votre classe va accueillir un nouveau membre. »

A cette simple phrase, un vent d'animosité se glissa entre les élèves. Alors c'était vrai, se disait-on. La rumeur était donc bien fondée : la nouvelle était dans leur classe. Je remarquais la mine contrariée de Sohn, dont le nez congestionné rappelait à tout un chacun sa cruelle défaite contre un type dont le seul vainqueur s'avérait être une fille. Un peu plus à gauche, je surpris plusieurs groupes de filles en grand échange de regards, signe que leurs cercles étaient dors et déjà fermés à la jeune fille. Malgré cette agitation couverte je continuais, fusillant du regard ceux dont la mauvaise idée de faire une remarque inutile traversait l'esprit.

« Elle s'appelle San. Vous avez certainement déjà dû la croiser dans les couloirs de l'orphelinat. »

Je ne reçu pour seule approbation que quelques grognements épars. Cherchant quelque soutient parmi les élèves je croisais le regard de Mello, dont le visage était subitement devenu sérieux. A l'affut de remarques désobligeantes de la part de ses camarades, il me fit comprendre d'un simple coup d'œil que l'intégration de la jeune fille semblait compromise. Je ne perdis cependant pas courage, et m'arrangeais pour le lui faire entendre : les enfants de cet orphelinat étaient tous capables d'accepter la nouvelle venue, et ce malgré le caractère inédit de sa conduite. Je me retournais pour rejoindre mon bureau, mettant un terme à cet échange silencieux.

« Je compte sur vous pour lui faire bon accueil. » dis-je en invitant San à prendre place sur la table qui lui convenait.

La jeune fille acquiesça d'un léger signe de tête avant de s'avancer. Sur son passage les élèves dont les tables étaient déjà complètes se félicitaient d'une telle situation, tandis que ceux dont la place voisine était encore vacante s'arrangeaient pour la rendre inoccupable. Certains posaient leurs pieds de manière à ce qu'il fût impossible de s'assoir, d'autres décidaient subitement que leurs sac à dos nécessitaient plus d'égard que leur habituelle place sur le sol, d'autre encore se contentaient de lancer un regard peu accueillant à leur potentielle voisine. Au milieu de cette jungle hostile, seuls Near et Mello restaient d'un calme exemplaire. Du moins quand je parle de calme, il fallait plutôt comprendre que les deux garçons n'attachaient aucune importance à ce qui se passait. L'un côtoyait San régulièrement, tandis que l'autre… et bien l'autre… Moi-même j'ignorais ce qui se passait dans la tête de cet enfant. Near avait toujours été impénétrable. Même pour moi. La seule chose qu'il ait jamais été possible d'affirmer est qu'il n'avait jamais témoigné d'intérêt particulier à autrui. C'était un enfant un peu à part, ses capacités intellectuelles exceptionnelles l'ayant toujours placé à l'écart des autres pensionnaires de l'orphelinat. A cet instant même il tortillait l'une des boucles de ses cheveux, toujours aussi mal assis sur sa chaise. Une jambe repliée contre lui-même, le pied droit callé sur son siège et le gauche posé à terre, il observait la scène de ses yeux sombres. Dans ses pupilles onyx il était aisé pour tout un chacun de déceler cet éclat particulier, cette étincelle si précieuse du fait de sa rareté. La clairvoyance, une capacité d'analyse hors du commun, un esprit vif et pourtant désintéressé. Un personnage si contradictoire, une façade impénétrable à la raison commune. Voilà tout ce que représentait Near, tout ce qu'il nous laissait entrevoir de lui. Aussi n'était-il pas étonnant de voir plusieurs professeurs perdre tous leurs moyens face à un tel enfant. Souvent il étonnait par sa désinvolture presque hostile, et déconcertait par son intelligence qui parfois, il fallait le dire, dépassait de loin celle des enseignants. On ne savait jamais vraiment ce qu'il pensait, ni comment il allait réagir. A l'instant même où son regard d'acier croisa celui, plus inexpressif, de San, je sentis comme une résonnance entre eux. Comme si ces deux regards se reconnaissaient, renforcés par une expérience commune : celle de la solitude. Au fond de moi-même je notais que ces deux enfants se ressemblaient. Un instinct commun, quelque chose qui tenait plus de l'animalité que de l'humain les rapprochait. Quelque chose que la raison était bien incapable d'expliquer, et que pourtant elle ne pouvait nier. De là on pouvait sentir qu'ils étaient « pareils ». Aussi, contrairement aux vingt-deux élèves présents dans la classe que la naïveté de leur âge rendait aveugles et sourds à tout instinct, je ne fus presque pas surpris lorsque Near tira la chaise annexe à sa propre place, invitant San par ce geste à s'assoir à ses côtés. La jeune fille s'immobilisa un instant, transperçant du regard le jeune homme aux cheveux d'argent, puis saisit le dossier du siège avant de s'y assoir d'un mouvement fluide et silencieux. Le parquet grinça à peine, faible plainte étouffée par le bourdonnement des chuchotements des élèves abasourdis. Le bloc de glace, l'indifférent, l'asocial Near venait de briser le mythe de son inhumanité récurrente. De toutes les conversations clandestines qui parcouraient la classe, les plus médisantes étaient celles des filles qui, bien décidées à enfermer leur entourage dans des cases bien délimitées et purement subjectives, affirmaient qu' « entre cas social, on se comprenait ». Un soupire s'échappa de ma gorge. Au fond, peut-être Mello avait-il raison. L'intégration de la jeune fille au sein de la société miniature que recréait la scolarité semblait vouée à l'échec. Détournant les yeux des filles dont le visage revêtait le masque de la méchanceté, mon regard rencontra accidentellement le visage contrarié de Mello. Bien évidement le jeune blond appréciait fort peu la décision de son rival, considérant probablement cela comme une nouvelle preuve de la primauté de Near sur lui. Cette réaction puérile et pourtant tellement prévisible m'arracha un sourire. Il boudait, alors que quelques secondes plus tôt peu lui importait le sort de sa nouvelle camarade. Mello était comme ça ; impulsif et totalement dénué de logique dans ses sentiments. Cette facette enfantine de sa personnalité m'avait permit d'expliquer beaucoup de choses : toutes ses actions à priori sans raison valable prenaient leur sens, pour peu qu'on leur appliquât la règle adéquate. Je décidais cependant d'ignorer le regard furibond du jeune blond et commençais mon cour. Le programme était chargé, aussi tenais-je à ne pas perdre une minute. Par chance, les emplois du temps jouaient en ma faveur : le lundi nous nous rencontrions deux heures le matin, et une en fin d'après midi.

« Bien. Prenez vos livres au chapitre 7. Qui est volontaire pour commencer à lire ? »

J'étais professeur de français, même si quelque fois je me faisais l'effet d'un gardien de zoo. La tâche la plus difficile pour un enseignant est d'arriver à intéresser les élèves. Il faut dire que souvent, c'était le jeu de l'âne et de la carotte qui primait. Certains fonctionnaient aux heures de colle, d'autre à la reconnaissance à laquelle on a droit lorsqu'on a donné la bonne réponse. Les personnalités s'entrechoquaient comme des cailloux dans un sac. Pour que la classe progresse, il me fallait apprendre à connaitre chacun de mes élèves et pensionnaires, découvrir ce qui leur plaisait, ce qui les motivait, leurs projets pour l'avenir, et leurs peines aussi. Chose que peu de gens, même hors du corps enseignant, prenaient la peine de faire. J'avais toujours été un utopiste, me disait-on souvent. Je voulais croire aux relations humaines, et abattre la barrière qui séparait les élèves des professeurs. Même si j'accordais une importance primordiale au respect, je ne tenais en aucun cas à être traité de manière supérieure par les jeunes gens de cet orphelinat. Et si cela devait me perdre, comme ce que me répétaient nombre de mes collègues, je n'en aurais aucun regret. J'interrogeais un à un mes élèves, redécouvrant avec eux le doux parfum des madeleines de Proust, la nostalgie des poèmes de Victor Hugo, et la mélancolie des Fleurs du mal de Baudelaire. J'espérais, en variant les genres littéraires, trouver ce qui pouvait convenir à chacun pour que tous puissent apprécier la matière que j'enseignais. Je voulais leur apporter le plus de choses possibles, ouvrir leurs esprits à un monde fait de mots, de rimes et d'expressions agréables à l'oreille. Je voulais qu'ils puissent glisser avec aisance et plaisir dans ce monde lyrique et expressif. Qu'ils soient capable de décrypter un message habillement dissimulé derrière les lignes d'une pièce de théâtre ou d'un roman, et qu'ils en tirent la satisfaction des vainqueurs. La première heure s'écoula plus vite que prévu, puis la deuxième. Nous dialoguions, échangeant nos idées sur un même texte, plaisantant sur les pièges posés par l'auteur, franchissant ensemble la difficulté d'un mot compliqué. La tension d'abord présente dans la salle s'était dissipée aussi vite qu'elle était venue, et à présent plus personne ne faisait attention à la nouvelle venue. Sagement assise aux côtés de Near, cette dernière ne relevait la tête de son cahier que très rarement, notant minutieusement tout ce que je disais. Je ne m'attendais pas à un tel élan de bonne volonté au travail, mais j'étais agréablement surpris. Aussi lorsque je quittais la classe pour ne revenir qu'en dernière heure de l'après midi, j'étais confiant et plein d'assurance. Il n'y aurait aucun problème. Je rejoignis mes collègues dans la salle à manger réservée aux professeurs, où toutes les questions angoissées dont ils m'accablèrent me semblèrent futiles et dénuées de sens.

« Est-elle violente ? Oh ! Je suis sûre qu'elle ne doit pas être attentive du tout ! »

« Ce doit être tellement stressant d'avoir son regard fixé sur ton dos quand tu écris au tableau ! »

« Mon dieu c'est moi qui assure leur prochain cour ! Comment je vais faire ? »

Je répondais à tout un chacun, les rassurant du mieux possible sur la conduite de la jeune fille aux cheveux rouge. Autant souffler sur le brasier de l'enfer. Chacun avait déjà sa propre opinion à laquelle il était impossible de le soustraire. Je me détournais finalement de la conversation, conscient du fait que tout argument en faveur de San était irrecevable à leurs yeux aveugles.

« Probablement San mange-t-elle encore en compagnie de Matt et Mello. » pensais-je.

Oui, probablement. Un sourire amusé pris malencontreusement possession de mon visage au souvenir du visage renfrogné du jeune blond. Moi qui avais toujours espéré qu'il se réconcilierait avec Near un jour, mes espoirs allaient devoir attendre. Je terminais mon repas en hâte et quittais le réfectoire, laissant derrière moi les discussions de sourds auxquelles se livraient les autres enseignants. Je sorti dans le parc de l'orphelinat où je fis quelques pas, respirant avec délice le parfum de la tranquillité jusqu'à ce que la sonnerie retentisse de nouveau. Ne me restait plus que deux heures avant de retrouver la classe de San. L'impatience me titillait l'estomac. J'étais curieux de savoir comment s'était passé cette première journée pour elle. Aussi lorsqu'arriva la dernière heure de l'après-midi, je déboulais dans la classe à la manière d'un homme d'affaire en retard à une conférence. Je m'entravais dans l'estrade, manquant d'aller cueillir les pissenlits pas la racine et échappais ma sacoche plusieurs fois. Lorsqu'après tant de péripéties j'arrivais enfin à mon bureau, je transpirais presque autant qu'un coureur de marathon en fin de course.

« Re-bonjour ! Vous m'avez manqué. » plaisantais-je en souriant.

Plusieurs élèves riaient aux éclats, amusés par mon entrée peu orthodoxe.

« Vous êtes sûr que ça va ? » demandèrent-ils entre deux hoquets.

J'approuvais en riant à mon tour. Non, je ne m'étais pas fait mal. Tandis que je reprenais mon souffle, appuyé contre le rebord de mon bureau, mon regard serpenta la salle à la recherche de deux pupilles sanguines que je repérais facilement, toujours à la même place que ce matin. La rangée du milieu, trois rangs en partant du fond, place de droite. San me fixait de ses grands yeux impénétrables, une légère expression amusée sur le visage. A côté d'elle Near montait et démontait un robot miniature, maniant les pièces avec une rapidité déconcertante qui ne tarda pas à captiver l'attention de la jeune fille. Je souris. Ces deux là semblaient bien s'entendre, et ce même au-delà des mots. Peut être s'étaient-ils déjà rencontrés avant aujourd'hui. Qui sait, au gré des couloirs, au fil des escaliers… Cependant j'en doutais fort, étant donné l'aversion qu'éprouvait Mello pour son rival : sûrement avait-il veillé à ce que San ne le rencontre pas. Je secouais la tête. Au fond, peu importait. Je repris donc mon cour là où je l'avais délaissé la séance précédente, jetant parfois un coup d'œil furtif à ma nouvelle protégée dont le sérieux et l'attention n'avaient pas diminués. Les autres enseignants avaient dû être bien surpris par une attitude aussi studieuse de la part de celle qu'ils soupçonnaient des pires tors, quoi qu'il ne fût pas impossible qu'ils n'aient même pas remarqué l'application avec laquelle elle prenait les cours. Le proverbe ne dit-il pas qu'il n'y a pas plus aveugle que celui qui refuse de voir ? La dernière heure de l'après midi avait toujours été la plus laborieuse, élèves et professeurs étant tous fatigués et pressés de retourner vaquer à leurs occupations habituelles. Aussi lorsque la dernière sonnerie retentit à nos oreilles, quasiment toutes les chaises de la salle grincèrent à l'unisson sur le parquet dans un fracas monstrueux auquel s'ajoutèrent les conversations joyeuses et le bruit des affaires que l'on fourre en hâte dans les sacs. Je pliais moi aussi baguage, sans pour autant prévoir de quitter les lieux : je voulais avant tout m'entretenir une nouvelle fois avec San. Je voulais essayer de connaitre ses impressions sur ce premier jour, même si « décoder » serait le mot plus exact. Je lui laissais cependant le temps de souffler un peu, d'autant plus que Matt venait de surgir au pas de la porte, les yeux ravis et un sourire rayonnant aux lèvres.

« Alors, cette fin d'après midi? » demanda-t-il d'un ton enjoué à un Mello qui semblait faire la sourde oreille.

Ce dernier ne releva la tête de son sac que pour faire la moue, signe que le moment était mal choisit pour venir lui poser des questions.

« Bof… ça va… Comme une rentrée, quoi. » répondit-il tandis que la totalité des élèves désertait la salle de classe, nous laissant seuls tout les quatre.

La réponse sembla contenter Matt qui se tourna vers San. Penchant la tête jusqu'à se retrouver juste sous son nez, il examina son visage sans se déparer de son sourire.

« Pour toi aussi ça a l'air de s'être pas trop mal passé. » ajouta-t-il d'un air satisfait.

La jeune fille approuva d'un léger signe de tête, achevant de ranger ses affaires dans son sac. Le brun sourit de plus belle avant de s'adresser à moi.

« Et pour toi Roger ? » s'inquiéta-t-il.

Je souris. Matt avait beau être parfois égocentrique, il n'en restait pas moins attentif et prévenant.

« Tout s'est très bien passé. » répondis-je en invitant le petit groupe à me rejoindre près de mon bureau.

San semblait s'être faite à l'idée de rester avec les deux garçons, puisqu'elle les suivit docilement sans même s'en rendre compte, me semblait-il. M'approchant d'elle, je posais une main affectueuse sur sa tête et lui ébouriffais doucement les cheveux.

« J'avoue avoir été impressionné. Ta rigueur au travail était inattendue, San. » la complimentais-je, certes maladroitement.

La jeune fille releva son regard brûlant vers moi, puis refusa le compliment en détournant la tête. Surpris, je lui demandais quelle était la raison d'une telle moue. Son visage restait désespérément impassible, aussi dû-je lui demander de me montrer son cahier, juste par curiosité. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris l'écriture enfantine qui encombrait les pages, se moquant éperdument de la frontière instaurée par la mage, débordant des lignes surchargées de mots épars pris dans l'affolement et l'urgence du moment. Les phrases étaient incomplètes, parfois sans queue ni tête. Certaines se passaient souvent volontiers de fin, comme d'autres de début. La pauvre enfant avait noté tout ce qu'elle pouvait, maniant le stylo avec une maladresse trahissant son inexpérience scolaire. Les courbes de ses lettres étaient maladroites, on aurait dit qu'un petit de maternelle s'était entrainé à l'écriture dans ce cahier. Avec désespoir je compris, malheureusement un peu tard, la raison de cette surprise incongrue. San, ayant passé toute son enfance enfermée dieu sait où, avait été privée de tout enseignement scolaire normal. A en juger par l'écriture qui jonchait les pages, elle ne devait tenir pour acquis que les bases les plus élémentaires, le strict minimum pour ne pas faire défaut à sa qualité d' « Homme ». Devant mon silence prolongé Matt hasarda un coup d'œil furtif par-dessus mon épaule, découvrant les notes de sa camarade.

« La vache… » laissa-t-il échapper.

Un simple regard de moi suffit à le faire taire, quoi que je doutais qu'il ait eu pour projet d'en dire plus. Je sentis soudain le cahier m'échapper pour atterrir directement dans les mains de Mello, que la curiosité avait finit par terrasser. Ses yeux ne tardèrent pas à s'agrandir discrètement, sans qu'il ne prononce un mot pour autant. Il me rendit le cahier qu'il m'avait soutiré d'un geste désinvolte avant de se tourner vers San.

« Eh ben… Avec toi je crois qu'il va falloir tout reprendre depuis le début. » soupira-t-il.

Aucun dédain dans sa voix. Aucune moquerie ni supériorité, juste un constat. Ce garçon avait toujours été étonnant. Le jour où j'arriverai à prévoir ses réactions n'était pas encore venu, semblait-il. Je secouais la tête. Que faire ?

« Il va falloir lui faire suivre des cours de remise à niveau… Avec une telle application elle devrait pouvoir combler ses lacunes en quelques mois. » réfléchis-je à voix haute.

Matt et Mello approuvèrent tandis que San, qui avait récupéré ses notes, rangeait de nouveau ses affaires dans son sac. Lorsqu'elle releva la tête, son regard semblait m'interroger. Elle n'était pas vexée d'une telle remarque de ma part. Du moins j'en avais l'impression. Probablement attendait-elle que nous lui proposions des solutions ? Satané emploi du temps ! Moi qui en étais satisfait il y a quelques heures à peine, voilà que je le maudissais de ne pas m'accorder plus de temps libre !

« Le seul problème, repris-je, c'est que je n'ai pas assez de temps pour assurer ce genre de cour… »

Les deux garçons se raidirent, devinant là où je voulais en venir.

« L'un de vous deux souhaiterait-il s'en occuper ? Vous êtes d'assez bons élèves, vous serez capables de l'aider à acquérir les connaissances qui lui manquent. » continuais-je.

A peine avais-je terminé ma phrase que le visage de Mello avait déjà pris les trais de l'orage.

« Hors de question. » trancha-t-il.

« Déjà les cours, les devoirs, si tu nous colles en plus ce genre de boulot on aura plus le temps de faire autre chose ! » râla-t-il de plus belle en se détournant du visage opalin de San.

Message reçut cinq sur cinq, je me tournais donc vers Matt dont le sourire s'agrandit.

« Moi je veux bien ! » lança-t-il, rayonnant de joie.

« Ah bon ? » demandais-je, peu convaincu sur les véritables intentions du jeune brun.

Mes doutes furent vite confirmés par Mello qui revint dans la discussion aussi vite qu'il l'avait quitté, agitant sa main devant son visage grimaçant.

« Eh Roger… T'es devenu dingue ou quoi ? Tu vois pas que tout ce qui l'intéresse c'est la drague… ? »

Matt prit un air contrarié.

« Moi ? Ah non sûrement pas ! C'est mal me connaitre ! » s'offusqua-t-il d'un ton qui sonnait atrocement faux.

« C'est ça, c'est ça… » le taquina le blond, souriant de toutes ses dents d'un air entendu.

« Moi je veux bien m'en occuper. »

Nous sursautâmes à l'unisson. Cette voix froide et posée ne m'était pourtant pas inconnue, et il me suffit d'un rapide coup d'œil en direction du visage saturé de rage de Mello pour n'avoir plus aucun doute sur l'identité du nouveau venu.

« Near ??? »

L'intéressé approuva d'un hochement de tête, le regard fixé sur un robot en plastique qu'il faisait virevolter dans les airs d'un geste leste. Appuyé contre le coin de la porte, il offrait toujours la même impression mystérieuse qu'à son habitude. A mes côtés Mello bouillait de colère.

« Qu'est ce que tu nous veux toi ? » demanda-t-il, haineux.

« Il me semble vous l'avoir dit à l'instant…» répliqua Near sans se démonter.

Son visage exprimait une telle indifférence que l'on aurait dit qu'il allait disparaitre. C'était comme s'il n'était pas là ; ne restait plus alors que cette désagréable impression d'incompréhension. Aussi lorsqu'il tourna subitement ses pupilles onyx vers nous, le souffle me manqua.

« Qu'en dis tu Roger ? Tu n'as aucune objection n'est ce pas ? »

Son ton détaché me frustra quelque peu : si le sujet de la conversation avait été un chien, l'intonation de sa voix n'aurait pas été moins froide et indifférente. J'approuvais cependant d'un signe de tête entendu. Near était certes le plus qualifié de l'orphelinat pour prendre la jeune fille en charge. Du moins d'un point de vue scolaire. Pour ce qui était du point de vue social et relationnel, l'affaire se compliquait grandement. J'espérais cependant que les deux jeunes gens abaisseraient leurs barrières au contact de « quelqu'un comme eux ».

« Très bien. Je te la confie. » dis-je simplement tandis que Mello s'étranglais de rage.

« De quoi ????????? Eh Roger ça va pas ?! » hurla-t-il.

« Alors il suffit qu'il se pointe comme ça et hop ! Il joue le héro et tout le monde l'applaudis ?! »

Je coupais cours au flot de rancœur qui submergeait le jeune homme, rendant le moindre de ses arguments irrecevable du fait de leur subjectivité.

« Tu tiens à t'en occuper peut-être ? » lançais-je d'un ton sec et abrupt.

Mello se figea.

« Tu étais le premier à refuser de l'aider que je sache. Ne viens pas te plaindre si quelqu'un prend la place que tu viens de refuser ! Même s'il s'agit de quelqu'un que tu n'apprécies pas. »

Ma remarque jeta un froid dans l'esprit du blond qui ne dit plus un mot, se contentant d'émettre un « che ! » contrarié. Ignorant sa réaction, je repris.

« Bien. Nous sommes tous d'accord ? Near s'occupera d'aider San à combler son retard scolaire. Je m'arrangerai pour vous trouver une salle de libre et un créneau horaire adéquat. »

Les deux concernés approuvèrent d'un signe de tête tandis que Matt, déçut, se contenta de soupirer. Mello quant à lui ne cachait pas son désaccord. Assassinant Near du regard, il serrait les mâchoires à s'en faire voler les dents en éclat.

« Très bien j'ai compris ! » grogna-t-il en se détournant.

« Attends ! Où vas-tu ? » l'arrêtais-je.

« Dans ma chambre. On a déjà trois tonnes de devoirs à faire ; tu comptes quand même pas m'en empêcher ?! »

Je ne répondis pas. Inutile. Mello quitta donc la pièce d'un pas rageur, très vite talonné par Matt et San. Near s'en alla également, me laissant seul dans la classe vide. Il allait falloir un peu de temps pour que tout se mette en place. Mais une fois que ce sera chose faite, j'avais bon espoir que le reste de l'année se passe agréablement pour la jeune fille aux yeux rouges. Je souris. Oui, c'était sûr. Tout allait bien se passer. Parole d'utopiste.


Mello: Eh Lyne...

MwA: Moui? -^^-

Mello: TU TE FOUS DE MA GUEULE????? *_*

MwA ( oreilles en plein bourdonnement ): Mais quoi??? "

Mello: Dans cette partie je passe... je passe pour un con!!!!

Near: Egal à toi même, quoi -.-

Matt: Non Mello! Lâche la clef anglaise! .