QUOI COMMENT UN NOUVEAU CHAPITRE MOINS D'UN MOIS APRÈS LE PRÉCÉDENT ? Par quelle magie ?!
Pourtant ce chapitre est assez long (à peu près cinq mille mots en plus par rapport au précédent ARG.), alors je dirai seulement merci au Nano et aux encouragements des membres du forum Génération Écriture, et merci à ma beta adorée j'ai nommé Citrouille ! J'ai répondu je crois à toutes les reviews (en retard, JE PLAIDE COUPABLE), encore merci aux personnes qui ont pris le temps de commenter le dernier chapitre et tous les autres avant ! Sinon, j'avais prévu que cette première année ne fasse que dix chapitres (MDR LE LOL EST PRÉSENT) et nous voilà seulement rendus... à Noël 8).
D'ailleurs au programme de ce chapitre (comme à peu près tous les autres) : pas de grosse explosion, pas de grosse intrigue, pas de grosses révélations, pas d'attaque de harpies ou que sais-je, mais BEAUCOUP D'AMOUR pour Papa Swann et les Swann en général (et Ivy).
Aller, aller, je ne vous ferai pas languir plus longtemps, bonne lecture (j'espère) ! \o/
Chapitre 10 — Noël sous la tempête
La radio de la Ford Anglia crachait des morceaux de rock entrecoupés de soubresauts dus au mauvais signal – la voiture avançait bon gré, mal gré entre les champs endormis par la neige, troublant le calme hivernal de la campagne. Le nez à la fenêtre, Abigail regardait le paysage blanchi par les flocons défiler. À côté d'elle, Katie s'était endormie. Son père, au volant, chantonnait au rythme de la musique alors que, sur le siège passager, Will restait muet. Le menton emmitouflé dans l'écharpe aux couleurs de Serdaigle d'une utilité relativement faible, Abigail s'abreuvait du calme des étendues enneigées, ses petites mains gantées jointes l'une dans l'autre sur ses genoux.
Plus ils s'enfonçaient vers le Nord, plus la neige se faisait lourde et épaisse. Pourtant, elle n'avait rien à voir avec celle de Poudlard. La timidité de ses sons perçait à peine le lourd manteau de glace – elle était plus discrète, presque hésitante, si bien qu'Abigail entendait faiblement sa musique et devait se concentrer pour en percevoir l'essence.
« Will, tu peux me donner un peu à boire s'il te plaît ? »
La voix de M. Swann troubla le silence apaisant dans lequel ils s'étaient tous plongés. Will sembla se réveiller, tourna la tête en clignant des yeux, puis se pencha et attrapa la bouteille d'eau de son père rangée dans le petit sac de voyage familial. M. Swann le remercia doucement, but de longues gorgées et tendit de nouveau la bouteille à Will pour que celui-ci la range.
« Merci. Tout va bien, mon grand ? Je te trouve bien pensif depuis le début des vacances.
— Non, ça va…, répondit Will laconiquement. »
Ian n'insista pas, respectant le silence dans lequel se plongea brutalement le jeune garçon.
Les kilomètres s'effacèrent tranquillement au rythme de la vieille voiture. Abigail somnolait, bercée par le manteau de neige contre lequel M. Swann commençait à râler dans sa barbe. Elle s'emmitoufla davantage dans son écharpe et laissa sa tête reposer sur son siège, les yeux clos, s'abandonnant peu à peu au repos.
« Papa, murmura la voix hésitante et lointaine de Will, je peux te raconter quelque chose ?
— Bien sûr mon grand.
— Mais ce serait bien que tu n'en parles à personne… »
M. Swann cessa de chantonner en même temps que la radio et se tourna vers son fils, les sourcils froncés par l'inquiétude – Will gardait la tête détournée, son regard absent mélancoliquement posé sur les grands arbres du dehors.
« Que se passe-t-il ?
— Je t'ai déjà parlé de Stephen ? demanda Will en détournant son visage de la fenêtre pour le poser sur son père.
— Je ne crois pas. C'est un copain ?
— Oui, il partage notre dortoir, avec Charlie et moi. Il est gentil, il porte des lunettes et il se lave avec du gel douche à l'orange. J'ai oublié de lui demander la marque, d'ailleurs. »
Il se tut un instant, les yeux dans le vague – M. Swann attendit sans le presser qu'il lui racontât ses tourments, le front barré de préoccupation.
« Et c'est de son gel douche dont tu voulais me parler ? s'aventura-t-il, hésitant, après plusieurs minutes de silence.
— Quoi ? Non, pas du tout. C'est de son papa que je voulais te parler. En fait, il y a quelques mois, deux je crois, il a été… Il a été assassiné. »
Sa petite voix se perdit alors qu'il baissait la tête et frissonnait tout en jouant avec ses mains. M. Swann resta muet un instant, choqué, et regarda dans son rétroviseur pour vérifier que Katie dormait toujours – Abigail jugea bon de faire semblant de somnoler et garda les yeux fermés, les oreilles cependant grandes ouvertes.
« Que- quoi ? C'est- pardon ? bafouilla M. Swann dans un murmure. Tu en es sûr ? Que s'est-il passé ? Pourquoi ?
— Il était archéomage et avait découvert quelque chose que d'autres voulaient certainement garder secret, enfin c'est ce que son grand frère lui a dit. Il a seize ans, il sait forcément ce qu'il dit.
— Oui, enfin, à seize ans on ne mesure pas toujours ses paroles, marmonna M. Swann, les mains crispées sur le volant.
— Mais là, c'est pour de vrai, il faut que tu me croies, insista Will, vexé.
— Excuse-moi mon grand. Je te crois. C'est juste… un peu choquant.
— Oui… Pauvre Stephen, je suis très triste pour lui. »
Will soupira et se tourna vers la fenêtre, l'air hagard. Embêté, M. Swann tapota sur son volant – il eut beau se triturer les méninges, il ne trouva rien qui eût pu rassurer le jeune garçon. Un silence gêné s'installa alors qu'ils entraient dans un petit village.
« C'est vrai, pauvre Stephen… Est-ce que tu as… peur à cause de ça ?
—Un peu, avoua Will après un silence. Stephen dit qu'ils cherchaient la chose que son père avait découvert et que, comme il était très courageux – il a été à Gryffondor tu sais –, il n'a pas voulu laisser passer les… personnes qui lui voulaient du mal donc ils l'ont tué. Je ne sais pas si c'est vrai, mais si ça l'est, c'est vraiment très bête de leur part. »
M. Swann, voyant Will si perdu et confus, préféra ne pas le questionner davantage, et se contenta de poser une main rassurante sur son bras avant de reprendre le volant pour éviter des moutons éparpillés sur le bord de route. Will s'emmitoufla dans son écharpe Gryffondor et tendit la main pour que son père l'attrape.
« Vraiment très très bête, approuva M. Swann dans un murmure. »
Il n'ajouta rien – et il lui apparut que Will n'attendait rien de plus. Alors, faute de mieux, M. Swann murmura avec douceur :
« Tu voudras l'inviter à la maison un après-midi ?
— Oh, oui, pourquoi pas, mais avec Charlie alors.
— Bien sûr. Comme ça tu pourras lui demander la marque de son gel douche. »
Un sourire illumina le visage de Will – il se détendit légèrement et se tourna vers son père :
« Pourquoi les gens tuent d'autres personnes, papa ? »
M. Swann se renfrogna et se gratta la nuque, ennuyé :
« Je ne sais pas mon grand… Je ne comprends pas.
— Moi non plus…
— Je suis désolé de ne pas pouvoir te répondre, rougit M. Swann, se sentant complètement stupide.
— Ça ne fait rien, répondit seulement Will. Tu sais, j'avais pensé… Et si c'était moi… Si on m'avait annoncé que tu avais été… »
Il se tut, des larmes dans la voix. M. Swann posa sa main sur son bras et lui pressa tendrement avant de lui caresser doucement les cheveux.
« Ne t'en fais pas mon grand, personne n'en a après moi. Peut-être mes patrons, mais ils n'iraient pas jusque-là. Je resterai pour veiller sur toi.
— Ouf. Parce que Stephen il a une maman, tu vois, heureusement d'ailleurs…
— Ne t'en fais pas, répéta M. Swann, un sourire dans la voix.
— D'accord. Je me sens un peu mieux.
— Tant mieux alors. N'hésite pas à proposer à Stephen – et Charlie – de venir à la maison.
— Merci papa. »
Le silence se réinstalla lentement mais cette fois, même les mélodies entraînantes de la radio ne parvinrent pas à apaiser la lourde atmosphère qui s'était sournoisement immiscée dans leurs cœurs.
Ils firent une pause une centaine de kilomètres avant d'atteindre la petite ville de Carlisle où ils se rendaient. M. Swann, Will et Katie improvisèrent une bataille de boules de neige dans le petit parking de l'aire de repos, laissant Abigail adossée à la voiture, le nez levé vers les flocons scintillant dans l'air froid. Leur mélodie l'apaisait. Ses mains gantées recueillirent des petits trésors blancs qu'elle observa longuement, regrettant amèrement de ne pas avoir apporté le cadeau d'Ivy avec elle – la petite boule gelée reposait tranquillement en sécurité sur la table de chevet dans sa chambre bleue. Comme elle aurait préféré s'y trouver, plutôt que de subir le voyage vers la maison d'enfance de son père dans laquelle les attendait toute la famille de son défunt grand-père. Elle frissonna, brisant le flocon délicat entre ses doigts. Elle voulait faire demi-tour, fuir ces personnes auxquelles elle ne s'identifiait pas, fuir cette ambiance délétère, ces regards en biais, ces messe-basses lorsque ses frère et sœur avaient l'audace d'essayer d'appartenir au nom de ces belles personnes.
Malheureusement, ils reprirent trop vite la route. Katie apprit quelques chansons de Noël à Will et M. Swann, qu'ils chantèrent en chœur jusqu'à ce que leurs chants tarissent lentement – ils atteignaient Carlisle. La neige n'avait cessé de s'épaissir pendant le voyage, si bien que M. Swann dut considérablement ralentir lors des derniers kilomètres. Le cœur battant péniblement dans sa gorge, Abigail se recroquevilla sur son siège. A côté d'elle, Katie serra sa peluche plus fort contre elle, effrayée par les lumières vacillantes des vieux lampadaires dans la tempête. Même M. Swann ne parlait plus, le cœur trop serré pour plaisanter de l'ambiance horrifique aussi ridicule que factice.
« On arrive, murmura-t-il d'une voix sombre en s'engouffrant dans une petite rue. »
La Ford Anglia s'arrêta près d'une belle voiture familiale couleur gris métallisé et M. Swann coupa le contact avant que Will ne lui tende son manteau. Il le remercia du bout des lèvres et lentement, ils sortirent, se protégeant de la neige comme ils pouvaient. Will aperçut Abigail trembler de la tête aux pieds et devina que sa grimace n'avait rien à voir avec l'air glacial – il s'approcha lentement pour la réconforter alors que M. Swann couvrait davantage Katie d'une grosse écharpe et se plaça devant elle, comme pour la protéger.
La maison qui leur faisait face n'avait rien d'effrayant – des guirlandes de couleurs avaient été accrochées aux murs, des décorations collées sur la boîte aux lettres, la cheminée fumait et derrière les rideaux blancs brillaient les lumières tamisées des pièces à vivre – pourtant, elle n'inspirait rien d'autre qu'une peur viscérale à la petite Abigail qui aperçut les rideaux s'ébranler au salon – la tête blonde de son cousin apparut puis disparut aussitôt, remplacé par les cheveux bruns de sa cousine qui prit la poudre d'escampette aussi vite que son frère. Les entrailles de la fillette se serrèrent douloureusement alors que Will appelait son père occupé à sortir quelques cadeaux de la voiture avec Katie :
« Tonton et Tata sont déjà là.
— J'ai cru comprendre, répondit M. Swann d'une voix neutre en indiquant la voiture stationnée près de la Ford. Allons-y. »
Courageusement, Abigail suivit Will qui lui sourit tendrement alors qu'ils passaient le portail à la peinture saumon recouvert de neige. Ils n'eurent pas besoin de sonner – la porte s'ouvrit et la mère de M. Swann les accueillit dans une urgence proche de l'hystérie. Quand elle entra, la lumière d'un blanc sale aveugla momentanément Abigail, qui eut l'impression d'être engloutie par la maison, prise au piège dans cet environnement qu'elle désirait fuir de toutes ses forces.
L'odeur du vin chaud dans l'entrée lui donna la nausée autant qu'elle fortifia l'envie de fuite qui lui secouait les jambes, mais il était déjà trop tard – malgré son aveuglement partiel dû à la lumière trop forte du couloir, elle distingua des silhouettes s'approcher d'eux :
« Ils sont là ! claironna une voix d'enfant qui résonna douloureusement dans les oreilles d'Abigail. »
Elle aperçut sa grand-mère s'approcher de sa démarche claudicante, un sourire doucement nostalgique sur ses lèvres maquillées.
Prudence Swann était une belle femme, droite et fière, aux gestes toujours amples et toujours extrêmement détendue, mais qui croulait désormais sous le poids de l'âge et du deuil. Elle portait son éternel collier de perles ambrées, ses lourdes boucles d'oreilles dorées et ses lunettes trop rondes pour son visage, sur une couche de maquillage et de crèmes hydratantes odorantes. D'aussi loin qu'Abigail pouvait se souvenir, elle avait toujours essayé de s'intéresser à chacun de ses petits-enfants, contrairement à son mari qui avait toujours considéré les filles de la famille – à l'excepté de la sienne – avec une indifférence froide.
M. Swann eut un mouvement de recul presque indistinct quand elle arriva près de lui et un sourire qui ne dupait personne tant il était forcé s'étala lentement sur ses lèvres.
« Chéri, merci d'être venus si vite, miaula Prudence en embrassant son fils sur les deux joues, ses mains ridées posées sur ses épaules.
— De rien, maman, répondit maladroitement l'intéressé en tapotant l'épaule de la vieille femme.
— Katie ! Ma chérie ! Comme tu as grandi ! Ooh, que tu es belle, encore plus que la dernière fois que je t'ai vue ! »
Elle se pencha et déposa un baiser sur le front de la fillette tout en lui enlevant tranquillement son manteau pour la débarrasser des épaisseurs désormais en trop dans la chaleur de la maison.
« Je vais poser ça autre part, voilà, parfait ma chérie. Et toi William, un vrai petit jeune homme, oh que je suis contente de te voir, vous êtes de vrais rayons de soleil ! Quel âge as-tu maintenant ? Déjà treize ans, n'est-ce pas ? Et toi ma petite Abigail, ça me fait plaisir de te revoir, toi aussi tu as grandi ! Tu as de magnifiques cheveux, tu pourrais te faire de superbes coiffures avec. »
Tout pendant sa tirade, elle embrassa Will, montra le meuble à chaussures tout neuf à Katie, puis s'approcha d'Abigail, dans l'espoir de la débarrasser de sa grosse écharpe. Sa vieille main se tendit vers elle, fripée et menaçante – la fillette grimaça, au bord des larmes, la respiration erratique, et recula de quelques pas, fixant les doigts pâles avec horreur.
« Oh, ma puce, ne prends pas cet air d'animal traqué, lui intima la voix mielleuse de sa grand-mère. »
Elle préféra sourire du comportement de la fillette, et déposa les vêtements sur le porte-manteau dans l'entrée.
« Tu pourras déposer toutes tes affaires ici, dit-elle avant de tourner les talons pour rejoindre le salon, laissant Abigail seule, appuyée contre le mur, le visage à moitié mangé par son écharpe. Ian, que veux-tu boire pour commencer ? ajouta-t-elle en croisant M. Swann dans le couloir de l'entrée.
— De l'eau, merci maman.
— Parfait, parfait… Tout le monde dans le salon ! appela-t-elle en tapant dans ses mains. »
Il y eut du mouvement au bout du couloir – les pieds de chaises frottèrent le sol, des verres et coupes tintèrent, et les bols remplis de biscuits attaqués par des petites mainsimpatientes. Abigail resta seule, appuyée contre la tapisserie d'un orange défraîchi, le cœur battant à un rythme effréné.
« Ma chérie…, murmura Ian tout en déposant sa propre écharpe sur un tas de vêtements sous lequel on pouvait apercevoir un petit meuble ocre. »
Il s'approcha de la fillette apeurée, s'agenouilla alors qu'elle enfouissait son visage contre le mur, les yeux mouillés d'anxiété.
« Tout va bien se passer, je te le promets. Nous allons dire bonjour et ensuite nous irons déposer les bagages dans la chambre, tu es d'accord ? »
Déchirée, Abigail acquiesça sans un mot. Elle retira son manteau dans des gestes tremblants et malhabiles, puis enleva ses chaussures avec beaucoup de mal. M. Swann empoigna les valises qu'ils avaient emmenées pour les quelques jours qu'ils passeraient à Carlisle et attendit que la fillette fût prête à le suivre.
Pour rejoindre la chambre qu'ils occuperaient, ils devaient traverser le salon, tourner le dos aux invités qui, irrémédiablement, se seraient postés près de la fenêtre, sur la droite, puis emprunter un escalier dans lequel étaient entreposés des masques effrayants ramenés de voyages par Prudence et son défunt mari. Abigail tressaillit et dut se faire violence pour ne pas céder à la panique toujours plus croissante. Dans le salon, des voix les appelèrent, impatientes.
« Papa ? »
La petite voix affolée d'Abigail brisa le cœur de M. Swann – la fillette se tordait les mains, son regard paniqué oscillant entre la porte d'entrée et le salon.
« Oui ma puce ?
— Je… Je pourrais rester en haut ?
— Évidemment. Viens, allons-y. Plus vite nous serons montés, plus vite tu pourras te reposer. »
Elle hocha la tête et fit un pas – la détresse lui écrasa les épaules alors que les appels se faisaient plus pressants dans le salon. Prudence passa sa tête par la porte pour vérifier que tout allait bien. Plus vite ils seraient montés, plus vite elle pourrait se cacher. Un seul petit effort et elle serait en sécurité. Dans un élan de désespoir plus que de courage, Abigail suivit son père, le regard baissé sur le sol.
La première chose que la fillette aperçut en entrant dans le salon fut l'immense sapin décoré de guirlandes lumineuses et de boules colorées. Quelques chocolats avaient été déposés entre les branches, leurs papiers bigarrés en harmonie avec les crackers aux motifs festifs disséminés sous l'arbre et un peu partout sur les meubles du salon. Un frisson douloureusement brutal secoua Abigail alors qu'elle entrait à la suite de son père dans cette pièce qu'elle trouva viscéralement lugubre – à leur droite, six paires d'yeux les suivaient dans leurs moindres mouvements. Elle se sentit transpercée de leurs regards inquisiteurs, alors que les lumières clignotaient inlassablement, projetant leurs ombres oppressantes sur les murs rose pastel. L'épouvante s'empara d'elle quand elle sentit une atroce douleur au niveau de ses mains – plus vite ! voulut-elle hurler à son père qui s'était tranquillement arrêté pour expliquer la fatigue et le retrait hâtif de la fillette. Son cœur manqua de s'arrêter lorsque la voix sans chaleur de sa tante l'interpella lentement :
« Bonsoir Abigail, c'est vrai qu'on ne t'avait pas encore vue. »
La boule de peur céda dans la gorge de la fillette, explosant en petits morceaux, s'éparpillant dans son être dans une douleur abominable. Sans répondre, elle prit ses jambes à son cou et s'enfuit dans l'escalier, sa respiration si tremblante qu'elle en devenait lancinante.
« Merci Coleen, soupira M. Swann à l'adresse de sa sœur avant de s'élancer dans l'escalier à son tour.
— Ce n'est pas ma faute si elle est toujours aussi polie, ta gosse. »
Sa remarque eut l'effet d'un coup de feu. Un terrible silence s'abattit dans le salon – même Ian s'arrêta dans son élan et la foudroya du regard avant de suivre Abigail à l'étage, fulminant de rage.
La fillette s'était réfugiée dans la chambre et s'était roulée en boule dans un coin, les épaules secouées par les sanglots, ses mains tremblantes posées contre ses genoux. S'empressant de fermer la porte, Ian posa les valises, chercha la petite ourse blanche au fond des affaires d'Abigail puis s'agenouilla devant elle, la gorge si nouée qu'il eut peur de se laisser submerger par l'émotion. Elle attrapa la peluche et posa le museau en feutrine noire sur son nez plusieurs fois, sa petite poitrine se soulevant au gré de son chagrin. Ian s'éloigna pour remplir les placards, lui laissant un peu d'intimité le temps de se calmer. Lentement, ses pleurs tarirent et les quelques reniflements indiquèrent à son père que la crise s'était passée – alors, lentement, il s'approcha et s'agenouilla devant elle, veillant à ne pas poser la main sur elle :
« Abby, ma chérie… »
Elle baissa lentement les yeux sans répondre. Ian se frotta distraitement les yeux d'une main, resta silencieux un instant, puis murmura :
« Je comprends que ce soit difficile… Je… Qu'est-ce qui te fait si peur, ma chérie ? Mamie sait, pour tes pouvoirs, et tes cousins aussi, il ne leur arrivera rien. Regarde, tes gants sont intacts, il ne peut rien se passer. Tu me crois ? »
Une petite larme gela sur la joue de la fillette qui se mit lentement à jouer avec les pattes de sa peluche.
« Tu sais Abby, tu n'as pas besoin d'avoir peur de ta tante, lui assura-t-il doucement. Je lui parlerai, après dîner. Voudras-tu que je te ramène quelque chose à manger ?
— Un cupcake, s'il te plaît.
— Évidemment, sourit Ian avec tendresse. Veux-tu dormir un peu ? Lire ?
— Je voudrais être un peu seule, murmura Abigail d'une toute petite voix.
— Oh, oui, d'accord ma puce. Je vais… descendre, alors. N'hésite pas à m'appeler si quelque chose ne va pas. »
Abigail hocha la tête et le regarda partir – il lui adressa un dernier sourire penaud puis ferma la porte très lentement. Lorsqu'elle fut enfin seule, la fillette se redressa, s'avança vers les quatre petits lits que sa grand-mère avait déplacés dans l'ancienne chambre de Ian, s'assit sur le premier pour tester la dureté de celui-ci, puis essaya chaque matelas, avant de se décider pour la place près de la fenêtre, où elle pouvait voir les flocons tomber. Elle s'allongea par-dessus la couverture, se roula en boule, la peluche entre ses bras serrés, essayant de discerner la mélodie de ces flocons-là. Les minutes passèrent, sans qu'elle pût entendre un seul son de clochette, un seul tintement au loin. Seuls les éclats de voix à l'étage du dessous lui parvenaient. Après un dernier coup d'œil aux flocons muets à travers la vitre, elle ferma les yeux, espérant disparaître.
« Eh, Willy, un peu de vin chaud ? »
L'interpellé tourna un regard intimidé vers son oncle. Tobias Ridley, un homme à la puissante carrure surpassant largement celle de M. Swann tant en largeur qu'en hauteur, l'avait toujours impressionné. Rugbyman de son état et politicien à ses heures perdues, il lui suffisait de peu pour persuader ses interlocuteurs du bien-fondé de chacune de ses paroles, les abreuvant de minauderies avant de les enchanter de ses grands yeux gris — si bien que Will fut un instant tenté de répondre par l'affirmative, mais préféra secouer la tête d'un air misérable.
« Non, merci, finit-il par murmurer.
— Dommage ! remarqua Tobias en haussant les épaules. Tu ne sais pas ce que tu rates, pas vrai mon garçon ? »
Il adressa un clin d'œil complice à son fils Zach, dont le nez était plongé dans un verre à pied rempli du liquide capiteux. Will lui sourit, gêné, avant de se détourner et de piquer une petite saucisse.
Le salon sentait bon Noël, entre le vin épicé et la pâte à brioche reposant dans la cuisine, et il régnait dans la pièce une chaleur appréciable après un trajet interminable dans la voiture aux sièges si froids. Les lumières de couleur chaude du sapin, de la nappe sortie pour l'occasion, les réflexions chatoyantes des petites étoiles disposées çà et là sur le chemin de table, tout était rassemblé pour le laisser sombrer dans la délicieuse sensation de langueur de la fête. Pourtant, il se faisait du souci. Son père n'était pas encore redescendu, et sa tante Coleen n'avait pas desserré les lèvres depuis sa dernière pique assassine contre Abby – que Will avait certainement autant mal pris que son père – et cela ne présageait rien de bon. Il sentait son regard acéré posé sur lui mais n'osait lever les yeux. Il se contenta de grignoter les petites saucisses posées devant lui, et d'en proposer à sa petite sœur assise à ses côtés.
« Comment se passe ta scolarité, Willy ? demanda soudainement oncle Tobias, brisant un silence inconfortable pour le jeune garçon.
— Euh, bien, répondit-il, le rouge aux joues, gêné par le sobriquet ridicule dont il se voyait invariablement affublé – sans oser l'indiquer à son oncle. Je me débrouille pas trop mal.
— Zach nous a dit que vous ne vous croisiez pas, continua Prudence en regardant ses petits-fils chacun leur tour, comme pour obtenir leur approbation. C'est dommage. »
Les deux garçons se tournèrent l'un vers l'autre, embarrassés. Non, ils ne se croisaient pas, et même s'ils étaient tous les deux scolarisés en deuxième année, ils ne cherchaient pas réellement à se croiser – Will appartenait à la plus haute tour du château quand Zach vivait dans les cachots, sous le lac Noir, et ils ne partageaient aucun amis communs. Si bien que les interactions entre les deux garçons avaient jusque-là étaient plus que cordiales dans les couloirs de Poudlard.
« Non, pas vraiment, répondit Zach en haussant les épaules. On n'a pas vraiment de cours en commun.
— Et ta cousine, tu l'as déjà croisée ? lui demanda doucement Prudence. »
Une espèce de reniflement fit tourner la tête à Will vers sa tante et il ne put retenir un frisson qui courut du bas de son dos jusqu'à sa nuque — elle avait braqué son regard de faucon moqueur sur lui, un horrible rictus amusé sur les lèvres.
« Non, avoua Zach. Mais c'est une Serdaigle et on n'est pas dans la même année, ajouta-t-il en haussant les épaules.
— Moi j'aimerais trop être à Serdaigle ! Ça a l'air d'être trop chouette de vivre en haut d'une tour du château, lança sa petite sœur Camille d'une voix aiguë. »
Tobias lui ébouriffa les cheveux avec un sourire attendri quand la porte menant aux escaliers s'ouvrit sur le visage cerné de Ian. Il s'approcha de la table, l'air si ailleurs et préoccupé que Katie tapota la place libre à côté d'elle pour qu'il s'y asseye. Un léger sourire attendri se dessina sur ses lèvres pâles alors qu'il prenait place en embrassant la fillette sur le front.
« Comment va Abby ? demanda Will dans un murmure.
— Ça ira mieux demain, elle était très fatiguée. »
Ian jeta un coup d'œil à sa sœur qui le regardait sans une once de chaleur dans son regard. Elle haussa un sourcil et porta son verre à ses lèvres, sans répliquer.
« J'ai proposé du vin chaud à ton fils, et figure-toi qu'il l'a refusé ! se mit à ricaner Tobias en donnant une petite accolade à son neveu.
— Ah, répondit Ian en attrapant le verre d'eau que lui tendait Prudence. C'est qu'il est un peu jeune pour ça.
— Tu le surprotèges, grinça la voix tranchante de Coleen. Tu serais presque pire qu'une mère.
— Ce qui me rassure, c'est que je ne pourrais pas faire pire que toi, répliqua froidement Ian.
— Les années te font difficilement gagner en maturité, à ce que je vois.
— Ne commencez pas tous les deux ! gronda Prudence. »
Ian détourna son regard de la petite moue satisfaite de sa sœur et but rageusement son verre qu'il fit claquer un peu brusquement sur la table – Katie s'agrippa à son bras et le câlina doucement pour le calmer.
« Zach et Will nous disaient qu'ils ne s'étaient jamais croisés dans Poudlard, c'est désolant, continua Prudence en rapportant les assiettes de biscuits apéritifs à la cuisine. Est-ce qu'Abigail viendra dîner avec nous ?
— Abby dort. Nous nous sommes levés tôt ce matin pour arriver aussi vite que possible. D'ailleurs Zach, comment ça se passe à Poudlard ? Tu es chez les Poufsouffle, c'est bien ça ? »
À ces mots, Coleen s'étouffa dans sa gorgée de vin et reposa brutalement son verre sur la table, les joues rougies de colère. La tablée fut prise d'un sursaut abasourdi par la violence de sa réaction, puis Zach et Tobias, assis à côté de Coleen, se précipitèrent pour tapoter son dos et la libérer de la toux qui l'agitait.
« Tu le fais exprès ! hoqueta-t-elle.
— De quoi ? demanda Ian, sincèrement déboussolé. Qu'est-ce que tu as encore ?
— Mon fils, à Poufsouffle ?! Si tu es venu dans l'unique but de m'insulter, tu peux partir ! rugit Coleen en se levant à moitié. »
Prudence se mit à gémir, les mains couvrant son visage – elle s'effondra sur son siège, aussitôt consolée par la petite Camille qui se blottit contre elle en se bouchant les oreilles.
« Maman, calme-toi !
— Chérie, tout va bien, il y a méprise… »
Partiellement apaisée par les caresses de son mari et de son fils, Coleen se rassit, fulminante, et reprit son calme lentement, la respiration sifflante.
« Coleen chérie, viens m'aider à amener le rôti. »
Prudence se leva et tendit la main à sa fille dans l'espoir de la calmer – l'intéressée accepta la tâche que lui confiait sa mère et la suivit, toute tremblante, jusqu'à la cuisine. Un silence inconfortable flotta dans l'air jusqu'à ce que Will murmure d'une petite voix :
« Zach est à Serpentard, papa, pas à Poufsouffle.
— Oh ! Oh, je suis désolé, Zach, ce n'était pas une erreur intentionnelle…
— Ce n'est rien, assura Tobias alors que son fils secouait la tête. »
Un nouveau silence s'installa, puis Ian se leva pour rassembler les bols sales et les verres de vin chaud vide qu'il ramena à la cuisine une fois que Coleen revint avec un plat fumant – au moins il était sûr qu'elle n'essaierait pas de l'égorger dans la cuisine. Elle lui lança un regard assassin mais se rassit sans rien dire, le regardant partir dans la pièce voisine.
« Ian, chéri, essaye d'être un peu diplomate, s'il te plaît…, lui conseilla Prudence lorsqu'elle le vit arriver.
— Merci maman, je connais la chanson.
— Coleen est bouleversée par la disparition de ton père, continua sa mère d'une voix attristée.
— Parce que je ne le suis pas, peut-être ? répliqua Ian avec colère. »
Une petite moue étira les traits de Prudence et elle se détourna rapidement, le pressant à mi-voix de retourner au salon. Ian rumina dans sa barbe et, enfin débarrassé de ses bols, la suivit.
Coleen garda un air contrit tout le reste du repas. Tobias essaya tout de même de parler à Ian et de lui demander comment se passait ses travaux de rénovation d'espaces verts, auquel l'intéressé répondit sans trop entrer dans les détails, gardant un visage détendu dans l'unique but de ne pas recevoir de la part de ses enfants les regards confus et tracassés que Camille et Zach lançaient à leur mère.
La suite du repas fut plus calme, les esprits adoucis par la bonne nourriture préparée par Prudence. Katie s'endormit contre son frère à la fin du dessert, et très vite ils décidèrent de mettre un terme au dîner pour pouvoir ranger et se coucher. Will refusa l'offre de son oncle de monter à leur chambre regarder un match que Zach et lui avaient enregistré la veille, préférant la douceur de ses draps après une grosse journée de voyage et de tensions. Ian prit Katie dans ses bras et, suivi de près par Will, il monta jusqu'à la chambre. Abigail bougea dans son lit lorsqu'ils entrèrent. Ils se dirigèrent sur la pointe des pieds vers leurs bagages, prirent leurs affaires de toilettes et se hâtèrent de s'habiller pour la nuit. Will se glissa sous ses draps avec un soupir heureux et se laissa tomber sur son oreiller – Ian guida Katie vers son lit et la borda en l'embrassant sur le front.
« Dors bien chérie, murmura-t-il alors qu'elle bâillait à s'en décrocher la mâchoire.
— Bonne nuit papa, marmotta-t-elle d'une voix pleine de sommeil. »
Les enfants couchés, Ian retourna au salon aider sa mère à ranger les derniers couverts. Il n'adressa pas un regard à Coleen et entreprit de rassembler les assiettes les unes sur les autres pour les porter à la cuisine. Prudence s'affairait à ranger le lave-vaisselle, une main sur sa vieille hanche :
« Attends, laisse-moi faire, lui proposa Ian en s'approchant.
— Merci chéri, répondit Prudence en se redressant. »
Elle lui adressa un sourire fatigué qu'il comprit faux, puis alla chercher les bouteilles de sodas pour les remettre au frais. Ian soupira, déjà lassé du séjour alors que Coleen revenait du salon, les mains chargées de coupes de champagne vides. Le silence s'installa, pernicieux, lorsqu'elle passa la porte et qu'ils se retrouvèrent en tête-à-tête - seul le tintement des verres s'entrechoquant entre les doigts abrupts de Ian rappelait leur présence.
« Tes loulous se sont endormis rapidement ? demanda Prudence dans une tentative de détendre l'atmosphère lorsqu'elle revint de la cave.
— Je ne sais pas, c'est Tobias qui s'en occupe, répondit Coleen en haussant sèchement les épaules.
— Et toi Ian ? Abby dormait quand vous êtes arrivés ?
— Oui. Will et Kat se sont endormis aussitôt couchés.
— Kat avait vraiment l'air fatigué, dit Prudence avec tendresse. Tu as vu comment elle s'est endormie à la fin du repas ? Un vrai petit ange.
— Kat ? Oui, c'est vrai, Kat était fatiguée, approuva Coleen dans un hochement de tête.
— Pourquoi préciser Kat ? marmonna Ian en jetant les dernières serviettes sales.
— Parce que d'autres ne l'étaient clairement pas.
— De quoi tu parles ? s'énerva Ian.
— Je parle de ta Abby ! cracha Coleen avec exaspération. »
Ian préféra ne pas répondre, la rage lui montant péniblement à la gorge. Il s'affairait à ranger les couverts inutilisés quand Coleen attrapa une coupe de champagne propre et se servit un peu d'eau :
« Ce n'est pas de la fatigue, cette gamine est effrayée, ça saute aux yeux. Mais visiblement pas aux tiens, remarqua-t-elle lentement avant de porter son verre à ses lèvres.
— Elle était fatiguée, rectifia froidement Ian. Le voyage a été éprouvant.
— Si tu le dis.
— Vous n'allez tout de même pas recommencer à se quereller, si ? soupira Prudence en se massant les tempes. »
Coleen leva les mains comme prise de faute, alors que sa mère s'éloignait pour aider Tobias à ranger la nappe :
« Je ne fais qu'énoncer une réalité, maman.
— Écoute, tu lui en veux de ne pas te dire bonjour ou que sais-je, je pense l'avoir bien compris, mais ce n'est qu'une enfant, il serait peut-être temps de la laisser tranquille non ?
— Ce n'est qu'une enfant qui a des pouvoirs que personne n'explique, Ian ! Elle va grandir et ses pouvoirs avec ! Tu as bien vu comme tout le monde qu'ils grandissaient en même temps qu'elle, ça n'a pas pu s'arranger maintenant qu'elle est à Poudlard, même par magie ! Tu aurais dû laisser les médicomages de Sainte Mangouste l'étudier, tu sais qu'elle est dangereuse pour toi, pour Katie, pour Will, et pour tout le monde !
— Tu es complètement folle ou quoi ? Ma fille n'est pas une bête de foire et je ne laisserai jamais personne l'étudier !
— Folle ? explosa Coleen. Moi, folle ?! C'est moi, la folle ? Tu veux qu'on reparle de ce que ta gamine a fait à Alison, peut-être ?!
— Abby n'a rien à voir avec son départ ! rugit Ian en bondissant devant elle, le visage rougi par la rage.
— Oh, vraiment ?! Je ne pensais pas que tu oserais encore me dire que cette gamine n'est pas un danger pour toi, pour tes enfants et pour tous les autres ! Le pire, c'est que tu as même l'air de le penser sincèrement ! De quelle naïveté tu fais preuve, Ian, j'ai mal pour toi !
— Exactement ! Et de quel droit nous juges-tu ? Elle sait le danger qu'elle représente, elle le sait, et elle en crève ! C'est une gamine et je la vois crever un peu plus tous les jours depuis huit ans ! Ça te ferait rire de voir ton môme se haïr à ce point ? Mais même quand elle m'aura crevé dans les mains parce que je ne sais pas quoi faire pour qu'elle aille bien – parce que tu sais quoi ? je ne peux rien faire –, tu viendras lui planter des couteaux dans le dos pour une faute qu'elle n'a pas voulue – qu'elle n'a pas commise ! Le jour où Camille sera terrorisée à l'idée de socialiser avec toi parce qu'elle a peur de te faire du mal, ou qu'elle te fera une crise d'angoisse parce que son oncle s'amusera à la torturer verbalement pour une chose qu'elle n'a pas commise, alors ce jour-là, peut-être que tes paroles auront du sens !
— Je t'interdis de parler de ma fille sur ce ton ! hurla Coleen en lui assénant une gifle de toutes ses forces. »
Alertés par les cris, Prudence et Tobias revinrent en trombe dans la cuisine – Tobias se précipita sur sa femme, qui, en pleurs, hoquetait et gémissait en frappant son frère. Prudence regarda son fils qui, stoïque, semblait rassembler toute sa volonté pour ne pas répondre aux coups de sa sœur. Avec son visage dur et ses yeux de pierre fixant ainsi Coleen avec tant de rage, il lui fit presque peur.
La crise passée et la cuisine rangée, Ian retourna à l'étage, pressé de se plonger sous la couette et d'oublier une partie de cette journée. L'escalier grinça lorsqu'il y posa un premier pied. Grommelant des injures colorées, il monta les marches aussi prudemment que possible, lançant des grimaces peu polies aux masques accrochés çà et là. Une petite silhouette se détacha du mur quand il arriva au palier, le faisant faire un bond sur le côté de surprise.
« Ah, c'est toi Willy, soupira-t-il en reconnaissant le jeune garçon.
— Ah non, papa ! Tu m'avais promis de ne plus m'appeler comme ça. C'est ridicule.
— Pardon mon grand, soupira Ian, horriblement las. Qu'est-ce que tu fais encore debout ?
— Je vous ai entendus crier.
— Tu as entendu quoi ?
— Pas grand-chose..., eut-il le tact de répondre. Mais- Mais je sais qu'Abby n'a rien fait à maman et que… qu'elle ne nous fera rien à nous. »
Il leva cependant un regard mi-interrogateur, mi-suppliant vers son père. Ian eut un léger sourire, comprenant par là qu'il cherchait un réconfort évident.
« Abby n'a rien fait à ta maman, ne t'en fais pas mon grand. Et elle ne nous fera rien à nous. »
Il ouvrit les bras et Will accepta son étreinte, rassuré. Ils restèrent enlacés un moment, jusqu'à ce que Ian sente le jeune garçon s'alourdir et bâiller de plus en plus fréquemment – alors il dirigea Will jusqu'à son lit et le laissa s'effondrer sur l'oreiller, rabattant les couvertures jusqu'à son menton. La petite Katie ne dormait pas non plus et réclama un câlin en ouvrant ses bras – Ian la couvrit de baisers sur son petit front refroidi par la température de la pièce. Une fois Katie rassérénée, il s'approcha du lit d'Abigail, prit le cupcake qu'il avait piqué à la cuisine et le déposa près d'elle. Puis, lentement, il s'approcha de sa valise, attrapa son pyjama et alla vérifier que la salle d'eau était libre, pressé de clôturer la journée.
Le lendemain, quand Ian se rendit au salon pour le petit-déjeuner, il fut surpris de trouver la maison toujours endormie malgré l'heure déjà tardive et une enveloppe à son nom posée sur la table entre la brique de jus d'orange et la théière. Déjà las, il s'en saisit et en retira un petit morceau de papier sur lequel sa mère avait écrit :
Nous sommes partis au marché avec Coleen, Tobias, Zach et Camille. Nous n'avons pas voulu vous réveiller. A tout à l'heure mes chéris. Mamie.
Tant mieux, pensa-t-il en reposant le petit mot sans douceur sur la table. Au moins Coleen et lui n'auraient pas l'occasion de se disputer dès le petit-déjeuner, et c'était tout à fait reposant.
Il s'installait à table, grignotant un morceau de roulé à la cannelle, quand la porte s'ouvrit et laissa passer Will qui ne put s'empêcher de lancer un coup d'œil à la salle :
« Il n'y a que moi, répondit Ian, amusé. Les autres sont partis au marché.
— Sans nous ? s'offusqua Will en fronçant les sourcils.
— On ira sans eux, répondit son père en haussant les épaules. Tant pis pour eux. Abby et Katie ne sont pas réveillées ?
— Abby est réveillée, mais elle fait semblant de dormir. Kat dort vraiment, par contre.
— Je vais chercher Abby. »
Il faisait encore plus froid qu'il ne l'avait pensé dans la chambre – Katie s'était enveloppée de sa grosse couette et frissonnait dans son sommeil, si bien que Ian attrapa son bonnet et lui enfonça sur les oreilles sans la réveiller. Puis il se tourna vers Abigail qui s'était figée en entendant la porte s'ouvrir – dans ses bras reposait son ourse, le museau plein de petits flocons.
« Ma puce ? murmura Ian en se penchant près d'elle. »
Autour d'elle se répandait un air si glacé qu'il ne put s'empêcher de frissonner à son tour – la fillette tourna son visage blanc vers lui, ses yeux grands ouverts, et l'interrogea du regard.
« Tu veux descendre manger ? Il n'y a que Will et moi, mamie est partie avec les cousins au marché. »
Abigail acquiesça de la tête et se redressa, laissant la peluche sous les couvertures, pour suivre son père en trottinant derrière lui – avant de sortir de la pièce, elle remarqua que son père augmentait davantage le chauffage, et ne put s'empêcher d'en ressentir une profonde lassitude.
Ian soupira de soulagement lorsqu'ils gagnèrent le salon chauffé. Will s'était déjà emparé d'une assiette et s'était allègrement servi en saucisses et bacon, une serviette intelligemment coincée dans son col et une autre posée stratégiquement sur ses genoux pour éviter toute catastrophe. Il sourit en apercevant sa sœur et lui laissa une place à ses côtés, attrapant le bol de roulés à la cannelle pour qu'elle se serve – ce dont elle ne se priva pas, lorsqu'elle comprit qu'il n'y avait vraiment personne dans la maison à leur exception.
Le petit-déjeuner débuta sous le signe d'une razzia savamment orchestrée – Ian monopolisa l'assiette de bacon et d'œufs brouillés, laissant à sa fille toutes les brioches et le chocolat, et Will se goinfra de champignons et de haricots à la sauce tomate – il eut cependant la présence d'esprit de garder une assiette remplie pour le moment où Katie et son légendaire estomac descendraient, affamés.
« Tu chais quoi papa ? fit remarquer Will, la bouche pleine.
— Hum ? marmotta l'interpellé, tout aussi occupé à manger sans grâce.
— On devrait faire des english breakfast plus ch'ouvent.
— Hum, je suis d'accord.
— Qu'est-ce que tu en pench' Abby ? Ça serait bien non ?
— Oui.
— Abby approuve, papa ! Tu ne pourras plus te débiner. »
Ian leva les deux mains, comme pris sur le fait, et hocha la tête pour signifier à Will qu'il avait gagné la bataille – celui-ci eut un immense sourire et se tourna vers Abigail qui hocha la tête, lui faisant savoir qu'elle approuvait l'initiative.
« Très bien, je prendrai mon nouveau rôle très à cœur, alors ! Mais seulement le dimanche, sinon Katie va encore me dire de commencer le sport. »
Will approuva d'un signe de tête, et fit remarquer avec beaucoup de sérieux qu'à Poudlard, il n'aurait pas été aidé par tous les beaux petits mets servis à chaque repas.
« Au fait, en parlant de Poudlard… Que se passe-t-il avec les Poufsouffle pour que Coleen réagisse aussi mal ? Ils ont mauvaise réputation ? »
Il se tourna d'abord vers Abigail qui ne parut pas se soucier que la question lui fût également adressée. Will parut réfléchir intensément puis murmura :
« Non… Enfin, si, on dit que c'est la maison la plus nulle de Poudlard, rougit-il, comme s'il avait été honteux de prononcer ces mots.
— Mais… Pourquoi ?
— Parce que… C'est compliqué… En général, les gens qui y vont sont comme euh… Comme Abby et moi. »
Il se tut puis se gratta le nez, gêné, et regarda Abigail qui, indifférente à la conversation, glissa deux roulés briochés dans son assiette et s'affaira à les manger, lançant de temps en temps un coup d'œil aux tranches de bacon grillées. Ian plissa les yeux et raffermit sa prise sur sa tasse.
« Comme Abby et toi ?
— Oui, des nés-moldus ou des Sangs-Mêlés.
— Ça n'arrive pas chez Serpentard ? Mais si, ça arrive forcément, regarde Coleen, elle est une née-moldue, et elle y est allée – si euh mes souvenirs sont bons, ça ne s'appelait pas Sertentard à l'époque ? Enfin bref. Ça n'a pas de sens.
— Je ne sais pas vraiment… Tu sais, je n'en côtoie pas. Et toi Abby ? »
La fillette se tourna vers son frère comme prise en faute, la bouche pleine, et cligna des yeux.
« À part Ivy, tu connais d'autres personnes ? lui demanda son père avec douceur. »
Elle secoua la tête sans hésitation, fronçant les sourcils comme pour lui signifier que la pertinence de sa question approchait zéro. Ian lui adressa un sourire penaud.
« De toute façon, Ivy est à Gryffondor, comme moi.
— J'avais vu sur sa robe, oui. Mais je ne comprends pas… Ça ne peut pas être pour une raison aussi stupide que Coleen nous a piqué une crise, tout de même ? Elle n'a peut-être jamais beaucoup contrôlé ses émotions mais enfin là…
— Je ne sais pas mais euh… il est dit que hum…, continua Will, embarrassé mais désireux de donner une explication à son père. Que ce sont un peu des mauvais élèves. Enfin… A Gryffondor, on est courageux, à Serdaigle on est intelligents, à Serpentard, on est ambitieux et hum, à Poufsouffle… On est gentils, je crois.
— Et bien alors, quel est le problème ? demanda doucement M. Swann, sans comprendre où son fils voulait en venir.
— Ben… »
Will baissa légèrement les yeux et se mit à rougir.
« C'est un peu la honte d'atterrir à Poufsouffle. »
Il y eut un léger silence durant lequel Ian se gratta une joue, l'air perplexe.
« Ah, fit-il enfin. Et tu connais des gens à Poufsouffle, toi ?
— Non. »
Ian fixa son assiette presque vide, l'air pensif, gratta son menton où une barbe négligée commençait à pousser, et poussa un soupir peu convaincu.
« Bon. Je vais faire comme d'habitude avec ma sœur adorée et ne pas chercher à comprendre, marmonna-t-il dans sa barbe.
— Tu sais, chuchota Will avec une petite moue, désirant changer de sujet, je n'ai pas beaucoup d'amis.
— Tu sais, les amis, ça se compte sur les doigts d'une main – les vrais amis, je veux dire. Tant que tu as ton bon copain Charlie-
— Et Stephen.
— Et Stephen, sourit doucement Ian en hochant la tête. C'est le principal, de pouvoir compter sur ses amis. »
Will eut un léger sourire et termina son thé en grimaçant.
« C'est froid, expliqua-t-il en tirant la langue. »
La porte du salon s'ouvrit à la volée, découvrant une Katie mal réveillée, son bonnet largement enfoncé sur son crâne. Elle se rua jusqu'à la table, fuyant l'escalier la plus rapidement possible et se réfugia dans les bras de Will qui l'accueillit avec étonnement.
« Que se passe-t-il Kat ?
— C'est l'escalier ! Tous ces masques, c'est effrayant ! Tu as vu comme ils te regardent ? Brrr ! »
Ian éclata de rire mais Will et Abigail approuvèrent leur petite sœur avec beaucoup de sérieux, si bien qu'il se tut et avoua que lui aussi avait été terrifié à leur âge par les visages de bois rapportés par ses parents.
« Vous avez presque tout mangé ! accusa Katie en prenant place, replaçant des mèches derrière ses oreilles.
— Oui, mais il faut prendre des forces pour cet après-midi, lui dit doucement M. Swann en lui caressant les cheveux. »
Il regretta un instant ses paroles – le silence qui les suivit fut plus qu'éloquent. Abigail plongea le nez dans son bol de lait et Will fit la moue. Katie soupira dans son assiette puis s'attaqua à sa nourriture avec un grand « miam ! » qui fit sourire son frère et son père. Abigail regarda sa petite sœur manger avec appétit mais se détourna rapidement vers la fenêtre – le bruit d'une portière de voiture claquant et les cris de Camille la firent frissonner de terreur. Will se rapprocha lentement d'elle et lui sourit – le geste la détendit légèrement, et elle renonça à s'enfuir en courant – il était de toute façon trop tard, Camille et Coleen entraient dans le salon en tenant deux sacs en plastique apparemment très lourds à chaque main. Camille se précipita vers sa cousine pour lui montrer ses trésors du marché, tandis que Coleen haussait un sourcil mi-amusé, mi-dépité.
« Vous avez tout mangé ? Attention Will, tu vas devenir comme ton père quand tu seras plus vieux. »
Ian leva les yeux au ciel mais ne releva pas la moquerie – Will fit la moue, ne sachant que répondre – tandis que Coleen ricanait en posant son sac sur le banc. Elle ne fit attention ni à Abigail, ni à Katie qui terminait à grandes lampées son chocolat chaud pour aller jouer avec Camille. Abigail se fit toute petite et plongea ses mains sous la table dès qu'elle eut terminé les dernières brioches.
« Regardez ce qu'on a rapporté du marché ! annonça Prudence avec un immense sourire en entrant à la suite de Tobias, secouant ses sachets avec bonheur. J'ai pensé à toi, Ian chéri, j'ai pris de quoi faire une bonne sauce au fromage.
— Ah ? Merci, bafouilla-t-il en haussant les sourcils. »
Will interrogea son père du regard, et celui-ci lui répondit à voix très basse que c'était son père qui raffolait des sauces au fromage de sa mère, pas lui – il en était toujours malade. Will comprit qu'il était inutile d'en faire part à Prudence et aida Ian à débarrasser la table – Abigail, privée de sa protection, se hâta de disparaître de la vue de sa tante.
Après un repas fastueux rempli de patates douces à la crème et de sauce au fromage, Prudence décida qu'il était temps pour eux d'aller rendre visite à la tombe de son défunt mari, pour permettre à ses petits-enfants de lui rendre un dernier hommage.
« Déjà que vous avez raté l'enterrement, mes pauvres chéris… Oh, je comprends, ajouta-t-elle alors que Zach ouvrait la bouche pour protester, les joues rouges de honte. Il était difficile pour vous de quitter Poudlard. Je comprends. »
Ils se préparèrent sans rien se dire, les visages graves. Katie mit deux fois plus de temps que d'habitude pour enfiler et lacer ses chaussures, et Will eut beaucoup de mal à remettre ses manches de manteau à l'endroit pour les enfiler. Il était près de quatorze heures trente quand tout le monde se rassembla à la porte. Prudence fut soudainement prise de tremblements et dut s'accrocher au bras de Coleen.
« Allons-y, déclara-t-elle en enfilant une épaisse écharpe. »
Un silence grave suivit ses paroles. Les Ridley prirent place dans leur voiture, et Ian insista pour que Prudence s'installe avec eux, peu désireux de lui expliquer pourquoi sa voiture était pourvue de dix places tout en ayant l'air si petite de l'extérieur.
Il se mit tranquillement à neiger pendant le trajet jusqu'au cimetière. Un silence austère enveloppa la Ford Anglia lorsque Ian se gara aux côtés de Tobias devant la grosse grille noire. Katie se redressa sur son siège pour mieux apercevoir l'entrée et murmura d'une petite voix :
« On est obligés ?
— Je serai là ma puce, la rassura Ian en lui souriant dans le rétroviseur. »
Abigail regarda les Ridley sortir de leur voiture, le cœur battant douloureusement dans sa gorge. Ian murmura « On y va ? » mais ce fut Will qui initia le mouvement. Ils sortirent lentement, prirentleurs bonnets et les calèrent sur leur tête pour éviter la désagréable sensation de la neige fondue dans leurs cheveux. Seule Abigail laissa son petit bonnet dans sa poche, préférant sentir la douceur duveteuse des flocons s'écraser en caresses rassurantes sur ses joues. Prudence et Coleen s'avancèrent les premières, bras dessus, bras dessous, suivies de Tobias et Camille, qui, main dans la main, essayaient tant bien que mal de se réchauffer. Zach fit mine d'attendre Will, shootant dans la neige, les poings serrés dans ses poches, dans le but évident d'atermoyer au maximum son entrée dans le cimetière.
Katie se précipita sur son père et lui attrapa la main, effrayée par les immenses murs devant eux, mais s'avança courageusement lorsque Ian lui parla doucement. Will les regarda partir, l'émotion lui étreignant le cœur, puis se tourna vers sa sœur figée près de la voiture, les lèvres tordues par l'angoisse.
« Abby, tu viens ? demanda-t-il avec beaucoup de douceur. »
Elle planta son regard sur le sien, comme si elle se réveillait d'un cauchemar, et s'approcha aussi lentement qu'un petit animal apeuré. Will lui tendit une main qu'elle ne sembla même pas voir – elle baissa les yeux et joignit ses mains blanches entre elles, les doigts repliés sur ses paumes.
« Moi aussi j'ai peur, tu sais, murmura Will alors qu'ils rejoignaient leur père et Katie. »
Abigail releva la tête vers lui, l'air gêné, et l'interrogea du regard sans rien dire :
« J'ai peur de pleurer, avoua le jeune garçon, honteux. »
Il y eut un silence puis Abigail murmura de sa petite voix aussi froide que les flocons :
« Peut-être que c'est normal de pleurer quand quelqu'un meurt.
— Peut-être… Ça va, toi ? demanda-t-il, étonné de la rancœur qu'il croyait avoir décelée dans les dernières paroles de sa sœur. »
La fillette haussa doucement les épaules et ralentit le pas lorsqu'elle aperçut la famille s'arrêter devant une tombe polie :
« Il ne m'aimait pas.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que c'est vrai. »
Will baissa les yeux sur ses chaussures, incapable de répondre. Ian s'était approché à la demande de Prudence et l'avait laissée prendre son bras. Accrochée à ses enfants, courbée par la tristesse, elle avait l'air encore plus vieille qu'elle ne l'était déjà. Abigail la regarda poser la tête sur l'épaule de sa fille et pleurer, stoïque, le visage inexpressif. La peur qui lui avait plié les entrailles en passant les effrayantes grilles s'était envolée. Désormais, elle ne ressentait qu'une profonde indifférence, couplée à la lassitude, peut-être, et un soulagement qu'elle ne put comprendre et qui la rendit un peu honteuse. Ses joues restèrent désespérément sèches, alors qu'elle entendait Will renifler, à ses côtés et que les épaules de Katie, accrochée à Ian qui lui caressait doucement les cheveux, se soulevaient lentement. La neige se fit moins épaisse, tomba plus doucement sur leurs épaules, puis les enveloppa dans le souffle du vent et leur caressa les joues dans une étreinte apaisante. Abigail ferma un instant les yeux, bercée par le bruit de leur chute, portée loin des émotions qu'elle avait pensé ressentir. Ses mains s'ouvrirent d'elles-mêmes, accueillirent les flocons dans le creux de leur paume.
Ce furent les bruits de pas crissant sous la neige qui la ramenèrent à la réalité – en ouvrant les yeux, elle vit les Ridley s'agiter, les yeux fatigués par les pleurs. Son regard se posa sur son père, dont le visage n'était rougi que par le froid. La froideur de son regard n'égalait que l'impassibilité de son visage. Katie avait enfoui son visage baigné de larmes dans son grand manteau, et fut bientôt rejointe par Will qui essuyait ses joues rougies par la honte. Ian les consola, un sourire rassurant sur les lèvres, et quand il croisa le regard d'Abigail, il sut qu'il n'avait pas besoin de lui proposer de s'intégrer à leur étreinte – les flocons qui dansaient autour d'eux en une bulle réconfortante étaient suffisamment éloquents.
Les jours passèrent avec une langueur désarmante. Abigail se réfugia dans les devoirs et lisait du matin au soir, ne s'échappant de ses livres que pour les repas imposés par Prudence qui regardait ses lectures d'un œil perplexe. Camille et Katie, fréquentant toutes les deux des écoles moldues en attendant impatiemment leur entrée à Poudlard – même si Katie pleurnichait souvent le soir que ses pouvoirs ne se manifestaient toujours pas –, s'amusaient dans la neige, secouant des petits bâtons en prétendant contrôler les éléments grâce à leur magie. Mais si les fillettes avaient réussi à dépasser les querelles de leurs parents et s'entendaient à merveille malgré les longs mois de séparation, Zach et Will ne parvenaient pas à recréer la relation qu'ils avaient pu avoir plus jeunes. Ils se toisaient, n'osaient pas converser l'un avec l'autre, et la gêne en devenait presque palpable. Finalement, Will passa ses journées à jouer à La Conquête du Monde (1) avec son père, et ils furent rapidement rejoints par Abigail, contre qui ils menaient de féroces batailles.
Le matin de Noël, les cris euphoriques et les bruits de pas semblables à des piétinements de dinosaures dans les escaliers réveillèrent Abigail. Elle se redressa comme une furie dans son lit, prête à se défendre en cas d'agression, mais aperçut uniquement Will qui balança inutilement son oreiller sur la porte en marmottant une suite de mots qu'Abigail ne comprit pas. Puis il eut l'air de se rappeler la date et se redressa brutalement dans son lit avant de préférer se rendormir. Leur père et Katie s'étaient déjà levés. Abigail hésita un moment, tiraillée entre la faim – et l'envie de déchirer le papier pour découvrir ses cadeaux – et la perspective de se voir transpercée par le regard acéré – si ce n'était désapprobateur – de sa tante. Finalement, elle se rallongea et se tourna vers le mur, son ourse en peluche serrée contre elle, ramena les couvertures jusqu'à son menton et attendit, les yeux fermés. Elle avait faim, mais au moins, elle se sentait en sécurité.
Quand Will se leva, il lui proposa de descendre avec lui. Elle alla refuser quand son estomac émit un gargouillis terrible – il y eut un silence puis Will éclata de rire. La fillette grommela mais se leva, trop affamée pour repousser davantage sa descente au salon.
Il régnait dans la pièce une atmosphère extatique. Prudence avait décidé que quiconque désirait ouvrir ses cadeaux se devait d'attendre les autres, et surtout de venir petit-déjeuner avant. Quand Will entra dans le salon, Abigail cachée derrière lui, il fut acclamé par Camille et Katie, impatientes d'ouvrir leurs présents. Coleen avait enfilé un pull de Noël d'un rouge criard, et Tobias portait un serre-tête affublé d'oreilles de rennes qu'il faisait valser en secouant volontairement la tête pour que Camille rît. Seul Zach semblait s'ennuyer. Installés devant les restes d'un petit-déjeuner qui avait dû être copieux, Will et Abigail se mirent à manger avec appétit. Prudence, qui voyait Camille et Katie trépigner d'impatience, les autorisa à sortir de table pour ouvrir leurs cadeaux, ce qu'elles s'empressèrent de faire en hurlant de bonheur. Ian éclata de rire en constatant que Will enfournait autant de nourriture que possible dans sa bouche dans le but d'écourter son passage à table – il se justifia en affirmant qu'il venait d'apercevoir un gros cadeau à son nom sous le sapin, et aussitôt qu'il eut avalé sa dernière bouchée plus que conséquente en hoquetant, il se précipita vers ce premier cadeau en glissant presque sur le sol pour s'épargner des pas. Quand il déchira le papier, il sortit une boîte de jeu sur laquelle était dessinée une sorcière au nez crochu, à l'œil méchant et à l'air patibulaire. Le jeune garçon éclata de rire et s'empressa de le secouer sous le nez d'Abigail et de Katie, occupées à retirer leurs propres paquets cadeaux :
« La Malédiction de la Sorcière Bègue(*) ! Merci papa !
— Je me suis dit que ça pouvait être notre nouveau jeu, sourit M. Swann, ravi de l'effet que le cadeau avait produit.
— On n'attendra pas la fête des Fleurs pour jouer hein ? supplia Will alors que Katie lui tirait la boîte des mains pour mieux la voir.
— Hors de question d'attendre la fête des Fleurs !
— Quoi ?! s'étrangla Prudence en regardant Will ouvrir la boîte de jeu en lançant des « trop cool ! » sonores. Vous fêtez la Fête des Fleurs en jouant à des jeux de société ? »
Coleen haussa un sourcil en entendant Will s'extasier devant le jeu de dés fourni et leva les yeux au ciel en entendant Ian corriger leur mère avec amusement :
« Ce n'est vraiment un jeu de société, c'est un JDR. Un jeu de rôle.
— En même temps, un jeu qui n'est pas drôle, c'est dommage.
— Mais non mamie, un jeu de rôle c'est un jeu où tu incarnes un personnage et tu le fais jouer dans une aventure.
— Et vous jouez à ça au lieu de fêter la Fête des Fleurs ? répéta Prudence, la déception dans le regard. Je ne t'ai pas élevé comme ça, Ian. La nature est faite pour être célébrée, et ça implique les fleurs.
— Maman…
— Je pensais qu'au vu de tes capacités professionnelles…
— Justement, j'en vois déjà trop, des fleurs, marmonna Ian. »
Prudence n'insista pas mais râla qu'au moins, Coleen et Tobias l'accompagnaient célébrer les Fleurs tous les ans, eux, puisqu'ils avaient bien écouté leurs parents, eux. Ian soupira lentement et préféra s'agenouiller près de Katie qui s'était déjà mise à lire le livre de recettes sucrées qu'elle avait reçu.
« Tu essayes de me dire quoi papa ? Tu ne crois pas que tu devrais déjà arrêter de manger des sucreries ? ajouta-t-elle en mettant ses poings sur ses hanches.
— J'oubliais que tu ne crois plus au Père Noël, grommela Ian en la chatouillant.
— Tu arrives un an trop tard ! rit la fillette en se débattant. »
Assise un peu plus loin, Abigail les regarda jouer, désireuse elle aussi de connaître les règles du nouveau jeu de Will, auquel elle savait qu'elle jouerait avec plaisir, sans oser bouger du petit coin dans lequel elle s'était isolée pour ouvrir ses cadeaux en échappant au regard acéré de Coleen.
La fête des Fleurs, qui se déroulait chaque année à la mi-août, était un jour privilégié des Swann – fuyant avec beaucoup d'ardeur le voisinage qui se rassemblait dans la rue pour un raout peu appréciable rempli de fleurs odorantes et de gâteaux trop ou trop peu cuits, ils s'enfermaient dans leur salon, entourés de biscuits préparés l'après-midi et de quantité astronomique de thé, et s'adonnaient à des parties endiablées de Jeux de Rôles plus loufoques les uns que les autres. Ian mettait un point d'honneur à ce que chacun des trois enfants pût jouer et s'amuser, affublant Will de rôles de marchands charismatiques palabrant à tout-va, Katie de magicienne exceptionnelle à la longue chevelure flamboyante, et Abigail de mystérieuse guerrière préférant l'action à la parole – si bien qu'elle n'avait pratiquement jamais besoin de se manifester, et c'était tant mieux pour elle.
Le papier craqua sous les doigts de la fillette, découvrant un immense livre et un plus petit – un livre de contes moldus illustrés et un autre à la couverture cornée et abîmée par le temps.
« C'était à moi, expliqua la voix de son père, tout près d'elle. Ç'a été le premier livre de fantasy que j'ai lu, je me suis dit que ça pourrait faire un beau cadeau.
— Je croyais que Tolkien avait écrit Le Seigneur des Anneaux ? demanda Abigail en retournant l'ouvrage entre ses petits doigts.
— Oui, mais il n'a pas écrit que ça, malheureuse !
— C'est quoi un hobbit(2), papa ? demanda Katie qui s'était faufilée derrière eux.
— Abby t'expliquera quand elle l'aura terminé, répondit-t-il en prenant un air mystérieux. Ça te plaît, Abby ? »
La fillette acquiesça de la tête et observa les belles illustrations de son livre de contes avant de murmurer :
« Est-ce que je pourrais avoir des contes sorciers, aussi ?
— Oh, oui papa, dis oui ! s'écria Katie en tapant dans ses mains.
— Euh, évidemment, il suffit juste que je sache comment me rendre au Chemin de Travers, mais je ne sais pas trop où-
— Traverse, papa, décidément, tu le fais exprès, le reprit Katie en lui tapotant la tête.
— Oui, enfin ça ne change pas grand-chose au fait que je ne sais pas y aller, répliqua Ian en lui tapotant le bout du nez. Mais je demanderai à Coleen ou Tobias, promis ma puce. »
Abigail hocha la tête et ouvrit son exemplaire du Hobbit à la première page – en haut à droite était inscrit dans une graphie hésitante « propriété de IAN SWANN – Coleen, bats les pattes ». Elle caressa le grain de la page, émue que son père lui offrît un si joli cadeau.
« Abby, on va faire un bonhomme de neige, tu viens ? »
La voix de Will la fit sortir de sa rêverie – il avait déjà enfilé son gros manteau, ses gants et son bonnet, et souriait tranquillement à sa petite sœur. Derrière lui, Katie et Camille se préparaient, ravies de sortir jouer dans la neige.
« Allez, viens, insista Will gentiment. Pour une fois qu'il fait beau. »
Abigail hésita mais finit par accepter pour échapper à la dangereuse solitude de la maison de Prudence – tout valait mieux que de partager la même pièce que la tante Coleen. Même Ian semblait le penser, car en voyant tout ce joli monde se préparer à sortir, il attrapa son manteau et des bottes, promettant à Katie et à Camille la meilleure bataille de boules de neige à laquelle elles avaient jamais participé.
L'air glacial sembla doux à la petite Abigail quand elle sortit à la suite de son frère. Celui-ci se dirigea vers le fond du jardin, là où la neige s'amoncelait en des petits tas plus épais et commença à y plonger ses mains gantées en frissonnant. Camille et Katie annoncèrent que le concours du plus beau bonhomme de neige avait débuté, et Ian se proposa de jouer les arbitres, avec un droit à l'impartialité et des points supplémentaires à l'équipe qui lui offrirait un bonhomme de neige à son effigie – mais Katie lui fit remarquer qu'en plus de devenir gros, il commençait à développer un narcissisme effrayant, si bien que Ian déclara son bonhomme de neige hors compétition avant même de l'avoir commencé.
Abigail regarda Will s'affairer à son bonhomme de neige – derrière eux Ian s'était vengé de Katie en lui envoyant une gigantesque boule de neige en pleine tête, tant et si bien que la fillette se mit à lui courir après pour le chatouiller jusqu'à ce que supplications s'en suivent. Le jeune garçon mettait beaucoup de cœur à l'ouvrage, le front plissé et l'air totalement indifférent aux éclats de rire derrière lui.
« Tu m'aides ? demanda-t-il finalement à l'adresse de sa sœur. »
Elle haussa les épaules, hésitante. Puis la tentation de sentir la neige entre ses doigts fut plus forte que la peur d'être vue – et jugée – par sa tante à travers la fenêtre. Elle retira ses gants, les rangea dans ses poches et plongea vers le sol pour y tremper ses mains – elle sentit alors les milliers de flocons lui glisser entre les doigts, s'y accrocher, s'y moduler, s'y agglutiner. Elle pouvait voir chacune de leurs formes en détails sur sa peau trop blanche et trop froide. La glace lui répondait avec douceur, lui étreignait la peau, se pliait à ses moindres exigences. Elle remercia intérieurement son frère de l'avoir poussée à sortir, tant à ce moment précis, elle se sentait bien.
C'est sans surprise que Will et Abigail gagnèrent le concours et Katie bouda si fort que Ian promit de lui offrir une belle barbe-à-papa lorsqu'ils iraient faire un tour au marché – si bien qu'elle concéda que le bonhomme de neige de son frère et sa sœur était plus beau que le sien.
La semaine se termina comme elle avait commencé – lentement. Ian commença à préparer les bagages la veille de leur départ, trop heureux de retrouver leur maison de Stamford et de quitter son ancien domicile familial. Prudence lui reprocha de s'enfuir sitôt Noël passé, alors que les Ridley restaient jusqu'à la fin des vacances, eux – ce à quoi Ian répondit qu'il avait d'autres choses à faire, entre autres rendre visite à une amie d'Abigail, mais il abandonna la discussion en constatant que ni sa mère, ni sa sœur ne semblaient le croire.
Les au-revoir furent brefs, écourtés par la remarque de Coleen à Ian :
« Tu aurais pu lui apprendre à sourire, à ta gamine. »
Ian soupira lourdement, attrapa les valises et sortit à grandes enjambées, suivi par Will, Abigail et Katie et rattrapé par Prudence qui l'embrassa bruyamment sur les joues.
« On s'appelle, chéri, dit-elle avec un petit sourire en l'enlaçant.
— Oui. On s'appelle, répondit Ian tout en sachant pertinemment que ni l'un ni l'autre ne ferait l'effort de prendre des nouvelles. Et tu nous rends visite à Stamford quand tu veux.
— Je vais essayer de venir, promit Prudence en souriant distraitement. »
Ils se perdirent dans la vanité de leurs propositions et se mirent finalement en route, après moult recommandations par Prudence. A la porte, Camille hurla à Katie qu'elles se retrouveraient bientôt, Tobias fit un large signe de la main à son beau-frère, Zach resta immobile près de la porte et Coleen s'éloigna avec un désintérêt certain pour la situation.
Le trajet fut ponctué par les plaisanteries et chansons de Ian que reprirent Will et Katie de bon cœur, tous deux ravis de retrouver leur maison et leurs chambres pour la fin des vacances – Abigail préféra commencer le livre de contes illustré par Zeryn – nom de plume de la célèbre Maryse Tename(3), que Ian avait visiblement rencontrée puisque sa signature remplissait pratiquement toute la première page.
« Par contre, il va aussi falloir travailler un peu, rappela soudainement Ian, jetant un froid dans la voiture.
— Non, j'ai rien à faire ! claironna Katie avec beaucoup trop d'innocence pour que son père ne se posât aucune question.
— C'est ce qu'on verra, répondit-il en riant des pitreries de la fillette. »
Lorsqu'ils arrivèrent à Stamford, Will et Katie poussèrent une exclamation ravie et se hâtèrent de rentrer et de s'affaler sur le canapé du salon. Ian et Abigail se chargèrent de ramener les valises dans la maison pendant que Katie amorçait une bataille de coussin avec son frère.
« Le premier qui ouvre les volets a gagné, lança Ian d'une voix fatiguée aux deux terreurs dans la pièce. »
Katie lâcha le coussin qu'elle tenait entre ses mains mais Will fut plus réactif et fit un bond jusqu'aux fenêtres dans un grand cri triomphal. Au milieu du tumulte, Abigail remarqua une petite enveloppe au pied des escaliers – son nom était écrit au milieu, de l'écriture ronde et enfantine d'Ivy. Lentement, elle s'en empara et esquiva le coussin que Katie envoyait à son frère pour montrer à son père la missive.
« Ça suffit avec les coussins, on va casser quelque chose, marmotta Will en croisant le regard désapprobateur de leur père depuis la cuisine au moment où Katie visait malencontreusement un cadre photo qui tomba et éclata à terre.
— Oups… »
Ian maugréa dans sa barbe mais demanda seulement à Will et Katie de monter ranger leurs affaires et de porter au garage les affaires à laver. Ils s'exécutèrent aussitôt, soulagés de ne pas avoir eu droit à la remontrance des bêtises.
« Qu'est-ce que c'est, ma puce ? demanda Ian en apercevant Abigail et sa lettre alors qu'il se penchait pour ramasser les bouts de verre.
— Ivy m'a écrit il y a deux jours.
— Elle te dit quoi ? Elle préfère reporter le goûter à une autre fois ?
— Non. »
Elle tendit la lettre à son père qui la parcourut rapidement des yeux — Ivy confirmait avec beaucoup de petits bonshommes souriants dessinés sur la feuille que ses parents et elles étaient ravis d'accueillir Abigail et son papa le 31 décembre à partir de treize heures.
« Elle habite Cambridge, c'est ça ? C'est à moins d'une heure de route ça. Je préfère te prévenir tout de suite, ajouta-t-il en se redressant, un balai dans la main et la balayette remplie de morceaux de verre dans l'autre, je refuse d'utiliser un moyen magique, ou je te dégobille sur les chaussures. Un trajet en voiture, ça ira ?
— Oui, oui, répondit Abigail en hochant la tête.
— Parfait. Est-ce que tu peux remettre les coussins un peu dans l'ordre, s'il te plaît ma chérie ? »
Abigail replia la lettre, la rangea précieusement dans sa poche et s'affaira à replacer les coussins sur le canapé. Elle les retapa doucement, avec beaucoup de soin, puis quand son père la remercia pour son aide, elle se hâta de monter dans sa chambre et de poser la lettre d'Ivy sous sa précieuse boule de neige nacrée.
Le 31 décembre, Ian réveilla Katie et William un peu plus tôt pour leur donner les dernières recommandations pour la journée – Will ayant réussi à obtenir le droit de rester à la maison et de veiller sur Katie qui elle non plus n'avait pas grande envie de se farcir deux heures de route aller-retour pour rendre visite à des gens dont elle ignorait jusque-là l'existence. Ils écoutèrent d'une oreille peu attentive, les yeux plissés par la fatigue et peu ravis de s'être ainsi fait réveillé aux aurores.
« Je voulais dormir encore un peu, grogna Katie.
— Il est presque midi, soupira Ian alors que Will bâillait à s'en décrocher la mâchoire. Abby et moi on va partir dans à peu près un quart d'heure. Je vous ai préparé le repas de midi, c'est dans la casserole, Will tu peux faire réchauffer si vous le souhaitez mais veille à ce que ça ne brûle pas dans le fond.
— Oui, chef.
— Vous avez de la glace dans le congélateur…
— OUAIIIIS !
— … mais ne touchez pas au gâteau dans le réfrigérateur s'il vous plaît, c'est pour ce soir.
— Oooooh mais quoiiii. »
Will tapota le dos de sa petite sœur qui s'était mise à bouder très fort. Ian soupira et lui caressa les cheveux puis se tourna vers Will qui l'écouta plus attentivement :
« Je te fais confiance, ne mettez pas la maison sens dessus-dessous, d'accord ?
— Promis, papa.
— Nous serons de retour pour vingt heures maximum. Ça ira ?
— Oui, pas de soucis. On pourra commencer à jouer à La malédiction de la sorcière bègue ce soir ?
— Évidemment. »
Katie grogna son mécontentement mais fut particulièrement satisfaite de la réponse donnée par leur père. Celui-ci attendit qu'Abigail fût prête et après avoir rappelé à Will que le repas était prêt et qu'ils ne devaient pas se goinfrer de sucreries en son absence – « oui, oui papa, bien sûr papa » –, il alla sortir la voiture du garage, rejoint par la fillette emmitouflée dans son écharpe aux couleurs de Serdaigle et son lourd manteau.
« Tu as le cadeau pour Ivy ?
— Oui, répondit Abigail en désignant le petit paquet cadeau entre ses doigts.
— Tu es contente d'aller la voir, ma puce ?
— Oui.
— Moi aussi, alors. »
Il se garda bien de lui avouer qu'il était terrorisé de passer du temps avec M. et Mrs Carson-Davies. Mais Abigail avait prouvé qu'elle pouvait faire preuve de courage et elle avait fait de si gros efforts pendant les vacances chez Prudence qu'il pouvait en faire pour elle.
« C'est ici, le numéro 45. »
Ian gara la voiture devant une jolie maison à la façade blanche. Des stickers de Noël avaient été accrochés à la porte et brillaient sous le soleil.
« C'est mignon, remarqua Ian. On y va ? »
Il essaya de garder un ton enjoué alors qu'une pierre semblait s'être immiscée dans son estomac. Son cœur battait la chamade, et c'était totalement idiot, pensa-t-il en remarquant que même Abigail semblait totalement détendue – même impatiente – en retirant sa ceinture de sécurité. Le chemin qui les sépara de la voiture à la maison lui sembla beaucoup trop court – ils n'eurent d'ailleurs pas besoin de sonner à la porte que la poignée tourna de l'intérieur et le visage illuminé d'un sourire d'Ivy les accueillit – Abigail remarqua qu'elle n'avait pas osé se montrer sans son écharpe enroulée autour de son cou meurtri et fut légèrement soulagée – elle ne doutait pas que son père fût assez ouvert d'esprit pour ne pas juger son amie, mais elle préférait éviter les questions dans la voiture, une fois qu'ils repartiraient. M. Carson se posta bientôt derrière sa fille, un sourire paisible sur le visage.
« Bienvenue, lança-t-il alors qu'Ivy ouvrait davantage la porte pour les faire passer. Entrez vite ! Ravi de faire ta connaissance Abigail, Ivy parle souvent de toi. »
La fillette rosit légèrement et adressa un regard mécontent à son père mais se tourna si vite vers Abigail en lui adressant un sourire si ravi que M. Carson ne releva pas son air contrarié et serra la main de Ian en lui confiant qu'ils étaient tous très heureux de les recevoir.
Une bonne odeur de cannelle et de chocolat leur chatouilla les narines quand ils passèrent le seuil de la porte. Le hall était spacieux, illuminé par les murs blancs et le parquet de bois clair, décoré de nombreuses plantes disposées çà et là – Ian se trouva d'ailleurs très impoli de lever le nez un peu partout et remercia silencieusement le père d'Ivy, quand il leur proposa de se rendre au salon, de le sortir de sa contemplation un peu trop admirative. Abigail, à ses côtés, ne sembla nullement impressionnée par la richesse de la maison et préféra suivre Ivy qui faisait mine de ne pas apercevoir le paquet cadeau entre les mains de son amie.
Le salon était aussi imposant que le hall d'entrée. Les fenêtres spacieuses laissaient entrer les rayons du soleil, inondant la pièce de son agréable lueur hivernale. Ian laissa une moue appréciatrice fleurir sur son visage en apercevant les meubles en bois ancien, que le père d'Ivy remarqua :
« La crédence et l'armoire appartenaient à mes parents. Ils me les ont cédés à leur mort.
— Oh, je suis désolé.
— C'était il y a longtemps, le rassura M. Carson avec un sourire. Je vous en prie, installez-vous ! »
Il désigna la table sur laquelle un service à thé orné de hiboux avait été posé et attendait patiemment que les invités s'installent. Ian, agréablement surpris de l'aisance avec laquelle Abigail semblait se mouvoir dans ce nouvel environnement, lui proposa tout de même de s'installer à ses côtés – ce qu'elle fit sans hésiter. Ivy s'adressa soudainement silencieusement à son père qui hocha la tête sans répondre – la fillette s'éloigna alors jusqu'à une porte et entra dans ce qui semblait être la cuisine, depuis laquelle Ian entrevit Mrs. Carson retirer son tablier et passer une main sur son front. Quelques secondes plus tard, Ivy rapportait un plateau sur lequel étaient entreposés une multitude de brioches roulées fleurant bon la cannelle et les épices, suivie de sa mère qui portait un gros gâteau au chocolat posé sur une assiette.
« Bonjour ! salua-t-elle d'un air enjoué en déposant la gigantesque pâtisserie sur la table. Bonjour Abigail, je suis contente de te rencontrer, Ivy ne parle que de toi ! »
La fillette blonde fronça les sourcils et donna un petit coup de coude embarrassé à sa mère qui lui caressa les cheveux avant de continuer :
« Je ne savais pas trop si vous aviez des allergies alors j'ai fait un gâteau sans œufs… Mais les brioches en ont…, ajouta-t-elle d'un air penaud.
—Oh, c'est trop gentil, nous n'avons aucune allergie alimentaire de ce type, la rassura Ian, gêné de tant de sollicitude. Nous avons ramené un petit quelque chose, mais rien d'extraordinaire… Abby ? »
Abigail attrapa le paquet qu'elle avait posé sur ses genoux et le posa sur la table, près d'Ivy qui s'empressa de le tâter – puis, après un regard vers ses parents qui lui indiquèrent d'un signe de tête qu'elle avait l'autorisation d'ouvrir le cadeau, elle déchira le papier sans autre forme de procès pour en sortir un assortiment de thés et de bonbons.
« C'est gentil, les remercia M. Carson tandis qu'Ivy plongeait le nez dans la boîte pour lire les différents parfums.
— Oh, non, rougit Ian. C'est que nous ne savions pas tout à fait quoi amener… Et nous avons un des meilleurs magasins de thé de Stamford pas très loin de la maison…
— Je vais goûter celui à la vanille et aux épices, déclara Mrs Carson – et Ivy approuva son choix en réclamant le même. »
Les parents d'Ivy semblaient sincèrement enchantés du présent de Ian – celui-ci, mal à l'aise, ne savait plus tellement où se mettre. M. Carson servit l'eau chaude et ils commencèrent à papoter de tout et de rien, bien décidés à mettre leur invité plus à l'aise.
Le gâteau et les brioches étaient excellentes – Ian cessa d'en manger uniquement par politesse malgré les coups d'œil répétés qu'il leur lançait et les invitations des parents d'Ivy à se resservir. Abigail mangea avec appétit les parts qu'on lui avait gentiment données mais répondit avec beaucoup d'hésitation et de mots monosyllabiques aux questions pourtant empreints de gentillesse de M. et Mrs Carson. Après la dégustation répétée des pâtisseries, Ivy signa à toute vitesse en direction de sa mère qui lui sourit doucement :
« Bien sûr chérie, allez-y. Ivy va faire visiter la maison à Abigail, ajouta-t-elle à l'adresse de Ian qui regardait les fillettes d'un air confus. »
Elles se levèrent et Ivy fit signe à Abigail de la suivre, l'amenant d'abord dans sa belle cuisine d'une blancheur presque froide. Puis, sans perdre de temps, Ivy lui fit emprunter les escaliers et se dirigea vers sa chambre dont elle ouvrit la porte avec une fierté à peine dissimulée – elle expliqua alors à son amie que son père et elle avaient terminé la nouvelle peinture seulement une semaine auparavant et qu'elle était particulièrement heureuse de pouvoir lui présenter sa chambre toute neuve. Abigail ne put s'empêcher de trouver la pièce charmante – les murs avaient beau être blancs, il y était accroché des dizaines de posters d'équipes de Quidditch ou de chanteurs sorciers adressant des clins d'œil à l'objectif. Une porte dans le couloir s'ouvrit lentement, découvrant une tignasse blonde et un œil vert qui, aussitôt qu'il eut croisé le regard d'Abigail, referma la porte dans un claquement sourd.
« C'est mon petit frère, expliqua Ivy en secouant la tête. »
Il n'aime pas trop les gens qu'il ne connait pas, ajouta-t-elle avec ses mains. Abigail haussa les épaules, plutôt soulagée elle-même de ne pas avoir à rencontrer quelqu'un de nouveau, et suivit son amie dans sa chambre où elle s'assit sur le lit confortable pendant qu'Ivy lui expliquait chaque photo, chaque poster, chaque petit mot accroché en détails. Elle se sentait bien dans cette jolie chambre toute pleine de couleurs, enivrée par le monologue de son amie, qu'elle ne vit pas le temps passer. Puis elles parlèrent de Poudlard, de leurs devoirs, de vol, de Quidditch – ou plutôt, Ivy parla et Abigail écouta plus ou moins attentivement, préférant parfois l'observation silencieuse des posters mouvants –, Ivy obligea d'ailleurs son amie à promettre de venir à un match un jour pour se faire un avis sur ce sport, ayant constaté qu'elle n'était pas venue assister au premier de la saison début novembre.
L'après-midi passa vite, pour Ian comme pour Abigail, et cette dernière fut appelée bien trop rapidement par son père en bas des escaliers – l'heure était venue de rentrer.
« On a déjà largement dépassé l'horaire que j'avais prévu à la base, expliqua Ian en regardant sa montre. Je ne vais quand même pas appeler Will pour le prévenir, si ? »
Mrs Carson parut ennuyée – leurs seuls moyens de communication étaient la cheminée, le patronus et les hiboux aucun téléphone ne se trouvait dans la maison, si bien que la question ne se posa plus très longtemps.
« Alors rentrez vite, et n'hésitez pas à revenir quand vous voulez, nous serons ravis de vous accueillir.
— C'est gentil, n'oubliez pas que l'offre marche dans les deux sens, répondit Ian en serrant la main que M. Carson lui tendait. Nous serons ravis de vous accueillir à Stamford, même si le standing ne sera pas euh… le même. »
Ivy dit au revoir à Abigail avec ses mains et un air attristé sur le visage – pour la consoler, Abigail lui rappela qu'elles se verraient dans quelques jours au Poudlard Express, et elle eut finalement un petit sourire, blottie contre ses parents. Tous les trois attendirent sur le pas de la porte que Ian et Abigail fussent bien en voiture et agitèrent les bras quand la Ford s'éloigna de leur perron.
« C'était très chouette ! remarqua Ian, arrêté à un feu rouge quelques rues plus loin. Je me suis bien amusé, ils sont très gentils, les parents d'Ivy. Et je ne dis pas ça uniquement parce qu'on ramène du gâteau.
— Oui. C'était bien.
— On les réinvitera à la maison, la prochaine fois.
— Oui. S'il te plaît.
— Tu sais, les parents d'Ivy m'ont dit qu'ils étaient contents qu'elle ait fait ta connaissance. Ils la trouvent beaucoup plus heureuse depuis son entrée à Poudlard. Et… Je suis content que tu l'aies rencontrée aussi.
— C'est mon amie, répondit seulement Abigail, d'une voix que son père devina émue malgré sa froide intonation. »
Il lui sourit tendrement – elle se détourna et regarda les maisons défiler, enveloppée dans un silence songeur.
Contrairement à ce que Ian avait redouté, Will et Katie avaient lavé les plats, secoué la nappe et rangé la cuisine. Ils avaient même parsemé la table de petites étoiles en papier argenté pour fêter le nouvel an dignement, et des assiettes étaient déposées autour de la boîte de La Malédiction de la Sorcière Bègue, prêtes à être utilisées pour un dîner de fête.
Les bougies furent allumées et les volets fermés, les radiateurs poussés à fond et les plaids sortis des placards. Abigail sortit le repas préparé à l'avance du congélateur pendant que Will remplissait les verres, que Ian allumait le feu sous les casseroles et faisait fondre du chocolat pour le dessert, et que Katie les regardait faire, confortablement entortillée dans une couverture. Quand enfin tout fut prêt, ils s'installèrent tous les quatre autour de la table et commencèrent à jouer en se glissant dans une bulle d'intimité et de tendresse, oubliant jusqu'à regarder l'heure.
(*) La Malédiction de la Sorcière Bègue n'apparaît pas dans l'internet, alors je peux euh dire qu'il s'agit de mon invention ..? Enfin l'idée m'est venue alors que ma chère Citrouille et moi discutions de ses Nullos (vivent eux) et de leurs séances de jeu de rôle. Quant à la Fête des Fleurs, il s'agit d'une fête qui existait quand j'étais petite et que j'allais passer mes vacances au bord de la plage avec mes grands-parents (à la différence que moi, je l'adorais cette fête, je trouvais les fleurs hyper belles haha)
Il m'aura fallu une heure et quart pour relire et corriger ce chapitre. PFIOU.
Concernant les petites notes :
1/ La Conquête du Monde est l'ancien nom du jeu de Risk !
2/ J'ai eu un défi d'écriture ce week-end et il fallait placer un objet de son quotidien, alors j'ai placé mon livre du Hobbit \o/ Comme c'est cohérent avec la suite de cette fiction, c'est OK.
3/ Zeryn et Maryse Tename sont des personnages qu'on m'a prêtés dans le cadre d'un défi Nano. Ils appartiennent respectivement à Ascelle et à E.H. Fredwell !
Je tiens à remercier chaudement ma super Beta Docteur Citrouille, et nos conversations pleines de love pour nos personnages (Polly Présidente!). Et Myrtille, aussi, même si je n'ai pas pu la voir la dernière fois ! Merci à la petite (HIHI) Ade (HIHIHI) qui m'oblige parfois à écrire alors que C'EST TRES DUR. Merci au forum Génération Écriture et ses membres qui m'ont quand même sacrément encouragée à terminer les ww avec beaucoup de mots. Et merci à vouuus, les lecteurs les lectrices, de votre soutien, je vous love du fond du cœur. Que dire de plus à part que sans vous, cette histoire n'aurait pas la même saveur ? Vous êtes les .
N'hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de la famille de Papa Swann, des parents d'Ivy (LOVELOVELOVELOVE)(JEPOURRAISCONTINUER) et de ce qu'il se passe en général dans ce chapitre. Vos avis m'aident à avancer et aussi à prendre confiance en mon écriture ! Le chapitre 11 est déjà lancé, j'espère qu'il sortira avant la fin de mois mais je... Je... Enfin bref. Je ne peux rien promettre.
En attendant, je vous fais plein de poutous, je vous dis à bientôt, et plein de roulés à la cannelle faits maison sur vous
(Smouack.)
(Je ne veux pas vous laisser partir héhéhé.)
(Du love.)
