Hop ! Après un petit séjour dans le Nord sans PC, me revoilà !
J'espère que ce chapitre vous plaira ! Le suivant est pratiquement fini (enfin presque...) mais je dois tout recopier !
À ceux qui m'ont accordé des reviews : merci beaucoup ! Sans vous je ne pourrais pas continuer ! Merci aussi à celui/celle qui m'a laissé un commentaire en italien, mais même si j'ai compris je ne sais pas parler du tout cette langue. Alors... grazie ! (là je suis à peu près sûre de ne pas faire d'erreur ^^')
One piece et ses personnages sont toujours la propriété d'Eiichiro Oda (sinon on reverrai beaucoup plus Arlong ^^)
Bonne lecture !
ooOoo
En courant jusqu'à Skéolia, Cléo s'était doutée que ce serait difficile, mais en aucun cas cette connaissance de cause lui permit d'encaisser cette détresse avec plus de légèreté. Chaque pas qui l'avait rapprochée de ce petit village lui rappelait douloureusement le génocide qui y avait eu lieu.
Auparavant, dans la petite clairière juste à l'entrée du village, elle était souvent accueillie par une vision des plus agréables. Les enfants jouaient gaiement entre eux sous l'œil bienveillant de leurs mères. Des conversations tranquilles emplissaient l'espace, des groupes se formaient pour apprécier un thé ou un verre d'alcool tout en plaisantant. Il y avait une ambiance chaleureuse, une connexion entre tous ces gens, que Cléo retrouvait rarement ailleurs.
La vie s'était répandue en cet endroit.
Aujourd'hui, il n'y avait plus que le silence et des tombes.
La vue de tout ce sol retourné vida la tête de Cléo. Même si elle était déjà revenue depuis le massacre, même si elle avait vu de ses yeux qu'il n'y avait plus aucun espoir, souvent elle avait tenté de se convaincre que ce n'était qu'un mauvais rêve, et que tant qu'elle n'y retournait pas cela le resterait.
Au milieu de tous ces tapis de terre, incapable de faire un pas de plus, il était difficile de se voiler encore la face. On avait disposé de si peu de temps qu'aucune stèle n'avait été dressée, aucun nom écrit. Impossible de savoir qui gisait dans tel ou tel trou.
Cléo se demanda si elle avait eu un jour aussi froid qu'en cet instant. En réalité, c'était très probable, mais elle oubliait toujours cette morsure glaciale. Sinon, comment aurait-elle pu survivre ?
Un jour, elle oublierait aussi l'intensité de ce froid-là. Et elle s'en voulait d'avance. Mais il fallait continuer.
Alors elle se déplaça à nouveau comme le ferait un humain dénudé au milieu du blizzard. Elle se dit que, la prochaine fois qu'elle reviendrait ici, à défaut de stèle, elle planterait la graine d'un arbre pour chacune des victimes. Ils les nourriraient et elles grandiraient avec une part de chacun. Et elle viendrait les voir, quand le froid s'estomperait.
Pour le moment, elle devait affronter le responsable.
En arrivant devant l'entrée de Skéolia, elle frissonna encore à la vue de ces nombreux débris toujours visibles, mais elle fut soulagée de ne voir personne dehors. Des cris joyeux s'élevaient de quelques maisons où les pirates avaient dû se réunir pour faire la fête. Une boule d'angoisse enfla dans le ventre de Cléo. Elle n'avait vraiment pas envie de faire du porte à porte pour trouver Arlong et, si possible, elle aurait préféré le voir seul. Elle préférait les duels à la loyale, en un contre un.
Elle rit amèrement devant sa propre bêtise. Depuis quand les pirates se battaient-ils à la loyale ?
Puis immédiatement, elle adressa, horrifiée, une excuse silencieuse au nom de Fisher Tiger.
Prudemment, elle avança en faisant le moins de bruit possible. Elle avait l'impression que les infimes crissements du gravier seraient suffisants pour donner l'alerte. Heureusement, elle n'eut pas à chercher très longtemps. Le narcissisme d'Arlong avait encore frappé. Son emblème avait été peint en grand sur la porte d'une des maisons, la plus grande, qui comportait au moins deux étages. Elle se planta devant, s'accorda un temps pour se préparer, et frappa.
- Qui est là ? l'entendit-elle.
Il sonnait agacé. C'était le monde à l'envers !
- C'est Cléo, annonça-t-elle aussi clairement que possible. Nous avons des choses à nous dire.
Elle recula d'un pas quand elle l'entendit se rapprocher et se pinça pour se donner un petit coup de fouet et calmer les battements terribles de son cœur. Puis la poignée tourna et la porte s'ouvrit.
Il devait ployer le dos pour entrer dans l'encadrement de la porte. Son regard la perça de toutes parts et son sourire vicieux la fit déglutir. Visiblement, il n'avait clairement pas l'intention de bouger.
- Tiens tiens, dit-il enfin. Quelle bonne surprise.
Il avait presque l'air sincère. Mais Cléo comprit que c'était parce que la situation l'amusait, tout comme manquer de tuer sa sœur et son ami l'avait amusé. Elle coinça sa langue entre ses dents et plissa les yeux.
- Ne me jette pas ce regard, je ne vais pas résister...
La voix de Shirley retentit dans son dos, l'interrompant en plein milieu de sa phrase.
- Laisse-la donc entrer, veux-tu ? Tu lui feras ta déclaration enflammée plus tard !
Arlong se retourna, scandalisé.
- Mais que vas-tu imaginer ?! J'allais dire « pas résister à m'enfuir » ! Et oui, c'était sarcastique !
Sa sœur lui lançait un regard espiègle et cachait un sourire moqueur derrière une main. Cléo cligna des yeux, se demandant ce qu'il se passait. Lorsqu'elle aperçut Shirley, son regard s'illumina.
- Ah ! Je vous reconnais !
Repérant une ouverture, elle se glissa spontanément entre Arlong et l'encadrement de la porte, lui effleurant la taille au passage, et marcha droit vers l'immense sirène, laissant l'homme-requin atterré derrière.
- Merci encore pour tout à l'heure, vos conseils m'ont été très utiles.
- Mais je vous en prie, lui sourit aimablement Shirley qui commençait indubitablement à se distraire à son tour à voyant la tête de son frère. N'hésitez surtout pas.
La sirène avait beau être assise sur des coussins, il fallait lever la tête pour la regarder bien en face. Elle se tenait bien droite et il manquait peu pour que le haut de son crâne touche le plafond. Cléo se dit que ça ne devait pas être très agréable.
- Vous vous en êtes bien sortie avec l'homme-poulpe ? enchaîna-t-elle.
- Hachi ? Oui, tout va bien, mon frère s'est bien occupé de lui, précisa la sirène en jetant un œil amusé à Arlong.
- Tant mieux alors ! Ah mais, je l'ai peut-être déjà croisé en fait ? Il était sûrement sur le bateau avec les autres, non ? se demanda Cléo pour elle-même.
Shirley ferma les yeux et laissa son sourire de s'épanouir. Cléo crut voir une rose d'un rouge profond éclore sous ses yeux.
- Je doute que vous l'ayez reconnu, avança Shirley en rouvrant les yeux et en fixant Arlong derrière l'humaine. Nous ne nous ressemblons pas du tout.
Arlong lui jeta un rictus cynique.
- En même temps, intervint-il traîtreusement, c'est normal puisque tu ne restes que sa demie-sœur !
Comme si elle venait de se souvenir qu'il était là, Cléo se retourna vers lui, perturbée par ce ton cassant. Même avec ses semblables, il ne pouvait pas se comporter aimablement ?
- Vous êtes vraiment... commença-t-elle.
- Ah ! l'interrompit Shirley. Pardonnez mon impolitesse, c'est vrai que vous êtes venue pour discuter avec lui. Permettez que je me retire.
- Oh non, ne vous dérangez...
- J'insiste. J'ai comme une envie irrépressible de changer d'air, ça tombe bien. Mais s'il commence à se comporter comme un sauvage, surtout appelez-moi.
- Shirley... menaça Arlong.
Elle se dirigea le plus dignement possible vers la sortie et lui jeta un regard lourd de sens.
- Propose-lui à boire au moins ! lança-t-elle avant de se glisser littéralement dehors.
- Oust !
Il claqua la porte et Cléo se retrouva seule avec lui.
- Bon ! Et maintenant, cervelle de moineau, où en étions-nous ?
Cléo soupira.
J'ai un surnom officiel, on dirait.
Elle réfléchit honnêtement à la question puis répondit :
- Vous étiez sur le point de ne pas me résister.
Arlong écarquilla les yeux, puis se souvint, puis s'avança dangereusement vers elle, un air très contrarié peint sur le visage. Cléo fit de son mieux pour ne pas s'écarter.
- C'était drôle avec Shirley, mais maintenant ça ne m'amuse plus.
- C'est vous qui avez commencé !
Il pensait qu'elle reculerait, comme cette mauviette l'avait fait la veille. Mais Cléo avait les jambes solidement plantées dans le plancher. Il se pencha alors vers elle, sa proximité l'avait toujours dérangée, il comptait bien recommencer. Il attendit, tout proche, qu'elle se mette à trembler.
Mais cette fois elle n'en fit rien. Elle le regardait droit dans les yeux, comme si elle les étudiait. Il eut l'impression nouvelle d'être soudain percé à jour. Comme si elle lisait calmement son histoire entière.
- Arlong ?
Il dut se retenir pour s'empêcher de déglutir.
- Vous savez pourquoi je suis là ?
Il fallait qu'il reprenne la main, et vite.
- Je sais. C'est parce que tu ne peux plus te satisfaire de ne voir que tes congénères insignifiants.
Elle plissa les yeux et il sentit enfin que son intimité n'était plus scrutée.
- Les humains jalousent et craignent ceux qui les surpassent, continua-t-il, alors ils tentent de les approcher, de les amadouer, et d'essayer de s'attirer leurs faveurs.
Il lui saisit soudainement la mâchoire. Le menton dans sa paume, la joue sous ses doigts, Cléo eut enfin un sursaut de peur.
- N'est-ce pas ? susurra-t-il en dévoilant ses dents pointues.
Cléo plongea alors la main dans sa poche.
- Lâchez-moi.
- Sinon quoi ? continua Arlong en l'ignorant.
Il entendit alors un bruit de papier tout près dans son oreille. Il se redressa. Elle agitait un billet gris sous son nez. Là, il avait son attention. Il la lâcha en lui accordant un sourire froid et superficiel.
Exactement ce que je viens de dire.
- Je t'écoute.
Avec un signe de tête, Cléo le dépassa et se dirigea silencieusement vers la table. Elle sortit toutes les liasses de billets qu'elle avait obtenu en vendant les précieux bijoux que lui avait légué son père. Elle avait toujours pensé qu'elle les garderait jusqu'à la fin de ses jours, ou qu'elle les léguerait aux personnes les plus chères à ses yeux. Au lieu de ça, voilà comment ils avaient fini.
- Tout ceci est à vous, annonça-t-elle en désignant le pactole de la main. À une seule et unique condition.
Cléo tenta de se consoler en se disant que son père aurait sûrement fait la même chose.
- Ne vous approchez plus jamais ni de Gunther, ni de mes sœurs. C'est tout.
Arlong s'avança. Au premier coup d'œil, il jugea qu'il y avait facilement l'équivalent de la somme qui aurait pu les faire tenir toutes les trois durant au moins une demie-année. Et elle lui donnait tout sans aucun regret, uniquement pour la sécurité de ces larves ?
- Tu es en train de me dire que tu préfères acheter ma parole d'honneur que je ne tourmenterai plus tes précieux proches plutôt que d'assurer leur survie et la tienne ?
Cléo y avait pensé. Bien sûr, elle s'était dit qu'elle devrait en garder un peu de côté et à dire vrai, elle avait sécurisé un sursis d'un mois dans une poche intérieure de son sarouel kaki. Mais pour le reste, elle avait décidé de se débrouiller autrement. À chaque fois qu'elle repensait à la frayeur de Gunther et surtout au corps inerte de Medley, elle ne regrettait en rien sa décision.
- C'est exact. Je veux que vous les laissiez tranquille. Si vous me le jurez, si vous tenez parole, tout ceci est à vous.
Il aurait dû s'en réjouir. Il aurait dû en rire. À la place, il frappa la table du poing et une grande partie de l'argent se retrouva par terre. Cette fois, Cléo recula. Avait-elle fait une erreur ?
- Tu te fous de moi ? Est-ce que par hasard tu ne me prends toujours pas au sérieux ?
Elle cilla, pas très sûre de comprendre.
- Au contraire, lui dit-elle doucement comme pour essayer de le calmer. J'ai suffisamment confiance en votre dégoût pour nous pour vous prendre au sérieux. Je ne vous ai jamais pris à la rigolade !
- Ce n'est pas ce qu'il me semblait parfois !
- Je ne comprend pas. On me dit parfois que j'agis bizarrement, mais c'est parce que je suis stupide ! Pas parce que je me moque de vous !
Elle avait dit ça sérieusement, sans s'en sentir désolée, comme si c'était normal ou logique et que ce n'était pas grave. Il faillit en rester muet.
- Seulement, c'est justement parce que vous nous détestez que je ne peux pas me contenter de faire comme vous dîtes. On ne peut pas assurer notre survie comme ça.
Mais qu'est-ce qu'elle déblatérait ? Bien sûr que si !
- Nous ne sommes pas encore à la fin du mois, nous étions sensées être tranquille. Pourtant ma sœur est... vous avez failli...
Elle n'arrivait pas à le dire, elle n'avait que l'image de Medley endormie, incapable de se réveiller, qui planait comme un brouillard autour d'elle.
- Ah, elle est vivante alors ? Quel soulagement, ironisa-t-il en souriant cruellement.
Quelque chose explosa en elle.
- Et après, vous osez dire qu'on sera plus en sécurité si on attend comme ça chaque fin de mois, selon votre bon vouloir ?!
Ce fut à son tour de frapper la table. Arlong ne put qu'admirer sa témérité, sa colère pareille à un sursaut de vie dans des braises.
- Non merci ! Alors acceptez ce foutu pognon et restez loin d'eux !
Et, d'un geste incontrôlable, elle balaya le reste des berries dans sa direction. Les morceaux de papiers dansèrent dans l'air avant de l'atteindre. Après, tout alla très vite.
Cléo se sentit soulevée dans les airs. Puis le monde bascula et son dos atterrit sur la table. Le choc violent lui fit expulser tout l'air dans ses poumons avec un cri de douleur. Des lumières dansèrent devant ses yeux, puis elles disparurent et il n'y eut plus que le visage de l'homme-requin penché au-dessus d'elle.
- Tu es vraiment...
Il ne savait comment finir sa phrase. Il la sentait trembler sous lui, il était clairement en position de force, et pourtant elle l'affrontait encore les yeux dans les yeux, incapable de se calmer.
- Vous voulez cet argent ou non ? siffla-t-elle entre ses dents.
Il émit un grondement. Bien sûr qu'il voulait cet argent facile ! Il y a longtemps qu'il aurait dû accepter. Mais c'était étrange. D'habitude, les humains ne venaient jamais négocier avec lui, encore moins pour lui donner des berries. S'il y avait négociation, c'était plutôt l'inverse, quand Arlong payait les Marines corrompus pour qu'ils ferment les yeux sur ses affaires. Ce cas de figure-là se présentait pour la première fois.
- Si j'accepte selon tes conditions, dit-il lentement, je dois arrêter de tourmenter gratuitement ces vermines, c'est bien ce que tu dis ?
Cléo prit son temps pour sonder ses pupilles glacées avant d'acquiescer.
- Oui, et vous ne pouvez pas utiliser de moyens détournés, comme envoyer un membre de votre équipage à votre place.
Arlong ricana et les vibrations profondes se répercutèrent sur elle. Elle frissonna.
- Dommage, tu commences à penser à tout. Mais en es-tu certaine ?
Il y avait dans son ton quelque chose d'inquiétant qui suggérait qu'elle avait oublié un détail important. Mais elle ne voyait pas, il voulait assurément qu'elle doute et panique. Et ça commençait à marcher. Il fallait vite en finir.
- O-oui j'en suis certaine.
Le sourire qu'il afficha lui fit l'effet d'une douche froide.
- Marché conclu, dit-il. Je laisserai tes amis en paix, tant qu'ils ne me contraignent pas à une riposte.
Il se rapprocha encore. Il eut alors l'air plus dangereux que jamais.
- Mais toi... il ne me semble pas que tu te sois incluse dans le contrat.
Il enfonça ses doigts dans ses côtes. Cléo tressaillit et s'agita enfin. Il fallait qu'elle sorte d'ici.
- Oui, dommage vraiment, c'était presque un sans faute. Mais c'est trop tard maintenant. Alors, par quoi penses-tu que je vais commencer, cervelle de moineau ?
Il sentait la panique se répandre dans son petit corps. Elle comprenait enfin ce que cela impliquait d'essayer de se mettre à son niveau. Mais comme il l'avait dit, c'était bien trop tard. Il ricana à nouveau lorsqu'il la vit essayer d'atteindre à l'aveugle un élément sur la table, n'importe quoi, sans doute pour le frapper avec. Il secoua la tête. Tout n'était que futilité. Il emprisonna ses deux poignets d'une seule main.
- Pauvre, pauvre petite chose. Dire que tu vas payer pour tous les autres. Regrettes-tu ?
Des larmes coulaient de ses yeux. Qui ne regretterait pas ?
- Non.
Il avait dû mal entendre.
- Quoi ?
- Non, répéta-t-elle sans pouvoir s'empêcher de pleurer. J'ai eu ce que je voulais. Et maintenant, pour avoir manqué le sans-faute, j'ai ce que je mérite. Mais je ne regrette pas.
Puis elle arrêta de parler. Elle serra les dents et fit de son mieux pour encaisser ce qui allait venir. Ce qui serait bien pire que sa confrontation avec Katsu.
Elle vit sa grande main bleue approcher et, apeurée, le cœur tambourinant follement, elle ferma les yeux.
Les doigts palmés d'Arlong se posèrent sur sa tempe et, de son pouce, il essuya ses larmes avec une douceur surprenante. L'autre main lâcha ses poignets et vint faire la même chose de l'autre côté de son visage. Cléo, indécise, ouvrit timidement les paupières. Son visage était toujours aussi proche du sien, sa position était la même. Mais cette fois, il ne souriait plus. Soudain, malgré la situation, il ne ressemblait plus à quelqu'un qui allait lui faire du mal. Mais Cléo se doutait bien que ce n'était pas possible, elle ne faisait qu'espérer. Peu importait toutes les désillusions du monde, sa stupidité lui jouait encore des tours.
Au-dessus d'elle, l'homme-requin secoua imperceptiblement la tête.
- Ne me jette pas ce regard, dit-il comme un écho lointain. Je...
A cet instant, la porte se rouvrit à la volée. Sidérée, Shirley s'imprégna de la scène avant qu'une aura noire ne se mette à émaner d'elle et que son visage ne se torde de fureur.
- Arlooooong !
L'homme-poisson eut juste le temps de se protéger de ses bras avant que les gouttes d'eau propulsées par Shirley ne le projettent loin de Cléo. Il atterrit durement dans la pièce à côté dans un fracas épouvantable.
- Gros pervers ! hurla Shirley en rampant vers lui aussi vite que possible. Ah ! Mademoiselle !
Elle prit seulement le temps de s'arrêter pour aider Cléo à se redresser et lui accorda un sourire éclatant.
- Je m'excuse en son nom pour son attitude grossière, annonça-t-elle aimablement. Rassurez-vous, je vais le corriger. Je vous suggère en revanche de rentrer chez vous.
Son changement d'humeur était presque encore plus terrifiante que la tête qu'elle faisait quelques secondes auparavant.
- Heu... m-merci.
- Mais c'est un plaisir ! chantonna Shirley. Passez une bonne soirée !
Cléo ne se le fit pas dire deux fois et prit pratiquement ses jambes à son cou, tandis que les cris stridents de la sirène retentissaient dans la maison. Elle ne s'arrêta pas une seule seconde, pas même quand elle manqua de tomber la tête la première contre un arbre. Durant sa fuite entière, elle eut l'impression que quelqu'un la suivait de très près, tel un fantôme prêt à l'emporter dans le néant au moindre relâchement.
Arrivée chez elle, elle se réfugia sous sa couverture, le cœur battant à tout rompre, la sensation des doigts qui l'avaient saisie inscrite dans sa chair.
ooOoo
Le lendemain, il se produisit un incident qui fit énormément parler de lui.
Le premier à ouvrir le grand bal fut Yan, qui fit montre de sa capacité extraordinaire à perdre tumultueusement son sang-froid devant le carnage qu'on lui avait réservé. Il était à peine sorti de sa demeure, paré de son air le plus charmeur en sifflotant, que son cri se propagea sur l'île entière.
Les murs habituellement immaculés de sa maison avaient été couverts en l'espace d'une nuit d'insultes particulièrement offensantes et de dessins plus ou moins obscènes, notamment un grand nombre de cochons et de déjections. Le jeune homme, complètement hystérique devant cette expression artistique, eut tout le loisir d'admirer le clou du spectacle, une représentation peu avantageuse de lui-même, avec une minuscule virilité.
Katsu, qui avait pris une longue-vue en partant courir ce matin, observa son œuvre de loin avec fierté. Il s'esclaffait à chaque fois qu'il se souvenait du plaisir coupable qu'il avait ressenti en décorant d'un si bon goût la façade de Son Altesse. Même si l'acte restait considéré comme immature, peu de personnes se mirent à protester. Certains appréciaient même beaucoup l'exposition.
- Oh ! J'aimerais tant que Medley voie ça ! soupira Cléo en passant à proximité.
- Tu m'étonnes, lui répondit Gunther. Je crois que les seuls à être vraiment scandalisés sont ses groupies et lui-même. Celui qui a fait ça a une certaine patte ! On ignore qui est l'artiste ?
- Oui, ça a tout l'air d'être anonyme. Mais si un jour je découvre qui c'est, crois bien que je le remercierai !
Malgré son rire d'approbation, Gunther surveillait toujours les environs, parvenant mal à cacher son inquiétude.
- Gunther ?
- Ah, excuse-moi, je sais que tu as fait tout ton possible, mais ne suis pas tranquille malgré tout.
Au souvenir de la veille, Cléo ne put réprimer un frisson.
- C'est normal, mais j'ai fait ce qu'il fallait, crois-moi. Il ne te feras plus rien. Et à mes sœurs non plus.
Gunther secoua la tête, toujours aussi incrédule.
- Je ne sais pas comment tu as fait. Enfin si ! Je veux dire, je ne sais pas comment tu trouves la volonté de l'approcher et de t'en sortir. Si nos choix se résumaient à une tripotée de pelotes emmêlées, tu t'arrangerais toujours pour prendre le bon chemin.
Cléo fronça les sourcils. Elle prit Gunther par la main et se mit à parler très lentement, pour être sûre qu'il comprenait que c'était important.
- Je me demande. Je ne sais pas si je prends le bon chemin. Hier, je crois que j'ai failli me perdre. Si sa sœur n'était pas intervenue, je ne sais pas comment ça se serait fini. J'ai vraiment eu de la chance.
Elle marqua un temps et resserra sa main autour de la sienne.
- Gunther, je ne sais pas pourquoi j'ai ton admiration, mais c'est une erreur. Je ne suis pas quelqu'un qu'il faut idéaliser, loin de là. Un jour, il se peut que je fasse une erreur monstrueuse, et même que je la fasse en toute connaissance de cause.
Plongé dans le silence, Gunther semblait méditer sur ce qu'elle venait de dire.
- Avec l'admiration viendra la déception, c'est ça ?
Cléo acquiesça.
- Oui, il vaut mieux être conscient des deux faces de la pièce dès le départ.
C'était, selon elle, le meilleur moyen d'avoir les yeux grands ouverts, d'accepter pleinement la nature des individus. Et de décider si ils en valaient la peine.
- Pardon ?
Elle secoua la tête.
- Non rien.
Il n'insista pas et ils continuèrent à marcher en silence, jusqu'à ce que Gunther réalise un détail qu'il avait manqué.
- Ce psychopathe a une sœur ? s'exclama-t-il. Et elle est ici ?
Il se remit à scruter les alentours frénétiquement. Cléo soupira.
- Calme-toi, elle n'a pas l'air du tout comme lui, c'est plutôt le contraire. La pire chose qui pourra t'effrayer chez elle c'est son côté ultra lunatique.
- Quand même, c'est sa sœur ! Peut-être que...
- Non, trancha Cléo. Je ne crois pas, elle est vraiment différente de lui. Je n'aurais jamais pensé qu'ils étaient frères et sœurs.
L'image d'Arlong penché sur elle, juste avant l'intervention de Shirley, était profondément gravée en elle. Pendant un très bref instant, elle avait vu quelque chose dans ses yeux. Non, ce n'était pas exact, maintenant qu'elle y pensait. Au contraire, quelque chose avait disparu. La moquerie, l'amusement, le dégoût, pendant ce si court instant, son regard en avait été purifié. Et dessous se cachait un langage qu'elle n'avait pas eu le temps de déchiffrer. Ni l'envie.
Quand il avait été propulsé au loin et que sa sœur l'avait aidée, Cléo, en remarquant son œil visible, avait enfin reconnu un air de famille.
Elle secoua la tête.
- Enfin, je ne peux pas te forcer à me croire. Et d'ailleurs, tu n'as pas à te forcer pour m'accompagner. Je peux rencontrer les marchands à nouveau toute seule.
Tôt ce matin, après avoir adressé mille prières pour ne pas croiser Arlong, Cléo était sortie pour faire du porte à porte et informer les gens de la possibilité de vendre des objets aux marchands. L'occasion risquait de ne pas se reproduire de sitôt, personne dans le besoin n'allait cracher dessus. Seulement, peu de gens furent enclins à approcher eux-mêmes les hommes-poissons, trop affolés à l'idée de tomber sur des barbares comme ceux qui les dominaient.
Cléo avait alors proposé, trop vite, de jouer les intermédiaires. C'était à ce moment-là qu'elle avait croisé Gunther.
Son ami agita rapidement la main.
- Non, non ! C'est le moins que je puisse faire pour te remercier. En plus je sais que tu déteste ça, voir des objets de valeur ou des trésors de famille se transformer en monnaie. Franchement, ils le savent aussi, ils pourraient prendre sur eux ! Je le fais bien moi !
Cléo s'arrêta.
- Ah, mais tu n'es pas obligé...
- Rien du tout ! Ça m'énerve de les voir profiter de ta bonté. Tu en fais beaucoup trop, en plus ça ne les aide pas. Je ne suis pas à l'aise moi-même, j'ai peur des hommes-poissons, je l'avoue. Mais comment je pourrais, alors que tu affrontes en ce moment ton passé, ne pas faire face à mes peurs dérisoires ? Et en plus, ajouta-t-il alors qu'elle allait répliquer, tu as énormément de choses à gérer de ton côté ! Tu fais face à tes démons, tu t'occupes de Dana, tu dois aussi t'entraîner pour la fin de la semaine, et je suppose que tu veux être près de Medley aussi. Et tu veux encore en rajouter ?
Il la prit par les épaules et la regarda bien en face.
- Ce n'est pas à toi de t'en occuper. Laisse-moi m'en charger, c'est le moins que je puisse faire. Pour cette fois, allons ensemble sur ce bateau, juste le temps que je me mette à l'aise. Ensuite, je prendrais totalement le relais. J'insiste.
Touchée par ses paroles, Cléo lui sourit avec gratitude. Gunther avait peut-être une piètre opinion de lui-même, mais elle était infiniment reconnaissante de l'avoir pour ami.
- Et après, tu m'offriras une bière, ajouta-t-il.
Il lui jeta un petit coup d'œil et faillit glousser devant la pâleur de son visage.
ooOoo
- J'ai compris, en fait c'était une prostituée ?
Assis en tailleur au milieu des dégâts résultants de leur dispute la veille, Arlong recracha violemment le saké qu'il était en train de boire. Il toussa longuement, à moitié étouffé par une partie du liquide qui s'était logé dans ses poumons. À côté de lui, Shirley le fixait toujours aussi durement, sa longue pipe tournoyant entre ses doigts fins.
- Bien sûr que non ! s'indigna-t-il en la fusillant du regard. Qu'est-ce que tu racontes encore ?
- Oh pardonnes-moi ! railla la sirène. Comment ai-je pu croire une chose pareille ? Tu étais seulement complètement avachi sur elle, sur la table de surcroît, avec un nombre effarant de berries à vos pieds !
- Puisque je te dis que ce n'est pas ça ! s'égosilla-t-il.
L'œil perçant réduit à une unique fente suspicieuse, Shirley tira une bouffée de son instrument et recracha la fumée par le nez. Quoi que puisse dire son frère, elle ne digérait toujours pas son attitude éhontée.
- Pourtant, ce n'est pas comme si c'était la première fois... comment dit-on ? Que tu en requérais les services ? Que tu en louais une ?
Arlong se pinça l'arête du nez et souffla bruyamment.
- Shirley, tu tiens vraiment à ce que nous détruisions l'autre moitié de la maison ?
Il désigna le gigantesque trou au-dessus d'eux, là où était sensé se tenir le sol du premier étage qu'ils avaient fait s'écrouler. En temps normal, Shirley faisait preuve d'un sang-froid remarquable à toute épreuve. Mais la vulgarité, quelle qu'elle soit, la faisait entièrement sortir de ses gonds. Et avec l'incident de la veille, ce qui n'aurait dû être qu'une dispute avait vite dérivé en bagarre. Arlong, bien que plus fort, s'était considérablement retenu pour ne pas blesser sa sœur, même si elle n'était que sa demie. Il s'était contenté d'encaisser ou d'éviter tout ce qu'elle lui balançait. La maîtriser n'aurait pas servi à grand chose. Shirley, dans cet état, ne se serait jamais calmée. Il l'avait donc laissée se défouler et au petit matin, la pièce ressemblait à une véritable ruine après le passage d'un troupeau de géants enragés.
L'homme-requin enleva son haut souillé d'alcool et le jeta dans un coin défoncé de la salle avant de reprendre aigrement.
- D'ailleurs c'est très aimable de ta part de me faire repenser à cette période de ma vie! ironisa-t-il. Ça ne m'avait pas manqué ! Et je n'ai pas à discuter de ça avec toi de toute façon !
Même s'il ne regrettait pas vraiment ces expériences qui avaient fait de lui un homme, Arlong ne se souvenait pas avoir connu de moment inoubliable. En revanche il se souvenait parfaitement du prix.
- Et après, il a juste suffi d'une malheureuse... position... pour que tu te mettes... ça en tête ! Tu crois réellement que je gaspillerais à nouveau des berries, une telle quantité en plus, pour... ! Avec une humaine en plus ? Pour qui me prends-tu, franchement ?
Shirley s'étira avant de se laisser aller contre le mur, soulagée de pouvoir s'étendre bien haut depuis ce matin.
- Pour un homme aux instincts primaires.
Le soupir d'Arlong résonna dans le silence.
- On va faire un effort colossal et insensé d'imagination pour suggérer que je place ce genre d'instincts au-dessus de mes convictions. Même en admettant, tu me connais mieux que ça. Aucune femme ne vaut un tel prix, et certainement pas elle ! Cet argent, c'est elle qui me l'a apporté !
Shirley, qui venait de porter sa pipe à la bouche, en oublia d'aspirer. Le bec entre les lèvres, elle le regarda un moment pour vérifier qu'il ne plaisantait pas, puis hocha lentement la tête.
- Je vois.
- Tu vois quoi ?
- En fait c'est elle qui voulait...
Arlong hallucina si fort qu'une migraine fulgurante lui traversa l'esprit.
- Bon, je vais me coucher, annonça-t-il en désespoir de cause en se levant.
En quittant la pièce, il ne vit pas le petit sourire moqueur apparaître sur le visage de la sirène.
- Huhu, il faut dire que tu as un physique tellement...
Un bruit de porte qui claque interrompit son ton taquin et Shirley s'autorisa enfin à ricaner doucement.
- Il peut être si facile à titiller ! Il faudra que j'invite cette femme plus souvent !
Après tout, elle n'avait pas eu le sentiment que cette humaine le considérait comme un monstre.
Mais, selon l'attitude bornée de son frère, ça risquait de ne pas durer.
ooOoo
La semaine passa sans trop d'accrocs.
Hachi se donnait particulièrement de mal pour améliorer ses recettes de takoyakis et courrait toujours à la poursuite d'Octopako, qui fouillait encore les environs à la recherche du prince de ses rêves. Appâtés par l'odeur, plusieurs hommes-poissons s'étaient décidés à suivre l'homme-poulpe, agrandissant considérablement le défilé.
Shirley, au grand dam d'Arlong, décida de rester encore un moment dans sa maison, mais ils convinrent qu'elle serait mieux à proximité de la mer. Il la ramena donc sur le rivage et lui intima de dormir sur son navire jusqu'à ce que les marchands repartent. Shirley fut heureuse de voir qu'elle n'aurait pas à utiliser sa tente aquatique. Même si elle se déplaçait bien mieux sous l'eau, elle n'appréciait guère le camping.
Gunther eut à nouveau la peur de sa vie en croisant le même jour dans une ruelle l'homme-requin qui rebroussait justement chemin. Il lui lança un regard de tueur mais le dépassa sans même lui adresser un mot. Quoi que Cléo ait dit ou fait, il semblait respecter les règles qu'elle avait fixé.
Le jeune cuisinier, dès qu'il fut remis, poursuivit la mission qu'il s'était donné pour soulager Cléo. Il commençait à se faire à son rôle d'intermédiaire, même avec des hommes-poissons. Un jour suivant, il croisa même Hachi sur le bateau de marchandises, suppliant à genoux les commerçants de lui vendre des ingrédients pour une nouvelle sauce. Les denrées qu'il recherchait, malheureusement, étaient en rupture de stock. Gunther ne put s'empêcher de se mêler à la conversation et finit par parler gastronomie avec lui. Il se surprit à trouver un côté sympathique à l'homme-poulpe. Ils échangèrent tellement sur les recettes que Gunther en oublia presque de finir les négociations qu'il avait entamé avec Spade.
Dana s'approchait toujours timidement de la plage.
Katsu gardait discrètement un œil sur elle.
Quant à Cléo, elle fit de son mieux pour veiller sur Medley tout en continuant de lui écrire ce qu'elle n'arrivait pas à dire. On ne pouvait pas dire que son récit remplirait un roman, mais elle s'interrompait énormément, perturbée par chaque élément qui revenait petit à petit. Si bien qu'elle se demandait si elle aurait fini avant le jour de la course.
Pour se calmer, elle s'était résolue à écouter les disques country de Medley. La gaîté et le dynamisme des divers instruments à cordes s'accordaient extrêmement mal avec son état d'esprit et, lorsque remontaient brutalement de noirs souvenirs, la mélodie en devenait presque moqueuse. Mais c'était mieux que le silence de la chambre.
Parfois, quand écrire devenait trop dur, elle laissait la musique jouer et sortait courir aussi vite qu'elle le pouvait, jusqu'à ce que la peur se détache complètement d'elle et qu'elle ne la sème loin derrière.
Elle évitait soigneusement de croiser Arlong. Elle fit de son mieux pour ne pas penser à lui.
Et enfin, ce fut le grand jour.
ooOoo
Une lumière froide accueillit Cléo lorsqu'elle se réveilla ce matin. Pelotonnée sous sa couverture, elle ne ressentit aucune envie de se lever. Pourtant, le brouillard du réveil se dissipa à une vitesse fulgurante et elle fut horriblement consciente de tout ce qui l'entourait. La température de l'air, les vagues s'écrasant contre les rochers, les ombres les plus fades qui glissaient imperceptiblement, la montée du soleil derrière les épais nuages, et même la terre qui tournait. Elle enregistra tout, parfaitement éveillée, mais ne bougea pas d'un pouce.
- Cléo ? retentit la voix de Dana.
Elle l'avait entendue descendre l'escalier, elle la voyait du coin de ses yeux grand ouverts, mais elle n'amorça toujours pas le moindre mouvement. Sa jeune sœur s'arrêta près de son lit et hésita, perturbée par sa passivité.
- Tu... tu ne vas pas y aller ? finit-elle par demander.
Cléo ne répondit pas. Seul bougea son regard, qui trouva immédiatement celui de Dana et lui demanda silencieusement d'attendre. Il fallut longtemps avant que le froissement de la couette ne se fasse entendre, et le bruit pourtant léger fit sursauter Dana. Cléo se redressa et s'assit sur le bord de son lit. Il régnait une atmosphère particulière, le contraire de légère, mais sans être lourde. Une atmosphère qui requérait de l'attention, du sérieux, de la patience.
- Dana.
Le cœur de la petite brune fit un bond. Jamais Cléo ne l'avait regardée comme ça.
- Peux-tu rester ici aujourd'hui ? Avec Medley ? S'il-te-plaît ?
Sa voix si calme avait quelque chose d'étrange. Elle résonnait étrangement contre l'estomac de Dana.
- Tu... tu ne veux pas que je vienne avec toi ?
Cléo secoua la tête.
- Non, je ne veux pas.
Dana aurait voulu protester, demander des explications, dire qu'elle ne voulait tout simplement pas rester ici, parce qu'elle avait quelque chose à faire, quelque chose de très important, peut-être plus que de veiller sur Medley, qu'elle avait ses propres problèmes. Mais ce calme était catégorique, absolu. Rien ne devait, ne pouvait le brouiller.
Cléo dut sentir son trouble car elle se leva enfin et lui posa les mains sur les épaules.
- Peux-tu faire ça pour moi ? Je compte sur toi, du fond du cœur.
Comment refuser après ça ? Dana hocha faiblement la tête.
- Merci.
Ses mains restèrent encore un peu sur elle, comme si elles voulaient lui transmettre quelque chose. Puis Cléo s'étira longuement, s'attardant sur ses jambes, et se dirigea vers la sortie.
À cet instant, Dana se rendit compte que, malgré les années passées avec elle, c'était la première fois qu'elle remarquait que sa sœur ne changeait pas de vêtements le matin. En fait, elle ne l'avait jamais vue se changer devant elle. Elle disparaissait de leur vue, et revenait avec une tenue différente à un moment de la journée, mais il était impossible de savoir quand. Les seuls points qui ne changeaient jamais étaient ses pieds nus, intolérants à même la chaussure la plus légère, et ses vêtements toujours amples quels qu'ils soient.
Ce détail sans importance la terrifia, car elle eut le sentiment de ne pas connaître sa sœur du tout, et qu'elle n'aurait plus jamais l'occasion de comprendre, de découvrir cette personne, que c'était la dernière fois qu'elle la verrait. Que c'était trop tard.
- Cléo ! appela-t-elle. Tu vas revenir, hein ? T-tu vas gagner ?
La jeune femme jeta un œil par dessus son épaule. Et elle sourit.
- Bien sûr que je vais gagner, rassura-t-elle.
Dana essaya de sourire à son tour, ce qui lui donna un air vulnérable.
- D'accord. Alors... heu... à toute à l'heure ! Et bonne chance !
Cléo ferma les yeux et acquiesça.
- Veille bien sur Medley. Elle t'aime plus qu'elle ne l'avouera jamais.
Elle poussa la porte et son corps baigna dans la lumière froide du matin. Elle fit de son mieux pour ne rien laisser paraître jusqu'à ce qu'elle l'ait refermée.
Je vais gagner. Ce n'est pas un choix.
Ses pas avait commencé à arpenter la pente qui menait au village quand elle ralentit et s'arrêta. Elle se retourna et embrassa longuement leur maison du regard. Par la fenêtre de la chambre de Medley, Dana, fidèle à la demande de sa sœur, était déjà là et lui faisait de grands signes. Cléo dut faire un effort pour ne pas craquer et lui répondit aussi naturellement que possible. En se remettant enfin en route, elle permit à son visage de cesser de mentir.
Mais je ne sais pas si je vais pouvoir revenir.
ooOoo
- Bienvenue ! Nous commencions à croire que tu t'étais défilée !
Cléo n'était pas encore arrivée sur les lieux exacts du départ quand la voix grave et railleuse de l'homme-requin titilla ses tympans. Il l'attendait, seul, les bras croisés sur son torse dévoilé par sa chemise ouverte, un éternel sourire arrogant peint sur ses lèvres. Ses yeux étaient redevenus comme avant, emplis de supériorité, moqueurs et cruels. À tel point que Cléo douta soudain qu'ils aient été si limpides et clairs la dernière fois.
Elle secoua vivement la tête sous le regard intrigué de l'homme-poisson. Seul le moment présent comptait. Durant la semaine, concentrée sur ses écrits et ses exercices, elle avait bien réussi à mettre cet incident de côté. Elle avait évité de le croiser avec brio. Pourquoi fallait-il, au moment où il ne fallait surtout pas, qu'elle y repense avec une telle clarté ?
Son malaise devait être évident car le sourire d'Arlong s'élargit.
- Shahahaha ! Tu as l'air soudain si maussade !
Il posa une main sur son épaule et Cléo eut l'impression de s'enfoncer d'une bonne vingtaine de centimètres dans le sol.
- Allons, ajouta-t-il d'un ton condescendant, ne sois pas si craintive avec moi. Je t'ai dit que je savais me montrer magnanime. Tu peux encore renoncer si tu le souhaites.
Satisfait, il ricana derrière ses lèvres closes. Cléo fronça les sourcils.
- Vraiment ?
Il ne régnait aucune intonation d'espoir dans sa question. Elle n'avait clairement aucune intention de se défiler. Mais il était absolument nécessaire de se calmer en sa présence. Elle devait revenir sur les anciens rails qu'ils parcouraient ensemble, avant que ne soit survenu leur dernier échange qui les avait fait périlleusement dérailler.
- Vous me proposez sérieusement de me soustraire à un défi a priori trop grand pour moi, qui vous permettrait a priori de gagner un énorme surplus de berries ? Vous y renonceriez ? Qu'en est-il de tous ces escaméras que vous avez installés ? S'ils ne servent pas à retransmettre le duel, cela revient juste à une perte de temps. À moins que vous l'ayez fait par plaisir ?
Comme Arlong, les lèvres pincées, la scrutait sans mot dire, Cléo dut ravaler un soupir las.
Il aime juste vraiment s'écouter parler !
Sans qu'elle ne le réalise, le souvenir de cette nuit à Skéolia fut jeté aux oubliettes. Leur train venait de repartir, indemne.
La main bleue se resserra compulsivement sur son épaule avant de se retirer précipitamment. Au moins, il parvenait à tenir sa parole envers ses hommes. Katsu avait encore la priorité. Sinon, Cléo doutait que son indiscrétion ne soit restée impunie.
- Dans ce cas, par-ici, intima-t-il en effectuant un semblant de révérence sarcastique. Tout le monde attend.
Immédiatement, elle passa devant lui pour ne pas lui montrer son trouble. Que voulait-il dire par « tout le monde » ? Suivie de très près par le capitaine, elle emprunta un dernier tournant et se figea de stupeur.
- Mais que...
Devant ses yeux ébahis, rassemblée sur la place où se trouvait le l'escargo-projecteur, se tenait une foule impressionnante. L'équipage d'Arlong était au complet et, bien sûr, Katsu attendait avec impatience sur la ligne de départ. Mais personne d'autre n'était sensé être au courant de l'événement de ce jour, alors pourquoi y avait-il autant de natifs de Calm Stone également ? Il devait y avoir au moins l'équivalent des habitants de Chryselle et Libblanc, mélangés avec inquiétude aux fiers hommes-poissons.
Dans son dos, Cléo sentit la proximité inquiétante du capitaine des pirates.
- Je me suis permis de convier quelques uns de tes congénères, afin que tu te sentes un minimum soutenue, se moqua Arlong.
Cléo se sentit blêmir, surtout lorsqu'une voix anonyme l'interpella de trop loin :
- Mockingbird ! Sais-tu ce qu'il se passe ?
À cet instant seulement Arlong la dépassa. Le coup d'œil qu'il lui lança couplé à son sourire carnassier lui glaça le sang. Le cœur battant à tout rompre, Cléo fut heurtée par toute l'ironie de la situation.
Espèce de... !
- Bienvenue à vous, dévouées créatures soumises ! Veuillez prendre place, nous allons pouvoir commencer !
Les acolytes d'Arlong s'activèrent à ce signal et entreprirent de bousculer les humains sur la périphérie de la place et dans les ruelles alentours, laissant le terrain libre pour le capitaine et les coureurs. Désorientés, bon nombre d'entre eux tentèrent de dérober un regard apeuré à Cléo qui, repérant les première lueurs de reproche, commença à se sentir mal. Elle aurait donné n'importe quoi pour pouvoir crier sa répugnance à Arlong, mais c'était inutile. Cela l'amusait déjà plus que de raison.
Puis, pour ajouter à la confusion, l'homme-requin lui tendit une main. Le geste apparemment engageant ne s'accordait en rien avec son expression sadique.
- La voie est libre, ma chère.
La vision de Cléo se troubla et elle dut inspirer copieusement pour se ressaisir. Elle passa prestement devant lui en ignorant son geste et fit de son mieux pour rester sourde à son petit rire amusé. Elle prit place auprès de Katsu qui trépignait, débordant de confiance en lui.
Arlong fit alors un bref signe de tête et un homme-raie à la peau grise – Cléo mit du temps à se souvenir de son nom, Kuroobi – bidouilla l'escargo-projecteur. Il y eut un grésillement indécis puis les yeux ronds de l'animal s'ouvrirent en grand et se mirent à illuminer un mur blanc et vierge. Enfin, des couleurs et des formes surgirent et les différentes zones de la forêt apparurent.
Un murmure timide parcourut l'assistance tandis que les natifs échangeaient sans comprendre. Cléo déglutit et chercha désespérément Gunther pour se rassurer, mais elle ne le trouva nul part.
- Parfait ! approuva Arlong manifestement ravi. Maintenant que tout est en place, l'explication du programme s'impose. Vous allez donc, chères larves, être témoins de notre supériorité !
Il désigna d'un geste théâtral les deux concurrents.
- Récemment, il semblerait que l'une des vôtres ait passablement insulté l'un des miens. Sachez qu'un tel acte ne reste jamais impuni.
En temps normal, Cléo l'aurait tout naturellement interrompu pour souligner l'erreur, pour dire que jamais elle n'avait insulté qui que ce soit. Mais les innombrables yeux braqués droit sur elle comme s'ils la tenaient en joue lui donnèrent le tournis. Son cœur battait la chamade et un sifflement lointain mais strident agressait son ouïe. Des mains irréelles lui compressaient les organes.
L'homme-requin parlait toujours en lui jetant de temps à autre des regards aussi réjouis que mauvais, mais elle ne l'entendait plus. Seule restait l'horrible sensation d'être isolée, de s'être faite avoir, d'avoir trahi tout le monde de par son attitude et son silence, tout comme Medley avait été trahie. Elle était rentrée trop loin dans son jeu et une oppressante certitude qu'elle ne pourrait plus jamais en sortir l'écrasait de toutes parts.
- Tu n'as pas fait ça ?
- Dis-nous que ce n'est pas vrai !
- Nous n'avions pas besoin de ça !
Le son revint avec ce soulèvement de protestations qui s'amplifiait de seconde en seconde. Cléo voulait s'expliquer, leur dire qu'elle n'avait rien fait de mal. Mais c'était trop tard. Elle était incapable de parler, de se défendre.
Derrière elle, Arlong se délectait du spectacle.
- Shahahaha ! Je reconnais bien là les humains. Mais rassurez-vous, ce n'est pas le meilleur ! Que serait un duel sans pari après tout ?
À cet instant, même Katsu sembla surpris. Apparemment il n'avait pas été mis au courant.
- Les enjeux sont simples. D'un côté, si un miracle devait se produire et que votre cervelle de moineau gagne, je me suis engagé à abolir votre taxe pour ce mois.
Un murmure passa dans les rangs des deux races. Cette déclaration était tout à fait inattendue.
- En revanche, poursuivit Arlong, si d'un autre côté notre jeune recrue rafle la victoire, votre taxe de ce même mois sera doublée !
L'effet fut instantané. Un silence abasourdi s'abattit sur la place. Cléo ne put réprimer un frisson, sentant arriver la vague grondante qui déferlerait sur elle d'une seconde à l'autre.
Mais quelqu'un se leva, perturbant la progression de la vague.
- Cléo !
La jeune femme sursauta en reconnaissant Gunther. Il la fixait intensément, malgré son évidente intimidation face à l'ambiance et aux regards. Il faisait de son mieux pour ignorer les pirates.
- Cléo ! répéta-t-il envers et contre tout. Moi je... j'ai confiance en toi !
Le silence de plomb fut prolongé, la vague ralentit... puis se renversa comme prévu sur Cléo, entraînant son ami au passage.
- Mais vous êtes fous ou quoi ?
- Comme si on avait une chance !
- Traîtresse !
- J'ai trois enfants à protéger ! Ça vous amuse de jouer à ça ?
- Nous n'avons plus rien à vendre !
- Au secours !
- Maman !
- Je ne veux pas mourir !
Cela n'en finissait pas. Toute la peur, la colère, la pression accumulée ressortait enfin, s'acharnant sur ceux qu'on pouvait lapider sans crainte.
Au milieu de ce tumulte, Arlong éclata de rire, imité par ses hommes. Peu importait les grands discours ou toute la bonne volonté du monde, la nature humaine poussée à son extrême se révélait d'elle-même. À ce stade, même si la stupide binoclarde parvenait à prendre le départ, jamais elle ne serait assez sereine pour accomplir une quelconque performance.
Il se tourna avidement vers elle. Et il cessa de sourire.
Au cœur de la furieuse déferlante, Cléo relevait la tête, aussi déterminée que toutes ces fois où elle lui avait fait face. Elle souriait calmement avec une douceur presque écœurante au lieu de se débattre contre la panique qu'elle aurait dû ressentir, posant sur son compagnon un regard reconnaissant empli de respect. Plus rien ne semblait l'atteindre désormais.
Si Arlong n'avait pas passé ce marché avec elle l'autre soir, il se serait déjà rué sur cet humain disgracieux qui avait ruiné sa bonne humeur. Il regarda ensuite Katsu qui paraissait un peu perdu par la tournure des événements. Lorsqu'il réalisa qu'il avait son attention, le jeune homme-poisson acquiesça, un air décidé sur le visage.
Arlong sortit alors son pistolet et pressa la détente. Le coup partit droit vers le ciel et ramena le calme.
- Qu'il en soit ainsi !
À présent imperméable aux blâmes, Cléo se positionna avec Katsu sur la ligne de départ. Seul le courage de son ami l'habitait, formant un bouclier indestructible. Elle releva la tête, les yeux brillants d'excitation, complètement purifiée, tandis qu'Arlong pointait à nouveau son arme vers le ciel. Elle abreuva son esprit des images de Gunther, Dana et Medley, ceux qui savaient, ceux qui comptaient le plus.
Elle allait les revoir, les protéger.
Elle allait gagner. Puis elle reviendrait.
À cet instant, la détonation explosa et les deux adversaires s'élancèrent dans une parfaite synchronisation.
