Et comme promis, voilà une suite.

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Chapitre 10

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Un silence apaisant régnait dans l'infirmerie. Les bruits et sons propres à ce lieu semblaient participer à cette impression d'harmonie et de calme général. Tout se passait comme si la cacophonie du monde extérieur avait été repoussée derrière les portes de l'infirmerie, comme un démon à garder au loin, comme si laisser pénétrer le bruit en ce lieu aurait été sacrilège.

Les équipements électriques entourant le lit bourdonnaient doucement. Le moniteur cardiaque émettait des « bips » réguliers, presque hypnotisant. Autant de sons qui rassuraient les cœurs.

Oui, un silence apaisant, mais si les oreilles étaient en paix, les yeux eux, souffraient le martyr. Des yeux qui ne pouvaient manquer l'homme étendu là, son corps mutilé, branché à tant de machines qu'on aurait pu croire qu'il était relié à Atlantis même, tel une machine lui-même, plus tout à fait humain.

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Anormalement immobile, hormis pour le soulèvement de la poitrine constant quoiqu'un peu rapide et peu profond, l'homme dormait assommé par la douleur, l'épuisement et les injections de morphine.

Associé comme il l'était aux engueulades, aux récriminations – justifiées ou non – et aux soupirs bruyants et exagérés, le silence qui l'enveloppait, uniquement brisé par le faible chuintement de sa respiration, lui correspondait si peu qu'il en devenait parfois dérangeant.

Les visiteurs qui se succédaient dans la pièce ressentaient une sorte de démangeaison à parler, crier même, juste pour que le niveau sonore paraisse plus habituel, plus normal. Mais dans les faits, nul n'avait jusqu'alors osé exprimer plus que des chuchotements ou des murmures, comme effrayés d'on ne savait quoi.

Peut être d'imaginer que l'ordonnancement des murmures, ronronnements et autres bruits ne puisse plus reprendre, une fois le calme revenu. Comme s'ils craignaient qu'une simple perturbation dans cette étrange mélodie du silence, ne cause un tapage, une discordance dont les conséquences, bien qu'imprévisibles, envoyaient danser des frissons d'angoisse dans les dos de chacun.

Alors ils gardaient tous leurs pensées, refoulaient leur besoin presque viscéral d'expulser leurs frustrations, de donner voix à leurs peurs, des peurs qu'ils refusaient également de nommer. Et ils se laissaient tous envoûter, écoutant avec une sorte de révérence le souffle qui s'échappait avec un doux sifflement, des lèvres de l'homme. Leur ami.

C'était juste comme si en entrant dans ce lieu, en voyant l'homme allongé là, tous les autres sons s'effaçaient, les oreilles des visiteurs canalisées sur le silence.

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Des visiteurs qui s'absorbaient dans la contemplation de ce visage aux traits tirés, mortellement pale habituellement si animé, adjurant ses paupières closes d'enfin se soulever, de dévoiler des yeux bleus. Des yeux plein de vie. Des prunelles brillantes et vives dès qu'il parlait technologie Ancienne, dures et concentrées lorsque sous tension, ou lançant des éclairs alors qu'il engueulait un de ses scientifiques.

Ils leur tardaient à tous de le voir rouler des yeux, exaspéré, lever les mains au ciel, dans un geste feint d'impuissance et d'imprécation moqueuses face aux « imbéciles qui l'entouraient, lui pauvre génie incompris ».

Et immanquablement, leurs regards cherchaient ses mains, figées, posées sur des coussins de part et d'autre de son corps, lourdement bandées.

Leurs cœurs se serraient instantanément et chacun réagissait alors à sa manière. Certains voyaient leurs respirations s'accélérer, d'autres avaient la poitrine comme comprimée, d'autres encore ne laissaient rien paraître trop assommés. Mais ils partageaient tous le poids terrible de l'angoisse et de l'incertitude. Allait-il se réveiller ? Reprendrait-il le cours de sa vie ?

Certains arpentaient la chambre, les lèvres pincées, les mâchoires grinçantes. D'autres se contentaient de s'asseoir, les doigts crispés, les mains refermées en des poings tremblants aux jointures blanches. Mais ils montraient tous la même colère.

Et ils finissaient par se détendre, soit brusquement - toute la tension s'évacuant comme aspirée hors de leurs corps, par ils ne savaient quoi - soit progressivement – leurs corps incapables de maintenir la tension indéfiniment. Quoiqu'il en soit, le désarroi et la fatigue se sentaient en chacun d'eux.

Il y avait ceux qui restaient silencieux, ceux qui lâchaient de temps à autre un murmure d'encouragement ou de plaidoirie, ou encore ceux qui rappelaient des histoires, des souvenirs communs.

N'importe quoi en attendant le réveil de leur ami, veillant sur son sommeil.

Ainsi que le faisait le colonel Sheppard à cet instant précis.

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John aurait été incapable de dire depuis combien de temps il était au chevet de Rodney. Heures ? Jours ? Elisabeth, Teyla, Ronon, Radek, Carson et d'autres membres du staff médical, allaient et venaient, discutaient doucement, prenaient des nouvelles, puis repartaient. Depuis que Carson avait annoncé que la fièvre était tombée et avait autorisé les visites, Sheppard était resté assis là, vigilant, sentant la fatigue l'accabler jusqu'à la moelle, mais refusant obstinément de quitter sa position.

Il parlait à voix basse, racontait les derniers échos provenant des laboratoires : qui avait provoqué une nouvelle catastrophe – la perte d'un cristal, les coupures d'alimentation en énergie de certains couloirs – et autres petites histoires sans conséquences, qui rythmaient le quotidien sur Atlantis.

Il transmettait les inquiétudes du personnel scientifique, perturbé par l'état de santé de leur chef. Sheppard ne comptait plus le nombre d'ingénieurs, docteurs en tout genre, qui l'avait arrêté dans les couloirs pour avoir des nouvelles, les voix inquiètes, les regards graves ou angoissés, les yeux rougis de certains.

Malgré son arrogance et son ego surdimensionné, en dépit de la sévérité qu'il montrait envers ses équipes, des tirades dures et humiliantes qu'il leur adressait dans son exigence de l'excellence, ses scientifiques et techniciens l'admiraient et lui restaient loyaux – tout en grommelant dans son dos bien entendu. Particulièrement ceux qui étaient sur Atlantis depuis la première année.

Oh, ils juraient leurs grands dieux que Mc Kay était insupportable, arrogant, intimidant, égocentrique, et bien d'autres encore. Mais … il était leur chef, alors pouvaient bien dire ce qu'ils voulaient.

En revanche qu'un militaire (ou pire encore un nouveau venu sur Atlantis) ait le malheur de dépasser les bornes avec leur chef et ils devenaient quelque peu … hargneux façon « attention chien méchant ». Jamais devant lui, bien entendu histoire d'éviter tout sentimentalisme … et ses sarcasmes s'il venait à l'apprendre.

Désireux de se faire bien voir de lui, tous aspiraient avidement à la moindre, à la plus infime marque de félicitation de sa part : recevoir une tape sur l'épaule, un hochement de tête, ou mieux encore un demi sourire, un regard appréciateur, et suprême récompense, un marmottement bourru, mais approbateur.

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Il avait fallu ces évènements dramatiques pour que John réalise la place qu'occupait McKay sur Atlantis. Pas uniquement pour lui, mais pour l'ensemble des membres de l'expédition. Plusieurs membres du contingent militaire s'étaient également informés de l'évolution de santé du canadien. Les luttes à armes égales, face à face avec l'adversaire, ça ils comprenaient, la torture en revanche, la peur voilée de chacun d'entre eux, sur un civil qui plus était … ça, ils ne le comprenaient pas.

Pour l'heure, plongé dans un silence contemplatif, John effleurait d'un air absent le bras de Rodney, juste pour s'assurer de sa présence physique, ses yeux ne le quittant jamais.

Son visage, son torse.

Ses mains.

Aux dires de Carson, Rodney était sorti du coma. Bien. Il fallait juste qu'il se réveille et tout reviendrait normal, Rodney se remettrait de ses blessures. Lentement, mais sûrement.

C'est ça Sheppard, berce toi d'illusions, pose toi des œillères, c'est la meilleure chose à faire, hein ? Ca fera le plus grand bien à tout le monde … Bon sang !

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John poussa un soupir et interrompit, avec réluctance, son étrange caresse sur le bras de Rodney. Il se pencha en avant sur sa chaise, les coudes fermement plantés sur ses genoux, le menton posé sur ses doigts entrecroisés. Il balaya du regard le corps de son ami, sentant de nouveau la colère le submerger. Ils allaient le renvoyer sur Terre, nom de Dieu !

Au fond de lui, John savait que c'était pour le mieux, que les soins que McKay recevrait là bas seraient beaucoup plus appropriés, avec des spécialistes, des équipements dernier cri, etc. Mais la raison ne s'accordait pas toujours avec les sentiments, n'est-ce pas ?

John soupira et eut un demi sourire, se souvenant des nombreuses fois où il avait charrié McKay pour son béguin envers la célèbre Samantha Carter.

« Le bon côté des choses, c'est que vous pourrez voir votre chère Colonel Carter beaucoup plus souvent McKay. Je parie que sa présence accélérera votre convalescence, hein ? Après tout, qu'y a t-il de plus motivant qu'une femme belle et intelligente pour vous remettre sur pieds ? ».

Le SGC avait annoncé qu'une chambre était d'ores et déjà réservée au niveau 20 de Cheyenne Mountains, exclusivement consacré à une vaste infirmerie, supplémentaire à celle située au niveau 24. Il s'agissait plus d'un hôpital miniature, en réalité, avec des blocs opératoires, des salles de réanimation, des chambres individuelles, des espaces de rééducation et de physiothérapie. Les membres des équipes SG blessés au combat y trouvaient tout le nécessaire pour se remettre d'aplomb et y passaient leur convalescence.

Rodney ferait de même.

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Le colonel s'était froidement opposé à cette solution lors du dernier rapport médical. Il avait noté l'air inquiet, las et désolé de Beckett et savait pertinemment que s'il y avait une possibilité de soigner Rodney sur place, Carson l'aurait saisie. Ca ne l'avait pas empêché d'agresser littéralement l'écossais, l'accusant de vouloir se débarrasser de McKay, de se laver les mains de son sort.

L'éclair de douleur et de fureur que John avait perçu dans les yeux bleus de Carson avait généré en lui une vague puissante de culpabilité et de honte. Elisabeth l'avait vivement rappelé à l'ordre, enjoignant Carson à poursuivre son exposé. Le médecin avait pincé les lèvres, exhalé lentement, tremblant de rage, mais n'avait pas répliqué et Elisabeth avait tranché, suivant ses conseils.

Carson et lui n'avait plus échangé un mot depuis.

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John ne se reconnaissait plus, un véritable tourbillon d'émotions l'avait envahi depuis la mission sur Invidia. Fureur, haine, horreur la liste était longue mais surclassant toutes les autres venait la culpabilité, cette affreuse impression qu'il avait abandonné McKay, aux mains de ses bourreaux, ce premier jour. Il revoyait ses yeux bleus ancrés aux siens, terrifiés, mais pleins de confiance, alors que Rodney avait été forcé de s'agenouiller, une lame sous la gorge, telle une scène tirée d'un mauvais film de série B.

Il lui avait promis de le tirer de là. Bon sang, il lui avait promis. Pour quel résultat …

Sheppard sentit sa gorge se serrer, les images se bousculant dans sa tête.

McKay attaché tel un animal entre ces deux piliers, la manière dont il s'était affaissé contre lui après que Teyla ait tranché ses liens, ces brefs moments de conscience dans le jumper, les paroles terribles qu'il avait lâchées dans un râle de souffrance, sa voix rauque. Et le sang, les plaies boursouflées, le corps tremblant de fièvre reposant sur ses genoux ...

Seigneur …

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Son regard erra de nouveau sur le visage pale de McKay et quelque chose céda en lui , une sorte de claquement sec qui résonna longuement en lui. Un frisson le secoua entièrement, et il se prit la tête entre les mains, les doigts enfoncés dans les cheveux, avant de s'abandonner.

« Bon sang McKay, je … je suis désolé … tellement désolé, je n'aurai jamais du … je ne savais pas … »

Puis il se tut, incapable de continuer, de former des mots, la gorge trop nouée, la voix trop cassée, étouffée par les sanglots douloureux qu'il s'efforçait de ravaler.

Un instant, oui, juste un instant il pouvait bien accorder ses larmes à Rodney.

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A suivre …

Bon … finalement il y aura encore 2 autres chapitres et un épilogue … oui je sais j'en rajoute tout le temps, mais bon …