Grandeur et Déchéance - Quitte ou double - Chapitre 10
- Bois.
Kanon ferma les yeux et se détourna.
- Bois, répéta Mu. Tu en as besoin, tu as subi une déshydratation importante.
- Va au diable.
Mu pinça les lèvres, et posa le bol de bouillon qu'il tenait sur la table de chevet.
- Soit. Je ne te forcerai pas ...
- Dommage, j'aurais aimé voir ça, ironisa Kanon.
- ... J'aurais juste préféré que tu sois remis au plus vite. Mais puisque tu ne coopères pas, attendons encore un peu.
- Attendons quoi ?
Mu se leva, lissa un pan de sa cape immaculée, et lui fixa de son regard étrange. C'était ce que Kanon aimait à la fois le plus et le moins chez Mu, son regard. Le Bélier avait des yeux magnifiques, atypiques avec leur absence d'arcade sourcillière et leur teinte d'émeraude translucide, mais ils étaient impénétrables, un peu à la manière d'un miroir. Il avait beau essayer de percer à jour l'homme – ou plutôt l'Atlante – qui se cachait derrière, il s'y heurtait chaque fois. Et le Bélier ne baissait jamais sa garde. Mais voilà que pour une fois il semblait décidé à faire un pas en avant en jetant un hameçon sous le nez de Kanon, dans le but manifeste qu'il y morde. Il y avait du progrès.
- L'instruction de ton dossier est bouclée. Ton procès ne saurait tarder maintenant.
Kanon laissa échapper un petit rire ironique.
- Pas trop tôt ! Deux ans et demi ... Le Sanctuaire a vraiment une des administrations les plus lentes du monde.
- Je te rappelle que ton dossier est plutôt ... épais.
- Justement. L'affaire devrait en être d'autant plus vite jugée, non ?
Mu répondit par un sourire totalement indéchiffrable.
- Je te conseille de prendre un avocat.
- Je n'en connais pas.
- Dans ce cas, je te conseille Yorgios. Il a des arguments ... percutants !
Il devait faire référence à leur petite discussion un peu musclée au dispensaire, dont lui avait parlé le vieil homme qui d'ailleurs ne regrettait rien. Mu en gardait encore une joue un peu rouge, d'ailleurs.
- Je n'ai pas besoin d'un avocat de toute manière.
- Comment ça ?
- J'ai l'intention de plaider coupable.
- Vraiment ?
- Je ne veux pas qu'on me défende. Je veux juste être jugé sur mes actes et avoir la sentence que je mérite, c'est tout.
- Oh, tu l'auras, rassure-toi. Et tu seras jugé sur tous tes actes, tu peux me faire confiance sur ce point, j'y veillerai personnellement ...
Mu était quelqu'un qui se distinguait par son sérieux, mais là il était carrément effrayant. Kanon eut la certitude qu'il pensait réellement chaque mot qu'il disait.
- Parfait, nous sommes sur la même longueur d'ondes pour une fois. Je n'ai plus qu'à attendre ma convocation en somme ?
- Tu n'en auras pas.
- Et comment saurai-je quand je serai jugé dans ce cas ?
- Tu le sauras, c'est tout.
- Les voies de la justice d'Athéna sont décidément impénétrables, railla Kanon.
- Tu n'imagines même pas à quel point ..., murmura Mu.
- Cela dit, elle est équitable, et il ne saurait être question que tu comparaisses diminué physiquement ou moralement.
Le Bélier lui tendit à nouveau le bol fumant.
- Alors tu sais ce qui te reste à faire.
Grimace narquoise de Kanon.
- Je m'en voudrais de manquer cela. Ce sera la dernière fois qu'on se verra, après tout, non ?
- Très probablement, oui, répondit doucement Mu.
Puis il quitta la pièce sans se retourner.
Une seule chose l'effrayait, et c'était le calme avec lequel il prenait les choses, comme s'il était déjà mort. Socialement, c'est déjà presque ça. Yorgios ne venait plus, sans doute tenu à distance par Mu, et Kanon était donc seul face à lui-même pour réfléchir. Pas réfléchir sur son avenir. Il n'en avait plus. Les jours qui lui restaient à vivre devaient maintenant se compter sur les doigts de la main, et cela ne lui causait aucune émotion particulière.
Assis sur les marches de sa terrasse, ses cheveux ondulant mollement au gré du vent qui venait de la mer, il faisait le bilan de sa vie.
Et un seul mot lui venait à l'esprit : gâchis. Sa vie n'avait été qu'un immense gâchis. A bien y réfléchir, ça n'était pas plus mal. Au moins ça évitait les regrets. Il ne laissait rien ni personne derrière lui. Si, Yorgios, mais il avait sa petite-fille à qui se raccrocher. Lui n'avait personne. Enfin, plus personne. Il avait eu Lysandre ... un mirage. Où était-elle à cette heure ? Ses lèvres se crispèrent en un pli amer. La question n'avait aucune raison d'être. Lysandre n'avait jamais existé. En tout cas, pas SA Lysandre. L'autre, celle qui l'avait espionné et qui lui avait menti, lui était indifférente. Il n'arrivait même pas à ressentir de la colère à son égard. L'espace d'un éclair, il revit son visage déformé par la surprise, et cette seule pensée lui fit mal. Elle avait tenté de lui parler, mais il n'avait rien voulu écouter. Rien de ce que " l'autre " aurait pu dire ne lui importait. Il aurait presque béni Mu de l'avoir retenue par le bras. Elle s'était débattue comme un diable, avait tenté de se dégager, mais le Bélier n'avait pas cédé à ses supplications. Il avait fui, et avait erré longtemps dans la montagne, comme un homme qui a perdu la raison, tandis que résonnait dans sa tête ce cri étrange qu'elle avait eu.
- Pas maintenant !, avait-elle sangloté, ivre de rage et de colère.
Kanon ne savait pas à qui il était adressé. A lui, à Mu ou à elle-même ? Ca n'avait aucune importance après tout.
Ma chère Lysandre,
Sans doute trouveras-tu bien étrange que je t'écrive, après ce qui s'est passé, mais il le fallait. Je ne veux pas partir avant de t'avoir livré mon coeur, et j'espère que tu liras cette lettre jusqu'à la dernière ligne, c'est la seule faveur que je te demande. Je n'ai pas voulu t'écouter, sans doute ai-je eu tort. Mais il n'y a pas besoin que tu te justifies pour que je te pardonne tout. Si tu l'as fait, c'est que tu devais avoir tes raisons et, bonnes ou mauvaises, elle ne regardent que toi. Je t'ai tout pardonné à la seconde où je l'ai su, comme je te pardonne par avance ce que j'ignore peut-être. Le mal que tu m'as fait n'a pas d'importance et n'en aura jamais car tu m'as donné bien plus que tu ne m'a pris en étant à mes côtés. J'ai été heureux avec toi, beaucoup plus que je ne pourrai jamais le dire ou l'écrire. Tant pis si ce n'était qu'une illusion, ces moments-là valaient la peine d'être vécus. Je ne regrette rien et je te remercie du fond du coeur de me les avoir donnés, quels qu'aient été tes véritables sentiments.
La maison est à toi, j'ai fait un testament en ta faveur il y a quelque temps de cela, et mes volontés n'ont pas changé et ne changeront pas. Elle représente les seuls moments de bonheur que j'aie jamais eus, que ce soit avec toi ou mon frère. La garder ou la vendre, tu en feras ce que bon te semble, je ne veux rien t'imposer. Aie seulement de temps à autre une pensée pour deux frères qui ont grandi ici et dont la vie a été tellement différente de leurs rêves d'enfants.
Merci pour tout et adieu,
Kanon
Il cacheta la lettre à la cire et resta longtemps dans le silence, à écouter le temps qui s'écoulait inexorablement.
Maître Thémisto-machin n'était pas là quand Kanon se présenta à son étude pour y déposer la lettre. Dommage, il aurait aimé le saluer une dernière fois. Il la confia à Eirene, qui lui promit de l'archiver en grognant comme à son habitude. L'idée lui traversa l'esprit d'aller voir Chryséis, pour la remercier de tout ce qu'elle avait fait pour lui. Elle n'avait pas eu la part la plus facile, la pauvre, entre lui et Mu, et pourtant elle ne lui avait jamais tourné le dos. Quel avait été son rôle dans toute cette histoire, il ne le saurait jamais, et il ne tenait pas à le savoir. Le double jeu de Lysandre lui avait fait trop de mal. Et si Chryséis, elle aussi ...
Il prit le chemin du cimetière et se recueillit un long moment sur les tombes des chevaliers décédés pendant la bataille du Sanctuaire. Selon tout vraisemblance, il serait bientôt ici, au milieu d'eux, si Athéna voulait bien exaucer ses dernières volontés de reposer au côté de son frère. Elle ne le lui refuserait probablement pas.
Tout l'après-midi, il flâna sans but dans Rodorio. Demandez aux gens ce qu'ils feraient s'ils savaient vivre la dernière journée de leur existence, et ils seront bien embarrassés de vous répondre : ce n'est pas une chose à laquelle on aime penser ! A plus forte raison quand on a perdu tout goût pour la vie ...
Ce fut donc dans un état apathique qu'il reprit le chemin de la colline. Il y était presque arrivé, déjà la maison était visible entre les frondaisons d'argent des oliviers qui l'entouraient, quand un détail retint son regard vide : trois taches blanches. L'une sur les marches, comme ramassée sur elle-même, les deux autres tout en hauteur, en retrait sur la terrasse.
Son coeur fit un bond dans sa poitrine.
" Tu le sauras, quand tu seras jugé ", avait dit Mu.
Il avait dit la vérité. Et l'heure était arrivée.
Sur les marches de sa maison l'attendaient Athéna, le chevalier du Bélier, et Sorrento de la Sirène.
Ils ne semblaient pas l'avoir aperçu, mais ça ne changeait rien. C'était la dernière épreuve, il n'allait pas reculer maintenant, après tout ce qu'il avait vécu.
D'un pas assuré, il s'avança dans leur direction.
La déesse Athéna était assise sur les marches de l'escalier, sa robe d'un blanc immaculé déployée en corolle autour d'elle, un air altier et solemnel sur son visage parfait comme celui d'une statue. Elle ne manifesta aucune émotion en voyant celui qui l'avait trahie et avait failli causer sa mort. La dernière fois qu'il l'avait vue, c'était dans le royaume sous-marin de Poséidon, presque trois ans auparavant. Il venait de s'interposer comme bouclier humain, la protégeant de son corps du trident du Dieu des Mers. Juste avant de s'effondrer, il lui avait demandé pardon ... mais que valait un pardon extorqué par un mourant ? Si elle lui avait pardonné, alors pourquoi le faire attendre plus de deux ans pour le lui dire ? Etait-ce elle qui avait organisé ce procès à la sauvette, sans jurés, sans spectateurs, comme s'il était un dossier encombrant que l'on a hâte d'archiver ?
Car à la sauvette ou pas, c'était officiel, ça ne faisait aucun doute. C'était la première fois que Kanon voyait Mu en tenue de Grand Pope, longue silhouette blanche à l'étole brodée de motifs délicats, vivante incarnation de la justice d'Athéna. Il n'avait pas toutefois mis le masque rituel, et debout derrière sa déesse, il avait fière allure ainsi. Shion n'aurait pas rougi de son élève en cet instant. Le Bélier le suivit des yeux, impénétrable comme à son habitude.
En revanche, ce qui le surprit, ce fut l'identité de la troisième personne. Raisonnablement, il aurait pu croire qu'au moins un autre chevalier d'or, Aiolia, Aldébaran ou Shaka, assisterait à son procès. Même pas. Des deux premiers ors, il aurait pu espérer un soutien, même s'il n'en demandait aucun. Shaka, c'était moins sûr. Mais Sorrento de la Sirène n'était là que pour une raison évidente : il représentait la partie civile au nom de Poséidon. Pour résumer la situation : trois contre un. La partie allait être vite jouée.
Athéna ne fit pas un geste en le voyant, et ne daigna pas se lever lorsqu'il mit un genou en terre devant elle. Tout au plus répondit-elle à sa révérence par un bref hochement de tête, aussi imposante que si elle avait été assise sur son trône dans la grande salle du Palais.
- Mu ?, dit-elle seulement d'une voix ferme.
Le Bélier fit un pas en avant, se plaçant à sa droite.
-Kanon des Gémeaux, tu es accusé de crime de lèse-majesté, haute trahison, tentative de coup d'état, et tentative d'assassinat sur la personne de la déesse Athéna ici présente, énuméra lentement Mu. Souhaites-tu être assisté d'un avocat ?
-Non, dit simplement Kanon d'une voix claire et forte.
- Soit. Reconnais-tu les faits ?
- Oui, et je plaide coupable pour tous.
- En es-tu bien sûr ? Sais-tu bien ce que cela implique ?, insista Mu.
- J'ai eu plus de deux ans pour y réfléchir, répondit Kanon. Je n'ai pas l'intention de me soustraire à la justice d'Athéna, quel que soit le verdict. Alors inutile de tourner autour du pot plus longtemps. Allons droit au but, que cette comédie se termine enfin.
La requête de Kanon sembla désarçonner Mu un court instant. D'un bref coup d'oeil, il interrogea Athéna. Elle ne fit que hocher la tête, mais Kanon vit qu'elle paraissait troublée. Elle se tourna alors vers lui, et leurs regards se croisèrent. Kanon lui sourit, tandis que glissait sur lui, lointaine et irréelle, la voix de Mu énonçant le verdict.
- Kanon des Gémeaux, compte tenu de la gravité des faits qui te sont reprochés, et après examen approfondi de la situation, tu es condamné à mort...
A suivre ( qui a dit " encore heureux ! " ? )
Bon, là, je sens que je viens de descendre gravement dans votre estime, chers lecteurs. Je ne serais d'ailleurs pas étonnée de recevoir quelques menaces de mort dans ma boîte aux lettres. Je vais donc de ce pas me mettre en quête d'un petit nid douillet, avec des murs confortablement épais, genre bunker amélioré ... A un des ces jours !
