Chapitre 10 : La déchirure (partie 3)

Lorsqu'il avait entendu le moteur de la voiture partir, Don s'était laissé tomber sur son lit, pleurant sans fausse honte. Depuis près d'un an il détestait qu'on le voit pleurer et faisait en sorte de ne se laisser aller que seul dans sa chambre. Et là, il n'y avait personne… Il n'y aurait plus jamais personne… Les mots de son père résonnaient dans sa tête : « J'ai honte de toi ! » Il y avait bien longtemps qu'il savait que jamais ses parents ne seraient aussi fiers de lui qu'ils l'étaient de son petit frère, mais il se disait qu'avec le temps, peut-être, il réussirait à devenir digne d'eux, à s'attirer leurs louanges… Il s'apercevait que c'était mission impossible : ce n'était pas seulement qu'ils n'étaient pas fiers de lui, c'était qu'ils avaient honte de lui et contre ça il ne pouvait rien ! Rien !

Soudain il se leva et saisit son sac de base-ball. A la hâte il en sortit le contenu et le remplaça par quelques vêtements attrapés au hasard dans son armoire. Malgré lui les larmes coulaient sur ses joues : il allait quitter cette maison où il était le premier arrivé. Puisqu'il gênait, puisque jamais il ne serait considéré comme quelqu'un de bien, autant laisser la place à son envahissant petit frère. Tout le monde serait bien mieux sans lui. Il vida sa tirelire : trente-trois dollars et cinquante deux cents… ce n'était pas beaucoup, mais suffisant pour prendre un billet de car… pour… pour ailleurs ! Tout ce qu'il voulait c'était partir loin et qu'on ne le retrouve jamais. Peut-être qu'ainsi il leur manquerait un peu, peut-être qu'ils le regretteraient…

Mais non ! Sans doute seraient-ils plutôt soulagés de ne plus l'avoir dans les pattes. Ainsi ils pourraient se consacrer entièrement au petit génie, ne plus se « sacrifier » pour venir voir ses matchs de base-ball lorsqu'ils tombaient un jour où il y avait quelque chose d'important pour Charlie, entretien, conférence, cours, bilan et que savait-il d'autre encore qui rythmaient leurs vies à tous depuis bientôt cinq ans qu'on avait découvert que le petit frère qu'il adorait était « spécial ». Il se souvenait encore de ce jour où sa mère l'avait attiré contre elle et lui avait expliqué que Charlie était « spécial ». A l'époque, du haut de ses huit ans, il avait trouvé ça plutôt cool, d'avoir un frère « spécial », même si sa mère lui disait que ce ne serait pas toujours facile pour lui, parce que son père et elle allaient devoir passer beaucoup de temps avec Charlie, beaucoup s'occuper de lui, et que parfois peut-être il se sentirait négligé mais qu'il ne devait surtout pas oublier qu'on l'aimait très fort et que… blablabla…

Oui… Il n'avait pas tardé à déchanter et à retomber durement sur terre en s'apercevant que désormais il ne comptait plus pour grand-chose. Tout était tourné vers Charlie : il ne devait pas faire de bruit si le petit génie était en train d'étudier, il devait lui céder la place dans la salle de bain quand il l'exigeait parce qu'il avait toujours quelque chose de bien plus important à faire que lui, il devait accepter de n'avoir pas ses deux parents à ses matches parce que Charlie avait quelque chose de primordial le même jour, il devait renoncer à son nouveau gant de base-ball parce qu'on économisait pour prendre l'avion afin d'emmener Charlie voir un grand professeur d'une grande université, et tout à l'avenant.

Charlie par-ci, Charlie par-là… Et lui là-dedans ? Bien sûr il avait essayé de son mieux : son petit frère était « spécial », on devait s'occuper de lui. Mais parfois il aurait aussi aimé avoir ses parents pour lui tout seul, comme avant, avant que sa mère ne revienne avec le bébé braillard, avant qu'on ne découvre qu'il était plus intelligent que lui ne le serait jamais et qu'en tant que grand frère il ne ferait jamais le poids parce qu'il n'aurait jamais rien à lui apprendre ! Alors il avait appris à ne plus réclamer, à accepter, à s'effacer et à se prendre en charge tout seul pour ne pas déranger. Mais ça ne voulait pas dire que c'était facile. Et pourtant il aimait son frère, oui… il l'aimait vraiment ! C'est pour cela qu'il avait mal aussi à cet instant, parce qu'il était responsable de la douleur de celui-ci. Et s'il était gravement blessé ? Et s'il restait handicapé ? Comment porter le poids de cette culpabilité ? Ce n'était pas ce qu'il avait voulu… Il voulait juste le faire enrager, lui prouver que lui aussi était « spécial » pour quelqu'un et qu'on pouvait avoir envie de passer du temps rien qu'avec lui.

D'un geste rageur il essuya les larmes qui roulaient malgré lui sur ses joues. Il attrapa son sac, prêt à quitter la chambre où il ne reviendrait jamais, puis il se dit qu'il n'avait pas le droit de partir comme ça : ses parents devaient comprendre pourquoi il s'en allait et aussi que rien ne le ferait revenir. Et puis, il voulait aussi leur apprendre qu'il n'avait pas poussé Charlie, même s'il doutait qu'ils le croient. Au moins, il aurait essayé.

Il griffonna rapidement un petit mot qu'il décida d'aller poser sur le lit de ses parents : ainsi ils le trouveraient forcément en rentrant de l'hôpital et de nouveau son cœur se serra tandis qu'il priait de toutes ses forces pour que son petit frère soit avec eux à lors de ce retour. Il entra dans la chambre, traînant toujours son sac avec lui et se pencha pour poser la lettre. A ce moment-là, il accrocha avec l'arrière du sac la lampe de chevet sur la table de nuit de sa mère et elle tomba au sol où elle se brisa. Consterné il tomba à genoux et éclata en sanglots : sa mère adorait cette lampe ! Elle allait être furieuse ! Encore une fois ! Elle allait être triste à cause de lui !

Il ramassa le pied de lampe et le reposa sur la table de nuit, puis il tendit la main vers le globe brisé, se disant que, peut-être, il pourrait le réparer : au moins sa mère lui en voudrait moins. Un cri de douleur lui échappa et il porta son index profondément entaillé à sa bouche tandis que ses larmes redoublaient. Décidément il n'était vraiment bon à rien ! Même pas capable de ramasser des débris de verre sans se couper ! Ses parents avaient bien raison d'avoir honte de lui ! Il n'était qu'un minable ! Et tandis que cette pensée lui traversait l'esprit, ses yeux accrochèrent un petit flacon qui gisait sur la moquette. Il cligna des paupières pour chasser les larmes qui lui brouillaient la vue et reconnut les somnifères de sa mère. Que faisaient-ils là ? D'habitude elle les rangeait soigneusement dans l'armoire de la salle de bain, celle qui fermait à clé, afin que Charlie ne risque pas d'absorber les petites pilules. Il devait aller les ranger au plus vite ! C'était dangereux de laisser traîner de tels médicaments !

Il saisit le petit flacon et, tout à coup, il y vit comme un signe du destin ! Après tout, il voulait partir loin, débarrasser sa famille du fardeau qu'il représentait ! S'il partait, où qu'il aille on pourrait le retrouver et le ramener, et son père serait encore plus en colère contre lui à cause du temps perdu ! Et puis avec trente-trois dollars et cinquante-deux cents il ne pourrait sans doute pas aller bien loin ! Sans compter que ça pouvait être dangereux de voyager seul : bien sûr il était grand maintenant mais quand même…

Alors que là… On ne pourrait pas le faire revenir. Sa famille serait enfin tranquille et pourrait se consacrer au petit génie sans avoir à se préoccuper de lui. Une petite voix lui disait qu'ils auraient de la peine mais aussitôt une autre lui clamait l'inverse : bien sûr que non ! Ils seraient soulagés ! Ils seraient définitivement débarrassés de celui qui leur faisait honte ! Ils pourraient juste garder la fierté d'avoir un fils « spécial » et oublier qu'ils avaient eu aussi un vilain petit canard qui les avait toujours déçus !

Et puis d'abord, si ce n'était pas un signe du destin que cet enchaînement d'événement ayant conduit le petit flacon au creux de sa main, c'était quoi hein ? Quelles chances y avait-il qu'il se retrouve seul à la maison, qu'il décide de partir, qu'il entre dans la chambre de ses parents, qu'il casse la lampe et tout ça justement le seul jour où, en huit ans, sa mère avait oublié d'enfermer ses somnifères comme elle le faisait toujours ? Un sourire triste éclaira fugitivement ses traits en se disant que son petit frère aurait adoré résoudre ce problème… bah… il pourrait toujours le faire en rentrant : ça l'occuperait. Et les larmes se remirent à couler de plus belle en pensant qu'il ne reverrait plus jamais l'agaçant petit génie, qu'il ne pourrait plus jamais embrasser sa douce maman, qu'il n'entendrait plus son père l'encourager durant ses matchs… Son père… Une chose était certaine : il ne l'avait accompagné que par devoir, laissant à Margaret le soin de s'occuper de Charlie, mais il savait bien, au fond de son cœur, qu'il aurait mille fois préféré être avec son plus jeune. Et puis, de toute façon, maintenant il le détestait. Son bras lui faisait encore mal là où les doigts d'Alan l'avaient agrippé et sa joue le cuisait toujours de la gifle reçue. Oui, s'il y en avait un qui serait vraiment soulagé de sa disparition, c'était bien son père.

Sa décision prise, l'adolescent laissa tomber son sac et, tenant le petit flacon au creux de la main, il descendit l'escalier pour se rendre à la cuisine. Il attrapa une bouteille de coca-cola dans le frigo, hésita un dernier moment, puis, d'un geste décidé, il fit jouer la sécurité du flacon et fit tomber les petits cachets ronds dans le creux de sa main : une, deux, trois, quatre, cinq… Combien fallait-il en prendre pour s'endormir définitivement ? Six, sept, huit… Tiens, encore un truc que Charlie n'aurait eu aucun mal à calculer ! Neuf… Dix… C'est ça… Dix ! Il avait toujours aimé les comptes ronds. Dix petites pilules pour ne plus penser, dix petites pilules pour ne plus regretter, dix petites pilules pour soulager sa famille d'un poids morts…

Il avala rapidement, une a une, les gélules puis referma soigneusement le flacon avant de le poser sur le haut du frigo, hors de portée de Charlie : il ne manquerait plus que celui-ci s'avise, avec sa curiosité légendaire, de « goûter » le médicament. C'est pour le coup que ses parents ne pourraient plus jamais lui pardonner. Il rit doucement en pensant que c'était stupide : de toute façon il ne serait plus là pour le voir ! Mais quand même : s'il partait c'était pour que ses parents soient plus tranquilles, il ne voulait pas leur faire de la peine et il savait très bien qu'ils en auraient quand même un petit peu, mais pas trop longtemps parce qu'ils auraient Charlie. Alors que si quelque chose arrivait à leur dernier né, ils ne pourraient jamais se consoler !

La tête lui tournait un peu… C'était bizarre comme sensation…

Il décida d'aller voir le bassin de koï : pour une fois il pourrait en profiter sans que Charlie vienne l'y déranger. Il aimait regarder les poissons nager paresseusement, juste les regarder, sans se poser les mille questions qui venaient toujours au cerveau du petit génie. Encore une preuve qu'il n'était qu'un pauvre crétin dégénéré, tout juste capable de contempler de stupides poissons tourner en rond sans essayer de comprendre le pourquoi du comment ! Encore une preuve qu'il avait pris la bonne décision.

Il lui sembla mettre un temps infini à gagner le banc que son père avait posé quelques mois auparavant pour que Charlie, toujours lui, puisse profiter du bassin tout en faisant de savants calculs auxquels personne, sauf lui, ne comprenait rien. Il n'aurait jamais cru que le bassin soit si loin… La terre tanguait un peu sous ses pas : un tremblement de terre ? Ce serait assez drôle…

Il se laissa tomber sur le banc avec un soupir de soulagement ! C'est fou ce qu'il se sentait fatigué… Il aurait peut-être dû rentrer ! Non ! Il ne pouvait pas rentrer ! Il ne savait pas trop pourquoi… mais… non… Et puis la maison était trop loin, trop floue… Même les koï semblaient s'éloigner de lui…. Bizarre… Il y avait quelque chose… Charlie… Quelqu'un… Il ne savait plus…

Juste dormir… Oui… Dormir un petit peu… Après il y verrait plus clair…

Il se laissa tomber dans l'herbe, tendit une main vers l'eau, s'étonna qu'elle lui paraisse s'y peu froide… D'un seul coup il se sentait bien.

- Charlie…

Le mot franchit ses lèvres tandis qu'il plongeait dans un sommeil dont il ne se réveillerait peut-être jamais.

(à suivre)