Il essora soigneusement le chiffon jaune dans ses mains, et observa un moment le mince filet d'eau sale tomber doucement et avec un bruit régulier dans l'évier. Il aurait aimé, à l'instar de ce chiffon, pouvoir chasser aussi facilement toutes les saletés qui lui pourrissaient la vie. Il le déplia ensuite, et observa avec un certain amusement les taches sombres et graisseuses qui subsistaient encore. Après tout, on aura beau vouloir tout supprimer, tout défaire pour pouvoir bâtir un lendemain propre, une vie pure de toute infamie, il restait toujours une part sombre, cachée, et qui attendrait le bon moment pour s'exposer au grand jour.
Cruelle vérité.
Après avoir lavé le chiffon, il se lava les mains consciencieusement. Il n'aimait pas vraiment l'odeur infecte que dégageait ce bout de tissu, une sorte de mélange entre l'âcreté de la Javel et une odeur d'épices gâtées, et qui donnait la nausée dès la première inhalation. Il repartit à la salle V.I.P., d'où les Mugiwara étaient partis depuis quelques heures, et qu'il fallait préparer pour le, ou plutôt la prochaine cliente qui avait réservé la salle. Le jeune blond jeta un rapide coup d'œil à la salle (et c'était le cas de le dire), et retournant en cuisine, Zeff le héla.
- Oi, Sanji !
- Tu veux quoi, vieux schnock ?
- Je ferme, répliqua Zeff, ignorant l'insulte. Il ne reste plus personne au restaurant, occupe toi de ta cliente, et ensuite tu as quartier libre.
- Tu vas quelque part ? demanda Sanji en relevant le sourcil.
- Ouais. La personne chargée de nous ramener les mandarines doit déménager pendant une année, j'vais rencontrer son remplaçant.
Zeff quitta la cuisine sur ces paroles. Bientôt, il ne resta plus que Sanji dans le Baratie, il descendit au rez-de-chaussée par l'escalier en spirale, et finit pas s'accouder au comptoir, bien en face de la porte d'entrée. Il prit une cigarette, l'alluma, tira une longue bouffée puis expira longuement, la tête levée vers le plafond. Il observa la fumée de nicotine et de goudron qui gagnait doucement en hauteur, et arrivée à une zone de basse pression, se dispersa dans l'air avant d'être rejointe par un deuxième nuage toxique. S'il avait voulu arrêter de se pourrir les poumons, le jeune blond aurait pu le faire il y a longtemps. Il n'avait jamais ressenti cette sorte de dépendance envers quoi que ce soit, d'ailleurs. Simplement, il n'avait pas vraiment envie d'arrêter, et, après tout, tous les moyens étaient bons pour agacer le crétin de Marimo, non ?
Maintenant qu'il y pensait, Nojiko-chwan, qui était responsable de l'approvisionnement en mandarines au Baratie n'était-elle pas la sœur adoptive de Nami-swan ? Il la connaissait, puisque Zeff l'emmenait parfois pour régler des contrats avec d'autres sociétés, et ils avaient prit un verre ensemble. Ainsi donc, elle allait quitter la ville…
Trois coups frappés à la porte se firent entendre, coupant court aux pensées du blond. Ce dernier leva les yeux et distingua une silhouette féminine se dessiner derrière la porte vitrée, sourit, puis jeta sa cigarette éteinte dans un cendrier avant de s'approcher de la porte et de l'ouvrir enfin.
- Yo ! Lança sa cliente.
- 'Lut, répondit-elle en la faisant entrer.
Dehors, la pluie s'était mise à tomber. Il la débarrassa de sa veste ruisselante, et l'accrocha au porte-manteau, près de la porte. Pendant ce temps, son invitée, lui tournant le dos, s'étira longuement, et tirant ses poings fermés vers le ciel, tout en se hissant sur la pointe des pieds.
- Ben ? Y'a plus personne ? Remarqua-t-elle en jetant aux alentours un regard étonné.
- Non, on ferme plus tôt aujourd'hui.
- Yeaah ! Ça fait plus à manger pour moi, s'écria-t-elle en disparaissant dans les escaliers, sa longue chevelure rose ondulant légèrement.
Sanji émit un soupir amusé, avant de la suivre. A son grand étonnement, il ne la trouva pas dans la salle qui lui était réservée, mais dans la cuisine, assise à l'envers sur une chaise, ses mains accoudées au dossier, sa tête appuyée dessus. Il lui jeta un regard d'incompréhension.
- Je pourrais les manger plus vite, se justifia-t-elle.
- Toujours aussi pressée de manger, à ce que je vois. Une cinquantaine ? Voyant qu'elle acquiesçait, il saisit un tablier, ouvrit le réfrigérateur et en sortit une centaine d'ingrédients frais. Il attrapa une casserole au passage, et s'assurant que tous les ustensiles dont il avait besoin étaient à sa portée, s'installa devant une cuisinière, et retroussa les manches de sa chemise. C'est parti.
Elle avait toujours été fascinée par sa manière de cuisiner. Elle n'avait jamais trouvé quelqu'un qui puisse rassasier son estomac aussi bien et aussi rapidement que le jeune blond. « J'ais l'habitude », avait-il déclaré en riant lorsqu'elle lui avait fait la remarque. Elle avait sourit ensuite, songeant à l'appétit intarissable de Monkey D Luffy, avec lequel même elle ne pouvait rivaliser. Pour l'instant, elle se concentra sur les mains expertes de Sanji, qui coupaient en rondelles des légumes, tellement rapidement qu'elle peinait à suivre. Elle leva les yeux sur son visage, baigné de bonheur. Ses yeux grandis par l'excitation, un sourire instinctif peint sur les lèvres, Sanji était de bonne humeur. Rien que le fait de cuisiner un plat, aussi simple ou élaboré fût-il le mettait dans un moment d'extase incommensurable. Autour de lui, plus rien n'existait, juste ces bouts de chair et de légumes ingrats qu'il arrangeait, reformait, et métamorphosait pour former un tout parfait. Tel un artiste, un chimiste, ou simplement un cuisinier, il transformait le moindre morceau de pomme de terre noirci ou rabougri en un plat élégant, équilibré, onctueux. Et rien ne lui faisait plus plaisir que de voir le sourire sur les visages des gens lorsqu'ils goûtaient à son « masterpiece ». Il était complètement coupé du monde, dans sa bulle de bonheur, entouré d'une aura de quiétude, de sérénité et parfois de frénésie, et que seuls venaient ébranler les sons réguliers des coups de couteaux. Elle aussi aurait aimé pouvoir se déconnecter de la réalité, au moins pour quelques instants, et pouvoir passer des moments en baignant dans havre de paix parfait.
Mais cela était absolument impossible. « Paix » et « Parfait » ne pouvaient décemment pas se trouver dans une même phrase.
Car, de toute façon, une chose aussi imparfaite que le mot « Parfait » n'aurait jamais du exister.
Cinq minutes d'étaient à peine écoulées qu'il posa sur le comptoir un plat encore fumant, devant la jeune femme qui s'arracha aussitôt à la contemplation à l'observation du maître-coq, pour s'adonner à sa passion favorite : bouffer. Et si sa manière de manger était des plus impolies, elle n'en tenait cure. Car, en mangeant, elle aussi pouvait ressentir l'illusion grisante et trompeuse de ce havre de paix ténu, mais « parfait ».
- Un thé ?
- Ouais, merci.
Le blond posa la tasse remplie de liquide caramel devant la jeune fille, et s'assit sur une chaise en face d'elle. Il avait terminé de préparer la cinquantaine de repas qu'elle avait ingurgité en quelques secondes, et avait aussi fait la vaisselle. Il avait aussi quitté son tablier rose, marqué dessus « Doskoï Panda », dévoilant ainsi sa chemise noire dont les deux premiers boutons étaient déboutonnés, révélant la clavicule du jeune homme, ainsi que sa fine cravate blanche, nouée lâchement. A EBH (1), nombre de filles se seraient damnées pour pouvoir avoir la même vue que celle qu'elle avait à présent sous ses yeux, elle en était bien consciente, seulement, la détentrice des cheveux roses essayait de faire complètement abstraction du physique de dieu grec de son ami, et se concentra plutôt sur sa personnalité, une quelconque relation allant plus loin que l'amitié avec d'autres garçons ne l'intéressait pas, du moins, pas pour le moment (2). Elle saisit la tasse pensivement, et regarda le liquide dont la douce odeur de menthe lui chatouillait les narines comme s'il allait lui révéler le plus grand secret de l'Univers, ou du moins, quelque chose qui s'y rapproche. Elle soupira.
- Un problème ? Demanda Sanji, inquiet de la voir muette, elle qui était d'habitude si vive et bavarde.
- Nan, c'est juste que mon père a voulu me marier.
- Pardon ? S'étrangla Sanji, en essayant de ne pas recracher le thé brûlant sur son amie.
- En fait, c'est juste pour pouvoir bâtir je ne sais quelle route ferrière dans un bled complètement perdu au milieu de nulle part.
- Et c'est ça qui t'inquiète ?
- Nope. Tu vois, le mec là, on s'est rencontré aujourd'hui, il s'appelle Jean ou alors Louis, ou Trouduc, pt' être. Bref, on s'en fout. Il m'a dit qu'il me considérait plus comme un garçon qu'une fille. T'en pense quoi ? Fille ou Gars ?
Sanji l'observa pensivement. Elle portait toujours la même tenue, un débardeur blanc, un minishort grenat à bretelles, des bottes montantes, des espèces de chaussettes-collants fins dépassant le genou, bref, rien de bien féminin. Cependant, ses formes n'avaient rien à envier à Nami, ou encore à Robin. De belles hanches, un ventre plat, une poitrine bien développée, de longs cheveux roses, et des yeux en amande verts. Ses lèvres étaient teintées d'un rouge carmin, et c'était là le seul artifice qu'elle s'octroyait. Par contre, il y avait quelque chose qui faisait que Sanji ne pouvait pas la traiter comme la femme qu'elle était, ou comme toutes les autres femmes qu'il rencontrait, c'est-à-dire, en se transformant en tourbillon « love-love » et esclave de l'amour. Elle avait les mauvaises manières, la virilité et la rustrerie de Zoro, l'appétit de Luffy, et une intelligence hors du commun. Ses jambes négligemment écartées, les insultes qu'elle prononçait à chaque phrase faisaient qu'indéniablement, Sanji ne pouvait la considérer comme femme. Et pourtant. Elle avait un visage adorablement enfantin, et la manière dont elle se mordillait la lèvre inférieure était diablement sexy. Finalement, pour lui, elle était à mi-chemin entre la virilité d'homme et la féminisme d'une femme, et elle était de ce fait, une des seules personnes du sexe opposé avec qui il pouvait avoir une relation qui se bornerait à l'amitié, sans qu'il ne veuille plus. Et c'était plutôt bien comme ça.
- Franchement, pour moi, tu n'es ni l'un ni l'autre. Juste une très bonne amie.
D'une certaine manière, la jeune femme se senti un peu mal. Comme… déçue ? Pourtant, elle était heureuse de voir qu'elle était aussi précieuse à ses yeux. Son cœur rata un battement.
Oh, merde.
- A moins que tu ne regrettes ce Louis, ou Jean, ou je sais plus trop quoi ? Demanda-t-il en souriant.
Un sourire malicieux étira les lèvres écarlates de la jeune femme, tandis qu'une lueur amusée brilla dans son regard.
- Tu veux rire ? C'était une horreur, ce mec.
Sanji éclata de rire, et elle rit à son tour, ses yeux ne pouvant se détacher des mèches blondes qui voletaient allégrement autour de la tête du maître-coq. Elle observa ses mains fines, sa clavicule apparente, et sa pomme d'Adam qui bougeait doucement, sa peau blanche, ses lèvres fines, sa minuscule barbichette, son œil brillant d'un éclat amusé mais tellement profond, ses traits fins mais tellement « Homme », et vit ses inquiétudes vérifiées. Des papillons entamaient une dance brûlante dans son ventre, un tango vif, agité et élégant. Des rougeurs lui apparurent sur les joues.
Re-merde.
Elle était tombée amoureuse.
NDA : Cette scène se déroule juste après la sortie des Mugiwara.
(1) : EBH, c'est les initiales d'East Blue High, pour ceux qui l'aurait oublié.
(2) : « Une quelconque relation allant plus loin que l'amitié avec d'autres garçons ne l'intéressait pas » Notez que j'ais utilisé « d'autres garçons », donc ce constat exclut Sanji.
