Elle le sentait mal. Toute leur joyeuse troupe était accroupie sous un tipi, réunis autour du feu, en face de leur principal suspect qui fumait allègrement ce qui ressemblait à un calumet de la paix. Ce qui était plutôt paradoxal sachant la raison de leur visite. L'Indien avait des traits durs, froids, mais pas dans le même esprit que Sherlock qui avait une beauté froide. L'Indien, il avait juste l'air froid de quelqu'un dont la seule volonté est de vous voir mort et enterré. Mais apparemment elle était la seule, jetant un regard aux hommes qui l'accompagnait, elle constata que ni Lestrade ni John ni Sherlock n'avait l'air angoissé ou effrayé. Et Dieu savait que le suspect était effrayant, avec toute ses cicatrices qui couraient sur sa peau tannée par le soleil et les années. Ses longs cheveux blancs étaient réunis en un chignon. De dos, il avait l'air parfaitement inoffensif. Mais dès que ses yeux avaient croisés les siens, elle avait sentit la folie sous-jacente. Elle dansait pratiquement dans ses orbites sombres et enfoncés. Le feu réchauffait encore plus son corps, et Kay suait à grosses gouttes. Il faisait trop chaud pour la petite londonienne qu'elle était. Et soudain, le silence comfortable du tipi fut brisé par la voix abîmée de l'Indien.
- Que puis-je faire pour vous ?
Kelly-Ann fut surprise d'entendre un accent parfaitement anglais. Ce fut Sherlock qui prit la parole. Il tremblait comme le junkie qu'il avait été un jour, comme si sa dernière dose remontait à plus d'une semaine, ses longues mains pâles tripotaient l'ourlet de son sweat sale et son visage était blême, ses yeux injectés de sang. Il balbutia qu'il avait besoin, tellement besoin, d'une dose d'héroïne, juste une dose. Qu'il y mettrait le prix. Kay frissonna lorsqu'il dit qu'il était même prêt à vendre son corps. L'Indien acquiesça, gardant son air hautain et réservé, puis passa à Lestrade qui se présenta comme l'habituel dealer de Sherlock - était rebaptisé Steve pour l'occasion. Son accent dégoulinant de testostérone, rugueux, gras, déconcerta Kelly-Ann. Sherlock ne cessait de jeter des coups d'œil furtifs un peu partout, surveillant tout et n'importe quoi dans la tente tandis que Lestrade expliquait à grands renforts de fautes d'orthographe qu'il était sûr d'avoir de meilleurs prix que l'Indien et que ses potes Zack - John - et Paige - Kelly-Ann - pouvaient témoigner. Pas une seule fois elle ne parla, se contentant de regarder langoureusement l'Indien, avec de petits sourires séducteurs - Irène était un bon professeur.
- Vous remettez en cause mon monopole de la région ? interrogea l'Indien, son ton devenant légèrement menaçant.
L'idée de Sherlock était de provoquer le meurtrier présumé pour qu'il se trahisse. Et de l'avis des trois autres, c'était du suicide. Mais vu que personne n'avait de meilleur idée, ils s'étaient rangés à son plan.
- Ouais ! argua virilement Lestrade en se penchant dangereusement vers l'Indien. Votre merde vous pouvez vous la garder ! Steve pourrait bouffer n'importe quoi si vous dites qu'y a d'la coke ! Il est trop con c'gaçon...
Sherlock regardait le feu, sa tête dodelinait doucement, son regard était vide, comme s'il était absent, ne réagissant pas à l'insulte. Il était complètement dans son rôle. Kay, par contre, commençait à avoir le string - qui dépassait du short en cuir - qui l'a démangeait. L'Indien resta silencieux alors que John émettait des grondements rauques alors qu'elle était affalée langoureusement sur son cousin.
- Je vais vous montrer quelque chose, dit l'Indien en se levant.
La lumière du soleil d'Arizona aveugla Kelly-Ann lorsque leur suspect souleva la tenture de la tente pour sortir, les quatre comparses le suivant vers la maison en bois, un peu en retrait du camp. Un immense totem se tenait devant l'entrée. Sherlock croisa le regard de la jeune fille qui acquiesça le plus discrètement possible. Oui, les animaux du totem représentaient bien les éléments présents dans le tableau sanglant. Tout était parfait pour être dû à de simples coïncidences. Ils suivirent le chaman jusqu'à un mélange de salon et d'écurie où le vieux plancher était couvert de paille et qu'une selle était posée sur le dossier du sofa. Un fusil était accroché au mur, à côté d'une tête de bison empaillée. Pas vraiment ce qu'on s'attendait à voir chez un indien. Le suspect les soma de rester dans cette pièce le temps qu'il aille chercher le nécessaire pour Sherlock.
Dès qu'il mit un pied hors de la pièce, le détective sauta sur les siens et perdit son air hagard pour retrouver celui vif qui lui seillait si bien. D'un accord tacite, ils fouillèrent le salon, prenant garde à ne pas être surpris par des hommes de l'Indien. Il fallait trouver n'importe quoi. Kay, qui inspectait fébrilement un meuble en rotin recouvert de bibelots inutiles rappelant les meilleurs années du western spaghetti, s'arrêta soudain sur un cadre photo.
- Sherlock !
Le détective abandonna la table basse et traversa la pièce pour voir la photographie. Un sourire satisfait apparut sur ses lèvres alors qu'il l'a tendait à Lestrade et John. Ces derniers n'eurent aucun mal à reconnaitre Yuusuke Hayashi et Leonard Harrison, alors adolescents, dans les bras de l'Indien. Ils souriaient à l'objectif, en plein dans l'insouciance de la jeunesse, sans savoir que bien des années plus tard, l'un serait mort, l'autre suspecté et le dernier bientôt emprisonné. Comme quoi, le destin réserve des surprises, se dit Kelly-Ann en coulant un regard vers l'homme de ses pensées. Sherlock discutait avec Lestrade quant à la suite des événements. Même ses vêtements crasseux et son air de junkie ne suffisaient pas à lui enlever de sa superbe. Comme toujours, elle était subjuguée. Si Sherlock avait été moins beau, si elle avait été moins amoureuse, s'il avait fait moins chaud, elle aurait peut être vu la porte s'ouvrir, elle aurait peut être entendu le bruit d'un fusil qu'on charge, elle aurait peut être sentit dans l'air une odeur de poudre. Mais Sherlock était toujours aussi beau, elle était toujours aussi amoureuse et la chaleur était toujours au rendez-vous, alors elle entendit juste une détonation, elle vit juste Sherlock écarquiller ses yeux si pâles et elle sentit juste l'odeur entêtante du sang.
La suite n'avait aucun sens. Du moins elle ne pouvait avoir aucun sens. C'est vrai, ce n'était pas logique : Sherlock Holmes, le plus grand détective, tomber au sol, une tâche sanglante au milieu de la poitrine alors que le sang commençait à imbiber son t-shirt. Ce n'était pas possible. La scène avait l'air d'être au ralenti, John criait et courrait pour s'agenouiller et arrêter l'hémorragie, Lestrade dégaina son pistolet et cria quelque chose à l'Indien, et elle restait là, immobile au milieu de ce chaos, les yeux rivés à Sherlock. Sherlock qui saignait, Sherlock qui peinait à respirer, Sherlock qui gémissait, Sherlock qui fermait les yeux. Ce dernier mouvement la remit en marche. La scène reprit une vitesse normale. Kay se tourna vers l'Indien, l'air visiblement très fier de lui, les bras en l'air, qui riait comme un dément en regardant le détective. Une rage sans nom s'empara d'elle. Elle se jeta dans un hurlement de fureur sur l'assassin et frappa. Kelly-Ann cogna, cogna et cogna jusqu'à ce que ses poings lui fassent mal, jusqu'à ce que le sang de l'Indien macule sa peau jusqu'aux coudes. Aveuglée par la colère, elle roua encore de coups l'Indien avant de se sentir tirée en arrière par Lestrade. Elle rua, elle se débattit, elle hurla, elle mordit. Et lorsque les larmes prirent le pas sur la rage, elle baissa les yeux et tomba à genoux devant Sherlock étendu sur le sol. Au loin, le bruit d'une ambulance. Ou de la police. Ou des deux. Elle pria pour que ce fut l'ambulance. Tremblante, elle serra ses petites mains rougies par le sang et attrapa celles de Sherlock. Elles étaient froides, si froides. Désespérément froides. Ses pleurs redoublèrent lorsque des ambulanciers arrivèrent pour emporter Sherlock. Elle ne voulait pas ! Elle ne voulait le leur laisser ! John la retint le temps que les sauveteurs emportent le détective et serra fortement sa cousine qui hurlait de peine. Ses genoux se dérobèrent et elle s'écroula sur le sol. Ce n'était pas possible ! IL ne pouvait pas mourir ! Pas avant qu'elle lui ait parlé ! Pas avant qu'il sache qu'elle l'aimait ! Et alors que John l'a mettait sur ses pieds pour l'emmener aussi à l'hôpital, un rire couvrit ses pleurs. Lentement, elle se tourna. L'Indien, aux pieds de Lestrade qui le menottait, la fixait avec des yeux fous, riant à gorges déployées. Un rire dément. Un rire de fou. Un rire qui la hanterait toujours si Sherlock mourait.
Car il symboliserait son échec.
Mais Sherlock ne pouvait pas échouer... n'est-ce pas ?
.
Kay ne savait plus depuis combien de temps elle était là. Cela faisait longtemps qu'elle ne comptait plus les minutes, les secondes, depuis qunelle était assise sur cette chaise de plastique froid. Depuis que Sherlock était au bloc d'opération.
Sherlock.
C'est vrai... il avait reçu une balle... c'est pour ça qu'elle était là... non, qu'ils étaient là. John et Lestrade étaient assis de pars et d'autres de Kay. Personne ne parlait. Elle-même perdait toute notion du temps ou de logique. Elle pensait juste au rire de cet homme. De ce diable. De ce monstre qui transformait les meurtres en oeuvres d'art et qui avait menacé de prendre la vie de Sherlock.
Sherlock.
Ils n'avaient pas de nouvelles du bloc. Ils ne savaient pas comment se déroulait l'opération. Ils ne savaient rien. Il n'y avait pas de bruit. Les couloirs de l'hôpital étaient vide. Seul le silence régnait là. Il attendait comme eux le verdict. Kelly-Ann se rendit compte qu'en fait John parlait. À voix basse, mais il parlait. Il marmonnait des choses comme quoi IL ne pouvait pas mourir maintenant. Pas après un faux suicide. Pas après deux ans de silence et de deuil. IL ne pouvait pas recommencer. Kay était d'accord. Tellement d'accord. Sherlock ne pouvait pas mourir une deuxième fois.
Sherlock ne pouvait pas mourir du tout.
Il ne pouvait pas l'abandonner.
Elle ne lui avait même pas encore dit. Elle n'avait pas encore eu le courage. Alors il devait vivre. Pour qu'elle lui dise, qu'importe la réponse, qu'importe qu'il ne comprenne pas, qu'imoirte qu'il se moque. Qu'importe qu'il lui brise le coeur. Elle devait lui dire. Et ce temps qui ne défilait pas... qui restait toujours le même sans qu'ils n'aient de nouvelle. C'était insupportable. Kay allait devenir folle à ce train là. Elle allait mourir. Mourir d'angoisse. Mourir de peur. Mourir d'amour. Pour lui. Pour Sherlock.
Pour Sherlock.
Des pas résonnèrent dans le silence malsain de l'hôpital et un médecin en blouse blanche et masque hygiénique s'approcha d'eux. John sauta sur ses pieds. Lestrade se rendu. Kelly-Ann resta immobile, la tête entre les mains. Il y eu des mots, des phrases, des exclamations. Elle ne sut pas s'il s'agissait de joie ou de peine. Mais elle ne retenu qu'une seule chose des paroles. Un seul mot. Un seul. Des larmes dévalèrent ses joues alors que son souffle se bloquait dans sa poitrine. Elle ne pouvait pas y croire. John aussi pleurait. Ils ne pouvaient pas y croire. Ses doux s'enfoncèrent dans ses mèches rousses alors que Lestrade caressait maladroitement ses épaules dans un espoir de faire cesser les larmes.
Sherlock était vivant.
Vivant.
Et les larmes coulèrent encore.
- Merci mon Dieu.
Aujourd'hui, elle avait envie de croire.
De croire à la vie.
Aux miracles.
Que Sherlock puisse l'aimer.
Aujourd'hui, tout était possible. John pouvait trouver une fille bien, Anderson pouvait dire quelque chose d'intelligent, Lestrade pouvait oser inviter Molly à sortir et Sherlock Holmes pouvait aimer Kay Watson.
Aujourd'hui, tout était possible.
Demain, ils s'inquièteraient.
Pour l'heure, seules la joie et les larmes de bonheur avaient leur place.
Demain, la réalité reprendrait ses droits.
Review ?
