Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE XI
Tourmenté par des questionnements sans fin, Hiroshi n'avait quasiment pas réussi à trouver le sommeil ; il ne s'était pas attardé chez Chisei qui n'avait pas trop su quoi faire face à son désarroi, et avait passé la nuit à tourner et se retourner dans son lit. Au petit matin, il n'était pas frais du tout et une longue douche suivie d'un café noir ne purent pas grand-chose contre les profondes cernes qui soulignaient ses yeux. Évitant de croiser son regard dans les miroirs, il se prépara rapidement et partit pour N-G.
Quand il poussa la porte du studio, Suguru était déjà là, sirotant un café, un livre ouvert devant lui. Il le referma à l'arrivée de son collègue et le glissa dans son sac.
« Bonjour, monsieur Nakano.
- Salut, Fujisaki.
- Vous avez l'air fatigué. La chaleur vous a empêché de dormir ? »
Une vague de chaleur, lourde et moite, s'était abattue sur le sud du Kantô, accompagnée de pluies fortes et abondantes. La nuit, même s'il faisait sensiblement plus frais, l'atmosphère n'en demeurait pas moins étouffante.
« Non, ça n'a rien à voir avec la chaleur, répondit le jeune homme en prenant place en face du claviériste.
- Mademoiselle Koike va bien ?
- Oui, ça va. Le… le bébé aussi. Ils vont la garder quelques jours à l'hôpital par précaution, mais ça va. »
Il se fit un silence ; Suguru n'était jamais à l'aise quand la conversation portait sur la vie privée. Il allait enchaîner sur la musique – là, au moins, il était en terrain sûr – quand Nakano reprit la parole.
« Tu vois, Fukisaki… Quand toute cette histoire avec Koike a débuté, j'étais furieux. Je ne vais pas rejeter l'entière responsabilité sur elle, si je n'avais pas agi comme un imbécile nous n'en serions pas là non plus. Je ne voulais pas d'un enfant, pas… pas avec cette fille que je ne connaissais même pas. Un enfant d'Ayaka aurait été le plus beau cadeau que je puisse recevoir, mais je ne pouvais pas supporter l'idée qu'on m'impose une liaison dont je ne voulais pas. Pourtant… ça me fait quelque chose de penser que Umiko est peut-être ma fille. Coucher avec quelqu'un c'est une chose, mais ce n'est pas un acte anodin que donner la vie. »
Suguru hocha la tête, sans être certain de bien comprendre ce qu'essayait de dire son collègue, qui paraissait plus tenir un monologue que s'adresser directement à lui. Assez égoïstement, il se félicitait de n'avoir jamais eu à se retrouver en pareille situation, mais pour ce faire, il aurait fallu, déjà, qu'il dépasse le stade du flirt avec ses petites copines. Sa petite copine, plus exactement. Miki avait été la première, et déjà, il avait trouvé leur histoire compliquée à gérer.
« Désolé, fit Hiroshi avec un pâle sourire. Je suis en train de t'accabler avec mes problèmes sentimentaux sans intérêt. Pas si facile que ça, en fin de compte, de réussir sa vie de couple. À ce que j'ai compris… toi aussi tu as subi quelques déboires dernièrement, n'est-ce pas ? »
Au rappel de la scène dans l'ascenseur, le claviériste sentit ses oreilles chauffer. Par chance, aucune des Jezabel ne s'était étendue sur cette histoire, encore que le garçon soupçonnât qu'elle n'aurait intéressé personne en dehors d'un cercle très restreint de fans acharnés de l'un ou l'autre des deux groupes. Peut-être aussi les menaces de K avaient-elles produit leur effet.
« Watanabe et moi nous sommes séparés, mais de toute façon… je ne crois pas que ça aurait duré encore bien longtemps. Comme vous le dites, monsieur Nakano, tout ça n'est pas si facile.
- C'est Shuichi qui s'en tire le mieux de nous trois, en définitive. Personnellement, je ne pourrais pas supporter de rester cinq minutes avec quelqu'un comme Yuki mais si Shu y trouve son compte c'est tant mieux pour lui, même si je persiste à penser que Yuki ne le mérite pas. »
Personne ne peut mériter une calamité pareille, songea Suguru pour lui-même. Parler de la vie de leur chanteur ne l'intéressait pas le moins du monde aussi changea-t-il résolument de cap.
« J'ai l'impression que monsieur Matsuyama semble avoir laissé tomber l'idée de me remplacer. Du jour au lendemain il n'a plus donné signe de vie. Le voyez-vous toujours ?
- De temps en temps. Je ne crois pas non plus qu'il veuille faire partie de Bad Luck, de toute façon. C'est pas son style, et avec Phantom, il peut aller loin. Chisei m'a dit que ce n'était pas ce qu'il cherchait, en plus.
- Chisei ? Vous voulez dire… mademoiselle Miyamoto ?
- Oui. Elle affirme voir l'aura des gens. J'ai pas trop bien compris ce qu'elle m'a expliqué, ce sont comme des sortes d'ondes… Enfin, bon, elle prétend qu'il n'intègrera pas Bad Luck, alors tu peux dormir tranquille, dit le guitariste avec un léger rire.
- Ne me dites pas que vous croyez à ce genre de sornettes ? fit Suguru, incrédule.
- Ooh, tu es un cartésien pur et dur, je vois. Je n'en attendais pas moins d'un garçon rigoureux comme toi, plaisanta Nakano avec un clin d'œil malicieux. Ma foi, j'aurais tout intérêt à y croire vu que Chisei est catégorique : le 4 août prochain, soutient-elle, j'aurai la révélation concernant mon âme sœur.
- Balivernes, décréta Suguru. Comme si on pouvait prédire des dates avec précision ! Dans ce cas, pourquoi ne donnerait-elle pas les chiffres du prochain tirage de la loterie nationale ? Et d'abord, est-ce une fille ou un garçon ?
- J'ai fait le serment de ne rien dire, déclara Hiroshi qui paraissait beaucoup s'amuser.
- Pff. Vous n'en savez même rien, si ça se trouve.
- Disons que j'ai ma petite idée. Je ne savais pas que tu t'intéressais aux potins de la presse people, Fujisaki.
- Je ne m'y intéresse certainement pas ! » protesta l'adolescent avec indignation. À cet instant, Sakano poussa la porte du studio et la conversation changea à nouveau.
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Le bilan des deux jours de concert à Fukuoka avait été très positif et Tohma Seguchi avait d'ores et déjà chargé K de trouver d'autres dates pour les jours à venir. Faire tourner Bad Luck, même pour de brèves durées, ne pouvait être que bénéfique au groupe, dont la majeure partie des fans était originaire de Tokyo et ses alentours. Dans le même temps, il fallait envisager un enregistrement en studio de Lost in Tokyo qui avait reçu un excellent accueil du public et des internautes. Pas question de vacances estivales pour les trois garçons ! Suguru aurait bien aimé rentrer un jour à Kyoto à l'occasion de son anniversaire, le 6 juillet, mais le planning était bien trop chargé ; en outre, les vacances scolaires ne débutaient pas avant la fin du mois et les examens de fin de trimestre approchaient dangereusement. Pas évident, dans ce cas, de tenir le rythme, mais il avait à cœur de montrer à tous qu'il était capable d'assumer ses multiples responsabilités.
Par un de ces curieux hasards de l'existence, le 6 juillet tombait un jeudi. Tout au long de la journée, le garçon avait reçu des messages de ses amis kyotoïtes, et à midi, sa mère lui avait téléphoné, ainsi que Narumi un peu plus tard. À présent il était de retour chez lui devant une part de gâteau à l'ananas achetée dans une pâtisserie du quartier, Rockvibes en fond sonore, mais il faisait quelque peu grise mine ; un gâteau, c'était toujours meilleur partagé.
« Avant de lancer le morceau suivant, j'ai un petit message à faire passer à l'un de nos auditeurs, annonça soudain Baby Stardust.
- Un message personnel ? intervint Ziggy. On n'est pas sur Fun Station !
- Je sais, mais la personne qui nous a appelés a si bien su argumenter qu'il ne m'a pas été possible de lui refuser cette faveur. Alors voilà, il s'agit d'un message de Narumi, de Kyoto. »
Narumi ? Kyoto ? Suguru dressa l'oreille. Ce ne pouvait être qu'une coïncidence. De plus, comme venait de le dire Ziggy, la radio ne diffusait ni dédicaces ni messages privés – ou alors de manière exceptionnelle. À l'antenne, Baby Stardust se racla solennellement la gorge.
« Joyeux anniversaire Suguru-chan ! » lança-t-il avec enthousiasme, et le garçon manqua tomber de sa chaise. On ne pouvait se méprendre, il s'agissait bien d'un message de la Narumi qu'il connaissait, et qui lui était destiné.
« Bon anniversaire ! répéta Ziggy en riant. Eh bien, quelle énergie Baby. J'espère que le message aura été bien reçu.
- Et j'espère que Suguru-chan passera une bonne soirée, compléta Hiroshi, et sa voix, cette fois, avait une nuance complice ; le claviériste, un peu ému, comprit qu'il s'adressait personnellement à lui.
« OK, reprise du programme avec les Sikmunt Froïde et de la fusion qui décape ! »
Bien qu'il fût toujours seul, Suguru eut l'impression que son gâteau était soudain devenu meilleur.
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Le lendemain matin, plutôt que d'aller directement à la cafétéria, le jeune garçon attendit l'arrivée d'Hiroshi dans le hall de N-G Productions. L'émission finie, il avait téléphoné à Narumi qui s'était délectée à lui raconter comment elle avait dû s'employer pour franchir une à une les barrières du standard de Rockvibes, mais qu'à force de ténacité, elle avait pu plaider sa cause auprès de Baby Stardust qui avait une voix « suuuuper sexy » au téléphone. Lequel Baby Stardust s'était au final montré « suuuuper sympa » en acceptant de passer sa dédicace, et Suguru s'était demandé ce qu'avait deviné son collègue pour accepter de passer le message à l'antenne.
La haute silhouette d'Hiroshi se dessina de l'autre côté des portes vitrées, et l'adolescent courut presque à sa rencontre.
« Bonjour, monsieur Nakano.
- Salut, Fujisaki.
- Merci pour le message, hier soir ! Vous… avez deviné de qui il s'agissait, alors ? »
Un sourire bienveillant étira les lèvres du guitariste.
« Au début, je n'ai pas trop compris ce que me voulait cette fille surexcitée qui parlait à toute vitesse avec l'accent du Kansai, mais en écoutant tout ce qu'elle me débitait, j'en ai fini par conclure que c'était de toi qu'elle parlait. Tu ne nous avais pas dit que c'était ton anniversaire. Tu as passé une bonne soirée, j'espère ?
- Eh bien… Exceptionnellement, j'ai fait une pause dans mes révisions. Et puis, j'avais du gâteau. Ç'aurait été un peu triste, sinon. Mais comme j'écoutais votre émission, je me sentais tout de même un peu moins seul. C'était très gentil de votre part d'avoir passé le message, monsieur Nakano. Vous savez, Narumi est une de vos fans. Je veux dire, pas de Baby Stardust, de vous. Si elle savait à qui elle a réellement parlé hier soir, elle en ferait un malaise. Déjà qu'elle me harcèle pour avoir des photos dédicacées ! »
Devisant ainsi, ils montèrent au studio pour y attendre le reste de l'équipe.
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Les dernières notes de Lost in Tokyo décrurent lentement dans le silence de la cabine d'enregistrement et, de l'autre côté de la vitre, Makino, l'ingénieur du son, leva le pouce à l'attention des Bad Luck.
« C'est dans la boîte ! » s'écria-t-il, et Shuichi lança un « Yahoooo ! » triomphal en réponse.
« Super ! On a fait du bon boulot ! Lost in Tokyo est prêt à faire la conquête du Japon ! s'exclama-t-il d'un ton vibrant.
- Commencez déjà par conquérir Niigata la semaine prochaine et Aomori celle d'après, déclara K en ouvrant la porte de la cabine. Ce n'est pas parce que vous ne faites que des premières parties qu'il va falloir vous contenter du minimum syndical.
- Comme si c'était le genre de la maison. Nous allons bosser jusqu'à la mort pour prouver au monde entier que les Bad Luck sont les meilleurs du moment ! » s'enflamma Shuichi en brandissant le poing. Dans le fond de la petite pièce, Hiroshi et Suguru échangèrent un coup d'œil.
« Ça se voit que les choses se passent bien avec Yuki, commenta le premier.
- Certes. Si toutes nos séances de travail se déroulaient ainsi, ce serait le paradis.
- Au fait, tu t'en sors avec tes examens ? Les évaluations ont dû commencer, il me semble ?
- Ça va… sauf en maths, mais je ne me fais aucune illusion pour ma note dans cette matière. En dehors de ça, je pense pouvoir assurer un ensemble correct. Et puis, j'ai bien révisé ces derniers jours, alors ça devrait aller. À partir de la semaine prochaine, je pourrai souffler un peu en attendant les résultats et préparer du mieux possible les deux concerts à venir. »
Hiroshi le gratifia d'une petite tape d'encouragement sur l'épaule.
« Tu fais un boulot formidable avec nous. Quand je repense à la façon dont je t'ai reçu le premier jour, j'ai honte. Pour moi, tu es bien plus qu'un simple membre additionnel. »
La sincérité du compliment toucha inexplicablement le jeune garçon. Sa valeur technique, il la connaissait, l'ayant mesurée à l'aune de celle de son modèle, Tohma Seguchi lui-même ; son travail, il le faisait de la manière la plus rigoureuse et professionnelle possible cependant, ces louanges qu'il estimait somme toute légitimes lui chatouillaient fort agréablement le cœur.
« Merci, monsieur Nakano », dit-il simplement en inclinant la tête, mais le sourire qu'il adressa à son collègue était gentil et chaleureux.
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« Ce soir ? Hum… Ce soir, je ne peux pas, j'ai déjà prévu quelque chose, mais pas de problème pour demain si ça te convient. »
De l'autre côté de la table, Suguru adressait de grands signes à Hiroshi pour lui faire comprendre que ce n'était pas grave s'il voulait voir quelqu'un d'autre ce soir-là, mais son collègue secouait la tête en réponse tout en poursuivant sa conversation.
« À demain alors », conclut Hiroshi en raccrochant. Il replaça son téléphone dans sa poche et avala une gorgée de bière. Suguru, quant à lui, dégustait lentement un bubble tea au litchi.
« Nous irons au cinéma un autre soir si vous devez faire autre chose, dit le jeune garçon.
- Non. Mon premier engagement était avec toi, et un gentleman respecte toujours ses engagements, même si je suis loin de la définition classique du gentleman, j'en ai peur. En plus, nous fêtons la fin de tes examens ! », rit le guitariste en levant son verre.
La dédicace adressée à Suguru le soir de son anniversaire avait rapproché les deux garçons qui, de plus en plus souvent, sortaient au cinéma ou allaient boire un verre dans un pub pour discuter de musique à présent que les révisions et les examens étaient finis… jusqu'aux prochains !
« Tu sais, je te trouve courageux d'avoir quitté tes parents et ta ville natale à ton âge, dit Hiroshi, reprenant le cours de leur discussion interrompue par la sonnerie de son portable.
- Vous aussi vous êtes parti de chez vous au même âge que moi, il me semble.
- Oui, mais moi j'avais mon frère, Shuichi, et deux amis très proches, Sakura et Sobi. Je n'étais pas vraiment seul. »
Suguru tira sur sa paille, aspirant les perles sucrées qu'il laissait fondre sur sa langue. Devait-il parler de sa parenté avec Tohma Seguchi ?
« Eh bien en fait… j'ai un cousin ici… mais il est très occupé et il est plus âgé que moi, alors je le vois peu, en fait », répondit-il évasivement. Même si Nakano avait l'air d'un type bien en dépit de l'incident « Hajiri Koike », il préférait garder ceci pour lui, pour l'instant.
Des gloussements les interrompirent. Ils tournèrent simultanément la tête vers un groupe de cinq adolescentes qui les fixaient en riant sous cape. L'une d'entre elles se décida enfin et vint vers eux, un petit carnet à la main. Hiroshi lui adressa un très joli sourire puis la vit demander un autographe… à Fujisaki. Il se mordit la lèvre pour ne pas rire. Ce n'était certes pas la première fois que ça lui arrivait mais la situation était tellement incongrue qu'il trouvait ça très drôle.
« Tu ne vas pas me croire, mais en ce moment j'ai une poisse cosmique, oui, cosmique tellement elle est immense, avec les filles, révéla le jeune homme, une fois les adolescentes parties. Je devrais vraiment songer à me faire exorciser ! Il faut que je te raconte, parce que sinon tu ne vas pas me croire. L'autre jour, dans un pub, je flirte avec une serveuse mignonne comme tout. Elle me laisse son numéro, je la rappelle, on prévoit de se voir le lendemain. Le lendemain, dans l'après-midi, mon frangin m'appelle : il veut savoir si je peux venir bricoler avec lui sur la moto d'un pote. On y va, la bécane est dans une cave. Pendant qu'on bosse j'explique que je dois partir à 20 heures parce que j'ai un rencard. Tout va bien et on répare la moto. Comme on avait fini, je vais ranger les outils dans un renfoncement et voilà que tout à coup, j'entends la porte qui se referme ! Ces abrutis se sont barrés en m'oubliant ! Et bien sûr, il n'y avait pas de réseau. J'ai dû passer la nuit comme un idiot, seul au fond de la cave. Heureusement pour moi, le propriétaire de la bécane est revenu au matin, mais pour ma petite serveuse, c'était un lapin dans les règles. Et puis je me voyais mal lui raconter que j'avais été enfermé toute la nuit dans une cave, ça aurait fait un peu nul et vraiment pas crédible. Tout penaud, je me ramène au pub où elle bosse, je me prépare à lui dire que j'ai eu une panne la veille, pas de portable pour appeler, pas de train ni de bus avant le matin et là, elle me regarde et me sort : « J'espère que tu ne m'as pas attendu trop longtemps hier soir. Il m'est arrivé un truc dingue ! Ma voiture est tombée en panne, mon téléphone était déchargé et en plus, pas un train avant des heures ! »
Suguru ne put retenir un sourire. L'arroseur arrosé, sans aucun doute.
« Je ne pense pas qu'elle soit restée elle aussi bloquée au fond d'une cave, mais se prendre un vent de cette façon, ça fait mal. Et ne rigole pas je t'en prie, gronda gentiment Hiroshi. Ma vie, sexuelle et affective, est un vrai désert. Je crois bien que les filles me détestent !
- Mais pourtant mademoiselle Miyamoto… à moins que ce ne soit monsieur Miyamoto…
- Eh bien, tu as raison d'en parler. Je suis fixé, et j'avais tort. En tout cas, c'était un feu d'artifice. Mais tiens-toi bien, j'ai été plaqué juste après ! Déduis-en ce que tu voudras. Mes performances n'étaient nullement en cause, m'a assuré Chisei. Tu parles d'un réconfort !
- Vous l'avez fait et… terminé ? s'enquit le claviériste avec étonnement.
- Oui. Chisei insiste sur le fait que d'ici quelques jours, je vais avoir une révélation. Genre j'ai la personne sous le nez et « Oh my god ! Je suis amoureux ! » D'un certain côté, j'ai envie d'y croire. Pas pour assouvir mes pulsions animales, encore que, mais… c'est pas si mal que ça d'être amoureux quand c'est réciproque. On se sent… compris, moins seul, on a l'impression de compter pour au moins une personne. Tu vois ? »
Pour tout dire, Suguru ne voyait pas vraiment. Il n'avait rien ressenti de tout ça avec Miki. En fait, il ne savait pas trop ce qu'il avait éprouvé, la nouveauté de la situation peut-être mais rien de plus, aussi n'ajouta-t-il rien. Sans en être gêné, il n'avait tout simplement pas envie d'aborder plus en avant ce sujet ; d'autant qu'il préférait largement écouter son collègue raconter ses expériences, la plupart du temps amusantes et fortement teintées d'auto-dérision. Il appréciait ces badineries. Si Nakano n'avait apparemment pas de chance en amour, il le prenait avec humour et philosophie. Lui se souciait moins de ce genre de relations. Sa première avait été un échec et pas vraiment agréable. Il avait bien le temps de penser au reste.
« Et tu comptes rentrer à Kyoto quelques temps ? demanda Hiroshi, changeant de sujet.
- Oui, mais pas avant notre retour de Shirahama. En plus, mes parents sont en vacances en ce moment, ça ne servirait à rien d'y retourner. Mes amis aussi sont partis.
- En tout cas, Aomori et Niigata c'était vraiment super. Rien de tel que des festivals pour bien lancer un groupe.
- Nous ne sommes pas mauvais, en même temps.
- Pas mauvais ? sourit Hiroshi en allumant une cigarette. C'est tout ? »
Suguru lui adressa un petit sourire et regarda sa montre.
« Nous ferions mieux d'y aller si nous voulons voir le début du film. »
Il ne le mentionna pas mais avoir un ami à Tokyo était rassurant, comme s'il s'était enfin intégré, et à la ville, et au groupe. Shindo n'était pas aussi bienveillant, avec lui du moins, mais en toute honnêteté il s'en fichait.
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La sonnerie de l'entrée retentit et Hiroshi, vautré au fond de son canapé, lâcha un juron. C'était le jour de son anniversaire et il venait de tout ranger dans son appartement, suffoquant dans la moiteur lourde et étouffante de cette après-midi pluvieuse. Il venait à peine de se poser et voilà qu'on le dérangeait. Par tous les kamis, qui pouvait bien être sorti par ce temps épouvantable ? Bien qu'il plût à verse, il faisait atrocement chaud.
« Ikkyoku, tu veux pas aller ouvrir ? » demanda-t-il à la petite chatte qui paressait sur une chaise.
La sonnerie retentit à nouveau. Il était bien trop tôt pour que ce soient déjà ses amis, il ne les attendait pas avant le soir.
« C'est mon âme sœur, bien sûr, grogna le jeune homme en s'arrachant à son canapé. C'est bon, j'arrive. »
Il ouvrit la porte et resta sans voix à la vue de Suguru qui se tenait devant lui, trempé jusqu'aux os, misérable et dégoulinant. Sans qu'il puisse comprendre ce qu'il lui arrivait, un désir insoupçonné s'éveilla en lui.
« Bonjour monsieur Nakano, dit Suguru en s'inclinant. Je m'excuse de vous déranger mais j'étais dans le quartier quand… en plus de la pluie une voiture m'a complètement arrosé. J'ai essayé de vous joindre par téléphone mais vous ne répondiez pas et j'ai vraiment besoin de me changer. Je… je peux rentrer ?
- Bien sûr, excuse-moi », répondit Hiroshi en s'écartant de la porte, sans lâcher des yeux son collègue à qui le tee-shirt complètement trempé collait à la peau. Bizarrement, Fujisaki lui avait toujours paru asexué, même quand il sortait avec Watanabe. Mais là, voir ses tétons pointer à cause du froid sous le tissu mouillé et ses cheveux ruisseler l'émoustillait soudain terriblement. Il cligna enfin des yeux et sortit de sa rêverie.
« La salle de bains est là, dit-il en l'introduisant dans le petit appartement. Prends une serviette propre, je vais te chercher des vêtements secs. »
Il humecta sa lèvre supérieure et suivit le garçon du regard. En cet instant, il l'aurait volontiers croqué mais ce n'aurait certainement pas été du goût de Fujisaki. S'il le voulait vraiment, il lui faudrait être plus ingénieux.
Hiroshi fouilla dans ses affaires et dénicha un tee-shirt qui lui était trop étroit, un bermuda kaki, une ceinture et une paire de chaussettes. Il les tendit à Suguru sans se priver de le reluquer, torse nu sous le grand drap de bain.
« Tu veux peut-être boire quelque chose ? Du thé ou du café ?
- Je dirais volontiers oui à un café mais inutile de vous déranger, c'est déjà gentil de me dépanner pour les habits. C'est arrivé tout près de chez vous et je ne me voyais pas rentrer comme ça dans un taxi ou en train.
- Ne t'inquiète pas, il n'y a aucun problème. » Le jeune homme l'abandonna dans la salle de bains et Suguru enfila le bermuda – qui lui faisait un pantacourt – puis le tee-shirt. Le texte imprimé sur cinq lignes le laissa dubitatif : « I'm a picker, I'm a grinner, I'm a lover and I'm a sinner playin' my music in the sun ».
« Ce sont les paroles de la chanson The Joker du Steve Miller Band, expliqua Hiroshi qui fouillait dans un placard, à la recherche d'un paquet de café neuf, comme s'il lisait dans ses pensées. Je peux te prêter une chemise pour les couvrir, si tu veux ?
- Non, ce n'est pas la peine. Il fait trop chaud et puis c'est gentil de me prêter des vêtements », répondit Suguru en rejoignant son ami dans le coin cuisine. Ikkyoku n'avait pas daigné bouger de sa chaise pour accueillir le nouvel arrivant qu'elle regardait d'un air curieux de ses grands yeux verts.
Ils échangèrent quelques banalités, le temps que le café passe, puis s'assirent sur le canapé pour le boire. Hiroshi l'avait à peine servi qu'on sonna à nouveau à sa porte. Dissimulant son agacement, il alla ouvrir et, une fois encore, eut le souffle coupé à la vue de la personne qui se tenait sur le palier.
Une jeune femme blonde, à l'expression aguicheuse et aux formes très généreuses moulées dans un uniforme de pervenche, se tenait devant lui.
« Hiroshi Nakano ? demanda-t-elle.
- Oui, déglutit Hiroshi, la gorge sèche. Il y a un problème ?
- Oui, monsieur Nakano, il y en a un, susurra l'agent d'une voix étrangement sensuelle. Vous êtes en état d'arrestation. »
Avant que le guitariste ait le temps de faire un seul geste, elle le fit pivoter et lui passa les menottes avec dextérité puis le repoussa à l'intérieur de l'appartement sous le regard éberlué de Fujisaki.
« Oh, vous êtes deux ? dit la fille, dont les boutons du chemisier allaient certainement sauter sous peu vu l'opulence de sa poitrine. Le petit peut mater, s'il veut. »
Elle attacha Hiroshi à une chaise et revint avec une petite chaîne stéréo qu'elle alluma.
« On m'a reporté un délit de chasteté. C'est puni par la loi vous savez ? ronronna-t-elle en arrachant son uniforme factice, dévoilant des sous-vêtements minimalistes en dentelle noire.
- Il y a une méprise, bredouilla Hiroshi. Je n'ai rien demandé et…
- Chut, beau brun. Parler est une autre infraction », souffla-t-elle. Elle s'assit à califourchon sur les cuisses du contrevenant toujours médusé et commença à se déhancher au rythme d'une musique lascive.
Hiroshi lança un regard navré à Suguru qui était demeuré muet. Ça tombait mal mais comment le dire ? Le pire, c'est que la fille lui faisait de l'effet. En même temps, vu la manière dont elle s'y prenait, n'importe quel garçon aimant les filles aurait réagi aussi.
Pour sa part, Fujisaki trouvait le spectacle affligeant. Posant sa tasse de café sur la table basse, il quitta le salon et alla récupérer ses affaires, étendues dans la salle de bains, pour ne pas avoir à y assister plus longtemps. Il ne sortit de la pièce que lorsque la musique se tut et qu'il entendit la porte d'entrée se refermer. Hésitant, il demeura planté dans le petit vestibule tandis que Nakano s'était jeté sur son téléphone pour appeler son frère, commanditaire de séance de lap dance très spéciale.
« Oui, je viens de recevoir ton cadeau, déclara-t-il sèchement. Yuji, je suis sur la sellette avec Koike, tu crois vraiment que si on savait qu'une… qu'une gogo dancer est venue, ça arrangerait mes affaires ? Si j'ai aimé ? Ça n'est pas la question ! Oui, c'était sympa, merci… Oui, elle m'a même laissé son numéro, et non je ne la rappellerai pas. Elle, mon âme sœur ? Tu délires ! Oui je sais que c'est aujourd'hui mais je crois surtout que c'étaient des conneries. La journée n'est pas finie, je sais, ce sera peut-être le gars du combini en fin de compte, plaisanta le jeune homme, radouci. Je te laisse, à ce soir. »
Il alluma une cigarette puis se retourna vers Suguru.
« Je suis désolé pour… pour ça. Mon frère a toujours des idées douteuses quand il s'agit de faire des surprises.
- Ça ne fait rien. Je vais y aller, de toute façon. »
Hiroshi le regarda qui se tenait devant lui, ses habits toujours mouillés soigneusement pliés dans un sac en plastique qu'il serrait entre ses bras. Impossible de déterminer ce qu'il pensait vraiment.
« Euh… des amis viennent ce soir pour une petite fête, tu veux rester ?
- Non, je vous remercie.
- Et si je te dis que c'est mon anniversaire aujourd'hui ? Vingt-deux ans ! »
Suguru sourit.
« Je vous dirai… Joyeux anniversaire et passez une bonne soirée avec vos amis. Mais n'abusez pas trop de certaines substances, histoire que lundi vous ayez toute votre tête au travail. Bon week-end, et à lundi. »
Hiroshi referma la porte avec un petit signe de la main. Songeur, il alla prendre les deux tasses de café maintenant refroidi et les vida machinalement dans l'évier.
À suivre…
Bubble tea : Le bubble tea, aussi appelé thé aux bulles, thé aux perles ou boba tea, est une boisson d'origine taïwanaise. C'est un mélange de thé froid ou chaud et de lait, parfumé de diverses saveurs, et de boules de tapioca, qui donnent son nom au thé aux perles. Celles-ci s'aspirent généralement au moyen d'une paille de diamètre hors normes.
