Chapitre 11
Une journée pas comme les autres (deuxième partie)
Déjeuner - Rumeurs
Alors que d'ordinaire tous ceux qu'il croise sur le chemin de sa division s'empressent de s'écarter et de se faire ignorer, ce matin-là, le chef du clan Kuchiki et capitaine de la sixième division sent les regards se porter franchement sur lui et entend chuchoter effrontément sur son passage. Il ignore souverainement cette agitation dont il connaît la cause, mais ne peut empêcher son esprit d'avoir une pensée pour son prince plus sensible. Bien vite, il se réprimande, Shûhei a plus d'une fois démontré sa force de caractère et ne laissera pas les qu'en-dira-t-on l'atteindre. Son pas se fait dynamique, porté par la sensation d'accomplissement qui monte en lui, et son reiatsu, jusqu'ici concentré et impénétrable, s'allège et se diffuse, laissant pantois les Shinigamis les plus anciens et les plus réceptifs.
Les commérages allaient bon train depuis la veille à son sujet, au sein des couches inférieures de la société du Seireitei.
On le soupçonnait, entre autres, d'avoir déclaré la guerre aux femmes Shinigamis dont il voudrait abolir les droits à devenir membres du Gotei 13 :
« ...si, si, je t'assure ! Figure-toi qu'il a réduit en poussière le quartier général de l'association féminine !... ».
Certains affirmaient qu'il avait agi sous l'influence du capitaine Kurotsuchi, qui l'aurait utilisé dans une de ses expériences douteuses et l'aurait fait rejoindre les rangs de la misogynie :
« … et à son retour de mission, il était transformé, comme une autre personne, et on chuchote qu'il a été exposé à une machine provenant du développement technique... ».
Une théorie avait beaucoup de succès : il se constituerait un "harem masculin", dont la première victime avait été le jeune Kurosaki, la suivante, le vice-capitaine Abarai, et la toute dernière, le vice-capitaine Hisagi :
« ...ce n'est pas si idiot que ça si tu réfléchis bien : l'humain lui rend sans cesse visite non ? Sa sœur n'est qu'un prétexte...
—...rappelle-toi, son attitude équivoque lorsque le lieutenant Abarai s'est écroulé après l'embuscade des Arrancars*... »
Plus sérieuse était celle de l'adoption : il voulait anoblir le lieutenant de la neuvième et le faire entrer dans la famille Kuchiki. Les apparences étaient sauves pour ceux dont le respect et la considération qu'ils portaient au capitaine ne leur octroyait pas la possibilité de jouir des autres ragots :
« … et il l'aurait enlevé parce qu'il ne sied pas à un noble de fréquenter ce lieu de débauche, voilà tout !
— Ha ha ha, laisse-moi rire ! Je ne crois pas que cela soit ça. On arrête pas de les voir ensemble, ça a quelque chose de louche. Non, il veut plutôt en faire son amant !... »
Il aimait Shûhei Hisagi... Cette dernière rumeur avait beaucoup de mal à se propager sans déclencher des rires d'incrédulité, sauf auprès des plus romantiques, pour qui le beau visage de leur idole ne pouvait receler un cœur de pierre. Et, à en croire l'atmosphère que dégageait maintenant le noble seigneur, peut-être n'était-elle pas si éloignée de la vérité, après tout ?
N'ayant répondu, comme à son habitude, à aucune des salutations que quelques obstinés parmi ses troupes s'entêtaient à lui adresser, le capitaine Kuchiki pénètre dans son bureau, où il est accueilli par un Renji trop guilleret pour cette heure matinale.
« Bonjour, Renji », salue à son tour Byakuya, relâché dans son observance de la stricte salutation hiérarchique.
— Iwanabari-san m'a transmis son rapport et j'ai mis sur votre bureau les papiers réclamant votre attention, signale le lieutenant pendant que son capitaine rejoint la place qui est la sienne.
C'est en silence que Byakuya commence la revue des dossiers accumulés durant son absence. Quelques minutes plus tard, il a conscience que son vis-à-vis, comme à son habitude, ne semble pas disposé à effectuer sa part de travail, et il redresse la tête, prêt à l'envelopper d'un regard réprobateur. Il rencontre celui pétillant et moqueur de Renji, qui, sans honte aucune, lui demande :
« Ainsi, Hisagi-san serait le dernier en date dans votre tableau de chasse, après Ichigo et moi-même ?
— Qu-quoi ? » s'étrangle quasiment Byakuya, dans une exclamation se démarquant de sa sophistication usuelle. « Que veux-tu dire par là ? » réussit-il à se reprendre.
— C'est l'une des histoires qui circulent au sujet de vous deux. À propos, je ne savais pas pour Ichigo, il est un peu jeune, non ?
— Abarai Renji, tu vas tout de suite cesser ces insinuations de fort mauvais goût ! commande Byakuya d'un ton lacérant l'air ambiant.
— Excusez-moi, je n'ai pas pu m'en empêcher. Mais il faut dire que vous l'avez cherché : enlever en plein jour votre amant des griffes d'amazones avides ! C'est digne du plus beau des opéras. Permettez-moi de vous féliciter, enchaîne-t-il en souriant, exécutant d'une main sur le cœur une légère courbette.
— Shûhei et moi avons obtenu hier soir du clan Kuchiki la légitimation de notre relation et le shôtaishô en a été informé. L'annonce paraîtra demain dans le journal du Seireitei », énonce superbement Byakuya, se refusant à faire plus avant le jeu de son cadet.
C'est au tour de Renji de s'étouffer dans un cri de surprise. Une union libre officielle ! Tout air de moquerie disparaît de son visage, et il fixe son supérieur de ses yeux aux pupilles grenat, avec un sérieux et une prévenance nouvelle. Il reste muet, l'intensité de son émotion lui coupe la parole. Les liens du couple s'affirmaient, devenaient tangibles, et il ne peut s'empêcher d'éprouver de l'inquiétude. Son instinct le poussait à protéger son respecté capitaine de l'instabilité de son ami, dont il avait si durement souffert lui-même. Il plonge dans les affres de ses souvenirs...
Une main pressée sur son épaule l'en fait subitement sortir, et il croise un regard soucieux et interrogatif. Byakuya, par dessus son bureau, est penché vers lui. Il semble chercher la raison de la soudaine atonie dans laquelle est tombé son subordonné, et épisodiquement, confident.
« Je ne sais pas pourquoi je suis si surpris. Je suis bien placé pour savoir combien vous comptez l'un pour l'autre. Quelques soient les obstacles qui se dressent devant vous, vous vous réunissez toujours. J'espère seulement... j'aimerai seulement... que vous n'en souffriez pas, taishô. » Renji a opté pour une livraison directe de ses pensées brutes, une fois remis du léger choc que lui avait provoqué la nouvelle.
« Renji, Rukia rentre de mission du monde réel aujourd'hui. Présente-toi à la résidence à l'heure du déjeuner, nous dînerons tous ensemble.
— Euh, oui, d'accord, merci », s'emmêle Renji, un peu éberlué par la soudaine invitation. Comprendre le pourquoi des actes de son capitaine relevait le plus souvent du prodige.
Byakuya retourne à ses dossiers. Il songe que rien ne saurait mieux rassurer Renji que de lui montrer la plénitude de leur quotidien, et qu'ainsi, il cessera d'évoquer des incertitudes angoissantes. Quelle perte de temps et d'énergie que de se perdre dans de telles craintes !
La matinée se poursuit dans la routine quotidienne des activités de la division. En avance sur l'heure présumée du retour de sa sœur, Byakuya a l'agréable surprise de voir se tenir sur le seuil de leur bureau Shûhei, venu en personne le chercher pour accueillir Rukia. Renji en profite pour adresser de façon formelle ses félicitations et vœux de bonheur au couple. Ses compliments sont reçus gracieusement par un Shûhei dont l'air sérieux se pare d'un sourire sincère, et dignement par un Byakuya dont le hochement de tête poli se ponctue d'un regard étincelant. La rapide évolution de leur relation ne cesse de surprendre Renji, mais la joie retenue qui émane d'eux ne fait aucun doute. Leur maintien, plus que la parole, parle pour eux de la voie parsemée d'écueils plus ou moins insurmontables qu'ils ont traversée, de l'épuisement moral qu'ils leur avaient fallu dépasser, pour arriver enfin à poser la première pierre par quoi débuterait la fondation durable de leur amour. C'est une porte ouverte vers un avenir où l'espoir est permis. Leur entente est évidente également. Et Renji se demande lorsqu'il est témoin de leur départ, si Hisagi-san savait à quel point il comprenait plus que tout autre le capitaine. Il le voit se diriger sans mot dire vers la porte et en ouvrir un battant, s'écartant pour laisser passer l'aristocrate. Lui, qui la plupart du temps ne tenait aucun compte des multiples règles protocolaires, s'étonne d'abord que son sempai en soit si respectueux. Puis il s'enchante, alors qu'il observe l'imperceptible caresse sur les reins de son taishô, que le geste d'invite du lieutenant de la neuvième division avait recelé. Tout comme il remarque, amusé, le vif embrasement du reiatsu du capitaine, rapidement maîtrisé. Hisagi-san restait fidèle à lui-même, et s'il faisait siennes les multiples traditions imposées par le rang de Kuchiki taishô, ce serait, à sa manière et dans son propre langage. Renji souhaitait bien du plaisir à Byakuya, lui qui avait été confronté à la ruse de Shûhei durant leurs entraînements.
Une fois la porte refermée, Renji se rembrunit. Alors que le lien entre son capitaine et son sempai s'affirme, il a perdu celui qu'il avait eu autrefois avec ce dernier. Il avait méconnu celui qu'il avait appelé son ami et qui lui avait tant caché. Aujourd'hui, il lui faut refaire connaissance avec Hisagi-san, mais il n'a fait aucun effort en ce sens. C'est à lui de faire le premier pas car jamais plus Hisagi-san ne lui imposera sa présence. Une main passée dans ses cheveux en un geste d'incertitude, Renji se rassoit en secouant la tête. Qui vivra verra. Il se sent incapable pour le moment d'entamer quoique ce soit dans ce sens. Si son cœur et sa raison appréhendent sans faille les noirs secrets qui engloutissent le lieutenant et entachent ses actions, son esprit, lui, se refuse au pardon et lui fait se remémorer la raison première des distances qu'il impose. Pourtant il lui reste attaché et il se sent rassuré que Shûhei ait trouvé l'équilibre auprès d'un être aimé. Éprouver à nouveau pour lui de tels sentiments est un bienfait car leur occultation par le ressentiment avait été pénible à vivre. Il se sent à nouveau entier, complété par un élément important de son existence. Il n'était pas fait pour haïr.
Byakuya et Shûhei marchent côte à côte sous le passage couvert qui les mènent à l'esplanade où le senkaimon s'ouvrira. Sur leur route tous se retournent, et après leur passage l'écho des conversations reprend plus fort qu'avant. Shûhei n'y tient plus et éclate brusquement de rire. Sous l'œil interrogatif et vaguement suspicieux de Byakuya, il explique :
« Figure-toi qu'aucun des collaborateurs du journal n'a voulu croire au sérieux de l'annonce que je voulais faire à notre propos ! Tous pensaient que ce n'était qu'une machination de plus orchestrée par l'association des femmes Shinigamis ! Ils ont argué qu'il était tout à fait impossible que le terrible et insensible capitaine de la sixième division puisse avoir l'envie, voir même le besoin, de partager sa vie avec quelqu'un, fut-il aussi bienveillant et aimable que moi ! Quelque soit le but des dirigeantes infernales de l'association, personne ne mordrait à l'hameçon, disaient-il. Mais ils ont reconnu que la mise en scène valait son pesant d'or et ils se demandaient quel chantage elles avaient bien pu exercer sur toi pour que tu y participes. J'ai été contraint de rassembler toute la division dans la cour et de leur faire une proclamation en bonne et due forme pour qu'ils me croient ! ». Shûhei secoue la tête, encore amusé par l'irréalisme de la situation. Après cela, tous les ragots qui avaient pu et pouvaient encore se colporter à leur sujet n'étaient plus susceptibles de le troubler.
Un mouvement d'air le fait se retourner à temps pour arrêter, en lui saisissant l'épaule, Byakuya qui avait fait demi-tour, affichant le visage fermé qu'il commençait à connaître et indiquait qu'il bouillait de rage :
« Qu'est-ce-qu'il t'arrive ?
— Je m'en vais de ce pas corriger leur impudence ! Suggérer que moi, Byakuya Kuchiki, je puisse céder à une vulgaire extorsion : ils paieront cher pour leur outrecuidance !
— Allons, sois raisonnable » essaie de l'apaiser Shûhei, qui n'obtient rien de plus qu'un haut-le-corps de la part de Byakuya à la pensée qu'il soit sous-entendu qu'il ne l'était pas en toute circonstance. « Tu ne gagnerais rien dans un nouvel esclandre, et je ne te laisserai pas faire de toute façon : ce sont mes subordonnés et leur discipline me revient de droit » continue-t-il d'un ton plus menaçant cette fois, obtenant consécutivement l'attention de l'homme en colère. « Mais aussi, tu ne peux t'en prendre qu'à toi même : tu manques de chaleur dans tes relations sociales. La preuve : dans presque toutes les histoires que j'ai pu entendre au sujet de mon soi-disant rapt, aucune ne te met en valeur. C'était pourtant un acte héroïque. Comment se fait-il que tu te retrouves à la place du tyran et moi de l'innocente victime ? Aucun ne te connaît vraiment... » Shûhei se tait, brusquement attristé, alors qu'il réalise que ce qu'il avait commencé comme une plaisanterie s'était transformé en une illustration de ce que ses hommes voulaient dire.
Contre toute attente, le seigneur Kuchiki s'est calmé, et regarde avec complaisance le défenseur de sa notoriété.
« Il est temps de rejoindre le senkaimon ou nous allons manquer l'arrivée de Rukia » dit-il en reprenant son chemin vers leur but initial, comme si de rien n'était.
Un pan de son écharpe blanche, qu'une brise soudaine a soulevé, frôle le bras nu de Shûhei, comme une manière de lui tendre la main. Le jeune Shinigami emboîte le pas de son porteur, confirmé dans la certitude qu'aucun des racontars qui circulent en ce moment, n'atteindraient celui dont l'esprit plane dans les cimes immaculées de sa dignité. Seule la pensée qu'on ait pu envisager qu'il ait cédé à la menace l'avait ennuyé ! Singulière fierté, placée sous des critères qu'il n'est pas encore à même de cerner.
Ils arrivent juste à temps pour voir s'ouvrir les deux lourds battants de l'imposant portail donnant sur l'autre monde. A travers les oscillations de l'air empli de l'énergie particulière du senkai, deux guides ailés se profilent, bientôt remplacés par deux silhouettes se matérialisant devant eux.
« Nii-sama ! est tout ce que trouve à dire Rukia, tant la présence de son frère, grande première en la matière, la prend au dépourvu.
— Bonjour, Byakuya-san ! salue de façon plus appropriée la jeune humaine à ses côtés.
— J'ignorais que tu serais accompagnée, Rukia.
— Eh bien, cela n'était pas prévu... Tu te rappelles de mon amie Inoue ? Elle désire se préparer aux combats à venir et je lui ai proposé de venir s'entraîner ici avec moi.
— Rukia, fait Byakuya tout en saluant légèrement Orihime de la tête, je suppose que nous allons l'héberger ?
— Si vous le voulez bien, Nii-sama.
— C'est que... je ne voudrais pas déranger, murmure Orihime, embarrassée tout à coup.
D'un vague geste de la main, Byakuya exprime son renoncement à l'intimité de sa demeure.
Silencieux jusqu'à présent, Shûhei, qui avait trouvé déplacée la présence d'une âme errante aux côtés de la sœur de Byakuya, se décide enfin à parler :
— Allons, la demeure est vaste. Bonjour, je suis Shûhei Hisagi, vice-capitaine de la neuvième division.
— Ah, bonjour, Hisagi-san, je suis heureuse de vous rencontrer, dit la jeune fille, confuse et s'agitant sous le regard de ce jeune homme au visage marqué.
— Hisagi-san, quelle bonne surprise ! Comment vas-tu ? se renseigne Rukia, toute heureuse de le voir réuni avec son grand frère.
— Je te laisse en juger, répond, sibyllin, celui sur qui se fixent les prunelles noires et inquisitrices de Rukia. Il n'a pas oublié la façon dont celle-ci l'a manipulé, bien qu'en même temps, il lui est difficile de lui en vouloir, pense-t-il, tout en regardant Byakuya.
— Puisque nous en avons terminé avec les salutations d'usage, rendons-nous à la maison pour le déjeuner. Renji nous y rejoindra.
— Renji ! s'exclame Shûhei.
— Oui. Tu y vois un inconvénient ? demande Byakuya.
— Non, aucun. »
Tous les quatre progressent vers le manoir des Kuchiki. Chemin faisant, Shûhei s'enferme dans la ronde de ses pensées, ignorant le babillage des jeunes filles devant eux. Il ne restait rien de son ancienne relation avec Renji. Même si Renji et lui avaient, le temps d'un combat, retrouvé un rapport amical, depuis ils ne s'étaient revus qu'au travers de leurs fonctions. Et son cœur s'affole sous la récurrence des vains sentiments qu'il avait eu pour lui. Que voulait Byakuya en les réunissant à la même table ? Était-ce une épreuve, un test pour s'assurer qu'il avait jugulé les anciens élans de son cœur ? Ou bien était-ce le besoin d'avoir à ses côtés celui pour lequel il avait été bien prêt de sacrifier sa vie ? Cette hypothèse lui fait froid dans le dos. Son attention entièrement dirigée vers Byakuya et son amour, il n'avait pas remarqué la solidité du lien qui se raffermissait entre le capitaine et son lieutenant. Quelque part, sa jalousie originelle s'en trouvait inversée ! Fou qu'il était ! « Byakuya n'est pas un fourbe. » se morigène-t-il. Il fallait qu'il se maîtrise pour ne pas se laisser dominer par une possessivité exacerbée. Une croisade intime, rendue difficile par son tempérament ombrageux. Englouti par le tourbillon de ses spéculations, Shûhei soupire et se rapproche insensiblement de Byakuya pour y chercher un appui.
La table avait été dressée dans l'unique salle à manger du pavillon privé de Byakuya. Il y fut rapidement rajouté deux couverts, Byakuya ne s'étant pas embarrassé pour prévenir son majordome de l'invitation supplémentaire de Renji, et Orihime s'étant imposée à la dernière minute. De toute façon, les mets étaient toujours préparés dans des proportions plus copieuses que n'exigeait le nombre d'invités prévus. Ainsi donc, on pouvait pallier à toute surprise, et surtout, les restes conséquents fournissaient de quoi régaler les domestiques à leur tour.
Lorsque Renji arrive, tous ont déjà pris place. Byakuya préside à une extrémité de la table, se démarquant curieusement par la noblesse de son port. Le maître de céans a réuni une assemblée hétéroclite et inhabituelle en ces lieux. Shûhei, assis près de lui, au bout du côté droit, montre un visage dont la sombre expression se trouve effacée par la gentillesse de ses propos et de ses gestes, calmes et apaisants. Rukia, faisant face à ce dernier, sur le côté gauche, ne parvient pas à faire sienne la tranquillité de son voisin. Prise au dépourvu par cet accueil, ses nerfs sont mis à rude épreuve, et elle s'est lancée dans le récit de ses diverses péripéties dans le monde réel. Dans un souci d'équilibre de la table, Orihime avait été placée à la droite de Shûhei. La jeune fille, mise à l'aise par la prévenance de celui-ci, oublie l'absence de chaleur de l'aristocrate et se décontracte, enrichissant de son délire verbal les anecdotes de son amie. La place à côté de Rukia restait libre pour Renji, qui ferait face ainsi à la jeune humaine.
A grande enjambées et peu impressionné car il a décidé de ne tenir compte que de ses motivations pour profiter de cette invitation, Renji se dirige vers sa camarade d'enfance :
« Salut Rukia, quoi de neuf ? » lui dit-il en lui donnant une bourrade affectueuse au creux de l'épaule.
— Prends ta place, Renji, enjoint Byakuya qui n'apprécie pas d'être témoin des liens qui unissent sa sœur à son lieutenant, surtout quand celui-ci n'y met aucune distance.
— Ohaio, Orihime, ravi de te revoir, claironne-t-il cependant.
Renji est vraiment de bonne humeur, n'en déplaise à son capitaine.
— Oh ! Bonjour Abarai-kun. » Orihime regarde quelques instants le visage où la chevelure rouge, réunie en une épaisse queue de cheval, attire tout autant l'attention que les tatouages qui ornent son front et dépassent du bandana qui le ceint. Satisfaite, elle lui renvoie un grand sourire et pose machinalement sa main sur une de ses barrettes.
Lorsque le dernier d'entre eux s'est assis, Byakuya se lève. Toutes les conversations cessent. Dans ce silence qu'il n'a pas eu besoin de réclamer, il annonce à sa sœur la nouvelle de l'acceptation de Shûhei par le clan Kuchiki au rang d'amant officiel du chef de la famille, acte qui rendait leur union légitime. Tout d'abord muette d'ébahissement, Rukia saute soudain de sa chaise et vient se pendre au cou de son frère en criant son exaltation. Elle se reprend rapidement en sentant celui-ci se raidir car, il faut le comprendre, il n'a pas l'habitude d'une si franche effusion de la part de sa cadette. Rouge d'embarras, celle-ci murmure de plus adéquates formules de félicitations et se rassoit, sous les rires de Renji qui lui assène une légère tape sur la tête. Quant à Orihime, son esprit est confus, et dans la crainte d'avoir mal saisi, elle se penche vers Shûhei pour lui demander tout bas si c'était bien de Byakuya dont il s'agissait, et non pas de Rukia. Retenant un fou rire qui aurait été préjudiciable à la candeur de la demoiselle, celui-ci lui confirme que oui, il était bien question de Byakuya. Rassurée en ce qui concerne l'avenir de son amie, Orihime se perd néanmoins avec perplexité dans la signification de cette union. Et je serais bien en peine de vous décrire ce que son imaginaire bien à part pouvait lui montrer.
Grâce à la rafraîchissante présence de cette dernière, le repas se déroule dans une ambiance bon enfant, qui laisse tout loisir à Shûhei d'observer Renji. Il aime ce qu'il voit car celui-ci semble vraiment débarrassé de toute peine. Et sa joie de retrouver Rukia est communicative. Du côté de Byakuya, pas un regard lourd de sens en direction de son ami, mais qui peut savoir avec lui ? Délaissant son dessert, Shûhei se laisse envahir par les espiègleries des trois compères auxquelles bientôt il participe de bon gré.
Quelle est la place du seigneur Kuchiki, parmi ce quatuor de jeunes gens qui s'amusent ouvertement et passent du bon temps, lui qui ne connaît ni n'envie ce type de réjouissance ? Seul, isolé et silencieux, drapé dans sa respectabilité tout au bout de la table... Approchez vous bien, et plus encore, et vous verrez alors, comme tous les convives présents l'ont remarqué avant vous, la main du jeune concubin ayant recouvert discrètement celle du chef de clan, posée négligemment non loin de son verre encore plein, sur la nappe de lin ivoire...
* cf : Amours Imparfaits I, chapitre 4, Force et faiblesse
