Il y eut un étrange silence, après quoi Tony reporta son regard sur les lumières, et termina sa canette. Il soupesa celle de Trinity, et, constatant qu'elle était vide, il se leva et les écrasa du talon, les rendant aussi plates que des sous-verres.

- Une autre ? proposa-t-il, en haussant les sourcils.

Elle haussa les épaules et acquiesça. Elle espérait qu'il ne la ramènerait pas complètement saoule. Une image de son père ivre s'interposa à son regard et elle ferma les yeux un instant, secouant la tête légèrement pour chasser les souvenirs qui remontaient.

- J'ai des cigarettes aussi.

- Ça fait vraiment trop cliché, Tony. La falaise, les bières. Et je ne fume pas, ajouta-t-elle.

- Je sais.

« Bah, ça ne me tuera pas... »

- Donne-moi en une, ordonna-t-elle après quelques secondes.

Il lui tendit le paquet, lentement, un air interdit peint sur le visage. Elle accepta le briquet qu'il lui tendait, et parvint à produire une petite flamme après plusieurs essais.

- Fais-moi penser à t'offrir un briquet qui fonctionne.

- Et tu graveras mon nom dessus, c'est ça ?

- Ouais. Et je t'offrirais le truc dans un paquet rouge avec un ruban et une carte rose à cœurs.

Elle tira sur la cigarette et recracha la fumée, la regardant disparaître lentement dans la nuit.

- Ça me toucherait beaucoup, tu sais.

Trinity tourna la tête vers lui, le visage impassible. Elle avait très envie de lui demander quelque chose, mais elle se gifla mentalement, réprimant les images folles dans sa tête. « C'est pas le moment de penser à ça ».

- On verra pour le briquet, murmura-t-elle en reportant son regard sur la ville en contrebas.

Devant elle, le nombre de lumières avait diminué. Les grands buildings qu'elle pouvait voir au loin s'éteignaient un par un. De petits points lumineux se mouvaient le long des routes. Trinity pensa un instant à sa mère, probablement coincée dans sa voiture, écoutant la radio en attendant que les embouteillages se débloquent. Elle se demanda alors si on parlait d'elle aux informations.

- Tu ne tousse pas... Ce n'est pas la première fois, n'est-ce pas ?

- Non.

Elle fit tomber la cendre à sa gauche, sur l'herbe folle. Elle savait que son silence signifiait qu'il voulait en savoir plus.

- J'avais treize ans. On habitait un autre appartement, un peu avant la limite sud de Little Italy. On a jamais changé de quartier, maintenant que j'y pense, dit-elle en tirant une nouvelle fois sur sa cigarette. Un soir, j'en avais piqué une à ma mère. Je l'avais fumée dans les escaliers. J'ai crû qu'on m'incendiait les poumons.

- Tu m'en as jamais parlé...

« Si tu savais, songea Trinity, toutes les choses que je ne t'ai pas dites. Je serai probablement le hacker le plus connu du pays d'ici quelques heures. Et je viens de penser à te demander de me faire l'amour, il n'y a même pas une minute. »

- J'ai jamais trouvé l'occasion, répondit-elle, simplement.

Elle le vit acquiescer. Les premières étoiles commençaient à briller dans le ciel noir. Elle balança son mégot dans le vide. Quelque chose lui revint en mémoire.

- Tony ?

- Gaby ?

- Tu crois qu'on sera quoi, dans douze ans ?

Elle releva les yeux. Le ciel était constellé d'étoiles. Il eut un petit rire nerveux.

- Toi, je ne sais pas... Probablement artiste peintre, ou historienne...

- Peintre ? répéta-t-elle, étonnée.

- C'est pas pour l'atelier d'art, que tu squattes les bancs de la fac d'histoire ? Bon. En tout cas, je ne te vois pas mère au foyer. Moi... Eh bien, moi... Je serais probablement toujours garagiste, et j'aurais repris la place de ce bon vieux Hughes...

Trinity pouffa.

- Quand il saura ça, souffla-t-elle.

- Tu ne lui diras pas, Gaby. Soit...

Elle fronça les sourcils devant son air sérieux. Il la regarda à son tour, pinçant les lèvres. Il avait l'air inquiet, comme s'il anticipait sa réaction. Elle se demanda ce qu'il y avait de si grave, pour qu'il abandonne son ton badin, d'un coup.

- Je pense que... Je vais m'enrôler.

- Où ça ? demanda-t-elle, peu sûre de là où il voulait en venir.

- Dans l'armée.

Elle en resta bouche bée, comme si une pierre tombait dans son estomac. Sa gorge s'était nouée, brusquement. Elle avait l'impression de manquer d'air.

- Quoi, laissa-t-elle échapper, la voix étranglée. Tu vas...

- Partir, oui, termina-t-il, un peu sèchement.

Il détourna le regard. Trinity ne comprenait pas. Il avait pourtant l'air heureux, ici ? Elle se sentit abandonnée. C'était comme si son monde s'écroulait, comme si la main qu'elle tenait la lâchait, comme si la corde qui la retenait au bord du précipice s'était changé en filin. Comme si une force invisible lui enfonçait la tête sous l'eau, après l'avoir aidée à s'en sortir.

Tony allait partir, et elle savait, en regardant son air grave, que rien de ce qu'elle dirait ou ferait ne le retiendrait.

- T'es pas sérieux, Tony, souffla-t-elle, sachant pertinemment qu'il l'était.

- Il faut que je fasse quelque chose de ma vie. Je ne peux pas rester ici, à vivre de petits boulots, sans diplômes...

Trinity se mordit la lèvre pour ne pas hurler.

Elle savait que Tony n'avait pas pu faire d'études. Pas par choix. Il avait eu besoin d'argent, à la mort de son père, et avait quitté le lycée avant même la deuxième année pour pouvoir faire vivre sa fratrie.

Il poursuivit.

- Chee-Ling a presque dix-sept ans, il va avoir son Certificate of Vocational Proficiency, je ne m'en fais pas pour lui, il saura s'occuper de Jun, quand je serais parti. En fait... En fait, la seule personne pour laquelle je m'inquiète, c'est toi. La seule chose qui me fait hésiter à partir, c'est toi.

- Comme si tu hésitais, rétorqua Trinity, sarcastique.

« Ma vie, c'est de la merde. Mon père me bat, ma mère est une putain, mon meilleur ami s'en va Dieu sait où, et mon petit frère est trop petit pour être laissé seul. »

Auparavant, quand elle était entrée au lycée, elle s'était faite la promesse de partir dès que Owen serait assez grand pour voler de ses propres ailes. Plus tard, lorsque son père se montrait de plus en plus violent avec elle, elle s'était jurée de déguerpir sitôt qu'elle aurait un travail stable (et légal), et avec son frère sous le bras. Et plus récemment, lors de son passage aux urgences pour faire réparer son nez et ses côtes, elle s'était dite que, lorsque ses parents se sépareraient, que Owen serait assez grand pour prendre soin de leur mère, et que celle-ci n'aurait pas hérité des dettes de jeu d'Oswald, elle partirait.

Maintenant, rien n'était moins sûr. Elle eût peur pour sa vie. Mais ce n'était pas la première fois.

Elle se souvint de cette fois, dans le bus, où une vieille dame lui avait raconté un pan de sa vie, lui expliquant qu'elle avait toujours vécu pour les autres, et jamais pour elle. Qu'il fallait savoir être égoïste, si l'on veut vivre. Trinity l'avait regardée, sceptique, se demandant si elle ressemblerait à cela, quand ses cheveux seront blancs. Si elle n'était pas morte avant, s'entend.

- Bien sûr que j'hésite. Je voudrais aussi veiller sur toi.

- Tony...

- Gaby ?

- J'ai...

« J'ai peur, je suis tétanisée de peur, tellement que les mots n'arrivent pas à sortir de ma bouche, j'ai le ventre noué, les lèvres sèches, parce que j'ai peur, Tony, j'ai peur que tu m'abandonnes, j'ai peur de te perdre, j'ai peur de perdre mon seul repère avec la réalité, parce que si tu pars, Tony, je... »

Elle vit l'air interrogateur de Tony. Non, elle n'arrivait pas à être égoïste. Et se dire que son presque-frère avait trouvé sa voie lui mettait du baume au cœur.

- Non, rien, lâcha-t-elle, finalement, avec un petit sourire. Je suis contente que tu aies enfin trouvé un but dans ta vie.

Elle tiendrait le coup, comme elle l'avait toujours fait.

- Je ne pars pas tout de suite, Gab.

Elle soupira intérieurement, soulagée. Encore un peu de répit.

- Alors, quand ?

- Pas avant le printemps. Histoire de mettre mes affaires en ordre, ce genre de choses...

Elle le vit porter sa cigarette à ses lèvres, et recracher doucement la fumée. Sa gorge se noua de plus belle. Le printemps, ce n'était pas dans si longtemps. Elle compta mentalement. Trois mois. Trois petits mois de rien du tout. « Profite, Trin... Ne laisse pas le silence s'installer comme ça. ».

- Tony ? répéta-t-elle.

- Gab ?

- Tu crois qu'en trois mois tu pourrais m'apprendre à me battre ?