Note de l'auteur : Le point culminant de cette histoire et quelques sous-entendus graveleux. Plus que quelques chapitres avant la fin !
Résumé des faits concernant les complots et les luttes de pouvoir en tirets :
- Amou de mèche avec Hirata depuis le début, pour des raisons inconnues.
- Nakazawa décédé.
- Doumeki kidnappé par Ota (devenu chef suite à la mort de Nakazawa).
- Yashiro, profondément agacé que sa perspective de baiser toute la journée avec son garde du corps soit gâchée, va récupérer Doumeki.
- A l'entrepôt, Ota l'attend avec son visage tout en longueur et sa carrure de nageur, accompagné de quatre ou cinq sous-fifres. Doumeki est étendu sur le sol, attaché et dans un état assez déplorable, ayant manifestement été passé à tabac. Un des types pointe son flingue sur la tempe de son garde du corps pour couronner le tout.
- Une émotion vive, brûlante, aveuglante submerge Yashiro et parcourt son corps comme une vague d'électrochocs lorsqu'il voit les ecchymoses sur le visage de Doumeki. L'empreinte de bottes sur son haut dissimulant sûrement quelques côtes fêlées. Les taches de sang qui maculent son corps et l'étincelle familière qu'il retrouve dans le regard de Doumeki, malgré ses paupières gonflées. C'est un miracle si Yashiro n'a pas une érection rien qu'à cette vue. Mais il parvient de justesse à transformer cette émotion si particulière en une autre plus dévastatrice encore : la colère. Et l'indignation de savoir que les blessures qu'il a subies sont de loin bien plus graves que celles bénignes qu'il a lui-même infligées à Doumeki quelques jours auparavant. De voir que les premières recouvrent complètement les secondes le fout dans une rogne pas possible.
- Ota paraît bien plus sûr de lui maintenant qu'il n'est plus dans l'ombre de Nakazawa. Yashiro serait presque enclin à croire qu'il est là pour négocier et pas pour se faire descendre immédiatement.
- S'ensuivent les répliques typiques d'une situation d'otages-détenus-dans-un-entrepôt. Des trucs comme quoi Yashiro devrait battre en retraite et donner le pouvoir qu'il détient à quelqu'un d'autre. Quelqu'un d'autre, personnellement choisi par Hirata bien entendu. Quelqu'un d'autre qui serait beaucoup plus à même de réaliser les desseins machiavéliques d'Hirata quand il prendra réellement les rênes du groupe. Comme ça, pas de souffrance et pas de mort inutile, plus de fusillade au petit bonheur la chance. Et, cerise sur le gâteau, papy Misumi ne sera même pas impliqué. Yashiro demande pourquoi Hirata n'est pas là en personne pour effectuer la négociation. Aucune excuse valable n'est fournie.
- Yashiro souhaite confirmer le fait qu'en cas de refus de sa part, ils tueront Doumeki. "Et moi aussi, j'imagine ?" ajoute-t-il. Ota acquiesce.
- Yashiro, sans raison apparente, s'enquiert de la santé de la femme de Ryuuzaki. "Cela fait longtemps qu'on n'a plus de nouvelles. Je suppose qu'Hirata et vous y êtes pour quelque chose ?" Ota semble confus. Demande à Yashiro pourquoi il s'en préoccupe tout à coup; Ryuuzaki est le prisonnier de Yashiro après tout, non ? Yashiro répond que c'est juste par curiosité. Et il semble totalement sincère.
Patron, mais qu'est-ce que vous fabriquez ?
Il fait encore jour dehors et Yashiro se tient à l'entrée de l'entrepôt, sa silhouette découpée dans la lumière du soleil, un pistolet rangé à son flanc. Le sang de Doumeki se glace dans ses veines. Le Patron était seul contre six. Et lui, son garde du corps, était attaché et étendu sur le sol, complètement inutile. S'il devait regarder le Patron se faire tirer dessus à nouveau sans rien pouvoir faire pour l'en empêcher, il...
"T'es sexy comme ça, Doumeki," déclara soudainement Yashiro. Il lui souriait calmement, le menton levé, les yeux fixés sur lui.
Puis il leva les yeux et regarda Ota. Il se rappela des expressions du visage de ce dernier lorsqu'il avait atteint l'orgasme. Son prognathisme. Et savoir ce genre d'info plus qu'intime était un pouvoir en soi, songea Yashiro, un pouvoir qu'il ne fallait pas sous-estimer.
"Bien," dit-il. Sa voix résonna dans l'entrepôt vide.
"Bien ?"
"Je suis d'accord. Enfin un truc du genre, je n'ai plus la formule consacrée en tête. Je m'incline. Je vais faire genre que j'en ai ras-le-bol de toutes ces conneries de Yakuza. Principalement parce que j'en ai vraiment ras-le-bol."
Patron...
"Relâchez juste ce crétin inutilement grand de et on rentrera à la maison sans faire d'histoires."
Ota était à la fois soulagé par sa réponse et suspicieux que ce soit si facile. Il ne lâchait pas Yashiro du regard.
Ce dernier haussa les épaules. "Je suis seul et je n'ai qu'un flingue pour toute défense. J'ai pas de cartes à jouer. A part les grenades que je cache dans l'écharpe soutenant mon bras blessé bien évidemment. Je plaisante !" ajouta-t-il, irrité, lorsqu'il se rendit compte que l'un des hommes de main avait levé brusquement la tête d'un air paniqué à ces derniers mots. "Qu'est-ce qui est arrivé à l'humour dans les situations sous tension, quand on est occupé à récupérer un otage enlevé par des vilains pas beaux ?"
"Comment je saurais que vous respecterez votre part du marché ? Je parle de vous mettre en retrait et de céder votre place à quelqu'un de notre groupe."
"Vous ne pouvez pas le savoir. Mais vous m'avez convaincu. J'ai en assez de perdre de mon temps à négocier dans des entrepôts abandonnés. Vous pouvez me croire. Tout comme je vous crois lorsque vous affirmez que vous n'allez pas nous tuer dans la minute."
Et ainsi de suite. Finalement, Ota acquiesça et fit un signe de tête à ses hommes.
On libéra Doumeki de ses liens, même si ses mains demeuraient attachées derrière son dos et on le releva. Yashiro ricana quand ils durent se mettre à deux pour le mettre debout. Une fois sur ses pieds, il vacilla, mais parvint à ne pas tomber. On le poussa en avant. Il marcha jusqu'à Yashiro.
Et tandis qu'il s'approchait de lui, Yashiro eut de nouveau une vue impeccable sur ses blessures. Son visage était une véritable oeuvre d'art. Du mauve, du violet presque tendre, du rouge écarlate. Un de ses yeux était tellement gonflé qu'il était obligé de le garder à moitié fermé.
"J'aurais aimé être là pour voir comment ils t'ont rendu comme ça." Yashiro lui posa une main sur l'épaule, se plaça à ses côtés. Il était agréablement chaud. "S'il te plaît, dis-moi que tu as été au moins un peu excité quand ils t'ont fait ça. Rien qu'un tout petit peu ?"
Doumeki tenta de lui répondre, mais seul un gargouillis indescriptible sortit de sa gorge.
"Mon Dieu. Vous avez réussi l'exploit de lui faire dire encore moins de mots qu'avant. Je ne pensais pas ça possible."
"Ça suffit," dit Ota, nerveux car il n'avait plus d'otage pour faire pression.
"Je suis on ne peut plus d'accord," rétorqua Yashiro d'une voix glaciale.
Doumeki n'eut le temps que de sentir les mains de son Patron sur ses épaules et d'entendre les mots 'Baisse-toi' murmurés à son oreille. Il obéit sans réfléchir.
Ota ne sut pas d'où venaient les balles. Deux coups de feu tirés successivement abattirent deux de ses hommes. Paniqués, les autres regardaient de tous côtés et tirèrent à l'aveuglette avant d'être abattus à leur tour. Il n'y eut bientôt qu'Ota encore debout.
Et même si Ota savait que ce n'était pas Yashiro, couché sur le sol pour s'abriter des balles perdues aux côtés de Doumeki, qui avait tiré, ce dernier était le seul à portée de tir. Il leva son flingue. Heureusement, Yashiro fut plus rapide. La balle manqua le bras gauche d'Ota de quelques centimètres, mais il fut suffisamment surpris pour que son arme lui échappe des mains.
Yashiro bondit sur ses pieds, courut les quelques mètres qui les séparaient et mit le flingue hors d'atteinte avant même qu'Ota n'ait le temps de reprendre son souffle. Il pointa son propre pistolet sur le torse d'Ota.
"Je n'arrive toujours pas à viser correctement de la main gauche," marmonna-t-il dans le silence qui s'ensuivit.
"Totalement d'accord," s'exclama une voix forte près de l'entrée de l'entrepôt. Doumeki tourna la tête.
Une silhouette, Ryuuzaki de toute évidence, tenait entre ses mains un fusil. Il semblait encore sur ses gardes, mais paraissait malgré tout extrêmement content de lui.
"Hé j'ai fait du bon boulot, là, non ?"
"Oui, oui. Super. Ta manière de baiser et tes talents de tireur sont au top du top, t'inquiète."
Ryuuzaki rougit et se gratta la nuque.
"Être coincé dans le coffre de cette voiture était de loin la partie la plus difficile," se plaignit-il d'une voix forte.
Ota avait la bouche grande ouverte, peinant à additionner deux et deux. Yashiro le prit en pitié et déclara.
"Dis à Hirata qu'on refuse de négocier." Un silence, puis il rectifia. "En fait, trouve un truc qui fait un peu moins cliché mais qui veut dire la même chose et transmets-lui le message. Et dis-lui aussi que la femme de Ryuuzaki -"
"Elle a un nom tu sais."
" - a intérêt à être en vie ou alors Hirata va avoir de sérieux problèmes. Enfin, il sera plus dans la merde qu'il ne l'est déjà, je veux dire. Ça ira, t'as tout compris ? Je peux toujours te l'écrire si tu veux." Il se tourna vers Ryuuzaki. "En parlant de clichés, tu pourrais te rendre utile et aider Doumeki à monter dans la voiture ?"
"Hein ? Pourquoi ?"
"Je veux garder Ota à l'œil jusqu'à ce qu'on soit prêt à partir. Dans les films, c'est toujours quand les gentils cessent de prêter attention au méchant à terre qu'ils se font avoir comme des bleus."
"Comme tu veux."
Doumeki entendit les pas de Ryuuzaki se rapprocher. Après l'avoir aidé à se relever, ils se dirigèrent lentement vers la sortie de l'entrepôt. Ryuuzaki grommelait quelque chose d'indistinct dans sa barbe. Doumeki ne lâchait pas des yeux le Patron, qui menaçait de son arme Ota.
Il y eut un mouvement presque imperceptible à la périphérie de son champ de vision. Un mouvement infime.
Et soudain il se précipitait à l'intérieur.
"Patron !"
Il vit Yashiro se retourner et le regarder d'un air surpris avant qu'il ne le plaque férocement au sol.
Puis une fraction de seconde plus tard, deux coups de feu résonnèrent.
Ils percutèrent violemment le béton.
Ryuuzaki, sentant le sang battre sourdement à ses tempes, essayait de comprendre ce qui venait de se passer. Il vit l'un des sous-fifres d'Ota, son pistolet encore fumant. A l'évidence celui-là n'était pas encore mort. Ryuuzaki se dépêcha de lui prendre l'arme des mains puis courut rejoindre Doumeki et Yashiro.
C'était difficile de d'apercevoir Yashiro à ce stade, presque enseveli sous la carrure impressionnante de son garde du corps.
Deux taches rouge sombre et humides s'étendaient sur le dos de Doumeki. Deux taches rouges, qui suintaient abondamment et avaient déjà recouvert les traces de sang précédentes.
Yashiro était écrasé sous le corps de Doumeki, un Doumeki agonisant, et pourtant il se sentait presque serein. En paix.
Il avait entendu les coups de feu, n'avait rien senti. Avait par contre senti Doumeki se tendre contre lui. Ça n'avait pas été bien difficile d'additionner deux et deux.
Doumeki penchait légèrement la tête, aussi Yashiro pouvait discerner son visage marqué de blessures et d'ecchymoses, ses yeux voilés par la douleur. Il tenta de se représenter la souffrance qu'il devait subir. Les balles dans son dos. Pareil à ce qu'il avait vécu. Ils avaient ça en commun maintenant. C'était mignon.
Il respirait encore. Difficilement. Je veux ressentir cette douleur, se rendit compte Yashiro. Cette douleur qu'on ressent quand on est en train de mourir. Il essaya de dégager son bras pour toucher Doumeki, mais ce dernier était bien trop lourd et il ne pouvait pas bouger d'un pouce.
"Putain, il a été touché ! Yashiro, tu m'entends ? Doumeki, lève-toi merde !"
Et il fallut que Ryuuzaki hurle pour que Yashiro reprenne enfin ses esprits.
Doumeki cligna des yeux. Les referma. Le Patron était sain et sauf. Il avait réussi. Cette fois, il était arrivé à temps.
"Doumeki."
C'était la voix du Patron. La dernière chose qu'il entendrait était la voix du Patron. C'était parfait.
"Doumeki. Bouge. Maintenant. Tu m'écrases et je vais finir par mourir étouffé."
Usant de ses dernières forces. Avec l'aide de Ryuuzaki. Et du Patron aussi. Il se souleva et roula sur le côté.
Puis tout devint noir.
Le sang s'écoulait à flots. Les doigts de Yashiro n'arrivaient pas à endiguer l'hémorragie. Il regardait la scène, tentant de ne pas retomber dans sa sorte de transe de tout à l'heure. Il s'assit aux côtés de Doumeki, pressa sa seule main à peu près fonctionnelle contre les blessures aussi fort qu'il le pouvait.
Arrête de saigner. Tout de suite.
"Appelle une ambulance," dit-il. Sa voix tremblait.
"Quoi ?" Ryuuzaki, affairé à attacher Ota avec les cordes qui avaient servi à lier les mains de Doumeki, leva la tête d'un air interloqué.
"Appelle. Une ambulance."
"Si je fais ça, la police va être impliquée."
"Je m'en fous. Appelle-la. Maintenant."
Doumeki ne saignait pas au niveau des poumons ou du cœur. L'hémorragie était localisée beaucoup plus bas. Les reins peut-être. Ou alors rien du tout. Les balles avaient pu ne traverser que du muscle, ne toucher aucun organe vital.
Le sang continuait de s'écouler entre ses doigts, ne révélant pas grand-chose.
Ryuuzaki dut prendre les choses en main. Une fois Doumeki et Yashiro partis dans une ambulance à la sirène hurlante, il finit d'attacher Ota et le jeta dans le coffre. Il le refourgua ensuite au Shinseikai avec un bref rapport de ce qui s'était passé.
Puis il courut à l'hôpital.
Là, il rejoignit certaines personnes qui, comme lui, dans les deux prochains jours, à un moment ou un autre, seraient choqués face au changement qui avait pris place chez Yashiro.
Misumi, Nanahara, Sugimoto, Kageyama et Kuga (qui était revenu de sa fugue). Tous remarquèrent ce changement. Tous en furent troublés. Ils ne pouvaient pas faire autrement que de le remarquer. Pas un seul sourire. Une seule plaisanterie de mauvais goût. Yashiro parlait à peine.
Assis dans la salle d'attente attenante aux urgences, il était d'abord resté là, quasiment sans bouger, couvert du sang de Doumeki. Il était seulement sorti de sa léthargie pour s'allumer une cigarette et jeter les cendres dans le pot de fleurs à côté de lui. Ignorant superbement l'infirmière qui lui rappela que fumer était strictement interdit dans l'enceinte de l'hôpital.
Puis, une fois que le chirurgien en charge lui eût fait le compte-rendu de l'opération, il s'installa sur le fauteuil à côté du lit de Doumeki et ne bougea quasiment plus de là pendant un jour et demi.
Un par un, après avoir tenté en vain de le ramener à la vie, les personnes témoins de ce changement le laissèrent tranquille.
A un moment, la conscience de Doumeki refit presque surface pendant quelques secondes. Il n'était pas encore complètement réveillé, plutôt à mi-chemin entre conscience et inconscience. Durant cet instant, il crut voir près de lui la silhouette du Patron, la couleur particulière de ses cheveux tout du moins. Puis il retomba dans un sommeil bienfaiteur.
Et Yashiro, de l'extérieur, perçut ce changement. Doumeki était allongé sur le ventre, la tête tournée vers lui, les blessures sur son dos couvertes d'épais bandages. Sa respiration, bien que faible, était stable et régulière.
Yashiro vit les paupières papillonner, les yeux s'ouvrirent peut-être une fraction de seconde avant de se fermer à nouveau. Après cet épisode, Doumeki parut différent. Plus détendu. Comme si son corps avait passé les derniers jours à lutter et que, la bataille gagnée, il profitait d'un repos bien mérité. Il n'y avait pas vraiment de signes extérieurs de cet état de fait. Mais Yashiro l'avait remarqué. Il se considérait comme un expert en la matière après tout.
Aussi Yashiro regagna peu à peu ses esprits. Ce fut une sensation presque physique. Comme le sang qui revient dans un membre engourdi. Il sourit, se leva et s'étira.
Puis il rentra chez lui et prit une douche.
Contrairement à tous les autres, Doumeki fut le seul à n'avoir jamais été témoin de combien Yashiro avait changé durant sa brève hospitalisation.
Quand il ouvrit finalement les yeux pour de bon, on aurait dit que rien ne s'était passé depuis la fois où le Patron lui ordonnait depuis la banquette arrière de la voiture de se rendre disponible pour leur jour férié obligatoire. L'informant de sa voix de velours qu'ils passeraient des heures à baiser.
D'ailleurs, la première chose que lui dit Yashiro à son réveil fut, "T'es en retard. Un retard de quarante-sept heures, pour être précis. Je t'ai dit de venir à 9 heures tapantes pour célébrer notre jour férié rempli de sexe et de débauche et tu ne t'es jamais pointé."
Le Patron posa sur la table le livre qu'il était en train de lire. Il prit soin auparavant de corner la page où il s'était arrêté.
Doumeki tenta malgré la douleur de lever la tête.
"Patron..."
Sa voix était horriblement rauque et enrouée. Ce qui excita aussitôt Yashiro au plus haut point. Il accueillit ce désir. Il n'avait rien ressenti de la sorte ces deux derniers jours.
Doumeki grogna lorsqu'une douleur insistante et perçante partit du bas de son dos et irradia jusqu'au bout de ses doigts. Il était vêtu d'une blouse d'hôpital et son corps tout entier lui faisait mal, lui semblait raide. Incroyablement lourd. Réticent à l'idée de rester conscient.
Mais le Patron était là. Les jambes croisées sur les bras du fauteuil d'un air nonchalant, de la fumée s'élevant du mégot placé dans le cendrier, la tête négligemment appuyée sur sa main. Et son sourire. Ce sourire familier, félin.
"Qu'est-ce qui s'est passé ?" demanda Doumeki, la voix cassée.
Yashiro soupira d'un air ennuyé avant de lui faire le résumé des événements. Tandis qu'il parlait, son regard était fixé sur les estafilades et ecchymoses qui maculaient le visage de Doumeki, certaines déjà en voie de guérison, d'autres passant par toutes les couleurs. Il eut envie de les lécher.
"... ce qui, principalement, m'a laissé incroyablement sexuellement frustré," conclut-il.
Doumeki digéra lentement les informations. Dehors, le ciel se peignait d'un rouge profond, annonçant la soirée à venir. Il entendait vaguement les oiseaux et le trafic routier. Le lit d'hôpital était inconfortablement raide.
"Désolé, Patron," dit-il. "Je n'aurais pas dû les laisser me prendre."
"Non, en effet. Mais c'est pas grave, tu peux te faire pardonner maintenant. Bon, c'est vrai que tu t'es pris deux balles à ma place et que tu as failli mourir. Mais tu peux encore faire un truc pour moi."
"Tout ce que vous voudrez, Patron."
Ils se regardèrent dans les yeux pendant plusieurs minutes. Puis, prenant son temps, Yashiro se leva lentement.
"Je suis curieux. Tu crois tu peux encore avoir la gaule avec tous ces bandages ?"
En dépit de son déplorable état, Doumeki sentit un désir, un besoin traverser tout son corps lorsqu'il vit le regard que le Patron lui lançait. Son costume qui épousait sa silhouette élancée et fine.
"Je... ne sais pas," répondit-il honnêtement.
Yashiro s'approcha et s'accroupit près du lit. Au début, Doumeki pensa qu'il allait l'embrasser, mais il se contenta de souffler près de sa nuque et de taquiner gentiment de ses dents son lobe d'oreille.
Doumeki pencha la tête pour le laisser faire. Contre toute attente, son sexe durcit. La douleur lancinante qui parcourait son corps était pourtant toujours présente, toujours aussi forte, mais autre chose retenait désormais son attention.
"J'ai," déclara lentement Yashiro d'une voix suave, une voix qui submergeait Doumeki de vagues de plaisir, de désir. "Besoin d'être baisé. Maintenant. Tu n'as pas idée à quel point j'en crève d'envie."
"Oui."
"Qu'est-ce que ça veut dire "oui" ?"
"Je peux toujours durcir."
"Oh. Merveilleux."
Mais Doumeki pouvait à peine bouger. Dès qu'il tentait de se mouvoir, ses muscles envoyaient des flashs de douleur insoutenables à son cerveau. C'était particulièrement horrible au niveau du torse. Il était quasiment sûr de ne pas pouvoir se tourner sur le dos.
Yashiro se redressa et évalua la situation.
"On va trouver une solution."
D'abord, il se leva et ferma la porte. Puis il fit volte-face, déboucla sa ceinture et enleva son pantalon. Ensuite, il humidifia ses doigts avec sa salive, amena sa main à ses fesses. Doumeki le regardait faire, regarda son Patron entrouvrir les lèvres, laisser échapper un gémissement. Le sexe de Doumeki se gonflait douloureusement sous l'afflux de sang.
"Essaie de te soulever sur tes coudes," lui ordonna-t-il.
Doumeki se concentra et se souleva difficilement. Au même moment, Yashiro s'immisça précautionneusement sous le corps massif de Doumeki. Ce dernier sentait ses blessures sur le point de se rouvrir. Ce n'était sûrement pas bon signe. Mais tout ce que à quoi il pouvait penser était la chaleur du corps sous lui. Le fait bien plus urgent qu'un Yashiro à moitié nu était en train de faire en sorte que son intimité soit alignée avec le sexe horriblement dur de Doumeki.
Ils respiraient tous les deux lourdement tandis que Yashiro tentait de manœuvrer et que Doumeki tentait de rester immobile. Il laissa tomber sa tête contre le cou de Yashiro et inspira profondément.
Yashiro gloussa. "On est restés comme ça pendant un bon moment quand tu t'es fait tirer dessus."
Doumeki brisa la concentration de Yashiro en l'attirant dans un baiser fiévreux. Au même instant, son sexe trouva ce qu'il cherchait et il donna instinctivement un coup de rein. Beaucoup trop fort.
Une douleur lancinante déchira le corps de Doumeki. Il rejeta la tête en arrière et un grognement torturé s'échappa de sa bouche. Même quand on lui avait tiré dessus, Yashiro n'avait jamais rien entendu de pareil. Il tordit le cou pour jeter un œil aux bandages couvrant les blessures de Doumeki. Ces derniers étaient trempés de sang.
"Merde," haleta-t-il et il sentit au même moment le sexe de Doumeki pulser à l'intérieur de lui. "Putain, c'est tellement excitant, t'as pas idée."
Doumeki grogna de plaisir et de douleur mêlés, plus qu'il n'en avait jamais ressentis durant toute son existence. La chaleur de Yashiro enserrant son sexe, puis le relâchant, avant de nouveau se renfermer sur lui, comme les marées sur la plage, lui apportait un plaisir agonisant, une douleur extatique. Le regard que Yashiro lui lançait lui donnait envie de jouir dans la minute. Il voulait plus que tout bouger. Le baiser sans merci. Mais il ne pouvait pas. En résumé, ils étaient coincés.
"Okay," pantela Yashiro au bout d'un moment. "Tu restes comme ça. Et moi, je vais m'enculer sur ta queue. D'accord ?"
Et dans leurs esprits, à ce moment précis, il n'aurait pu y avoir de meilleur plan.
Yashiro abaissa lentement ses hanches. C'était un mouvement assez peu naturel et tenir cette position était inconfortable, mais il persévéra. Puis, il donna un coup de rein. Sentit Doumeki le pénétrer à nouveau. Il gémit. Doumeki haleta, utilisant toute sa concentration pour se forcer à ne pas bouger.
Il sentait ses blessures battre au rythme de son cœur, le supplier d'arrêter cette folie. Il perdait du sang. Pris de vertiges, la tête lui tournait dangereusement. Mais s'il mourrait de cette façon, il serait l'homme le plus heureux du monde.
Yashiro entendait la respiration de Doumeki devenir de plus en plus saccadée, irrégulière. Il ne savait pas si c'était parce que ce dernier allait bientôt jouir ou bientôt mourir, mais il n'arrêta pas pour autant. Il continua à s'empaler sur le sexe de de Doumeki, lui aussi proche de la jouissance.
C'était lent, mais ça faisait l'affaire.
Enfin, ça aurait pu faire l'affaire si, après avoir toqué à la porte, quelqu'un n'était pas rentré.
Plus tard, ils convinrent tous les trois qu'il existait une possibilité non négligeable qu'en les interrompant, Kageyama avait sauvé la vie de Doumeki.
Yashiro avait de nouveau les jambes croisées sur les bras du fauteuil. Il était en train de fumer tranquillement, l'air pas du tout concerné, tandis que Kageyama tentait tant bien que mal de panser les plaies suintantes de Doumeki. Exhalant un nuage de fumée, Yashiro sourit devant les remontrances qui n'en finissaient pas.
"Putain mais c'est quoi ton problème, Yashiro ? Pratique l'abstinence un putain de jour dans ta vie ! On lui a tiré deux fois dessus bordel !"
"On m'a tiré trois fois dessus," lui rappela Yashiro.
"Mais personne ne t'a molesté dans ton lit alors que t'étais en pleine convalescence !"
Yashiro croisa le regard de Doumeki. Tous deux se souvinrent de ce jour, sur un autre lit d'hôpital, la main de Yashiro agrippant la chemise de Doumeki, ce dernier occupé à prendre en bouche le sexe de son Patron pour la première fois de sa vie.
"En effet. Tu as raison."
"T'es pas croyable."
Kageyama retira précautionneusement un bandage souillé de sang du dos de Doumeki.
"Putain mais elle est où cette infirmière ?"
Son visage était encore écarlate suite à la scène dont il venait d'être témoin, comme si elle se jouait toujours devant ses yeux. Il remonta nerveusement ses lunettes sur son nez. De la sueur perlait à son front. Yashiro le couva d'un air tendre, une cigarette entre ses lèvres souriantes. Toujours le même vieux type grognon. Comme quand ils étaient encore lycéens, alors qu'il avait à peine seize ans à cette époque.
Doumeki, en arrière-plan, tentait vainement de retenir l'émotion qui le submergeait à cette vue. Une émotion méprisable, dégoûtante.
Le regard de son Patron. L'expression de son visage. Il pouvait à peine le supporter.
"Mon Dieu, ces bandages sont foutus."
Ce regard qui parlait de quelque chose que Doumeki ne pourrait jamais comprendre, jamais atteindre. Un passé partagé d'eux seuls, qu'il ne pouvait contempler que de l'autre côté de la vitre. Un sentiment que son Patron avait construit au fil du temps, qu'il avait cultivé, auquel il s'était raccroché pendant ses longues années vécues dans la solitude. Un sentiment qu'il protégeait en utilisant sans vergogne tout et n'importe qui, pour remplir le vide, Doumeki y compris. Il le savait, l'avait accepté il y avait bien longtemps.
Mais soudain, les mains de Kageyama sur lui, sa proximité, tout ça était trop dur à supporter.
"Tu saignes encore." Kageyama jeta les bandages, tira la sonnette pour appeler l'infirmière qui se laissait désirer et, sans rien d'autre qu'une couverture sous la main, tenta d'endiguer le flot de sang avec.
"Je vais bien," dit soudainement Doumeki.
"Juste, ne bouge pas, ça va bientôt s'arrêter."
"Retirez-vous."
Yashiro perçut le ton. Il leva les yeux.
"Donne-moi une seconde, l'infirmière va bientôt arriver -"
"Retirez-vous !"
Doumeki tenta de battre en retraite et une agonie atroce brûla son dos. Il grogna et serra les dents.
Kageyama, totalement dépassé par la tournure des événements, recula et le regarda d'un air confus.
"Qu'est-ce qui ne va pas avec toi tout à coup ?"
Yashiro restait silencieux.
Il y réfléchit posément. Tout ce qui s'était passé. Revit en pensée les années écoulées. Et les jours. Ces derniers jours en particulier, durant lesquels beaucoup de choses avaient enfin trouvé leur place. Des choses improbables comme Steinbeck et Murakami. Des cornichons.
Il sourit, s'accordant un dernier moment privé avec l'homme qu'il avait un jour été, avant de parler.
"Il est jaloux de toi."
Dans le terrible silence qui s'ensuivit, les oreilles de Doumeki sifflèrent.
Kageyama se tourna vers lui, déconcerté.
"Quoi ?"
Yashiro poursuivit posément, "Il est jaloux du fait que j'ai été amoureux de toi depuis le lycée."
L'expression de Kageyama ne changea pas d'un iota.
"Très drôle."
"Je ne plaisante pas et ce n'est pas une blague. En vérité, c'est tout le contraire et c'était très douloureux à vivre. Tu ne t'en rendais absolument pas compte, c'était affligeant."
Un autre silence. Yashiro fit mine de réfléchir.
"J'ai baisé avec des centaines d'hommes, et je n'exagère pas, et la seule fois que je tombe amoureux, c'est de quelqu'un que je n'aurais jamais pu avoir. C'est horriblement cliché, non ?"
Kageyama essayait en vain de percevoir les accents humoristiques dans la voix de Yashiro qui lui indiqueraient que ce dernier plaisantait. Il n'arrivait pas à y croire. En fait, il n'avait jamais entendu Yashiro parler comme ça. Son cœur battait douloureusement dans sa poitrine.
"J'ai même fait en sorte que Kuga soit avec toi parce que je savais que tu serais heureux avec lui. C'est te dire à quel point je t'aime."
"Mon Dieu, Yashiro."
Son visage était devenu écarlate. Il regardait Yashiro comme s'il le voyait pour la première fois. Le poids des années s'abattait brutalement sur ses épaules. Il ne savait pas quoi dire, quoi faire.
Et c'était peut-être l'un des pires moments de la vie de Doumeki. S'il avait été capable de bouger, il se serait enfui de la pièce.
Il imagina Kageyama dire quelque chose du style Tu aurais dû me le dire plus tôt. Imagina l'expression de Yashiro alors que Kageyama viendrait à sa rencontre, l'embrasserait, le plaquerait contre le mur, lui ferait l'amour. Est-ce qu'ils auraient conscience de la présence de Doumeki dans la même pièce ? Sûrement. Yashiro l'obligerait à les regarder coucher ensemble.
"Ce n'est pas drôle."
"Je ne plaisante pas," répéta patiemment Yashiro.
"Si."
"Je t'assure que non."
Silence.
"Mais alors pourquoi tu -" Kageyama se raccrochait aux branches, l'air désespéré. "Pourquoi tu me dirais ça que maintenant, bordel ?"
Yashiro regarda Doumeki pour la première fois depuis sa déclaration.
"Parce que cet imbécile ici présent est le seul à l'avoir capté. Il n'est pas aussi stupide qu'il en a l'air. Et la jalousie le dévore depuis qu'il l'a découvert." Un petit rire mesquin.
Doumeki, humilié, se sentit rougir. Il détourna les yeux et fixa sans les voir les draps du lit d'hôpital, priant pour que le plafond lui tombe sur la tête et qu'il n'ait plus à subir ça. Son dos l'élançait douloureusement. Il était pathétique.
Pendant que l'esprit de Kageyama pédalait dans la semoule pour trouver quelque chose à dire, Yashiro parcourut du regard la cicatrice sur la joue de Doumeki.
Attention.
"Ce qu'il ne sait pas," ajouta lentement Yashiro et les deux hommes perçurent le changement de ton, subtil mais indéniable, essentiel, "c'est que je suis tombé amoureux de lui."
Le cœur de Doumeki s'arrêta. L'air dans la pièce se figea.
"En fait," poursuivit Yashiro, observant distraitement le bout rougeoyant de sa cigarette. "Je suis plus amoureux de cet imbécile que je ne l'ai jamais été de toi, Kage. C'est dire."
Un autre terrible silence.
Yashiro attendait patiemment, comme s'il avait tout le temps du monde pour ça, que Doumeki lève la tête et croise son regard. Lorsque ce fut le cas, Yashiro sourit. Un léger sourire. Ironique. Avec ses yeux à demi-ouverts et cachés par ses cils, bien sûr.
Il se jouait de lui. Encore une fois.
"Patron..."
Yashiro se leva brusquement, dissipant d'un geste l'épaisse brume de mal-être et d'embarras conjugués qu'il avait lui-même créée et à laquelle il semblait totalement insensible.
"Alors laisse Kageyama s'occuper de toi, crétin. Si tu me claques entre les doigts, tu es viré." Il jeta la cigarette et remit sa veste de costume d'un geste fluide du bras gauche. La manche droite recouvrit habilement son écharpe. "Et même si c'est très distrayant, tu peux arrêter d'être jaloux maintenant. Tu as gagné, après tout."
Il sourit joyeusement devant leurs expressions hébétées et se dirigea vers la porte.
Doumeki, engourdi par le choc, voulut le suivre instinctivement. Mais à peine eut-il amorcé un mouvement que des éclairs de douleur traversèrent son corps, la souffrance envahissant son esprit.
Pendant ce temps, Kageyama n'avait toujours pas digéré ce qui venait de se passer. Celui lui prendrait plusieurs jours, des semaines en réalité, pour mesurer la pleine implication des paroles de Yashiro. Mais ses instincts de médecin lui criaient de retenir l'homme qui n'arrêtait pas de saigner. Et c'est ce qu'il tenta de faire.
Doumeki remarqua à peine sa présence.
"Patron !"
A sa grande surprise, Yashiro s'arrêta sur le seuil et jeta un regard par-dessus son épaule, les sourcils légèrement levés.
Perdu, Doumeki ne put penser qu'à une seule chose, "Où allez-vous ?"
"Des petites courses à faire. Je reviens." Il parut soudain se rappeler de quelque chose d'important. "Oh, Kage, tu as fait tomber ça au fait."
Il sortit quelque chose de la poche de sa veste (quelque chose qu'il avait vu juste avant de partir de son appartement et pris avec lui sur un coup de tête, envahi d'un pressentiment) et le lança à travers la pièce. Un Kageyama au visage rougi et à l'expression abasourdie le rattrapa avec difficulté après que l'objet ait rebondi plusieurs fois. Et il fixa, plus confus encore, son vieil étui de lentilles de contact.
Yashiro était parti, laissant dans son sillage un silence horriblement pesant.
La seule chose qui n'avait pas été affectée par les récents événements était la blessure de Doumeki, qui pissait le sang. Kageyama se força à sortir de son hébétude et s'affaira à la panser du mieux qu'il pouvait.
Doumeki, toujours sous le choc, essayait pour sa part de digérer ce qu'il venait d'entendre.
Je suis tombé amoureux de lui.
Je suis tombé amoureux de lui.
Je suis plus amoureux de cet imbécile que je ne l'ai jamais été de toi.
L'infirmière finit par arriver et Kageyama prit gracieusement congé. Il sortit de l'hôpital, s'attendant à se réveiller à tout moment. L'étui de lentilles de contact était pourtant toujours dans sa poche. Tout ce qu'il voulait, c'était s'effondrer sur son canapé, raconter ce qu'il venait de vivre à Kuga, et lui demander de lui expliquer ce qu'il venait tout juste de se passer.
