Merci à Laurence qui prend souvent le temps de me laisser un commentaire. J'apprécie énormément. J'ai beau publier mes textes assez rapidement, je me délecte encore tellement de vos petits messages et je déplore ne pas en recevoir davantage. Que vous aimiez ou pas, vos impressions m'aident à organiser la suite. En passant Laurence : Élisabeth ne retrouve pas la mémoire tout de suite. D'autres surprises sont encore à venir. Je vous laisse découvrir la suite… tranquillement, doucement. Miriamme.

Onzième partie

Trois jours plus tard, l'état de santé de la jeune maîtresse d'Anna s'était tellement amélioré que Duncan n'eut d'autre choix que d'apprendre à sa domestique qu'il allait se mettre à la recherche d'un nouvel emploi pour elle. Bien que très heureuse pour le couple qui allait enfin pouvoir reprendre une vie normale, Anna envisageait son déménagement avec énormément d'appréhension. Sept jours plus tard, Duncan lui apprend qu'il a déjà trouvé le poste idéal pour elle.

-Vous allez commencer dans deux jours, mais vous devez partir demain matin. Votre nouvelle maîtresse veut que vous ayez le temps de vous installer et de vous familiariser avec les lieux avant de vous mettre au travail.

-Très bien! Lui répond Anna, résignée.

Ayant préparé son sac de toile la veille, Anna est donc prête depuis longtemps lorsque Duncan vient la prévenir qu'une voiture de louage vient d'arriver pour la conduire directement dans son nouveau lieu de travail. Anna se sépare de ses deux maîtres essayant de ne pas leur rendre la chose plus difficile en pleurant devant eux. Sophie l'avait alors serrée contre elle et lui avait exprimé sa gratitude pour le geste extraordinaire qu'elle avait posée pour elle. Anna laisse enfin ses larmes couler puis se tarir pendant que la carriole l'entraîne vers la ville. En temps normal, Anna se serait inquiétée de s'approcher ainsi de la cité, mais comme Duncan avait pris la peine de lui mentionner que sa nouvelle affectation se trouvait en ville, la jeune femme ne réagit donc pas vraiment lorsqu'elle constate que la carriole passe les grilles du château. Toutefois, au moment où elle constate que le cocher se prépare à entrer dans la cour du château, Anna passe la tête par la portière et s'adresse directement à lui.

-Où allez-vous comme ça?

-Nous devons arrêter sur la place du marché, j'ai des provisions à ramasser!

-Ah, bon! Répond Anna rassurée.

-Mais ne vous inquiétez pas, tout de suite après, je vous dépose au château! Ajoute ensuite l'homme plongeant Anna dans un grand désarroi.

-Quoi?

-Votre nouvelle maîtresse vous y attendra!

-Au château?

-Oui, vous irez la rejoindre dans le quartier des employés.

Se retenant difficilement de le rabrouer alors qu'elle savait que cet homme n'avait rien à voir avec la décision qui avait été prise sans qu'elle soit consultée, Anna comprend qu'il lui faudra probablement résider au château. Duncan était sans doute aller consulter le médecin et avait probablement cédé ses services pour une bonne somme d'argent. Sortant du cabriolet en faisant claquer la porte, Anna s'approche de l'entrée des serviteurs et pénètre dans le vestibule.

-Anna! Vous voilà enfin! S'écrie la reine en s'approchant de la jeune femme.

-Ma… majesté… Bafouille Anna, intimidée et anxieuse d'entendre la suite : On m'a dit que ma nouvelle maîtresse serait ici!

-On vous a bien informée!

-Où est-elle?

-Elle est devant vous! Répond Georgie en montrant sa propre personne.

-Majesté! Il doit y avoir une erreur! Je vous en prie… dites-moi qu'il y a une erreur!

-Calmez-vous Anna! Non! Il n'y a pas d'erreur! C'est bien pour moi que vous allez travailler.

-Vous n'avez certainement pas besoin d'une domestique telle que moi?

-En fait, vos responsabilités seront très différentes de ce que vous faisiez sur la ferme! Je veux que vous vous occupiez de gérer la cuisine et tous ses employés. Vous n'aurez pas à vous salir les mains vous-même! Vous donnez les ordres uniquement.

-Quoi? Mais, je ne suis pas qualifiée pour faire ça!

-Je connais vos capacités et croyez-moi, la cuisine du château n'est pas si difficile à gérer! Voyant que la jeune femme est de plus en plus paniquée, Georgie ajoute : Écoutez Anna, essayez au moins pendant deux jours, après, vous me direz si vous voulez rester ou non.

-Vous m'engagez à l'essai donc?

-Si vous voulez!

-Très bien! Et où vais-je loger?

-Dans l'aile des employés, mais en tant que patronne, vous aurez droit à un petit appartement.

-Ce n'est pas nécessaire! Une seule pièce me suffit amplement!

-Vous en aurez trois! Suivez-moi maintenant, je vais vous présenter à l'équipe que vous aurez à diriger. Pour l'instant, ils se gèrent eux-mêmes, mais après une période d'observation, je suis convaincue que vous verrez vous-même des choses qui doivent être améliorées. Votre ancien employeur m'a assuré que vous aviez le sens de l'organisation.

Suivant la jeune reine dans la section des cuisines qu'elle se souvenait avoir traversée lors de sa visite du château, Anna est étonnée de voir à quel point les choses ont l'air en désordre. Déjà, d'un seul coup d'œil, elle remarque des éléments qui pourraient être mieux placés et cette constatation lui redonne confiance en elle.

Une fois qu'elle a serré les mains de ceux qui sont déjà présents dans la cuisine et qui vont travailler pour elle, Anna discute avec Georgie pendant encore quelques minutes à la suite de quoi la jeune reine prend congé de la jeune femme qui se met aussitôt à l'ouvrage. La matinée passe très vite. Elle prend des notes dans un cahier et interroge les employés afin de mieux comprendre la routine de tous et chacun.

-Oui! Lui apprend Michael, l'un des principaux cuisiniers. Le menu est prévu la veille et ajusté chaque matin! Les trois hommes que voilà sont responsables de faire les courses.

-Il y a combien d'invités actuellement?

-Tous ceux qui sont venus assister au mariage sont encore ici, sauf monsieur Darcy qui lui est déjà reparti sur ses terres.

-Aux États-Unis?

-Non! Ici en Angleterre. Il a hérité d'un domaine très important pas très loin d'ici! On raconte que son vrai père était Anglais.

-Je ne suis pas intéressée par les potins Michael! Bien! Donc, si je vous ai bien compris, vous devez servir à peu près dix personnes actuellement, c'est ça?

-Oui!

-Qu'avez-vous prévu pour le dîner?

Michael lui présente le menu du repas du midi. Anna lui propose une légère modification et lui demande de faire passer le message qu'elle veut rencontrer l'équipe entière vers 13h30. Michael la quitte pour s'acquitter de ses tâches et pour aller prévenir les autres. Dix minutes plus tard, Anna sort de la cuisine pour se rendre dans sa chambre où elle prend le temps de placer le peu d'effets qu'elle possède. Sachant qu'elle dispose d'au moins une heure trente avant sa rencontre avec l'équipe entière, Anna ramasse son chapeau et décide d'aller prendre une marche pour voir les jardins extérieurs alors qu'il fait jour. La dernière fois où elle était allée s'y promener, en compagnie du docteur Porter, il faisait tellement sombre qu'elle n'avait presque rien vu. Découvrant le premier des cinq jardins, Anna se promène entre les rangées de légumes tout en prenant des notes.

-Oh, Anna? Vous êtes déjà au travail? La surprend la voix du roi.

-Oh! Mon Dieu! Majesté, vous m'avez fait peur! J'admirais vos jardins! Mais je vais vous laisser.

-Non, restez! C'est justement vous que je voulais voir!

-Moi? Je peux faire quelque chose pour vous?

-Non! C'est mon habitude de sortir prendre l'air juste avant d'aller dîner. Je voulais vous dire que je suis très heureux de votre présence ici.

-Quand tout le monde cessera de me prendre pour la princesse Élisabeth, je me sentirai sans doute mieux moi aussi!

-Vous devez nous comprendre Anna! Nous l'aimions tous beaucoup! Élisabeth était extraordinaire!

-Que lui est-il arrivé!

Pendant presque 15 minutes, Ralf parle de sa cousine à Anna. À quelques reprises, Anna émet des commentaires, mais c'est toujours pour souligner à quel point elles étaient différentes toutes les deux.

-Alors, vous voyez! Je ne sais pas me battre! C'est pourtant une chose que mon corps n'aurait jamais oublié, j'en suis certaine!

-J'imagine que vous avez raison!

-Et les princesses, vous avez bien dit qu'elles s'étaient déguisées en homme toutes les deux? Wow! Elles étaient vraiment courageuses.

-Oui et comme Élisabeth était habillée en homme lorsque William l'a rencontrée pour la première fois, il se méfiait d'elle et n'aimait pas qu'elle s'approche de sa sœur Georgie.

-Incroyable! Personne ne sait comment elle est morte? Son corps n'a jamais été retrouvé?

-Non! Ça fait plus de cinq ans que nous l'avons perdu! Mais c'est William qui souffre le plus. Il n'arrive pas à passer à autre chose! Remarquez que je peux le comprendre, la même nuit, il l'épouse puis réalise au lever du soleil qu'elle l'a abandonnée pour aller se livrer aux rebelles. Des rumeurs nous sont parvenues d'ici alors que j'étais encore caché aux États-Unis; on a entendu dire qu'elle aurait été exécutée devant les derniers représentants de la noblesse anglaise, mais puisque nous n'étions pas ici et que personne n'a pu nous confirmer cet événement, nous nageons encore dans l'inconnu. Pour ma part, puisque j'ai entraîné personnellement Élisabeth, j'aime m'imaginer qu'elle s'en est sortie et qu'elle attend simplement son heure pour réapparaître. Toutefois, je me garderai bien de parler ainsi devant mon beau-frère.

-Majesté, je vous remercie! À vous écouter me parler d'elle ainsi, vous me donnez presque le goût d'être cette femme là! Croyez-moi, j'aimerais vraiment vous la rendre! Mais je sais que c'est impossible! J'ai toujours le mal de mer lorsque je m'approche de l'eau.

-Comment expliquez-vous alors que vous lui ressembliez tant?

-Lorsque je retrouverai la mémoire, je serai probablement capable de répondre à toutes vos questions. Je saurai d'où je viens…

-Vous savez? Non, vous ne pouvez pas savoir! Quelques fois, je me dis que vous êtes peut-être sa sœur jumelle! Mais c'est n'est certainement pas le cas, puisque je sais que mon oncle m'en aurait parlé! Il y a cinq ans, quant les révolutionnaires sont devenus actifs, le roi m'en aurait définitivement parlé.

-Avez-vous fouillé dans ses papiers? Vous avez tout lu?

-Non, puisque tout a été détruit. Mais, je suis résolu à trouver le fin mot de cette histoire! Anna, promettez-moi que vous ne quitterez pas le palais avant que nous ayons résolu le mystère qui vous entoure.

-Votre épouse m'a donné deux jours pour voir si cet emploi me convenait… je ne peux donc pas vous promettre de rester plus longtemps que ça… pour l'instant!

-Merci Anna, je vais vous laisser continuer votre visite du jardin. Pour ma part, je vais aller manger.

-Pardon, majesté, puis-je vous demander de garder cette conversation pour vous ? De mon côté, je vous promets d'être plus aimable avec votre beau-frère.

-Oh! Ne vous en faites pas pour lui! Je connais son caractère! Je ne vous en demande pas tant. Toutefois, dites-vous que ce qu'il a perdu ne pourra jamais revenir alors que votre mémoire elle reviendra certainement avec le temps!

-Vous me donnez à réfléchir votre altesse. Merci de cet entretien. Je l'ai beaucoup apprécié.

Anna reste encore quelques temps dans le jardin. Elle dessine certaines modifications qu'elle prévoit faire dans les rangs et plus particulièrement dans le choix des épices. De retour dans la cuisine, elle se sert un bol de soupe qu'elle avale rapidement et repasse les notes qu'elle veut utiliser pour la rencontre qu'elle prépare avec les autres employés.

À deux heures de distance du château, sur les terres du Duc de Wellington, William discute avec les derniers descendants de cette famille qui a elle aussi été décimée par les révolutionnaires. La plus âgée des survivantes est la sœur aînée du Duc, mais comme celle-ci est très vieille, qu'elle ne comprend rien aux affaires et n'a surtout plus la santé pour gérer le domaine, William est accueilli comme un sauveur tout enfant illégitime qu'il soit. Lorsque Agatha Wellington avait compris qui était ce bel homme qui se tenait devant elle, les larmes lui virent aux yeux et elle dut s'asseoir tant l'émotion était montée rapidement. William s'était alors empressé de lui servir un verre d'eau, tandis que la domestique avait fait venir son infirmière personnelle. Suivant l'avoué de la douairière dans son petit bureau, William avait remis une copie de ses documents légaux alors qu'il racontait son histoire pour la seconde fois de la journée. Constatant que William est un homme d'affaire avisé et prospère sur l'autre rive, l'avoué lui fait faire le tour de la résidence avant de le ramener dans le salon afin de le présenter aux autres membres de la famille.

-Quand je pense que votre sœur a épousé le nouveau roi! Votre propre père, le Duc aimait tellement la famille royale, qu'il ne peut que sourire dans sa tombe… S'exclame Gérald, le seul petits fils d'Agatha.

-D'après ce que j'en sais Agatha! Ajoute Julia, sa plus jeune sœur. Notre famille a toujours été proche de la famille royale non?

-De l'ancienne famille royale oui, à cause du roi, mais nous ne sommes pas très liés avec la famille de Ralf… Comme je suis heureuse de votre venue… Parlez-moi de vous William! Lui demande à nouveau Agatha.

L'infirmière personnelle de la vieille dame fait un signe à William afin de lui faire comprendre qu'il devrait remettre à plus tard son explication afin qu'Agatha puisse aller se reposer. William accompagne ensuite l'avoué et Gérald pour faire le tour de la vaste demeure dans laquelle il manque toutefois une bonne partie du patrimoine familial. Le jeune homme constate qu'un inventaire devra être fait avant qu'il ne puisse même songer à s'installer dans l'immense maison. Lorsqu'il avait embarqué à bord du bateau pour faire la grande traversée, il avait pris des mesures pour que son empire commercial et ses biens soient gérés par un collaborateur en qui il avait toute confiance. Il s'était donné comme objectif de venir ouvrir une succursale de sa prolifique compagnie ici, en Angleterre. Il faut dire que son désir de rester près de sa sœur de même que son envie de connaître le pays d'origine de son père biologique le tenaillait depuis plusieurs années.

Au château

Après deux jours de dur labeur et après de nombreuses discussions fructueuses avec les personnes concernées pour améliorer le fonctionnement dans la cuisine, Anna prend la décision de rester un peu plus longtemps et fait parvenir un message en ce sens à la reine. Le troisième matin, elle se décide même à accompagner les trois coursiers afin de savoir où ils trouvent la majorité de leurs provisions et afin de connaître les marchands avec qui ils négociaient régulièrement. Portant un capuchon pour éviter de se faire encore associer à la princesse, Anna trouve le marché si vaste qu'elle sent le besoin de s'asseoir sur la plus haute marche d'une fontaine pour dessiner le plan de celui-ci. Une voix d'homme agressive la surprend et attire son attention au point ou elle délaisse son cahier pour tenter de l'apercevoir. L'homme colérique est beaucoup plus loin d'elle qu'elle ne l'avait pensé initialement, mais sa voix avait quelque chose de très familier.

-Je t'ai dit que je ne veux pas de ce poulet! Crie-t-il à un jeune marchand en lui tendant une volaille.

Les yeux braqués sur la silhouette à qui appartient la voix rauque et nasillarde, Anna se revoit, l'espace d'un instant, enfermée dans une pièce sombre pendant que cette même voix l'insulte et qu'un fouet s'abat sur son dos. Se relevant sans ramasser son cahier, Anna se déplace lentement, cherchant à voir le visage de l'homme en essayant de ne pas se faire remarquer. C'est alors qu'un autre individu arrive à côté du premier, monté sur une bête immense. Il s'arrête près de lui et lui tend la main en riant.

-Encore en train de tout critiquer Hunter?

-Oh! Il s'accroche à la main que lui tend son partenaire et monte sur la bête derrière lui. Encore la même chose George! Ils s'entêtent à nous refiler des poulets qui ne sont pas frais!

Avant qu'ils ne la dépassent, Anna abaisse davantage son capuchon sur sa tête et marche dans la même direction qu'eux en suivant un parcours presque parallèle. Les deux voix appartiennent à ses souvenirs. Et ces souvenirs sont définitivement tout sauf agréables. Lorsque la bête et les deux hommes passent la grille et ses gardiens armés, Anna est obligée de s'arrêter. Revenant vers les trois coursiers qui l'accompagnent, la jeune femme leur demande la permission d'emprunter le cabriolet afin d'aller chercher des provisions dans une ferme qui se trouve à l'extérieur des murs du château. Comme ils savent qu'elle est en droit de leur donner des ordres, ceux-ci acceptent et conviennent de l'attendre à l'intérieur tout en terminant les courses. Anna les remercie, s'installe à la place du cocher et conduit les deux chevaux vers la grille en priant pour que la bête énorme que montaient les deux hommes ne soit pas déjà rendue trop loin. La chance est avec elle, puisque non seulement les deux hommes sont toujours visibles lorsqu'elle arrive de l'autre côté de la grille, mais qu'en plus, ils suivent toujours la route principale. S'engageant sur le même chemin, Anna garde sa capuche baissée et ralentit la cadence pour mieux les suivre de loin.

-Pas si vite Hunter! Je ne suis pas aussi bien installé que toi!

-On arrive George! Plus que deux minutes. Le groupe nous attend près de la rivière! Nous y avons trouvé deux maisons abandonnées.

Anna savait de quelles maisons ils parlaient. Bien qu'elle fasse très attention pour ne pas avoir l'air de les suivre, Anna constate qu'ils se sont arrêtés et qu'ils ne semblent pas vouloir quitter la route. Son choix est simple, continuer d'avancer au risque de les dépasser ou rebrousser chemin et risquer qu'ils comprennent qu'ils étaient suivis. La première option est donc la meilleure. Accélérant légèrement pour les dépasser sans trop attirer l'attention sur elle, Anna s'accroche aux rênes tout en progressant vers eux.

-Aie l'ami? Lui demande l'homme qui est assis en avant lorsqu'elle arrive tout à côté d'eux.

Décidée à jouer le rôle du cocher jusqu'au bout, Anna leur répond d'une voix beaucoup plus grave que la sienne : Que puis-je faire pour vous messieurs?

-Nous aimerions beaucoup emprunter ta carriole! Répond celui qui est assis derrière d'un ton moqueur.

-Désolé messieurs, j'ai des gens à ramasser un peu plus loin!

-Et moi, je te dis que tu vas nous la donner! Réplique le premier à nouveau tout en pointant une arme dans sa direction.

S'arrêtant aussitôt, Anna laisse les deux bandits ramasser les rênes et immobiliser le cabriolet. Craignant pour sa vie, Anna observe les alentours afin de trouver une façon de fuir. La panique la gagne tranquillement. Elle n'est pas armée et est beaucoup trop loin du château pour l'atteindre à la course.

Levant les bras en signe de reddition, Anna quitte le siège du conducteur et saute par terre. Dès que les deux bandits réalisent que le cocher est en fait une femme à cause des formes qu'ils devinent sous sa tunique, leur attitude change du tout au tout et d'une même impulsion, ils s'élancent à sa poursuite. N'écoutant que sa peur, Anna s'approche de la grosse bête qu'ils montaient précédemment, saute sur la selle de celle-ci et la met au galop. George qui était le plus près des deux, accélère tellement qu'il arrive à s'agripper aux sangles de cuir qui sont sur le flan gauche de la monture. Saisissant ensuite Anna par la cheville, il tente de se hisser sur l'animal en tirant de toutes ses forces. Utilisant les rênes comme un fouet, Anna le frappe violemment afin de le forcer à lâcher prise. Une fois tombé sur le sol, l'homme se relève tout aussi vite et se met à courir derrière elle. Bonne cavalière, Anna lui fait prendre de la vitesse chevauchant en direction de l'entrée du palais. Dès qu'elle a passé les grilles, elle descend de cheval, confie les guides à un jeune soldat et lui dit : Cette bête appartient à deux hommes que j'ai croisé de l'autre côté! Ce sont des bandits! Ils m'ont obligé à leur donner le cabriolet que je conduisais! J'ai réussi à leur voler leur monture pour revenir vous prévenir! Dit Anna d'un seul souffle en se tenant le côté.

-Vous avez eu de la chance mademoiselle!

-Le cabriolet appartient au roi! Ne devriez-vous pas aller le récupérer? Ajoute Anna d'un ton qu'elle souhaite un peu plus autoritaire.

-C'est que nous ne connaissons pas leur destination!

-Moi si! Ils ont parlé d'une rivière et de deux maisons abandonnées!

-Très bien mademoiselle, je vais faire envoyer un détachement.

-Soyez assuré que le roi ne sera satisfait que lorsque sa voiture sera ramenée! Lui dit Anna pendant qu'il fait signe à deux autres gardes qui arrivent d'un peu plus loin.

-Dites-moi? Est-ce que les noms de Hunter et George évoquent quelque chose pour vous?

-Vous avez bien dit Hunter et George?

-Oui! Ces deux noms m'ont paru familiers, mais je n'arrive pas à savoir pourquoi? Ajoute la jeune femme curieuse.

-Hunter Dunbar est recherché, c'est un membre actif des révolutionnaires et vous dites que c'est lui qui vous a volé votre cabriolet?

-Oui! Lui-même et un autre homme dont le prénom est George!

-Et vous êtes arrivée à lui échapper?

-Oui, puisque je suis là!

-Comment avez-vous fait?

-Écoutez jeune homme, vous perdez un temps précieux! Ces hommes sont encore tout près! Allez plutôt les arrêter plutôt que de m'interroger! Dites-vous que j'ai eu de la chance! Un point c'est tout!

-Oui, c'est vrai! Vous avez raison! Faisant signe aux deux autres soldats de le suivre, il s'adresse une dernière fois à Anna pour lui demander : Où dois-je vous ramener le cabriolet si nous arrivons à le récupérer?

-Au palais! Ce sont les coursiers de la cuisine qui l'ont amené avec eux!

De retour auprès de ces trois collègues, la jeune femme leur annonce la nouvelle et s'entend avec eux sur la manière de ramener leurs provisions. Le plus jeune d'entre eux retourne au palais et revient avec une charrette. Un peu plus tard, une fois rentrée dans le château, Anna est encore nerveuse à cause de sa mésaventure, mange à peine et se remet plutôt au travail sans tarder. Elle avait l'intention de remettre de l'ordre dans ses notes, mais réalise rapidement qu'elle ferait mieux de s'activer physiquement. Se souvenant des transformations qu'elle veut faire dans le potager, Anna se change, va chercher des outils de jardinage et se dirige vers le jardin. Le temps est quelque peu couvert tandis qu'un léger vent se lève. Déterminée à commencer son travail malgré tout, Anna ouvre la grille et se déplace jusqu'à la zone où elle veut commencer à retourner la terre. Quelques gouttes de pluie tombent, mais la jeune femme décide de ne pas s'en occuper.

Une sorte de rage la possède. Des images aliénantes lui montent à la tête. Elle se voit dans une cellule, entourée de plusieurs autres femmes. Certaines sont plus mortes que vives alors que d'autres se décomposent un peu plus loin dégageant une odeur insupportable. Anna sait que les deux hommes qu'elle a suivis un peu plus tôt, appartiennent à son passé et surtout à ces souvenirs qui refusent toujours de s'ouvrir. Arrêtant de piocher, Anna distingue une voix d'homme qui l'interpelle. Réalisant qu'il pleut maintenant beaucoup trop pour continuer à travailler, la jeune femme lâche ses outils et rebrousse chemin.

-Anna! Venez! Vite! Lui crie la voix du docteur Porter.

-Ça va! Je vais bien!

-Mais vous êtes complètement trempée Anna! Vous allez prendre froid!

-Il ne pleuvait pas quand je suis sortie! Se défend Anna en grelottant.

-Mais ça fait 30 minutes qu'il pleut!

-Je n'ai pas vu le temps passer! Ajoute la jeune femme en acceptant la couverture qu'il lui tend après avoir refermé la porte derrière elle.

-Mademoiselle Laforge! Vous n'êtes pas raisonnable!

-C'est vrai! Mais... je crois que c'est parce qu'un souvenir m'est revenu! Écoutez, j'ai hâte de vous en parler, mais je vais aller me changer avant!

-Vous feriez mieux en effet! Je vais vous attendre dans mon bureau! Venez me rejoindre lorsque vous vous serez séchée!

Une fois dans sa chambre, Anna retire sa tunique trempée et passe des vêtements secs. À l'aide d'une grande serviette, elle frotte ses cheveux avec vigueur, déterminée qu'elle est à aller rejoindre le vieux docteur afin de lui raconter ce qui lui était arrivée. Les cheveux à peine asséchés, Anna quitte sa chambre et se dirige vers l'aile dans laquelle se trouve le bureau du docteur. Le sourire aux lèvres, elle frappe doucement sur la porte qui mène dans le petit salon du médecin et l'ouvre en entendant son invitation.

-Monsieur Porter! J'ai du nouveau!

-Ah! Mademoiselle Laforge? Comment allez-vous? Lui répond la voix de William.

Faisant une révérence rapide, Anna lui répond : Oh! Pardon monsieur Darcy! Se tournant vers le docteur, elle s'excuse : Pardon docteur, je ne savais pas que vous étiez occupé! Je vais revenir plus tard.

-Non! Vous pouvez rester Anna! C'est moi qui pars, je ne faisais que passer. Réplique William en contournant Anna pour s'approcher de la porte.

-J'ai invité mademoiselle Laforge à venir me voir ici, puisqu'elle voulait me parler d'un souvenir qui lui est revenu. Explique le médecin à William.

-Des souvenirs entiers, importants? L'interroge aussitôt William plein d'espoir.

-Non! Pas du tout! Rougissant soudainement, Anne s'explique : J'ai simplement vu des images dans ma tête!

-Racontez-moi tout! Lui demande le médecin.

-Mais… S'écrie Anna, regardant tour à tour William puis le docteur.

Réalisant qu'elle est mal à l'aise à cause de sa présence, William s'empresse d'ajouter : Oh! Je vais vous laisser.

-Non, je veux que vous restiez William! Comme vous avez connu Élisabeth! Vous êtes même mieux placé que moi en fait pour savoir quelle valeur accorder aux souvenirs d'Anna.

-C'est arrivé cet après midi, alors que j'étais au marché public avec les coursiers. J'étais occupée à dessiner un plan du marché lorsqu'une voix a capté mon attention. J'étais presque certaine que je l'avais déjà entendue. J'ai cherché des yeux la personne qui parlait et j'ai eu comme une drôle de sensation en le voyant. L'homme qui parlait a été rejoint par un autre homme dont la voix m'a aussi semblée tout aussi familière. Ensuite, ils ont quitté le marché, montés sur une bête immense, l'un derrière l'autre. J'ai fait croire aux coursiers que je devais aller chercher des provisions à l'extérieur du château. J'ai suivi les deux hommes avec le cabriolet, assise à la place du cocher. J'avais pris soins de rabattre mon capuchon sur ma tête. Ils ont fini par s'arrêter juste avant d'arriver sur le dessus de la colline. Je suis passée près d'eux. Le plus costaud m'a adressé la parole. Ils voulaient me voler le cabriolet. Je suis descendue. Je me suis dit qu'ils me laisseraient tranquille si je leur laissais la voiture. Dès qu'ils ont vu que j'étais une femme, ils ont commencé à me poursuivre.

-Et puis? Demande le médecin pour l'encourager à continuer.

-C'est à peine croyable! Moi qui croyais ne pas savoir monter, je me suis précipitée vers la bête qui attendait à l'écart et j'ai grimpé sur son dos. Ensuite, tout aussi étonnement, je l'ai lancée au galop. Le plus agile des deux hommes s'est accroché à moi, mais il est tombé par terre après que je l'aie fouetté avec mes rênes.

-Ensuite? Lui demande William n'en croyant pas ses oreilles.

-Ensuite, rien! Je suis revenue vers le château et j'ai demandé à un soldat d'aller récupérer le cabriolet! Ils m'ont dit qu'ils allaient le ramener ici s'ils le trouvaient.

-Rien d'autre? Des sensations bizarres? Des images claires, floues?

-Et bien, oui! En fait, je me suis vue enfermée dans une cellule!

-Ah, ah! S'écrie le médecin pensant immédiatement aux cachots.

-Non docteur! Je n'étais pas ici au château! J'étais ailleurs! De plus, je n'étais pas seule! Il y avait d'autres femmes avec moi dans cette prison! Certaines étaient mortes depuis plusieurs jours!

Au cours de cette dernière affirmation, Anna était devenue de plus en plus pâle, avait relevé ses mains et appuyait fortement sur ses tempes comme pour chasser une forte douleur. S'approchant d'elle lentement, le médecin la prend par les épaules et la guide vers le divan à deux places qui est devant le feu.

-Vos cheveux sont encore mouillés Anna! Restez donc devant le feu! Lui dit le docteur doucement.

-Qu'est-ce que ça peut vouloir dire d'après vous? Demande William en s'adressant au médecin.

-J'en sais rien! Répond Anna avant d'ajouter : Oh! J'ai oublié de vous dire que les deux hommes s'appelaient Hunter et George.

William dévisage intensément la jeune femme comme s'il ne la croyait pas. Anna le suit des yeux croyant qu'il va dire quelque chose.

-Vous êtes certaine?

-Oui! Je les ai entendus parler ensemble! Et je connais ces hommes! Je sais que je les ai déjà vus! C'est d'ailleurs justement parce que je voulais comprendre pourquoi j'avais la certitude de les connaître que j'ai décidé de les suivre.

-Ce que vous dites n'a pas de sens! S'emporte William. Ces deux hommes sont recherchés tant aux États-Unis qu'en Angleterre! Ils sont terriblement dangereux! Si vous les aviez réellement connus comme vous dites, vous ne les auriez jamais suivis!

-Monsieur Darcy, elle ne savait pas à qui elle avait affaire! Le gronde le médecin avant de se tourner vers Anna dont les yeux sont rendus brillants de larmes contenues : Ce que William veut vous dire, mais maladroitement, c'est que vous avez poursuivi les deux têtes dirigeantes des révolutionnaires que nous recherchons inlassablement depuis deux ans! George Wickham est leur «leader»! C'est lui qui a assassiné la reine dans la rue en face du château pour être bien certain que le roi et ses filles entendraient ses cris.

-Vous êtes sérieux! Demande Anna qui pleure pour de bon depuis la dernière explication du docteur.

-Oui! Quand à Hunter Dunbar, c'est le bras droit de George! Lui explique William à son tour.

-Je les ai déjà vus tous les deux! J'en suis certaine! Termine Anna en se mouchant avec le mouchoir que le docteur vient de lui passer.

-Une chose est certaine aussi, c'est que George Wickham et Hunter Dunbar ont passé presque tout leur temps aux États-Unis!

-Oui, et ça veut dire quoi? Demande Anna en regardant William.

-C'est aussi là que mon épouse est disparue! Anna, votre comportement est imprévisible! Vous êtes irresponsable!

-Bon! C'est ça! Tout de suite les grands mots! Réplique Anna en s'emportant à son tour. Vous voudriez me garder enfermée, c'est ça?

-Taisez-vous tous les deux! Les sermonne le docteur Porter. Bon! Ceci étant dit : Anna, William a raison! Je ne veux plus que vous quittiez les murs du château sans être accompagnée! C'est clair?

-Si vous voulez! Répond Anna, boudeuse.

-Quant à vous monsieur Darcy! Laissez-la tranquille. Anna n'est pas sous votre responsabilité!

-Mais c'est elle aussi qui fonce tête baissée dans tout ce qui lui rappelle quelque chose! Rétorque William impatient.

-Anna, à partir d'aujourd'hui, je veux vous voir en consultation tous les jours et vous allez noter vos rêves. Si des souvenirs commencent à remonter, je veux être le premier à les entendre!

-Je suis d'accord!

-Quand je pense que vous nous avez dit que vous n'étiez jamais montée sur un cheval? Continue William en marchant de long en large.

-Le propre de l'amnésie c'est justement qu'on oublie une partie de sa vie! Une part de ses habiletés aussi, enfin, je crois?

-Donc, vous admettez qu'il est possible que vous soyez Élisabeth! Rétorque William croyant l'avoir piégée.

-Je l'ignore! Mais, oui! Je vous le concède! Les morceaux semblent coller. Je pourrais être la princesse!

-Un jour vous dites non! Le lendemain vous dites oui! Élisabeth n'était pas comme ça!

-Assez! Lui crie Anna en s'approchant de lui : Mon but n'est pas de ressembler à la femme que vous avez perdue! Ce que je veux moi, c'est découvrir qui je suis! Mais plus j'avance dans cette direction, plus je suis effrayée! Je suis présentement terrifiée par ce que je risque de découvrir à mon propos! William s'agite et veut répliquer. Non! Taisez-vous! Je ne veux plus rien entendre! Ce n'est pas parce que vous étiez marié avec elle que ça vous donne le droit de tout décider à mon sujet!

-Pour qui me prenez-vous! Si j'aimais la princesse, c'est justement à cause de son caractère ardent et volontaire. Elle seule était capable de me tenir tête pendant des heures!

-Bon! J'en ai assez! Pardonnez-moi docteur, mais je retourne à la cuisine. Là au moins, personne ne remet en question qui je suis, ni ce que je fais.

-Anna! L'arrête le médecin avant qu'elle passe la porte : Tout ce que vous devez comprendre! Tout ce que nous essayons de vous expliquer tous les deux - très maladroitement, je vous le concède - c'est que sous prétexte que vous êtes à la recherche de votre identité, en suivant une piste, vous devez toujours vous demander si vous ne vous mettez pas justement en danger. Souvenez-vous que votre esprit veut vous protéger d'une grande souffrance et que c'est pour ça que la porte de votre mémoire reste fermée.

-Oui! Répond Anna, toujours de dos. Je vais en tenir compte! Merci docteur. Se retournant pour faire une révérence à William, Anna ajoute : Pardon monsieur Darcy. Je n'ai pas voulu vous manquer de respect, ni être impolie! Mais enfin, pardonnez-moi tout simplement! J'oublie trop souvent comment votre femme vous manque!

-En effet!

Ne sachant pas vraiment comment interpréter sa réponse, Anna fait demi-tour et quitte la pièce.

-Qu'en pensez-vous réellement docteur?

-Je n'aime pas ça!

-Les visions qu'elle a eues peuvent-elles être considérées comme des signes que sa mémoire va revenir?

-Je le souhaite! Sincèrement, je le souhaite! Mais je crois aussi qu'elle a raison et que vous devriez la laisser tranquille! Laissez-moi gérer cette situation avec elle.

-Je ferai de mon mieux! Mais c'est difficile! Répond William en soupirant.

-Je sais!

À suivre. Miriamme.