Mon comportement a mis Jacob tellement mal à l'aise ce jour-là, qu'à partir de cet instant, il est revenu me voir tous les jours, pour me parler, essayer de me comprendre, et même si il ne changeait toujours pas d'idée, même si il me préférait toujours Renesmé, il venait rien que pour moi et me consacrait du temps, et ce simple fait me rendait infiniment heureux… Nous parlions, de la relation vampire-calice, surtout, mais aussi de l'imprégnation, à partir du moment où il a accepté de me révéler les secrets de sa race, et de l'un et de l'autre… J'étais prêt à faire n'importe quoi pour le faire sourire, pour voir ce si beau sourire, si adorable, illuminer son visage…
Petit à petit, nous avons fini par nous connaitre. Il avait beau nier, je savais qu'au fond de lui, il considérait, comme moi, ces instants volés à la guerre entre nos clans, comme des moments privilégiés. J'attendais ces moments avec impatience, et je sais que lui aussi, mais bien évidemment, Sam ne voyait pas notre rapprochement d'un bon œil… Billy non plus, sans doute, mais il désirait laisser Jacob faire son choix, et Sam ne devait pas oublier que, si il était l'alpha intérimaire, il n'était pas pour autant le chef de la tribu, pas plus que l'alpha légitime… Il enrageait dans son coin, mais savait qu'il devait se tenir à carreaux, parce que si Jacob désirait revendiquer sa place pour avoir la paix, il était clair qu'il l'obtiendrait sans difficulté…
Un mois de plus s'est finalement écoulé, et ce jour est le dernier. Quatorze heures vont bientôt sonner, et je sais qu'à peine quelques minutes plus tard, Jacob apparaitra et s'assiéra à côté de moi. Et demain, il ne viendra pas…
Je change tous les jours d'endroit, et prend bien garde de ne pas importuner les loups par mon odeur, cependant, Jacob fini toujours par me retrouver. J'entends justement ses grosses pattes frapper le sol. Il a l'habitude de venir me voir sous sa forme de loup, puis, de se retransformer au milieu des arbres, et de se rhabiller avant de venir me voir. Alors que je le sens et l'entends se rapprocher, le venin inonde à nouveau mes yeux de larmes, qui menacent de déborder. Au cours de ce mois, j'ai désespérément essayé de ne pas pleurer, pour ne pas blesser Jacob encore plus, pour ne pas le faire culpabiliser plus qu'il ne le fait déjà, mais aujourd'hui, je sais que je ne pourrais pas m'en empêcher. Aujourd'hui, j'ai besoin de pleurer…
Parce que c'est la dernière fois. La dernière fois que je le vois, la dernière fois que je le sens, la dernière fois que j'apparais dans sa vie, la dernière fois de tout…
Et c'est trop dur à supporter. J'ai sur la poitrine un poids immense, qui m'empêche même de faire semblant de respirer. Ce n'est plus du sang ni du venin qui coule dans mes veines, mais du plomb, du plomb qui m'empêche de bouger, parce que je ne veux pas, je ne peux pas le quitter…
Demain, tout sera terminé.
Jacob est là, derrière ce bouquet d'arbres, je l'entends qui se retransforme et s'habille, d'ici quelques instants, il va surgir d'entre les arbres, et ce sera la dernière fois que je pourrais l'admirer…
Il arrive et me salue, poliment, parce qu'aussi incroyable que cela puisse paraitre, nous ne sommes plus ennemis maintenant… Ma gorge est nouée par les larmes, je suis incapable de lui répondre, je le salue d'un signe de tête…
Il s'assied auprès de moi et me regarde, inquiet, et c'est ce regard qui me tue. Incapable de le supporter plus longtemps, je me détourne…
-Edward, qu'est ce qui t'arrive ? Me demande-t-il.
Incapable de répondre tout de suite, je ravale d'abord mes sanglots.
-Demain… Dis-je, et ma voix se brise…
-Quoi demain ?
Ne fait pas comme si tu ne le savais pas, enfin !
-Elle arrive demain à Seattle…
-Ah…
Ah ? C'est tout ce que tu trouves à dire, ah ?
-Edward… Commence-t-il...
Quoi ?
-Tu sais, je t'aime bien, continue-t-il, et même si ce n'est pas tout à fait ça que je veux entendre, je ne peux empêcher un sourire de fleurir sur mes lèvres en sachant qu'il a réussi à m'apprécier, même un peu…
-Je t'aime bien et je n'ai pas envie que tu t'en ailles… J'ai appris à te connaitre et tu es tellement différent de ce que je m'imaginais… Ce qu'on m'avait fait croire en m'élevant… Tu es devenu mon ami, mieux, mon frère…
-Tu peux faire de moi ton ami ou ton frère si c'est ce que tu souhaites, Jacob…
Il m'a regardé un instant, droit dans les yeux, comme si il voulait sonder mon cœur… Et j'ai vu à son expression découragée que ce qu'il avait vu ne lui avait pas plu, et ce n'était pas étonnant, j'avais beau avoir prononcé ces paroles, je n'y croyais pas moi-même…
-Non, Edward, je te regarde, souffrir et mourir à petit feu pour moi, et je sais que tu ne pourras jamais te contenter de ça. Tu ne peux pas vivre sans moi, mais tu ne peux pas non plus vivre avec moi…
J'ai fermé douloureusement les yeux, essayant désespérément d'échapper à cette vérité si clairement et justement énoncée, mais il n'y avait rien à faire… J'ai avec rage tenté de retenir mes larmes, mais impuissant, je les ai senties couler doucement sur mes joues…
-Viens-la… A dit Jacob d'un air triste en m'attirant dans ses bras…
Il m'a pris dans ses bras, et m'a serré contre lui, comme un enfant que l'on console, et c'est bien ce que j'étais en cet instant. Un petit enfant qui pleurait son premier amour, un amour perdu…
Il me berçait et me consolait, et mes sanglots, que je voulais silencieux, ont fini par s'échapper violemment de ma gorge, secouant mon corps, pourtant glacé et mort, contre celui de Jacob, si brûlant et vivant…
Comment pouvait-il vouloir de moi, alors que je n'étais rien d'autre qu'un mort encore vivant ? Comment aurait-il pu me préférer à la chaleur de cette humaine, qui pourra lui donner une famille, une vieillesse et la mort ? Comment pourrait-il se condamner à la jeunesse et à la vie éternelle ? Alors qu'il n'y a pas de plus grande souffrance…
Le temps passait, et je pleurais encore et encore, contre son épaule, et Jacob me tenait contre lui, me caressant le dos, me murmurant des paroles de pardon à l'oreille, inlassablement. Le venin glacé coulait sur son épaule et glissais sur torse à la peau de caramel, faisait son chemin sur ses abdominaux, et finissait pas imbiber le tissu de son short, mais malgré tout, il me serrait contre lui, aussi fort que possible, et me berçait, aussi fort que possible...
J'ignore combien de temps j'ai passé ainsi, à pleurer dans ses bras, à hurler ma peine, à m'accrocher à lui de toutes mes forces, mais lorsque le jour a commencé à décliner, je me suis forcé à m'arrêter.
Je n'avais pas le droit de le retenir ainsi. Il avait fait son choix, et ne me voulait pas dans sa vie.
Il allait me lâcher et repartir. Il allait manger, faire sa ronde, et aller se coucher. Et moi, pendant ce temps, j'allais m'en aller. Et demain, à la même heure, Renesmée serait à Forks, pour visiter un peu, et s'acclimater, avant de commencer à travailler… Et j'allais la guider vers la réserve, elle est intelligente et curieuse, ce ne seras pas compliqué…
J'ai retenu mes larmes, et ai empêché mes sanglots de s'échapper de ma gorge. J'ai pris plusieurs profondes inspirations pour me calmer, et m'imprégner au maximum de l'odeur de mon aimé. Je l'ai gardé encore un peu contre moi, ne voulant pas le lâcher tout de suite, parce que cela aurait signifié la fin, le moment du départ… Et puis, quand j'ai senti que je n'avais pas le droit de le retenir plus longtemps, je me suis écarté de lui à regret…
Son regard était fixe, et noyé de larmes translucides… Tendu, les mâchoires contractées à s'en briser les dents, pourtant solides, il fixait un point invisible par-dessus mon épaule…
-J'ai choisi…
