Chapitre 11 : Thomas et Craig et Tweek
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Partie 1– Thomas
Ma mère se gare devant le lycée. Comme elle travaille près d'ici (elle est à mi-temps), elle me dépose en voiture, je n'ai donc pas à prendre le bus. Je la soupçonne d'avoir secrètement allongé son itinéraire pour m'éviter les transports en commun mais je n'ai fait aucune remarque, elle veut simplement me protéger.
_À ce soir maman – chatte !
_Je t'aime mon chéri.
Elle me noie de déclarations d'amour maternel depuis que je suis rentré de Caroline du Sud, mais de ça non plus, je ne peux pas l'en blâmer. Je descends de la voiture. Il est dix heures et la sonnerie annonçant la récréation retentit juste au moment où je franchis les portes. Je me dirige immédiatement vers le distributeur de café de l'aile Est, je sais que c'est là que traîne la bande à Craig, et surtout Tweek. J'appréhende un peu de lui parler pour la première fois depuis la fête mais il faut que je laisse mes sentiments personnels de côté car nous avons un rapport à terminer.
_Salut Thomas. Me sourit Craig. Il s'approche de moi et me prend contre lui. Je suis un peu surpris mais je me laisse faire. Craig est mon petit ami maintenant.
_Tu vas bien ? Me souffle-t-il.
_Ouais, ça – bite ! – va. Et toi ?
Je jette un regard en coin aux autres. Je sais qu'ils nous observent tous plus ou moins discrètement. Stan, Kyle et Token ont pudiquement détourné les yeux alors que Kenny nous fixe sans gêne, d'un air amusé. Clyde est partagé entre les deux, il nous regarde mais les traits de son visage expriment son désarroi. Le pire, c'est que Craig a l'air de s'en ficher royalement. Je me demande s'il s'est déjà affiché avec d'autres garçons.
_Bien. Finit-il par me répondre. Il penche la tête et m'embrasse à pleine bouche, pas le moins du monde embarrassé par les spectateurs qui nous entourent. Je fais presque la même taille que lui alors j'ai juste à pencher la tête et à fermer les yeux ; pourtant, l'espace d'un instant, je les ouvre et tombe directement dans ceux de Tweek. Il se tient à quelques pas de nous, son thermos à la main, la bouche ouverte et le visage tiraillé par la stupeur et la déception. Je ne m'y attendais tellement pas que je repousse brusquement Craig.
_Qu'est-ce que... oh... Souffle-t-il lorsque, suivant mon regard, il comprend à son tour la situation. Il rajuste son chulo et dit :
_Salut Tweek.
_Salut. Rougit le petit blond. Craig lui sourit comme si de rien n'était et Tweek essaie de le lui rendre, mais ses lèvres tremblent. Sa petite bouche triste me crève le cœur. Tweek détourne le regard et plonge la main dans son sac, il en sort un dossier qu'il me tend.
_C'est notre rapport sur l'expo. Je l'ai imprimé ce week-end mais il manque tes croquis. Me dit-il sans me regarder dans les yeux. Je prends le compte-rendu et réponds :
_Je les ai avec moi. Viens, on va à l'atelier pour le faire relier.
_D'accord.
Nous nous éloignons ensemble. Le chemin que nous empruntons est désert, car c'est un genre de raccourcis. Tweek déteste passer par là parce que l'escalier est en métal et qu'il n'a pas l'air solide alors il monte les marches lentement, avec hésitation.
_Tu veux que je te tienne le bras ? Je propose, comme son meilleur ami le fait habituellement.
_Non, non – ngh – surtout pas, je voudrais que, que, que Craig s'imagine des ch-choses.
Il se met tout à coup à trembler sans que je comprenne pourquoi. Il se fige sur une marche et saisit son thermos pour y boire directement au goulot, il grimace, sans doute parce qu'il s'est brûlé.
_De quoi tu parles ? J'interroge.
_Ben, vous sortez ensemble et s'il nous voit main dans la main il pourrait penser que (il prend une autre gorgée) que je cherche à m'immiscer entre vous et - gha !
Je comprends ce qu'il veut dire. Je descends les trois marches qui nous séparent et pose mes mains sur ses épaules. Des tonnes de phrases rassurantes toutes plus niaises les unes que les autres se bousculent dans ma tête mais je n'en dis aucune, ce n'est pas la peine. Je sais que Craig a confiance en Tweek, et inversement. Si quelqu'un s'immisce quelque part, ce serait plutôt moi.
_Allez, allons – enculé ! - y. Je souffle.
Partie 2 – Craig
Ils reviennent un quart d'heure plus tard. Thomas brandit fièrement le dossier dans les airs et Tweek affiche un air satisfait qu'il arbore rarement.
_Alors ça y est ? C'est enfin fini ? Je demande, touché par leur enthousiasme. Ils me tendent leur rapport relié et j'y jette un œil. Clyde et Token viennent regarder chacun par dessus une de mes épaules. Je n'y connais rien en Art mais je sais que les notes de Tweek sont minutieuses, tandis que les croquis de Thomas sont simplement magnifiques.
_C'est génial, vous allez avoir une super note. Affirme Clyde. Je donne une tape amicale sur l'épaule de Tweek et serre Thomas contre moi pour les féliciter. Ils ont de quoi être fiers. À huit ans déjà, mon copain était le plus doué du cours d'Arts Plastiques, et il m'a confié s'être réfugié dans la peinture et la photo en Caroline du Sud.
_Bon, je vais l'apporter au prof, dit Thomas, à tout à l'heure.
Il m'embrasse sur les lèvres et s'en va par la porte Est. Je le suis des yeux jusqu'à ce qu'il ait totalement disparu quand j'entends une voix désagréable dans mon dos.
_Eh ben c'est quoi ça ? Un nouveau couple de tarlouzes ?
Cartman, encore. Il marche dans notre direction, chacun de ses pas transpire la suffisance et le narcissisme. Voir toute cette graisse se balancer en rythme me colle la nausée. Il arrive jusqu'à nous mais il ne dit rien. Il a l'air surpris. Son regard passe rapidement de Tweek à moi. Les yeux de Cartman s'arrêtent finalement sur Tweek qui tressaille. Il avait cessé de trembler, mais il recommence. Mon meilleur ami a peur de ce gros cul. Il ne l'avouerait jamais à personne mais je le sais qu'il est terrifié à l'idée que Cartman le prenne pour cible – n'oubliez pas que ce connard à tué son père biologique pour le donner en chili à son demi-frère !
_Tiens, tiens, mais je vois là une mauvaise distribution des rôles non ?
Je fronce les sourcils. Quand il parle comme ça, en langage imagé, tortueux, manipulateur, c'est qu'il prépare un mauvais coup. J'ai bien envie de le faire taire mais je préfère attendre la suite. Stan et Kyle se lèvent à leur tour et s'approchent, comme en mesure préventive.
_Ben oui, poursuit Cartman, normalement c'est le caféïnomane taré qui se fait baiser par le héros insensible et le petit Tourette qui est le meilleur ami. Ben qu'est-ce qu'il s'est passé Tucker ? Tu t'es lassé de Tweek et tu l'as jeté comme un vieux mouchoir ? T'en as eu marre de lui, t'as trouvé l'herbe plus verte ailleurs alors tu l'as largué sans pitié ?
Kyle fait un pas en avant mais Stan et Kenny le retiennent, perplexes. Moi non plus, je ne sais pas ce qu'il se passe. Je rêve, ou ce connard notoire d'Éric Cartman est en train de prendre la défense de Tweek ? À voir la tête que font les autres en tout cas, ça a l'air d'être le cas. Heureusement que Thomas n'assiste pas à ça. Je me tourne vers mon meilleur ami qui serre son thermos entre ses mains, le regard dirigé vers le sol. Il tremble de tout son soul, mais ça n'arrête pas Cartman :
_Raconte-nous, Tucker, c'était comment? De te taper ton meilleur ami et de voir ensuite la déception dans ses yeux quand tu lui as annoncé que tu t'étais foutu de sa gueule ?
Personne n'ose intervenir, tout le monde a détourné la tête et regarde ailleurs. Est-ce que ça veut dire qu'il a raison ? Est-ce que j'ai jeté Tweek comme un vieux mouchoir usagé ? Est-ce que c'est ce que tout le monde pense ?
_Ta gueule Cartman ! Je hurle, tu dis que des conneries !
Ma réplique résonne dans le couloir et se perd sans que personne n'ajoute quelque chose. Ça me plonge dans une rage folle.
_Mais bordel vous n'allez pas le croire ? Je reprends, vous savez tous que c'est faux ! Vous... vous... putain, on couchait pas ensemble !
Ma voix se brise, mon masque d'apathie aussi. Ne reste que la colère et le désarroi. Je ne peux pas croire que mes meilleurs amis me jugent ainsi.
_On couchait pas ensemble ! On n'a jamais couché ensemble ! On est amis, putain de merde, on est juste...
_CRAIG FERME-LA! M'interrompt Tweek. Un long silence se fait. Tout le monde fixe ce blond tremblant qui vient de crier. Je vois l'angoisse envahir lentement ses yeux, mais heureusement pour lui, la sonnerie de reprise le sauve. La pression retombe tout à coup, tous prennent leurs affaires et s'enfuient vers leur salle de cours. Cartman ramasse lentement son sac et me jette un dernier sourire satisfait avant de faire volte face. Je me tourne vers Tweek qui est le seul à ne pas avoir bougé. Je lui prends doucement la main pour attirer son attention, mais pour la première fois de nos vies, il se dégage.
_Ça va ? Je demande à voix basse. Les élèves sortent des salles avoisinantes et le couloir se retrouve vite envahi. Toutefois, j'ai l'impression que nous sommes complètement isolés au milieu de toute cette foule, j'ai l'impression d'être en plein dans ces moments où tout peut basculer dans l'instant, et pour toujours.
_Ouais, ça va. Bredouille Tweek. Il lève vers moi un regard qui me crève le cœur, récupère sa sacoche et s'en va. Je le regarde partir, avec l'insupportable impression qu'une partie de lui ne reviendra jamais. Un coup dans mon dos me tire de mes pensées et je me souviens que, moi aussi, je dois aller en cours.
Partie 3 – Tweek
J'arrive devant la salle de sciences politiques en traînant les pieds. J'ai l'impression de porter tout le poids du monde sur mes épaules. Je ne peux pas croire que Craig ait crié à tout le monde ce qu'il a crié.
_Hey salut Tweek, ça va ? Me sourit Heidi. Je ne réponds pas, je n'en ai pas la force, à la place, je pose ma tête contre sa poitrine et laisse enfin mes larmes couler. Mon amie ne pose pas plus de questions et se contente de me serre contre elle. Elle me caresse le dos tout en essuyant mes larmes, elle agit comme une mère et elle en est consciente. Heidi est ma meilleure amie, elle a deviné depuis très longtemps que je suis amoureux de Craig, et ce matin lorsqu'elle a aperçu mon meilleur ami dans les bras du nouveau, elle s'est mordu la lèvres, à la fois peinée et révoltée pour moi. Aussi difficile à avouer que ce soit, Cartman avait raison. Craig venait de me faire du mal, beaucoup de mal.
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A suivre
Revu et corrigé le 19 / 01 / 2017
