DISCLAIMER : Tous les personnages sont issus des romans écrits par Sir Arthur Conan Doyle et de la série télévisée réalisée par Mark Gatiss et Steven Moffat. Je ne fais aucun profit avec cette histoire.

Bonjour à tous et mille excuses pour le temps que j'ai mis à publier un nouveau chapitre. J'espère qu'il en vaudra la peine ^^ Merci à tous mes lecteurs et à mes fidèles qui m'ont toujours laissé une review jusqu'ici ! Ce chapitre aborde le mariage de John et ce que ça provoque chez Sherlock. Le chapitre suivant se situera dans la continuité, ce mariage n'a donc pas fini de les bouleverser, ces deux-là !

Bonne lecture !


CHAPITRE 10

Le jour du mariage était arrivé.

Sherlock resta assis sur son lit un moment, silencieux. Il s'accorda quelques minutes de paix, comme une trêve, le calme avant la tempête qui se déchainerait bientôt autour de lui et dans son cœur. Mais il fallait bien qu'il se lève. Il enfila son costume comme il aurait endossé une armure avant de partir pour le champ de bataille. S'il ne pouvait plus espérer se débarrasser de ses sentiments, il devait néanmoins s'armer de courage pour ne pas les montrer. Et il en était réduit à essayer de dissimuler ses émotions sous un masque d'indifférence comme il peinait à camoufler ses cernes avec le fond de teint qu'il avait acheté en désespoir de cause au supermarché. Le miroir de la salle de bain lui renvoyait le reflet d'un homme épuisé. John ne manquerait pas de s'en apercevoir et Sherlock devrait probablement subir ses remontrances.

Mrs. Hudson vint le chercher alors qu'il finissait de se coiffer. Comment, il n'était pas encore prêt ? Mais le lieutenant Lestrade les attendait déjà en bas ! Sherlock essaya de négocier quelques minutes pour pouvoir nouer sa cravate mais Mrs. Hudson ne voulut rien écouter et le poussa dehors. Il ne pouvait donc pas faire l'effort de se lever plus tôt le jour du mariage de son meilleur ami ? Et quelle mine affreuse il avait ! Il aurait pu faire l'effort de dormir un peu cette nuit ! De quoi aurait-il l'air sur les photos ? Sherlock lui répondit qu'il ne voulait pas être pris en photo. Mrs. Hudson lui rappela qu'il était le témoin du marié et qu'il n'aurait pas le choix.

Lestrade les attendait au volant de sa voiture. Molly était assise à côté de lui sur le siège passager. Sherlock s'installa avec Mrs. Hudson sur la banquette arrière.

John et Mary avaient réservé la salle de réception de Goldney Hall à l'université de Bristol, une ville située à l'ouest de Londres. La cérémonie à l'église débutait à midi mais Lestrade avait préféré arriver en avance pour qu'ils puissent poser leurs affaires dans les chambres qui leur avaient été réservées.

Le trajet jusqu'à Bristol dura plus de deux heures. La radio de la voiture passait les tubes du moment tandis que Mrs. Hudson bavardait gaiement avec Molly. Sherlock remarqua que Lestrade souriait tout le temps et reluquait Molly à la dérobée. Il remarqua aussi qu'aucun des deux n'était venu accompagné. Il prit le pari que Lestrade tenterait un rapprochement avec la jeune femme au cours de la soirée et que celle-ci ne le repousserait pas. A cette idée, Sherlock se sentait un peu partagé. Bien sûr, il se réjouirait pour ses amis mais il ne pourrait pas s'empêcher de les envier, lui qui devait vivre sans espoir d'être aimé en retour.

Une douce chaleur les accueillit lorsqu'ils descendirent de la voiture climatisée. Le printemps régnait en maître à Goldney Hall, les fleurs et les abeilles avaient envahi le jardin. Molly et Mrs. Hudson admirèrent le bâtiment dont les imposantes fenêtres reflétaient la lumière du soleil. En parfait gentleman, Lestrade proposa de monter leurs affaires dans leurs chambres à l'étage. Sherlock récupéra son propre sac dans le coffre de la voiture et le suivit. Il fallait qu'il s'éclipse au plus vite dans sa chambre pour pouvoir nouer sa cravate à l'abri des regards.

De nombreux invités étaient déjà arrivés. Même s'il faisait un peu moins chaud à l'intérieur du bâtiment, la plupart des hommes avaient retiré leur veste. Les femmes passaient et repassaient aux toilettes pour peaufiner leur maquillage ou arranger leur coiffure. Tout le monde sirotait une boisson fraîche en attendant l'heure de se rendre à l'église.

Sherlock laissa Lestrade aller récupérer les cartes magnétiques qui leur donneraient accès aux chambres. Il scruta la salle de réception du regard. Son sens aigu de l'observation lui apprit que les instructions qu'il avait données à John et Mary avaient été scrupuleusement respectées. Les serviettes soigneusement pliées en forme d'opéra de Sydney étaient disposées sur les assiettes en porcelaine, la décoration sur les tables restait discrète. Mais le détective balaya d'un geste imaginaire ces détails ennuyeux lorsqu'il entendit la voix de John.

— Sherlock !

Son ami fendait la foule des invités pour venir à sa rencontre, un sourire aux lèvres. Il portait le costume qu'ils avaient choisi ensemble avec une élégance que Sherlock ne lui connaissait pas.

— Je suis content de te voir, dit John.

— Moi aussi, je suis content de te voir, bredouilla Sherlock du bout des lèvres.

Il devait se faire violence pour garder un air impassible alors que des fourmillements bouleversaient son estomac. John était magnifique, tellement fringant, tellement séduisant, tellement…

— Ça va ? s'inquiéta John en fronçant les sourcils. Je trouve que tu n'as pas l'air très en forme. Tu as mangé cette semaine ?

— Oui, un peu.

— Un peu seulement ? Sherlock, qu'est-ce qu'on avait dit ? Et tu as dormi au moins ?

— J'ai été très occupé, je n'ai pas eu le temps de dormir.

— J'arrive pas à y croire, je ne peux pas te laisser une semaine sans que tu mettes ta santé en danger ! Regarde ta tête ! De quoi tu vas avoir l'air sur les photos ?

— Je suis vraiment obligé d'être sur les photos ?

— Oui ! C'est mon mariage, tu vas faire un effort !

Sherlock poussa un soupir démesuré. John secoua la tête et pinça les lèvres comme s'il voulait s'empêcher d'éclater de rire.

— Tu as eu des enquêtes intéressantes au moins ?

Sherlock oublia très vite qu'il était censé faire semblant d'être contrarié. Il raconta à John un cas qui s'était présenté la veille, une vieille femme qui prétendait que son défunt mari était revenu d'entre les morts pour la dépouiller. John l'écouta avec attention, mais son regard fut momentanément attiré par quelque chose derrière le détective. La surprise se peignit sur son visage. Il interrompit Sherlock et lui demanda de l'attendre une minute.

Sherlock suivit des yeux son ami. Il le vit rejoindre un homme atrocement défiguré et vêtu d'un uniforme d'officier. Il fouilla dans sa mémoire avant de se rendre à l'évidence : il ne connaissait pas cet homme. John l'avait interrompu pour aller saluer un homme dont il ne lui avait jamais parlé. Son cerveau, rationnel, lui rappela que John avait le droit de se lier avec d'autres personnes que lui. Mais son cœur lui envoyait des décharges d'adrénaline, révolté à l'idée que John ait mis fin à leur discussion pour parler à un homme qu'il ne connaissait pas.

Sherlock arracha un verre des mains d'un invité et le vida d'une traite pour se calmer. Il grimaça. C'était du sirop de menthe, il détestait ça. L'invité en question essaya de protester mais Sherlock le dissuada d'un regard meurtrier de poursuivre dans cette voie. Il essaya de se remettre en tête la résolution qu'il avait prise de ne pas laisser ses émotions prendre le dessus. Mais il était clair, évident même, que John et cet homme qu'il ne connaissait pas partageaient un lien privilégié. Un lien dont Sherlock se croyait jusqu'ici être le seul à bénéficier. Le petit sourire discret de l'officier dissimulait mal le profond respect qu'il vouait à John. Le regard protecteur qu'il posait sur lui était absolument insupportable. D'où est-ce qu'il s'octroyait cette prérogative ? Et John qui, en retour, le regardait avec des yeux brillant d'admiration, que devait-il en penser ? Ils semblaient liés par quelque chose de plus fort que l'amitié, une expérience commune qui les avait définitivement rapprochés. Cette expérience, c'était la guerre bien évidemment, et Sherlock était presque frustré de savoir que John ne le regarderait jamais comme il regardait cet officier, tout ça parce qu'il n'avait jamais eu la présence d'esprit de s'engager dans l'armée.

Il tint bon encore une minute avant de craquer. Un élan de jalousie aussi dévastateur qu'un raz-de-marée sur une côte inonda son cerveau et lui ôta toute capacité à réagir rationnellement. Il fronça les sourcils et serra les poings. Ses yeux s'étrécirent jusqu'à se réduire à deux fentes. Ses jambes se mirent en marche toutes seules. Il se dirigea d'un pas rapide vers l'officier et, sans réfléchir, lui rentra dedans.

— Oh, veuillez m'excuser, dit-il en faisant mine d'être contrit. J'ai vu un de mes amis là-bas et j'ai couru vers lui sans regarder où j'allais. Je suis vraiment désolé, je n'ai pas fait attention.

— Ce n'est pas grave, lui assura l'officier.

Il rajusta sa veste d'une seule main tandis que John jetait à Sherlock un regard furieux. Il savait pertinemment que le détective l'avait fait exprès.

— Tu ne nous présentes pas ? demanda Sherlock avec un sourire innocent.

— Major, grommela John entre ses dents, je vous présente mon ami Sherlock Holmes. Sherlock, je te présente le major Sholto.

— Vous vous connaissez depuis longtemps ?

— Oh, oui, on peut dire ça, répondit le major. Nous nous sommes rencontrés en Afghanistan. C'était en quelle année déjà ?

— D'accord, donc ça fait un bon moment, enchaîna Sherlock. (Il se tourna vers John et perdit son sourire.) Il faut que je te parle. Tout de suite.

— Pas maintenant, refusa John. Tu vois bien que je suis occupé.

— J'ai besoin de te parler. C'est très important.

— Non, Sherlock, tu…

— Je vous en prie, John, ne vous embarrassez pas pour moi, intervint Sholto. Si c'est vraiment si important, vous ne devriez pas faire attendre votre ami.

Comme Sholto insistait, John finit par obtempérer. Il s'excusa et suivit le détective. Ce dernier avait repéré Lestrade, qui buvait un verre en compagnie de Molly. Il exigea la carte magnétique de sa chambre puis tira John par la manche pour l'entrainer à sa suite sans lui laisser le temps de saluer leurs amis communs.

Ils montèrent les escaliers qui menaient à l'étage et aux chambres réservées aux invités. Sherlock trouva la sienne grâce au numéro inscrit sur la carte magnétique.

— Maintenant, tu vas me dire qu'est-ce qui t'a pris ? explosa John une fois qu'ils furent tous les deux dans la chambre.

Sherlock jeta son sac sur son lit.

— Et toi, tu vas me dire à qui tu parlais ?

— Je te l'ai dit, c'est le major Sholto. J'ai servi sous ses ordres quand j'étais à l'armée. Nous sommes amis.

— Comment ça se fait que tu ne m'aies jamais parlé de lui ? Alors que vous vous connaissez depuis l'Afghanistan ?

John roula des yeux.

— Il y a beaucoup de choses dont je ne t'ai jamais parlé, tu sais.

— Ah bon, pourquoi ? Je croyais que c'était ce qui se faisait entre amis pourtant. On est censé tout se dire, non ?

— Sherlock ! Je t'ai parlé de mon traumatisme, je t'ai parlé des problèmes d'alcoolisme de ma sœur, tu connais mes angoisses, tu es le premier au courant quand je suis à découvert – de quoi tu te plains, tu en sais déjà beaucoup plus que toutes les personnes réunies ici !

— Mais lui, ce… ce major Sholto, comment tu as pu oublier de m'en parler ? Il est bien évident que tu as dû vivre une expérience forte avec lui quand tu étais à l'armée – expérience dont d'ailleurs tu ne m'as jamais parlé non plus.

— Et alors ? Tu vas me faire une scène pour tous les invités dont je ne t'ai pas parlé ? Il n'y a plus qu'à repousser le mariage, on y est encore la semaine prochaine !

— Mais non, je me moque complètement des autres invités. Tu ne m'aurais pas interrompu pour aller saluer les autres invités. Mais pour lui, tu l'as fait ! Cet officier compte suffisamment pour toi pour que tu préfères sa compagnie à la mienne, donc c'est qu'il occupe une place importante dans ta vie, donc c'est que tu aurais dû m'en parler !

— Ah ! s'exclama John en pointant un doigt accusateur sur Sherlock. Alors, c'est ça ? Tu es vexé parce que je t'ai interrompu ?

— Non, je ne suis pas vexé à cause de ça, et d'ailleurs je ne suis pas vexé du tout. Je veux comprendre par quel miracle cet homme s'est introduit dans ta vie sans que je le sache.

— J'ai connu le major Sholto avant de te rencontrer.

— Mais ce n'est pas ça, le problème ! C'est exactement comme si tu ne m'avais jamais parlé de Mary et qu'aujourd'hui tu m'annonçais de but en blanc que tu vas te marier avec elle.

— Arrête, ça n'a rien à voir. Mary fait partie de ma vie, c'était normal que je te la présente et que je t'en parle. Je n'avais aucune raison de te parler de Sholto. Je ne l'avais pas vu depuis des années et d'ailleurs Mary était persuadée qu'il ne viendrait pas à notre mariage. Donc tu vois, si ça se trouve, tu ne l'aurais jamais vu et tu ne serais pas en train de me prendre la tête avec cette histoire sans importance !

— Sans importance, vraiment ? Tu regardais le major comme s'il était le Messie en personne descendu sur Terre pour prêcher la bonne parole.

— Ce n'est pas vrai.

— Oh si, c'est vrai ! Je t'ai observé. Tu levais forcément la tête pour le regarder puisqu'il est plus grand que toi mais tes épaules étaient relâchées et tout ton corps tendait vers l'avant en signe de soumission. J'ai remarqué que tes pupilles étaient dilatées, phénomène provoqué par une très forte émotion. Tu as choisi de ne pas le faire attendre, tu es allé vers lui à la seconde même où il est entré dans le bâtiment. Tu…

— D'accord, d'accord, je le reconnais, c'est quelqu'un qui compte pour moi. Et alors ? Qu'est-ce que ça aurait changé si je t'avais parlé de lui ?

— J'aurais pu me préparer, exactement comme avec Mary.

— Comment ça, te préparer ?

— J'ai besoin de savoir quand est-ce que je suis censé me pousser pour faire de la place dans ta vie ! Tu m'as laissé le temps de le faire pour Mary mais pour Sholto, tu m'as poussé sans me demander mon avis. Tu m'as pris en traitre, John, c'était déloyal !

— Mais c'est pas possible, tu… tu es un putain d'enfant gâté, un imbécile qui ne comprend rien, un connard prétentieux insupportable !

John poussa un feulement exaspéré et tourna le dos à Sherlock. Il posa les mains sur ses hanches et tapa du pied sur le sol. Il respirait fort. Il était en colère. Sherlock aussi était en colère. En colère contre lui-même, parce que les mots avaient largement dépassé sa pensée. Il se rendait compte de tout ce qu'il avait dit à John, du pouvoir de la jalousie qui lui avait fait perdre le contrôle. Il fallait qu'il se reprenne. Il n'avait absolument pas le droit d'exiger de son ami une relation exclusive.

Sherlock se passa une main dans les cheveux et se racla la gorge.

— John, écoute, je ne voulais pas qu'on en arrive là. Je reconnais que j'ai réagi de manière un peu excessive mais c'est parce que…

— Un peu excessive ? releva John.

— D'accord, de manière très excessive. Mais c'est parce je ne comprends pas pourquoi tu voues une telle admiration à cet homme.

— Je t'ai expliqué que nous avons combattu ensemble.

— Et alors, en quoi ça justifie que tu m'interrompes pour aller lui parler ?

— Tu ne comprends pas, grommela John. Ça veut dire que le major Sholto et moi, on a été sur le terrain ensemble. On a vécu des choses dont je ne peux parler qu'avec lui.

— Ce n'est pas parce que je ne suis pas allé sur le terrain comme Sholto que je ne peux pas parler de la guerre aussi bien que lui, rétorqua Sherlock. D'ailleurs, si j'avais voulu, moi aussi j'aurais pu faire la guerre.

John se retourna pour lui faire face.

— Il n'est jamais trop tard pour t'engager dans l'armée.

Ils échangèrent un regard. Et ils éclatèrent de rire. Imaginer Sherlock Holmes en treillis faire le salut militaire et obéir aux ordres suffit à relâcher la tension entre les deux hommes. John se laissa tomber sur le lit en se tenant les côtes. Sherlock se pencha en avant et posa les mains sur ses genoux, pris d'un véritable fou rire. Oh, bon sang, ils avaient besoin de ça.

— Toi, à l'armée, se moqua John. Tu ne tiendrais pas deux jours.

— Ce sont mes supérieurs qui ne tiendraient pas deux jours avec moi.

Sherlock essuya une larme au coin de ses paupières. Dans un élan d'enthousiasme, il demanda à John s'il voulait bien lui donner la cravate qui était dans son sac. Il se rendit dans la petite salle de bain attenante à la chambre et alluma le néon au-dessus du miroir. John lui tendit sa cravate avant de s'appuyer contre le chambranle de la porte, les bras croisés.

— Je n'ai pas vu ton violon, fit-il remarquer.

Sherlock enroula la cravate autour de son cou et s'efforça de la nouer en se remémorant tous les conseils qu'il avait pu voir sur YouTube.

— Où est ton violon ? insista John.

Sherlock défit le nœud qu'il avait commencé à faire et qui ne ressemblait à rien.

— Tu l'as laissé dans la voiture de Greg ?

— Non, je l'ai oublié à Baker Street, avoua enfin Sherlock.

— Quoi ? Comment ça, tu l'as oublié ? Mais tu devais jouer la valse que tu as composée pour Mary et moi ! Comment est-ce qu'on va faire maintenant ?

— Calme-toi. J'ai enregistré la valse sur mon smartphone.

— Mais ça m'est égal ! Je cours partout depuis des semaines pour finir de tout organiser et toi, tu devais penser à une seule chose, à une seule chose ! Et tu l'as oublié ! Tu ne pouvais pas faire un effort le jour de mon mariage ? Non, il a fallu que le brillant Sherlock Holmes ne pense qu'à lui, comme d'habitude ! Décidément, aujourd'hui, tu fais tout pour m'énerver !

Sherlock ne chercha pas à se défendre. Il savait que John lui en voudrait de ne pas avoir apporté son violon. Mais y jouer à son mariage était au-dessus de ses forces.

Les effets de son fou rire s'étaient dissipés. Il essaya pour la troisième fois de nouer correctement sa cravate. Mais il s'emmêla les pinceaux et se retrouva une fois encore avec les deux bandes de tissu pendant lamentablement de part et d'autre de son cou. A bout de nerfs, il finit par pousser un juron. John s'approcha et posa une main sur son bras pour le forcer à se retourner.

— Laisse-moi faire.

Il entrecroisa les deux bandes de tissu de la cravate et exécuta en moins d'une minute un nœud parfait.

— Excuse-moi pour ce que j'ai dit. C'est juste que… J'aurais voulu que tout soit parfait. Tu comprends, je voulais… je ne sais pas, que mon mariage efface un peu mes conneries de l'autre soir.

John ajusta le col de la chemise de Sherlock. Il ouvrit sa veste et son gilet pour plaquer la cravate sur sa chemise blanche puis reboutonna les deux pièces du costume. Sherlock se laissait faire, incapable de bouger. Son amour effritait ses faibles résistances et semblait s'étirer comme un chat au soleil.

— C'est stupide, poursuivit John sans remarquer son trouble, qui pourtant colorait ses joues. J'ai connu la guerre, j'ai vu la mort, et malgré ça, je suis terrifié à l'idée que je vais me marier. Mary est un peu stressée, bien sûr, mais elle ne doute pas une seule seconde de son choix. Alors que moi, maintenant, je me demande si je pourrai vraiment réussir à la rendre heureuse. C'est bête mais… j'ai peur de ne pas y arriver…

John leva la tête. Ses yeux étaient embués de larmes. Timidement, Sherlock posa les mains sur ses épaules. Sa tête bourdonnait de pensées confuses, son cœur battait à un rythme irrégulier.

— John… tu es un homme extraordinaire. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi courageux, loyal et généreux que toi. Mary a de la chance que tu l'aies choisie pour partager ta vie. Elle sera heureuse avec toi, comment pourrait-il en être autrement ?

— Mais si je me trompais, Sherlock ?

John avait laissé ses doigts agrippés à la veste de Sherlock. Il était si proche du détective que ce dernier pouvait respirer les effluves de son parfum. Le baiser était là, entre eux, qui les narguait. Faites donc comme s'il ne s'était rien passé, les défiait-il.

Pendant une poignée de seconde, ils se regardèrent, sans bouger, sans rien dire. Juste une poignée de secondes. Mais une poignée de secondes pleine de promesses pour Sherlock, qui pencha très légèrement la tête, sans réfléchir, avec l'espoir fou de s'emparer à nouveau des lèvres de John. Aveuglé par son amour, il lui sembla que John levait très légèrement la tête, comme pour lui offrir ses lèvres. Une poignée de secondes. Ça ne dura pas plus d'une poignée de secondes.

Et cette poignée de secondes prit fin brutalement quand des coups répétés retentirent contre la porte de la chambre. John s'écarta brusquement. La voix de Lestrade leur parvint étouffée.

— Sherlock, vous êtes là ? C'est bientôt l'heure de la cérémonie à l'église, on ne va pas tarder à y aller. Sherlock ?

— Oui, oui, je suis là. Je vous rejoins dans une minute, Gary.

— Greg.

— Oui, Greg. Exact.

John sortit de la salle de bain, Sherlock sur ses talons. Il ne s'était rien passé, à peine s'étaient-ils touchés. Pourtant, leur compromis semblait dangereusement ébranlé.

— L'enregistrement de la valse, ce sera très bien, balbutia John dans une tentative courageuse de le maintenir.

— Ah, oui. L'enregistrement.

— Ton frère ne viendra pas ?

— Non. Et ta sœur ?

— Non plus. (John écarta les bras et bomba le torse.) Comment je suis ?

— Tu as grossi, non ?

— Je ne sais même pas pourquoi je te parle.

John sortit de la chambre et Sherlock put enfin se traiter de tous les noms. Il retourna dans la salle de bain pour se passer un peu d'eau sur le visage. Une poignée de secondes. Il ne lui avait fallu qu'une putain de poignée de secondes pour flancher. Allait-il risquer de perdre le contrôle comme ça chaque fois qu'il verrait John désormais ? Si Lestrade n'était pas intervenu… Sherlock secoua la tête. Il préférait ne pas penser à ce qui aurait pu arriver.

Après s'être essuyé les mains, Sherlock surprit son propre reflet dans le miroir. Ses yeux semblaient ceux d'un enfant, agrandis par la peur de se trouver à la merci d'un ennemi contre lequel il ne peut pas se défendre. Une vague appréhension l'assaillit. La cérémonie n'avait même pas encore eu lieu et, déjà, il perdait les pédales. Dans quel état serait-il à la fin de la journée ?

Plus tard, à midi, Sherlock gravit les marches de l'église avec la démarche d'un condamné montant à l'échafaud. Il avait mal mais il avait réussi à effacer toute trace d'émotion de son visage. Il voulait rester digne dans l'épreuve, autant qu'il lui était encore possible de l'être.

Quand l'orgue se mit à retentir entre les murs de l'église, tous les invités se levèrent. John fit son entrée, très solennel, un sourire un peu crispé aux lèvres. En arrivant devant l'autel, il ne se tourna pas vers Sherlock comme ce dernier l'espérait. Il garda les yeux obstinément fixés sur les portes de l'église. A nouveau, l'orgue retentit pour annoncer cette fois l'arrivée de la mariée. Les invités tournèrent la tête pour voir Mary faire son entrée. Rayonnante dans sa robe blanche, elle s'avança jusqu'à l'autel et prit place à côté de John.

Pendant toute la cérémonie, Sherlock se fit violence pour garder une parfaite maîtrise de lui-même. Il resta impassible, même quand John et Mary échangèrent leurs vœux, main dans la main, transfigurés par l'émotion. Personne ne pouvait se douter que chaque mot prononcé par John ravageait Sherlock.

Le prêtre procéda ensuite à l'échange des consentements. En sa qualité de témoin, Sherlock dut se lever pour rester debout près de son ami.

— Miss Mary Elizabeth Morstan, voulez-vous prendre pour époux le docteur John Hamish Watson ici présent ?

— Oui, je le veux, répondit Mary sans hésitation.

— Et vous, docteur John Hamish Watson, voulez-vous prendre pour épouse miss Mary Elizabeth Morstan ici présente ?

— Oui, je le veux, répondit John.

Pour la première fois depuis le début de la cérémonie, ses yeux rencontrèrent ceux de Sherlock. Ils exprimaient une secrète hésitation que le détective était seul en mesure de comprendre et qui acheva de lui briser le cœur.