Disclamer : l'univers et les personnages de Code Lyoko appartient à Moonscoop et à ses créateurs. Seuls certains personnages comme Mathieu ou Stéphanie sont de ma création.


Chapitre 11 :
Épisode 110 : Un pas de plus vers un ange_

La salle gigantesque à l'architecture hexagonale était plongée dans le noir. Partout, l'obscurité régnait, se faufilant entre les murs et les bureaux tel un serpent sinueux, englobant l'ensemble de l'espace, le confinant dans une atmosphère étouffante. Seuls les quelques vingtaines d'écrans d'ordinateur allumés tranchaient dans la pénombre, éclairant de leur lueur bleutée le visage blafard des informaticiens, tous rivés sur les colonnes de chiffres sans queue ni tête qui défilaient devant leurs yeux, pareils à des zombies hypnotisés par les machines high-tech.

Quelques néons crasseux situés à la jonction entre les murs et le plafond, particulièrement haut, venaient compléter la lueur inquiétante des PC, baignant l'extrémité des six cloisons de la pièce d'un éclat blanc aux allures de mort.

Le cliquetis incessant des claviers raisonnait dans un terrible ballet angoissant qui aurait suffi à donner la nausée à n'importe qui. Pas un souffle, pas un murmure ne s'élevaient des bureaux : les employés, tout de noir vêtu comme pour mieux se fondre dans les ténèbres de la pièce, semblables à des robots programmés pour accomplir leur tâche en silence.

Seule une gigantesque vitre au verre teinté venait briser la monotonie de la pièce aux dimensions titanesques, casée au beau milieu d'un des six murs, aussi froids et lisses que du métal.

La jeune femme, à l'abri derrière sa vitre, observait sans grand intérêt les dizaines d'informaticiens s'acharner sur les programmes et la gestion de l'empire qu'elle était parvenu à construire. Sa silhouette fine et glaciale, campée avec fermeté devant son bureau d'ébène vernis, semblait juger d'un seul regard l'ensemble de la salle derrière la vitre.

Contrastant avec ladite pièce, son bureau était savamment éclairé, baignant dans une lumière blafarde semblant provenir des murs eux-mêmes. Seuls les quelques meubles noirs, aussi lisses que du verre, venaient ponctuer cet amoncellement de blanc. Un énorme écran était accroché contre le mur faisant face à la vitre gigantesque contre laquelle s'appuyait la femme, retransmettant en direct les images des centaines de caméra de surveillance qui couvraient tout le bâtiment, projetant ouvriers, gardes et informaticiens travaillant d'arrache pied sous leur œil mécanique et vigilant.

Le bureau qui trônait au centre de la pièce était entièrement vide, si on exceptait l'unique ordinateur ultraplat, positionné d'une façon si méticuleuse à sa surface qu'elle en paraissait presque compulsive. Comme l'ensemble de l'ameublement de la pièce par ailleurs.

La jeune femme claqua la langue contre son palais, excédée, jetant un œil à la gigantesque horloge murale dans son dos. Son rendez-vous était en retard et elle ne supportait pas qu'il y ait la moindre anicroche dans ses plans ! Une aura de colère commençait lentement à poindre autours d'elle. Excédée, elle se mit à tapoter ses doigts contre ses bras croisés au rythme de l'aiguille des secondes. Ils ne pouvaient pas se permettre d'attendre une minute de plus ! Le projet ENDO était en stand-by depuis trop longtemps désormais, il était plus que temps de le lancer !

Comme pour répondre à son impatience dévorante, une sonnerie retentit dans toute la pièce la tirant brusquement de ses sombres pensées. Il était enfin arrivé ! Sans montrer le moindre signe de nervosité, elle se dirigea vers la porte mécanisée de métal blanc au fond de son bureau, se confondant presque avec la cloison, et tapa le code d'ouverture sur le petit panneau de commande incrusté à sa surface.

Dans un cliquetis, la porte coulissa et un homme en blouse blanche entra, un sourire cruel étirant ses lèvres fines.

- Patronne, la salua-t-il en esquissant une courbette ridicule, navré pour le retard, le sujet s'est montré plus résistant que prévu…

- Je n'ai que faire de vos excuses, Professeur Wander, coupa-t-elle d'une voix cassante, est-il prêt ?

L'homme ne put s'empêcher de déglutir, caressant son crâne chauve dans une attitude mal à l'aise. C'était plus fort que lui, cette femme lui faisait peur ! Elle dégageait quelque chose de tout bonnement inhumain, on la sentait prête à tuer d'un claquement de doigt à la moindre contrariété et il avait été lui-même témoin de sa cruauté au cours des nombreux mois qu'il avait passé sous son commandement.

Une nouvelle fois, comme il avait pris l'habitude de le faire au cours de leurs rares face-à-faces, il se laissa aller à la détailler de son regard porcin et calculateur. Malgré ses talons aiguilles et sa tenue de femme d'affaire très stricte, elle était indéniablement très jeune. Quel âge avait-elle par ailleurs ? Elle ne faisait guère plus de vingt ans, peut-être moins ? Personne au sein de l'organisation ne le savait réellement, pas plus qu'ils ne connaissaient son nom. Tout le monde l'appelait avec crainte par son nom de code : Scarlet. De toute manière personne n'était assez fou pour tenter d'en savoir plus sur leur mystérieuse dirigeante, tant elle inspirait la crainte, et rares étaient ceux qui avaient déjà réellement eu affaire à elle.

En effet, la jeune femme se montrait rarement hors de son bureau, extrêmement sécurisé et dont l'accès n'était réservé qu'à quelques rares élus –dont il s'estimait heureux de faire parti-, préférant surveiller de son regard pénétrant et sans pitié l'activité de ses employés, coordonnant les opérations à partir de son ordinateur personnel.

Constatant qu'elle s'impatientait, Wander claqua des doigts non sans réprimer un frisson et deux gardes, en combinaison noire de la tête au pied, pénétrèrent dans les appartements privés de la jeune femme, un blason luisant sur leur poitrine représentant un oiseau stylisé dans un cercle d'émeraude. Sans ménagement, ils jetèrent une silhouette inanimée à ses pieds, sous les ordres muets du professeur.

C'était un jeune homme d'environ seize ans, bien bâtit, les cheveux sombres, et au visage d'ange. Une paire de menottes lui enserrait les poignets, précaution nécessaire dans le cas où le sédatif qu'on lui avait administré cesserait de faire effet plus tôt que prévu, et on l'avait entièrement dénudé.

Du coin de l'œil, le professeur observa la réaction de la jeune femme mais elle se contenta de fixer le prisonnier de son regard glacial et hautain, sans que son visage ne traduise la moindre forme d'expression. Une sueur froide coula le long de l'échine de Wander, c'était ce qu'il y avait de plus terrifiant chez sa patronne : cette absence totale de sentiments dans son regard. La pitié, la culpabilité ou même la gène d'avoir en face d'elle un aussi bel adolescent entièrement nu n'étaient en aucune façon lisible sur son visage de marbre.

- Vous pouvez disposer messieurs, se reprit-il en tournant son visage émacié vers les deux gardes qui le saluèrent brièvement avant de prendre congé, la porte se refermant dans un claquement sec derrière eux.

- Bien, ne trainons pas ! lança Scarlet de sa voix tranchante.

D'un pas vif, elle se dirigea vers une autre porte semblable à la précédente, noire cette fois-ci, à l'autre extrémité de son bureau qu'elle entreprit de déverrouiller en entrant un code complexe dans l'interface tactile du panneau. Après une brève pression de sa main sur l'écran, dernière procédure de sécurité visant à analyser ses empreintes digitales, la porte noire coulissa libérant le passage vers un sombre couloir, à peine éclairé par quelques néons à même le plafond.

Sans un mot de plus, elle s'y engagea et Wander lui emboita le pas, trainant tant bien que mal le jeune homme inconscient et entravé derrière lui.

Rapidement, ils débouchèrent dans une immense salle et le professeur ne put s'empêcher de siffler d'admiration. Jamais il n'avait eu la chance de pénétrer dans cette fameuse pièce où tout se jouait depuis des mois et il la découvrait avec l'excitation d'un enfant dans un magasin de jouet.

Des câbles électriques étaient enracinés dans les murs, sinuant jusqu'à un gigantesque panneau de contrôle, relié lui-même à de nombreux écrans tactiles auxiliaires autours desquels s'affairaient quelques rares scientifiques et informaticiens –les plus talentueux de toute l'organisation, il le savait.

Une ouverture menant à une salle jumelle duquel s'échappait un doux ronronnement laissait entrevoir des centaines de sortes de gigantesques caissons d'un noir rutilant. Des Supercalculateurs : les ordinateurs à la puissance de calcul la plus impressionnante du marché !

Frissonnant, Wander, resserra les pans de sa blouse autours de lui : la température de la salle était glaciale ! Un mal nécessaire afin de parvenir à refroidir un minimum les dizaines d'ordinateurs tournant à plein régime.

Laissant les scientifiques se charger du jeune homme, il enjamba quelques fils afin de rejoindre sa patronne devant le panneau de commande, en pleine discussion avec le chef des opérations. Celui-ci, un jeune homme à peine plus âgé qu'elle et aux épaisses lunettes, faisait défiler les fenêtres sur l'écran, entrant de nouvelles données dans l'une, corrigeant une ligne de code dans l'autre. Wander haussa les sourcils. Il ne parvenait à comprendre que quelques bribes du programme et cela semblait dépasser de loin ses propres compétences !

- Tout est en place, expliquait le jeune homme sans même tourner la tête vers Scarlet, trop concentré par son travail, encore quelques retouches et le programme de virtualisation sera opérationnel…

- Parfait, approuva sèchement la jeune femme, qu'en est-il des scanners ? Avez-vous corrigé le problème de la dernière fois ?

Pour toute réponse, le jeune homme désigna d'une main deux formes sombres dans le fond de la pièce, noyées entre les câbles, et illuminées d'un léger halo bleu. Wander s'avança pour mieux voir.

Il s'agissait de deux énormes caissons d'une taille humaine, aux formes arrondies, incrustés à même le mur tels d'horribles excroissances. La partie supérieure était constituée d'une coque d'un matériau transparent et on apercevait à l'intérieur un liquide clapoter, illuminé d'azur par les quelques lampes disséminées à la surface de l'armature des engins. Les scanners… Ces portes entre la réalité et le monde intangible des ordinateurs… Ils n'étaient plus un vieux rêve de savant fou désormais !

- Nous avons été obligés d'ajouter ce liquide de confinement, expliqua l'informaticien d'une voix monocorde en se détachant pour une fois de son écran, ses lunettes luisant dans la pénombre, la fission nucléaire nécessitant la virtualisation ne pouvait être endiguée par les matériaux constituant les scanners en eux-mêmes : seul ce liquide de notre invention en est capable. Une bombe atomique pourrait exploser dedans sans causer le moindre dommage ! La technologie du professeur Schaeffer nous dépasse encore malheureusement…

- Ils fonctionnent ?

La dirigeante l'avait interrompu d'une voix plus sèche qu'à l'ordinaire, comme si la mention du professeur ravivait en elle des souvenirs douloureux. Ou peut-être était-ce simplement la rage d'être incapable de rivaliser avec ce génie du vingtième siècle dont les travaux avaient en grande partie permis à l'aboutissement du projet ENDO ?

La jeune homme aux lunettes opaques tiqua, fâché d'être coupé dans son élan, mais répondit avec la même neutralité, après un dernier regard au panneau de contrôle :

- Oui, ils fonctionnent. Nous sommes prêts Mademoiselle Scarlet, nous attendons vos ordres !

Celle-ci promena son regard sur l'ensemble de l'installation. Les quelques scientifiques présents avaient les yeux rivés sur elle, même le professeur Wander se surprit à retenir sa respiration.

- Bien, obtempéra-t-elle enfin rompant l'atmosphère pesante qui s'était installée, lancement de la procédure « Ange Déchu », ne me décevez pas !

A ces mots, la pièce tout entière s'anima. Les informaticiens pianotèrent à toute allure sur la surface tactile des écrans, coordonnés d'une main de fer par le jeune homme aux lunettes opaques devant son écran.

En silence, Scarlet se glissa jusqu'aux scanners, où deux scientifiques s'affairaient à hisser le jeune homme menotté, toujours aussi inconscient, au sommet de l'un d'entre eux. Une trappe coulissante s'était ouverte à même la coque transparente et on entendait le clapotis du liquide de confinement à l'intérieur.

Avec précaution, les deux hommes firent glisser le prisonnier à l'intérieur de l'habitacle, le débarrassant au passage de ses entraves, plongeant son corps dans la solution bleuté aussi fluide que de l'eau jusqu'à ce que seule sa tête émerge.

- Nom : Mower, énuméra une femme en blouse blanche campée à côté du caisson, griffonnant à toute allure sur une fiche, prénom : Angel, âge : seize ans, originaire de…

Le professeur Wander avait rejoint sa patronne et contemplait le va-et-vient des membres de l'organisation, véritable travail de fourmis méticuleux ou chacun avait son rôle et sa tâche à effectuer sans la moindre marge d'erreur possible !

- Puis-je me permettre une question Mademoiselle ? osa-t-il demander s'attirant un regard noir de la part de la jeune femme.

- Allez-y, capitula-t-elle sans pour autant se tourner vers lui, scrutant de son regard d'acier le jeune homme flottant à l'intérieur du liquide, à travers le caisson transparent.

- Pourquoi l'avoir choisi lui ? se lança-t-il avec ardeur tout en suivant le regard de la jeune femme vers le visage semblant paisiblement endormi de l'adolescent, qu'avait-il de plus que les autres ? Pourquoi pas un de nos scientifiques ?

- Comme vous le savez, le processus de virtualisation laissé par le professeur Schaeffer est encore incomplet. Il est très instable pour les adultes et ne fonctionne que lorsque le cerveau n'est pas encore totalement formé et laisse suffisamment de place à l'imagination pour permettre la formation de l'avatar virtuel, énonça-t-elle comme si elle récitait une leçon, d'un ton égal, ce cher professeur en a lui-même payé le prix… Seize ans constituait l'âge idéal : assez mature pour comprendre ce que l'on attend de lui mais assez jeune pour être virtualisé. De plus, il nous fallait un esprit malléable mais également un esprit de meneur, capable de prendre des décisions de lui-même et possédant des capacités physiques suffisantes pour lui permettre de résister au transfert et d'obtenir un avatar de qualité optimale. Les relevés de notes de son lycée et de son club de sport ont suffis à le faire sortir du lot à ce niveau. Pour le reste, il nous fallait un adolescent vivant dans un coin assez reculé et ayant une situation familiale suffisamment complexe pour ne pas alerter les autorités ou les médias. Ce jeune homme, Angel, vivait seul avec sa tante qui s'occupait à peine de lui : il était le sujet idéal.

- Nous sommes prêts mademoiselle ! lança une femme attablée devant un des écrans, bien vite suivie par un des scientifiques se chargeant des scanners, c'est quand vous voulez !

- Lancez l'opération ! éructa-t-elle sans plus de cérémonie.

Aussitôt, les scientifiques en charge du jeune homme refermèrent le caisson, immergeant entièrement Angel dans le liquide tandis que les informaticiens pianotaient furieusement sur leur écran.

La jeune femme qui avait énuméré les caractéristiques du prisonnier s'avança vers son scanner et abaissa un levier enfouit sous les câbles. Aussitôt, un anneau de lumière bleu illumina le liquide à la base du caisson dans un crissement déchirant.

- Lancement de la procédure ! s'époumona le jeune homme en charge des opérations, tandis qu'une série de nombres défilait sur le panneau de contrôle derrière lui, transfert du sujet !

Le liquide dans lequel il flottait sembla s'illuminer un instant et le jeune homme se cambra à l'intérieur, flottant à travers les particules de lumière qui s'échappaient de l'anneau bleuté. Un moniteur relié au caisson lâcha un bip strident et aussitôt un nouveau groupe d'informaticiens, tous vêtus de la même tenue noire arborant l'emblème du phénix sur leur poitrine, s'affairèrent fébrilement autours du scanner, tripotant boutons, leviers et câbles avec dextérité.

- Nous risquons de le perdre mademoiselle, lança la femme en charge de l'appareil en se tournant vers Scarlet.

- Il est trop tard pour faire machine arrière… Continuez la procédure !

- A vos ordres !

L'homme aux lunettes fit glisser de côté la fenêtre du programme sur l'écran et ouvrit une nouvelle application montrant une silhouette en trois dimensions tournant sur elle-même.

- Scanner du sujet ! fit-il en déglutissant.

Wander avait crispé tous les muscles de son corps, les yeux rivés sur le jeune homme. Lentement, le disque de lumière remonta le long du caisson tandis que les contours de la silhouette sur le panneau de contrôle viraient peu à peu au bleu.

Un éclair s'échappa brusquement du disque alors qu'il passait au niveau de la tête d'Angel et le moniteur bipa de plus belle mais le jeune homme semblait tenir bon. Enfin, le cercle s'éteignit à l'autre bout du scanner, tandis qu'un symbole s'affichait par-dessus la silhouette numérique sur l'écran.

Wander ne put retenir un soupir soulagé : tout semblait en ordre. Il ne restait plus qu'à lancer l'étape finale. Scarlet restait totalement impassible, concentrée sur les chiffres défilant sur le panneau de contrôle. Tout allait se jouer maintenant, le projet ENDO, tout ce sur quoi la Green Phoenix avait travaillé depuis des mois… Ils n'avaient pas le droit à l'erreur !

- Parfait, fit le jeune homme aux lunettes, une sueur froide coulant le long de son front. Il est temps de voir si ce sur quoi nous travaillons depuis tout ce temps a porté ses fruits… Virtualisation !

Comme un seul homme, les informaticiens appuyèrent sur la touche ENTER de leur écran. Une lumière d'un bleu aveuglant jaillit brusquement du caisson, aveuglant l'ensemble des personnes présentes dans la pièce. Pendant un moment, Wander eu peur que la paroi du scanner cède sous la puissance de la fission nucléaire. Cependant le liquide de confinement joua son rôle et, au bout d'une longue minute qui leur paru des heures, la lumière diminua jusqu'à disparaitre complètement.

Hébétés, les scientifiques clignèrent des yeux quelques instants avant de se tourner avec anxiété vers le scanner. Wander fit de même, le cœur battant à tout rompre. C'est alors que son regard s'accrocha à quelque chose d'impensable sur le visage de mademoiselle Scarlet. Quelque chose qu'il n'aurait jamais cru pouvoir observer un jour, même dans ses rêves les plus fous !

La jeune femme souriait. Ses lèvres étaient étirées en un mince sourire triomphant à glacer le sang. Brusquement, un tonnerre d'applaudissement et de cris de victoire retentit dans la salle, auxquels Wander se joignit bien vite après avoir jeté un coup d'œil au caisson.

A travers la surface transparente du scanner, on ne voyait plus que le liquide bleuté onduler doucement. Angel avait disparu…


La pluie tombait à verse sur Kadic, noyant l'établissement sous un fin crachin, retentissant avec fracas sur les dalles de pierre de la cour et la tôle des toits. L'après-midi s'achevait à peine et pourtant on aurait dit que la nuit était déjà tombée sur le lycée tant les lourds nuages noirs chargés de gouttelettes obscurcissaient le ciel. Le mois de mars commençait fort, et personne ne se risquait à l'extérieur ce jour-ci, s'entassant dans leur dortoir, à la bibliothèque, ou dans le foyer des élèves réservé aux internes.

Un éclair zébra le ciel et Odd Della Robbia ne put retenir un sursaut, appuyé contre la vitre d'une des fenêtres dudit foyer. La salle était tellement surchargée qu'il fallait se battre pour trouver une place sur un des canapés rouges vif qui la parsemaient, et hurler afin de couvrir le brouhaha incessant des collégiens, surexcités par le mauvais temps, qui n'arrangeait rien à la télévision tournant à plein volume et aux lycéens affairés autours de la table de ping-pong et des babyfoot.

Un peu honteux de s'être laissé surprendre, Odd rangea son téléphone portable dans sa poche. Eva venait juste de l'informer que oui, elle avait trouvé refuge dans le self et que non, elle ne braverait pas les intempéries pour venir le rejoindre au foyer. Il était donc bien parti pour passer la soirée tout seul, les tympans explosés par le vacarme des autres élèves.

Se laissant glisser du rebord de la fenêtre, il atterrit sur le sol dallé du foyer, vissant son béret sur ses mèches blondes, et promena son regard d'un gris perlé sur l'ensemble de la pièce, à la recherche d'un visage familier. Aelita était assise à l'extrémité d'un des sofa, à moitié bousculée par les collégiennes en furie qui le partageaient avec elle, en grande conversation avec une jeune fille de sa classe, adossée contre un des piliers de la pièce.

Avec une grimace, Odd reconnu Tania Grandjean : une de ses ancienne conquête à l'époque de la Troisième qui lui avait fait vivre un véritable enfer durant les quelques jours où ils étaient sortis ensemble. Il n'avait en aucun cas envie d'avoir de nouveau affaire à elle !

Renonçant à s'interposer entre les deux adolescentes, il se tourna vers Jérémie, assis un peu plus loin sur le dossier du même canapé, foudroyant la jeune fille de son regard bleu incendiaire. Odd ne put s'empêcher de déglutir, submerger par la rage de son vieil ami.

A ce qu'il avait cru comprendre, Aelita et lui avaient rompus il y avait à peine quelques jours et la guerre froide régnait entre eux désormais, l'un comme l'autre refusant de s'adresser mutuellement la parole.

Intérieurement, le jeune homme tout de violet vêtu ne pouvait s'empêcher de se dire qu'une rupture aussi brutale, dans un couple aussi désespérément soudé qui plus était, ne pouvait rien présager de bon… Après tout, il connaissait les deux adolescents depuis le collège, il avait suivi pas à pas leur amourette, la façon dont ils se regardaient, rougissant à chaque compliment de l'autre, finissant par s'avouer leurs sentiments… Il n'avait jamais été capable d'envisager les deux amoureux autrement qu'ensembles ! Pour lui, Aelita et Jérémie étaient, depuis toujours, l'incarnation même du principe des « âmes sœurs ».

Il fallait croire qu'il s'était trompé… En tout cas, si une personne devait ne pas sortir indemne de cette histoire, ce serait sans nul doute Jérémie. Le jeune homme aux lunettes était beaucoup trop possessif, beaucoup trop amoureux de sa déesse aux cheveux roses pour laisser tomber aussi facilement !

Préférant éviter d'alimenter sa colère, Odd préféra l'ignorer lui aussi et baissa les bras, s'éloignant dans le coin le moins surchargé du foyer, prêt du minibar que Sissi, qui disposait des clefs de l'appareil selon son rôle de présidente du lieu, n'avait pas jugé bon de remplir depuis une éternité.

C'est alors qu'il le vit, assis seul dans un coin sombre, la nuque appuyée contre la surface froide du congélateur, fermant les yeux comme s'il méditait. Mathieu.

En l'apercevant, Odd ne put s'empêcher de ressentir comme un pincement au cœur. Jérémie n'était pas le seul à s'être disputé avec Aelita, avait-il pu constater : le jeune homme aux Converses violettes avait depuis peu recommencé à s'isoler. Trainant seulement de temps à autre avec une jeune fille de Terminale qu'il n'avait jamais vue auparavant, il restait seul dans le self la plupart du temps et se retrouvait sans partenaire durant leur option commune d'Art Plastique. Il avait beau être interne à Kadic depuis plus de deux mois désormais, le jeune homme n'en restait pas moins très solitaire, allant jusqu'à éviter les autres élèves de sa classe.

Et lui-même ne faisait rien pour l'aider, le rejetant comme un paria depuis qu'Eva avait semé le doute dans son esprit concernant son orientation sexuelle. Il s'en voulait désormais de s'être montré aussi peu ouvert d'esprit. Après tout, gay ou pas, Mathieu était quelqu'un de très sympathique avec qui il avait passé de bons moments au début du mois de janvier ! C'était le moment ou jamais de rattraper ses erreurs !

Contournant un groupe d'élèves de Seconde, il se fraya un passage jusqu'au jeune homme qui n'ouvrit ses yeux bleus qu'au dernier moment en le sentant approcher, le fixant d'un regard triste qui poignarda littéralement l'adolescent au béret.

- Hum, fit-il en rajustant sa veste, ne pouvant s'empêcher de cacher à son vis-à-vis son torse un peu trop découvert par son col en V, salut ! Je…Je peux m'assoir ?

Mathieu ne répondit pas, se contentant d'opiner du chef, et l'adolescent s'exécuta, s'installant à côté de lui contre le minibar. Personne ne prêtait attention à eux, trop plongés dans la partie de babyfoot du moment ou dans l'émission que diffusait la télévision dans le fond. A l'extérieur, la pluie continuait de taper fort contre les carreaux.

Ils restèrent tous les deux là un moment, assis l'un à côté de l'autre, immobiles et aussi muets que des pierres tombales. L'ambiance entre eux pouvait au mieux être qualifiée de "glaciale" !

- Je peux te poser une question indiscrète ? se risqua enfin à lancer Odd rompant le silence pesant qui commençait à s'installer, c'est un peu ridicule mais ça me tracasse depuis un moment alors il faut que je sache…

Mathieu déglutit et son cœur s'accéléra de façon imperceptible mais il acquiesça néanmoins, anxieux. Odd inspira un grand coup tout en jetant un coup d'œil rapide à travers la salle, prenant garde aux éventuelles oreilles indiscrètes, avant de se rapprocher légèrement de son interlocuteur sans se rendre compte du trouble qu'il inspirait au jeune homme, qui avait désormais une vue plongeant sur son col en V, malgré ses précautions.

- Est-ce que…Tu es gay ?

Il avait murmuré si bas que personne à part eux deux n'avait pu les entendre, pourtant Mathieu ne put s'empêcher de se figer, complètement paniqué. Constatant finalement qu'aucun élève ne prêtait attention à eux, il se calma légèrement, son rythme cardiaque redescendant à une allure acceptable.

- Oui, admit-il finalement, las de constamment nier sa nature, c'est Aelita qui t'en as parlé ?

- A vrai dire, c'est Eva qui l'a deviné, avoua Odd avec un sourire nerveux, se reculant le plus discrètement possible du jeune homme, désormais réellement mal à l'aise.

Il tiqua soudain sur ce que Mathieu venait de lui dire : alors comme cela Aelita était au courant ? Voilà qui expliquait bien des choses et réduisait en miettes les raisons qui avaient poussé Jérémie à se montrer aussi jaloux ces dernières semaines !

Un silence de plomb retomba sur les deux adolescents, séparés d'un bon mètre désormais. Mathieu était littéralement cramoisi, cachant sa tête entre ses mains, trop honteux d'avoir dévoilé son plus lourd secret aussi facilement dans un moment de faiblesse ! Il était en train de penser à Angel lorsqu'Odd était venu l'aborder et, tout occupé à ressasser les paroles d'Aelita lui demandant de laisser tomber l'élu de son cœur, il s'était retrouvé totalement pris de cour par la question du jeune homme au béret.

Odd, quant à lui, n'osait plus ajouter quoi que ce fut, de peur de donner de fausses idées au jeune homme ou, pire encore, de se laisser aller à lui demander des détails ! Intérieurement, il avait espéré que l'adolescent nierait son accusation ce qui l'aurait aidé à tirer un trait sur tous ses doutes et à reprendre une amitié des plus banales où elle s'était arrêtée.

Cependant, Mathieu s'était montré direct et lui avait balancé à la figure ce qu'il redoutait le plus, à savoir, la confirmation des soupçons de sa petite amie ! En cet instant précis, Odd ne se sentait pas du tout en sécurité, il aurait même donné cher pour pouvoir s'enfuir en courant ! Seulement il restait là, assis le plus loin possible de son vis-à-vis, tentant tant bien que mal de gérer le flot d'émotions qui le parcourait à cet instant.

Soudain, le visage de Mathieu s'éclaira et celui-ci se redressa légèrement : une once d'espoir venait de renaitre dans le creux de son ventre. Espoir qu'il ne pouvait s'empêcher de tenter d'étouffer, de peur d'être de nouveau déçu et d'être, cette fois-ci, incapable de se relever. Cependant il devait tenter le tout pour le tout : Odd était sa dernière chance !

- Euh, entama-t-il d'une voix mal assurée, je peux te poser une question assez indiscrète moi aussi ?

Le jeune homme retint de justesse un soupir désespéré. C'était trop tard ! Le jeune homme allait probablement lui avouer ses sentiments et il n'avait aucun moyen de l'arrêter, ni aucune idée de comment se sortir de cette situation cauchemardesque. Et puis qu'allait-il bien pouvoir répondre ? Il y avait de quoi s'arracher les cheveux, son cœur battait tellement fort qu'il menaçait de s'échapper de sa poitrine…

- Est-ce que tu sais quelque chose concernant la Green Phoenix ? chuchota-t-il si bas qu'Odd dut tendre l'oreille pour l'entendre.

Celui-ci ressentit soudain comme une profonde déception au fond de lui-même, incapable d'expliquer pourquoi. Il s'attendait tellement à une déclaration… Brusquement, la question de Mathieu remonta jusqu'à son cerveau et ce fut à son tour de paniquer, écarquillant les yeux et manquant de se prendre la porte du congélateur en esquissant un mouvement de surprise.

Oubliant momentanément sa gêne, il se rapprocha de son interlocuteur le plus discrètement possible. Autours d'eux, les élèves continuaient à rire et à défiler, insensibles à la tension qui venait subitement de naitre à quelques mètres d'eux à peine.

- Où est-ce que tu as entendu parler de ça ! siffla-t-il entre ses dents, affolé, ne me dis pas qu'Aelita… ?

- Aelita n'a rien dit, l'interrompit Mathieu avec un soupir résigné, disons juste qu'il semblerait que la Green Phoenix trempe dans une affaire qui me touche de… Plus ou moins prêt !

Odd se contenta de hausser les sourcils sans comprendre et le jeune homme se prit la tête entre les mains, désespéré. Il était face à un dilemme cornélien : parler d'Angel et ainsi aborder de nouveau ses insupportables souvenirs afin d'avoir une chance d'en apprendre plus sur cette mystérieuse Green Phoenix, ou bien se taire au contraire et laisser tomber à jamais l'idée de retrouver l'élu de son cœur. Cette simple idée le rendait malade.

Brusquement nauséeux, il laissa retomber ses bras le long de son corps, inspirant profondément comme pour mettre de l'ordre dans sa tête. Ce n'était pas qu'une question de retrouver Angel, il avait également besoin de se confier. Pire que cela, cette envie de raconter ses problèmes à quelqu'un était en train de le dévorer de l'intérieur, il avait besoin de se décharger encore et encore jusqu'à ce qu'enfin la douleur s'atténue ! Depuis qu'il s'était laissé aller face à Aelita, cette irrépressible envie ne cessait de le tarauder. Laisser sa peine sortir lui avait procuré un tel bien… Il avait besoin de revivre cette enivrante sensation de libération !

- D'accord, finit-il par capituler pour la seconde fois en moins d'un mois, je vais te raconter toute l'histoire… Mais promet-moi de garder le secret, d'accord ?

- Ne t'inquiètes pas, lança Odd dans un demi-sourire, crois-moi pour ce qui est de garder un secret je sais faire…

Et puis comment aurait-il put résister face à ces yeux bleus implorants et désespérés qui transperçaient jusqu'à sa dernière parcelle de résolution ?

Alors Mathieu commença à raconter, relâchant la pression pour la seconde fois. Il parla de son ancien lycée dans un petit village perdu : Ste. Bénédicte, aborda le sujet du bal et de la déception qu'il avait ressenti une fois là-bas. Il parla du verre du trop qu'il avait bu, du désespoir qu'il éprouvait à l'époque face à ses attirances sur lesquelles il n'avait aucun contrôle. Enfin il parla d'Angel : de ses yeux de soleil liquide envoutants, de la blonde sulfureuse qui lui collait au train, de cette soudaine immense sensation de vide qu'il avait éprouvé en le voyant. De leur baiser...

Odd était littéralement pendu à ses lèvres, écarquillant un peu plus ses yeux gris au fur et à mesure que Mathieu se confiait. A l'instar d'Aelita avant lui, il l'écoutait dans un silence religieux. Il se sentait également curieusement mal, une pointe de culpabilité lui tailladant le cœur. Comment avait-il pu l'éviter pendant tout ce temps après tout ce qu'il avait vécu, avec la solitude qu'il ressentait ? Il n'avait jamais tenté de se mettre à la place de Mathieu, de comprendre sa façon de penser, préférant s'enfermer dans ses préjugés stupides… Il se rendait désormais compte d'à quel point il avait eu tord !

Mathieu en était arrivé à son passage à tabac par la bande d'Angel. Son regard était empli de douleur rien qu'à cette simple évocation, les stigmates du passé encore présent jusque dans sa chair. Il parla enfin de la raison de sa venue à Kadic, puis du retour de Stéphanie et de la stupéfiante nouvelle qu'elle lui avait annoncée : l'enlèvement d'Angel. Pour finir, il lui dévoila les quelques indices qu'ils avaient tous deux pus récolter et menant à la Green Phoenix, s'appuyant sur les photos prises sur son portable.

Une fois qu'il eu fini, le soulagement de courte durée qu'éprouvait Mathieu fit rapidement place à une brusque crise d'angoisse. Il venait de se confier entièrement à un mec hétéro' qui l'évitait depuis des jours parce qu'il soupçonnait son homosexualité ! Et si le scénario se répétait ? Et s'il se retrouvait de nouveau contraint de quitter son lycée face à la haine des autres ?

Odd restait sans voix, interdit, ajoutant au trouble du jeune homme. Il semblait plongé dans ses pensés, ses yeux d'un gris perlé fixant un point invisible sur le sol.

- Pourquoi est-ce que tu t'accroches autant à ce type ? lâcha-t-il soudain faisant sursauter son interlocuteur, il t'a fait tellement souffrir… Qu'est-ce que ça t'apporterait de le retrouver ?

Il avait tourné la tête vers lui, ses mèches blondes couvertes de gel encadrant son visage. Mathieu croisa son regard : aucune haine, aucun dégout n'y était lisible, simplement de la curiosité.

- Je ne sais pas, avoua l'adolescent en laissant son esprit dériver vers les magnifiques yeux d'or d'Angel, ce n'est pas quelque chose que j'ai choisi je crois… C'est comme le fait que je sois gay : j'en souffre tous les jours, je me sens différent, j'ai peur d'assumer ce que je suis et d'être rejeté à cause de ça… Ça ne m'apporte rien de bien au final mais je ne peux rien y faire, parce que c'est ce que je suis. C'est inscrit dans ma chair, dans mon esprit, dans mon âme. Je n'ai pas choisis d'aimer les hommes, je suis simplement né comme ça et je fais avec. Pour Angel c'est pareil : je l'aime. Je sais que ce n'est pas réciproque, que ça ne le sera jamais et pourtant ça ne change rien à mes sentiments. C'est peut-être bête mais même après tout ce qu'il m'a fait subir je ne peux pas m'empêcher de…

- Est-ce que tu l'aimes vraiment ? l'interrompit brusquement Odd, planta les perles de ses yeux dans le bleu de ceux de Mathieu, est-ce qu'il représente tout pour toi ?

Surpris, le jeune homme resta silencieux un moment, comme pour assimiler les paroles de son interlocuteur, cependant sa réponse était déjà toute prête :

- Oui, lâcha-t-il enfin sans parvenir à ôter un petit sourire niais qui venait de se coller sur ses lèvres, oui, je suis fou de lui. Je suis prêt à faire n'importe quoi pour lui. N'importe quoi…

Odd n'avait pas eu besoin d'entendre ce qu'il avait à dire pour connaitre sa réponse : tout l'amour qu'il portait à cet Angel était clairement lisible dans ses yeux. Lui-même n'était pas sûr d'avoir jamais éprouvé quelque chose d'aussi puissant…

- Écoute, lança-t-il brusquement, je ne peux rien te dire moi-même, j'ai juré de garder le secret… Cependant si tu tiens vraiment à ce type… Si tu l'aimes autant que tu le dis, alors je veux t'aider !

Il s'interrompit un instant, balayant le foyer des yeux, s'arrêtant momentanément sur Aelita et Jérémie, qui continuaient à s'ignorer superbement. Il s'apprêtait à agir sur le coup de tête le plus impulsif qu'il ait jamais connu et cela ne serait pas sans conséquence, autant pour lui que pour ses anciens amis du collège… Cependant, une petite voix au fond de son cœur lui disait de venir en aide à Mathieu, une voix qui faisait voler en éclats jusqu'à ses convictions les plus profondes. Il ne comprenait pas la nature ce cette voix lui-même, mais il se sentait prêt à l'écouter quel qu'en soit le prix à payer… Quitte à trahir un secret qu'il avait su conserver pour lui pendant des années !

- Tu vois où es la chaufferie ? reprit-il sous le regard incrédule de Mathieu qui acquiesça néanmoins, sans rien dire, bon… 'Y a une porte rouge dans le fond, fermée à clef… Passe par là, au bout du chemin tu devrais trouver un début de réponse à tes questions. C'est tout ce que je peux te dire et il n'y a aucune certitude que tu puisses trouver là-bas quelque chose qui te mènera à Angel mais… Bref, bonne chance !

Mathieu resta immobile pendant une fraction de seconde, éberlué, dévisageant Odd comme si celui-ci venait de le demander en mariage. Puis, brusquement, son regard s'éclaira d'un espoir nouveau, ravivé alors qu'il était sur le point de s'éteindre par les confessions du jeune homme !

D'un bond, il fut sur pieds, traversant le foyer en jouant des coudes pour écarter les élèves massés devant eux. Odd le regarda s'éloigner, la tête vide, ses yeux gris fixés sur son dos. Mathieu ouvrit la porte, laissant le fracas de la tempête à l'extérieur pénétrer dans la salle.

Il hésita une ultime seconde, se retournant vers l'adolescent au béret une dernière fois. Toujours adossé contre le minibar, Odd contempla le jeune homme articuler un « merci » inaudible dans sa direction avant d'enfin se jeter dehors et de disparaitre sous le pluie, claquant la porte derrière lui au passage.

L'adolescent aux cheveux blonds soupira, se prenant la tête entre les mains. Il venait de larguer une véritable bombe dans la nature, et il n'avait aucune idée de ce que son explosion risquait d'engendrer !


A l'extérieur, Mathieu s'éloignait en courant des lumières du foyer. Déjà trempé jusqu'aux os, grelottant, ses pas retentissant avec fracas sur les dalles de la cour de Kadic et éclaboussant les alentours de myriades de petites gouttelettes. Il se moquait de la pluie, de l'orage, du vent et de la fatigue… Une seule pensée habitait désormais son esprit : il avait une piste. Il allait enfin en apprendre plus sur la Green Phoenix et ce qui était arrivé à Angel !

Il n'avait aucune idée de ce dans quoi il se lançait en cet instant précis, bravant les intempéries vers un inconnu qui le remplissait de peur et d'une sourde excitation. Tremblant de froid et submergé par l'émotion, il sortit tant bien que mal son téléphone de sa poche et fit glisser son répertoire jusqu'à atteindre le numéro de Stéphanie.

Celle-ci répondit presque immédiatement et, comme à son habitude, il ne lui laissa pas le temps de parler.

- J'ai une piste pour Angel ! lâcha-t-il en continuant sa course vers la chaufferie de l'internat, rejoint-moi au lycée le plus vite possible je vais avoir besoin de toi, merci !

Sans attendre la réponse de son amie, le jeune homme raccrocha, l'écran de son téléphone flouté par les gouttelettes glissant à sa surface. Au loin, la silhouette sombre du gymnase, à peine visible sous le rideau de la pluie, se détachait progressivement. La chaufferie était juste à côté, à quelques pas seulement.

Un nouvel éclair zébra le ciel, éblouissant Mathieu de sa lumière blanche, mais celui-ci ne ralentit pas sa course pour autant, focalisé sur son objectif. En cet instant précis, le jeune homme avait l'impression qu'Angel était à portée de doigts…