Jude était rentré chez lui dans cette petite ville du sud de l'île de Wight où ses parents s'étaient installés, et comme d'habitude ses parents avaient été aux petits soins. Il avait retrouvé sa chambre en ordre, comme il l'avait laissée, il avait retrouvé le vieux chien de famille, Jaggy, l'énorme chat plein de poils, Pompom, avait retrouvé le vent iodé de son enfance dans ses narines et le bien-être du chez-soi. Et puis, ses frères étaient arrivés, d'abord Jacob, réglé comme un coucou suisse, qui arriva exactement le même jour et exactement à la même heure que d'habitude. Et puis Jonas, qui débarqua avec deux jours et trois heures de retard, au grand dam de Makoto qui lui enseigna une fois de plus les vertus de la montre.

C'était l'effervescence, et Jude adorait ça. Ils n'étaient que tous les cinq, mais ça lui suffisait. Il adorait ces moments où son père se mettait en cuisine pour préparer de nouvelles recettes qu'il avait vues traîner sur internet, et il adorait regarder sa mère décorer la maison à l'aide d'une jolie et délicate magie. Il adorait écouter ses frères, si différents, se chamailler, il adorait avoir Pompom, qui lui vouait un amour sans limite, sur les genoux tandis que Jaggy venait se coucher sur ses pieds. Il était chez lui. Et c'était l'essentiel.

Noël chez les parents de Damian était passé sans accroc, comme d'habitude, même si Jonas avait bien essayé de pousser ses frères à aller se plonger dans la Manche déchaînée et que comme d'habitude, tout le monde l'avait empêché de le faire lui-même. Ils avaient passé le réveillon à picorer, discuter, se disputer sur certains sujets, la télévision moldue diffusant des bêtisiers en fond sonore. Jude avait reçu, comme il l'avait demandé, une multitude de livres qui allaient grossir sa bibliothèque. Damian savait toujours quels titres moldus son plus jeune fils allait aimer, Makoto s'occupait de la partie sorcière, tandis que Jacob lui avait offert un abonnement de fidélité à Fleury et Bott – moins dix pour cent sur tous les livres, plus la livraison par hibou gratuite – et Jonas, pas très livres de base, avait plutôt opté pour des marque-pages sorciers, qui se fixaient à l'aide d'un sort spécial et qui ne se détachaient même sous les pires conditions. Il n'en comprenait lui-même pas l'utilité, disant que corner une page, c'était suffisant. Jude et Jacob s'étaient regardé avec le même air fatigué peint sur leurs traits. Les vrais savent qu'il ne faut jamais corner une page.

Quand, au retour chez eux, Makoto avait demandé ce que préférait manger Morgan –tout, de toute façon –, Jonas avait cherché à en savoir plus, et surtout l'essentiel : quelle équipe de Quidditch soutenait le garçon ? Jude avait avoué qu'il n'en savait rien, parce que Morgan ne parlait pas beaucoup de Quidditch, et son cadet avait hurlé au scandale. Jacob, quant à lui, avait simplement gardé le silence avec un doux sourire aux lèvres. Son regard avait croisé celui de Jude, et il lui avait offert un sourire calme, doux et sincère.

Morgan devait arriver le lendemain de Noël, vers dix heures. Ce jour-ci, Jude attendait dans le salon, devant la cheminée. Inquiet. Parce que son ami, son irresponsable d'ami qui ne savait pas se servir d'une montre, sorcière ou moldue, était en retard, et qu'il n'avait aucun moyen de le contacter. Parce que c'était risqué de transplanner dans un lieu qu'il ne connaissait pas, Morgan avait préféré opter pour la poudre de cheminette. Jude attendait, encore, assis sur le sofa, un livres de sortilèges sur les genoux, incapable d'en lire une ligne, son pied tapotant d'un rythme vif sur le tapis hors de prix de sa mère. Jonas vint s'affaler à ses côtés, s'écrasant sur les coussins comme lui seul en avait le secret.

— Alors ? demanda-t-il de but en blanc, un sourire de crooner sur les lèvres.

Jude lui envoya un regard désabusé. Jonas cherchait à tout prix à le coincer, à en apprendre plus sur Morgan, à l'enquiquiner avec, et son petit jeu commençait à éreinter son benjamin.

— Alors quoi ?

Jonas hocha la tête, puis pris un air de sommelier commentant un grand cru.

— Morgan Lachlan. Fils de Joshua Lachlan, le Briseur de sorts le plus célèbre du monde sorcier. Tu sors pas avec n'importe qui.

Jude s'enflamma. Il referma son livres de sortilèges, un épais volume, qu'il balança à la tête de son frère.

— Eh mais ça va pas ?!

— Je pensais que ça allait remettre ton cerveau en place.

Jude vit passer sur les traits de son cadet une sincère surprise.

— Sérieusement, tu ne sors pas avec lui ?

Jude ne sut pas vraiment quoi répondre, incapable de savoir par où commencer. Par le fait que son frère soit capable de l'envisager dans une relation amoureuse alors qu'il ne s'y voyait même pas ? Qu'il se fasse des plans sur la comète ? Qu'il veuille parler d'amour avec lui ? Mais bon sang, déjà que Jude était incapable d'avoir une conversation sur le sujet sans avoir envie de s'enfuir !

— Je suis désolé si j'ai fait une bourde... Vous en êtes pas encore là ? Tu...

— Non, tais-toi.

— Si t'as besoin de renseignements pour quand, tu sais...

— Par Merlin, non.

— Mais tu l'aimes, quand même ? chuchota Jonas. Parce que le faire venir là pour rencontrer papa et maman, ça doit être sérieux, non ?

Jude avala de travers. Il n'avait même pas pensé à l'image que ça pouvait donner. Dans quoi s'était-il fourré ?

— C'est un ami, et son père veut que j'aille les aider en fouilles.

— Oh... Tu veux faire ce genre de trucs, plus tard ? Je pensais que tu voulais faire comme Jake, Médicomage...

Jacob, leur grand frère, s'était spécialisé dans la recherche génétique, et menait des études sur le gène des métamorphomages. Jude, parce que ça le touchait, voulait le suivre. Mais maintenant, il ne savait plus vraiment où il en était. Il haussa les épaules.

— J'en sais trop rien.

Jonas lui donna un léger coup de coude.

— De toute façon, quoique tu fasses, tu seras le meilleur.

Jude eut un petit sourire. Si seulement c'était vrai...

Soudain, les flammes du feu devinrent d'un beau vert émeraude, et le coeur de Jude se serra. Elles rejetèrent Morgan qui tomba sur le tapis dans un fracas de cendres et de fumée. Jude s'agenouilla aussitôt à ses côtés alors que le jeune homme toussait.

— Ça va ?

Derrière eux, Makoto arriva, alertée par le bruit. Damian et Jacob étaient partis promener Jaggy dans les dunes voisines. Morgan se releva péniblement et se confondit aussitôt en excuses :

— Désolé pour le tapis, Mme Harkwood, la seule cheminée reliée au réseau que j'ai trouvée était assez rudimentaire, je ne pensais pas que ce serait si difficile d'en trouver ! Du coup le départ a été retardé et...

— Par Merlin, ne me dis pas que tu parles autant que Jonas, le coupa Makoto.

Celui-ci s'indigna du fond du canapé, alors qu'elle nettoyait sa maison d'un habile coup de baguette.

— Il est encore pire, confirma Jude d'un air faussement fatigué.

Morgan ne répondit rien, tentant de sourire en gardant le silence, mais tout en lui hurlait qu'il était mal à l'aise. Makoto posa sa main sur son épaule, simplement, et le regarda droit dans les yeux avec une franchise qui pouvait être désarmante pour ceux qui n'y étaient pas accoutumés.

— Je suis contente que tu sois venu quelques jours chez nous, Morgan Lachlan.

— Maman tu lui fais peur, intervint Jonas. Bon, mon ami, on a trois jours pour te refaire une éducation sportive, parce que là, ça ne va plus du tout.

C'est ce moment que choisirent Damian, Jacob et Jaggy pour revenir. Le golden retriever vint aboyer sur Morgan pour lui sauter sur les hanches la seconde d'après et le faisant reculer d'un bon mètre. Damian vint serrer chaleureusement la main du garçon, faisant balancer leurs bras pendant plusieurs minutes en lui parlant de tout et de rien, tandis que Jacob se présenta brièvement. Jude finit par interrompre son père pour emmener son ami à l'écart, prenant ses affaires pour les mener à sa chambre. Ils grimpèrent à l'étage.

— C'était quoi, ça ?

Jude sourit, un peu nerveusement.

— Ma famille. Tu veux te débarbouiller ?

Morgan avait les cheveux défaits, la figure noire de suie et les vêtements pleins de poussière noire, et acquiesça, un rire dans la voix. Jude lui montra la salle de bains et s'éloigna. En entrant dans sa chambre, il fut une nouvelle fois surpris par le lit jumeau qui avait été ajouté près du sien. C'était la première fois qu'il accueillait un ami chez lui. Une personne qu'il ne connaissait pas un an plus tôt et qui maintenant prenait une place grandissante. Ce fut ce moment que choisit Jacob pour venir discrètement près de lui. D'une voix douce, il lui demanda :

— Tu l'aimes bien, ce garçon, hein ?

Jude roula des yeux, ne prenant pas la peine de répondre. La mine de Jacob se fit plus soucieuse.

— Est-ce que ça ira si...

— On dort dans la même chambre à Poudlard, tu sais.

Mais ce n'était pas pareil : ici, c'était le cocon de Jude, chez lui. C'était ses posters de Quidditch, ses livres, ses photos de famille, ses jeux, ses draps, tout. Il comprenait la méfiance de son frère.

— Est-ce qu'il sait pour...

Jude n'eut pas besoin de sous-titres. L'inquiétude de Jacob était peinte sur son visage. Lors du séjour de Jude à Sainte-Mangouste et tout ce qui l'avait provoqué, Jacob était encore à Poudlard et n'avait pas pu aller le voir. Il s'en voulait depuis, et rien ne pouvait alléger sa culpabilité. Jude haussa les épaules, gêné, en répondant :

— Ouais. Et il s'en fiche.

La surprise passa sur le visage de Jacob, et puis le soulagement. Il prit son petit frère dans les bras, de sa manière simple et sobre. Rien que ça.

— Il va falloir qu'on parle de mes recherches, je ne peux pas t'en dire plus pour l'instant. Dans quelques mois, je t'enverrais un hibou. Tu es toujours partant, hein ?

Jude confirma d'un hochement de tête. Jacob avait besoin de lui pour ses recherches sur le gène de métamorphomage, et il s'était porté volontaire avec enthousiasme. Après tout, si son frère avait fait ses études, c'était un peu à cause de lui. Jude se sentit un peu plus léger quand Jacob le quitta : ce n'était rien, mais savoir qu'il avait un grand frère qui veillait sur lui et sur son bonheur, c'était tout de même sacrément réconfortant. Il l'entendit aiguiller Morgan dans le couloir, et écouta les pas de son ami le porter jusqu'à sa chambre. Morgan passa la porte, un air anxieux sur le visage.

— Il ne m'aime pas, ton frère ou...

— Oh si, t'inquiètes ! Il est... pas très bavard.

Les traits de Morgan s'adoucirent alors, et Jude ressentit alors cette bouffée de bien-être. Ce mec était une bouffée de bonheur concentrée en un être de chair et de sang.

— Je vois de qui tu tiens.

Ils partagèrent un rire, puis un regard, en silence, jusqu'à ce que Morgan se gratte l'arrière de la nuque.

— Je suis vraiment désolé pour le retard.

— C'est rien. Par contre, t'aurais pu laisser tout ton attirail d'aventurier au Cambodge, se moqua gentiment Jude.

Morgan se regarda : il portait un large pantalon de couleur sable rempli de poches, un t-shirt certainement fait maison qui clamait Runes rule the World et un blouson d'aviateur en vieux cuir. C'était assez étrange de ne pas le voir en uniforme. Étrangement excitant, comme s'il découvrait une nouvelle facette.

— Quoi ? C'est pas bien ? Je suis désolé, j'ai pas d'autres styles de fringues et...

Bon sang, il n'était qu'une boule de stress. Lui qui était d'habitude déjà agité semblait avoir été branché en direct sur une usine nucléaire. Jude s'approcha de lui et posa les deux mains sur ses épaules.

— Arrête de stresser, okay ?

Morgan s'humidifia les lèvres et se les mordilla. Jude se surprit à suivre ce geste du regard.

— J'ai pas envie de faire tout foirer, comme d'habitude.

Jude fronça les sourcils. D'ordinaire, Morgan se fichait du ridicule et tentait le tout pour le tout. C'était comme ça qu'il s'était fait son chemin vers Jude et qu'il avait fait fondre les barrières de glace qui le protégeaient jusqu'alors.

— Y'a rien à faire foirer, reste toi-même. Ce serait bizarre si t'étais parfait.

T'es déjà parfait.

Jude chassa cette dernière pensée, alors que Morgan roulait des yeux face à la taquinerie.

— Tu veux qu'on y aille, ou tu préfères déballer tes affaires ?

— Attends...

Morgan ouvrit son sac et s'affaira à y chercher quelque chose pendant plusieurs longues secondes. Lorsqu'il émergea de nouveau, il avait dans les mains une bouteille sans étiquette et contenant sans doute un alcool dont Jude ne voulait pas savoir la composition.

— Il paraît que ce n'est pas bien d'arriver les mains vides quand on est invité.

— Euh...

Morgan sembla deviner ce à quoi Jude pensait, car il le devança :

— C'est de la liqueur très fruitée et sucrée, et c'est beaucoup moins fort que le whisky pur feu de l'autre fois.

À ce souvenir, Jude ressentit un mélange étrange de nostalgie et de honte. Il n'avait jamais dit à Morgan qu'il n'avait rien oublié de cette soirée. Peut-être qu'il lui dirait, un jour.

— Prêt ?

Morgan inspira à fond, en exagérant bien, et Jude eut un sourire. Ils redescendirent pour rejoindre les Harkwood qui les attendait pour commencer le repas.


Morgan était tendu comme un arc. Il n'avait jamais été confronté à une famille normale, qui avait sa propre maison, ses habitudes, un rythme de vie bien réglé, et tout ce qu'il y avait autour. Si le chat et le chien l'avaient adopté dès leur premier échange, chose rare apparemment pour le fameux Pompom qui n'aimait que Jude, Morgan craignait que ce ne soit pas le cas du reste de la famille. Son père lui avait dit de faire bonne impression, parce qu'il voulait absolument avoir Jude sur son chantier. Riley lui avait conseillé à demi-mots de freiner ses ardeurs et de réfléchir avant de parler. Facile à dire quand on n'avait pas une bouche branchée en direct sur un cerveau incapable de freiner trente secondes.

Il s'installa à la table ronde, entre Jude et son père. Damian Harkwood avait tout d'un homme lambda quand on le croisait dans la rue, mais s'avérait aussi bavard qu'une flopée de pies jacassant toutes en même temps. Il sourit au garçon, et tint la conversation avec lui la majorité du repas. Damian semblait cultivé et curieux à propos de tout. Il avait une fascination à écouter Morgan expliquer son travail et celui de son père, et il relançait sans cesse le garçon pour en savoir plus. Morgan se serait attendu à ce que sa femme l'interrompe, mais Makoto se contentait d'hocher la tête, froncer les sourcils quand elle ne comprenait pas quelque chose, et posa même quelques questions. Jonas, lui, en posa beaucoup. De prime abord, le cadet de la fratrie avait des airs de beau gosse asiatique, le corps fin et musclé ciselé par le Quidditch et un sourire de magazine, mais s'avérait en réalité adorer discuter, réfuter, argumenter, écouter. Juste qu'il détestait lire et préférait parler de vive voix avec quelqu'un. Jacob, l'aîné, était très différent. Beauté froide, très silencieux, pas très expressif, il se contentait de regarder Morgan comme s'il pouvait lire à travers lui. Des quatre membres ici présents, il était pour Morgan le plus difficile à cerner.

Jude était légèrement différent. Plus ouvert, moins méfiant. Quand Morgan lui jetait des coup d'oeil, Jude lui envoyait de petits sourires. Et puis ses yeux, bon sang, il avait les yeux de cette couleur de miel magnifique qui lui allait si bien... Morgan devait se forcer à ne pas passer son temps à le regarder. Il était devant sa famille toute entière, hors de question de faire une gaffe ! Jacob allait venir le tuer dans la nuit si jamais Morgan osait avouer son attirance !

Attirance. Comme si ce n'était que ça.

À la fin du repas, Jonas décréta qu'il fallait absolument aller jouer au Quidditch, que le temps, bien venteux, était parfait, et qu'il avait besoin de se dérouiller. Et puis, selon lui, il fallait absolument que Morgan enfourche un balai. Makoto tempéra ses ardeurs en imposant une petite heure de digestion. Morgan aida à débarrasser, parce qu'il était bien élevé, et Makoto l'envoya balader en rappelant à Jonas ses devoirs de fils.

— Mais Morgan voulait...

— Tu crois que c'est une attitude digne d'un hôte ?

— Et ma digestion ?

Jacob, ramenant les assiettes en cuisine, lui envoya un regard noir qui suffit à faire lever le cadet.

— Allez vous amuser, les garçons, on s'occupe du reste, leur dit Damian avec un sourire qui aurait fait fondre les neiges éternelles encore plus efficacement que le réchauffement climatique.

Morgan voyait mieux de qui Jude avait hérité. Jude se leva de table et entraîna Morgan à l'étage, dans sa chambre. C'était un concept étrange, pour Morgan, car il n'avait jamais possédé de lieu à lui. Tout ce qui lui appartenait était dans le sac à dos qu'il trimballait partout. Assez grande, elle paraissait plus petite avec toutes les bibliothèques qui tapissait un mur entier. Dans un coin, un bureau surchargé de travail en cours, dans l'autre un confortable fauteuil où Jude devait se pelotonner pour lire. Tout était sobre, de la décoration minimaliste et principalement livresque aux couleurs, dans des camaïeux de gris, d'argent et de bleu marine. Au-dessus du lit, une banderole aux couleurs de Serdaigle avait été accrochée, et dessous, une multitude de photos. Makoto, plus jeune, sur un balai. Damian, un bonnet de Noël, en train d'ouvrir un four qui rejetait de la fumée noire et Jonas complètement mort de rire derrière. Jacob, un diplôme de Médicomage entre les mains. Georgie et Jude, un en selfie, les différentes équipes de Quidditch de Serdaigle depuis que Jude l'avait intégrée depuis la première année. Une nouvelle avait complété la collection. Jonas aux couleurs de son équipe, virevoltant contre le vent.

Mais ce fut une plus vieille photo qui attira le regard du jeune homme. Damian, entourant des bras un Jacob adolescent et déjà très rigide en uniforme, Jonas qui avait tout juste l'âge d'entrer à Poudlard et lui aussi habillé aux couleurs de Serdaigle. Contre ses jambes, un petit Jude s'était emmitouflé dans l'écharpe de l'un de ses frères et malgré le sourire qui tendait ses lèvres, on voyait qu'il avait pleuré. Damian, lui, arborait la mine réjouie et ensoleillée d'un père gonflé de fierté. Et puis, parce que la photo avait été un peu ratée, Makoto apparut dans le cadre et s'accroupit à côté de Jude, qu'elle prit contre elle et dont elle embrassa la tempe. Morgan observa la photographie assez longtemps pour que Jude le remarque.

— Jonas allait à Poudlard, à ce moment là. Moi, j'étais à l'école depuis un an, et je n'aimais pas ça du tout. Enfin, tu le sais.

Morgan acquiesça. Il ne savait pas vraiment les détails et n'oserait pas les demander à Jude. Peut-être qu'un jour, Jude les lui dirait.

— Tes deux frères sont allés à Serdaigle ?

— Ouais. Et capitaine chacun leur tour. Jacob a quitté l'équipe pour la septième année, et du coup Jonas, qui était en troisième année à l'époque, a repris le poste. Quand Jonas a quitté Poudlard, j'ai pris sa place. J'étais en troisième année aussi.

— Alors, les Harkwood règnent sur l'équipe de Quidditch de Serdaigle depuis...

— Douze ans, rit Jude.

Ah son rire, Morgan ne se faisait toujours pas à l'effet que ça lui faisait de l'entendre.

— J'ai du souci à me faire pour tout à l'heure, hein ?

— Ne t'en fais pas, le rassura Jude. On ne te forcera pas à jouer. Mon père reste souvent sur le bas côté, tu pourras rester avec lui si tu veux. Et ne t'inquiète pas pour Jo, il râlera un moment mais il ne t'en voudra pas.

Tant mieux. Il adorait regarder Jude sur un balai. Celui-ci s'installa sur son lit et ramena ses jambes à lui. Morgan l'imita sur le lit jumeau.

— Alors, t'as rien à me montrer ? Pas de nouvelles découvertes ?

Morgan fit son mystérieux. Il hésita entre garder la surprise et tout lui dire maintenant. Mais, sachant s'il était peu doué pour garder les surprises, fouilla dans son sac pour retirer les photos qu'il avait lui-même prises du site.


Morgan n'avait jamais fait attention au bruit que font deux corps s'entrechoquant dans les airs. Alors qu'il regardait Jonas et Jude se battre pour attraper le Souaffle, il se félicitait d'avoir décidé de rester sur le bas côté, assis dans les dunes de sable aux côtés de Damian.

— C'est normal, qu'ils se battent ?

— Oh oui, ne t'en fais pas, ils ont l'habitude. Dans pas longtemps, Jake va les ramener à l'ordre et ils pourront jouer correctement.

Pas manqué. Jacob éleva la voix et ses deux frères se reprirent après un dernier chahut. Un peu plus en hauteur, Makoto observait ses fils comme une lionne observe ses petits à la chasse. Elle avait charmé la plage sur laquelle ils jouaient pour que personne ne puisse les voir, même si le vent fort qui soulevait le sable devait déjà être dissuasif.

— Tu n'as vraiment pas envie de les rejoindre ? lui demanda Damian.

— Moi ? Oh non. J'ai déjà vu Jude plus d'une fois sur un balai, alors si je dois affronter trois autres Harkwood, je crois que je n'en ressortirais pas vivant.

Damian confirma en riant, et Morgan en profita pour regarder son profil. Plutôt commun, son front commençait à s'allonger par l'effet d'une calvitie progressive, ses lunettes tombaient le long de son long nez. Le plus notable chez lui, c'était cette gentillesse que ses traits semblaient porter. Alors, parce que cette gentillesse le mettait en confiance, Morgan osa :

— Et vous ? Vous n'avez jamais eu envie de les rejoindre ?

Le père de famille regarda les siens s'amuser sur la plage, échangeant un coucou de la main avec sa femme. Qu'est-ce que ça devait lui faire, à lui moldu, de voir les membres de sa famille partager une chose qu'il ne pouvait même pas toucher du doigt ? Comment accepter d'être un étranger dans sa propre famille ?

— Au début, j'en mourrais, mais maintenant je me dis qu'il n'y a pas de meilleure place pour les admirer.

Morgan acquiesça silencieusement. Après tout, il pouvait comprendre. Il adorait regarder Jude depuis les gradins.

— Maintenant, je sais que ce que je leur ai apporté a été une richesse, et tant pis si je ne peux pas monter sur un balai. Mes trois garçons sont atypiques et exceptionnels.

Mes trois garçons. Il considérait Jude comme un garçon. Si, d'extérieur, on pouvait penser que Makoto était le ciment de cette famille, Morgan venait de comprendre qu'en réalité, Damian était le pilier. Discret, plein de générosité et de gentillesse, il était extrêmement ouvert et compréhensif. Tous les deux commentèrent le reste du match en échangeant de temps à autre des réflexions sur plein d'autres sujets. Damian Harkwood avait l'esprit aussi diffus que celui de Morgan, et celui-ci adorait discuter avec lui. Éclectique, libres et curieux de tout, il passèrent un temps très agréable, et quand Makoto et ses fils revinrent vers eux, complètement épuisés mais heureux, Damian tapota le dos du jeune homme en lui disant :

— Il faut absolument que tu viennes plus souvent me tenir compagnie, Morgan. J'aimerais vraiment qu'on puisse parler des religions animistes d'Amérique du Sud.

— Aucun problème, M. Harkwood !

Jude observa son père et son ami en plissant les yeux. Les cheveux dans le vent, tenant son balai d'une main, il était habillé d'un stupide pantalon de Quidditch que Morgan s'obligea à lâcher du regard, et d'un col roulé aux couleurs de Serdaigle qui embrassait amoureusement sa fine silhouette. Là, à côté de ses deux frères, c'était flagrant qu'il leur ressemblait, comme une combinaison bizarre des deux individus. Bizarrement, il avait gardé une tête de moins qu'eux. Comme pour rester dans cette position de petit dernier. Jonas s'étala sur le sable à côté de Morgan sans aucune élégance. Makoto et Jacob restèrent debout, l'un à côté de l'autre, rejoint par Damian qui se releva en s'époussetant. Tous les trois retournèrent se mettre au chaud, Damian annonçant qu'il allait préparer le goûter. Jude, lui, s'installa de l'autre côté de Morgan pour la plus grande joie de ce dernier.

— Je ne veux même pas savoir de quoi vous avez parlé tous les deux, soupira Jude.

— Moi je veux savoir quelle équipe tu soutiens, Morgan Lachlan, lança Jonas en pointant le garçon du doigt.

— Je t'ai dit de le laisser tranquille !

— Les Tornades, balbutia Morgan.

Les yeux de Jonas pétillèrent et il se redressa. Merci Scott.

— Ah tu vois qu'il connaît des choses ! Tu les as vues à leur dernier match ? Absolument magnifique ! C'était...

— Jo, si tu dérives encore sur ton ex qui a joué dans cette équipe, je te jure que je te frappe.

Morgan serra les lèvres pour s'empêcher de rire tant l'air exagérément surpris qu'afficha Jonas était comique. Le jeune homme se releva tel un prince, regarda son benjamin de haut en bas et, à la manière d'une diva, s'éloigna à grandes enjambées. Il hurla sans se retourner :

— Y'a des choses qui vont se payer !

Jude secoua la tête et s'assit à côté de Morgan, qui laissa échapper un rire.

— Ma famille est complètement dingue, soupira Jude.

— T'as pas encore rencontré mon père, rigola Morgan.

Il sentit Jude se tendre à côté de lui. Il osa tendre son bras pour lui frotter gentiment le dos.

— Ça va ?

Jude eut un sourire un peu tendu.

— J'ai peur de ne pas m'entendre aussi bien que toi avec ma famille.

Morgan grimaça en pensant à Riley, sa jumelle au caractère de feu. Il s'était juré de faire attention à son ami et de lui faire découvrir plein de choses.

— Tu réussis tellement bien à t'accommoder ici alors que ça ne fait même pas une journée...

— Tu trouves ?

Jude roula des yeux. Dorés.

— Tu te fous de moi Lachlan, mon père ne jure que par toi, Jo envisage déjà de te coincer dans un coin pour te parler, ma mère ne t'a pas fait ses yeux de harpie... J'attends le moment où Jake va venir me dire qu'il est tombé fou amoureux de toi.

— C'est vrai qu'il est plutôt pas mal... Je plaisante, je plaisante, se ravisa-t-il quand Jude le fusilla du regard.

Le vent soufflait sur la plage, charriant le sable avec lui, et Morgan protégea son visage du bras. Il faisait plutôt froid, le ciel gris menaçait de laisser une pluie torrentielle s'échapper à tout moment. Morgan avait envie de rentrer, mais d'un autre côté, il savait qu'il n'allait pas pouvoir être seul avec Jude. Et s'il était là, même s'il se cachait derrière l'excuse que son père lui fournissait sans le vouloir, c'était pour passer du temps avec Jude et apprendre à le connaître encore plus. Jude n'avait pas l'air franchement décidé à bouger non plus, même s'il avait ramené ses jambes contre lui en les entourant de ses bras pour se tenir plus chaud, les yeux perdus dans la mer agitée. Son silence ne gênait pas Morgan. Il avait l'habitude. Entre deux bourrasques, Jude finit par lâcher :

— Je suis quand même content que tu sois là.

Morgan lui adressa un sourire sans doute trop grand et trop rayonnant, et lui répondit :

— Moi aussi.