Chapitre 10 : La mort du disque
- Les gars. Les gars. Les gars les gars les gars. Oh, les gars !
Deux bras vinrent enlacer Gringe et Orel qui dormaient l'un contre l'autre sur le canapé et les secouèrent. Orel se réveilla en premier, chutant lourdement du canapé, en hurlant.
Hurlement qui réveilla Gringe, qui bondit, bascula par dessus l'accoudoir et finit tête la première sur le ventre d'Orel qui laissa échapper un grognement sourd sous le poids du corps de son ami. Ils étaient assez ridicules, écrasés l'un sous l'autre sur le sol. Au dessus d'eux, Ablaye les regardaient avec un air de totale incompréhension.
- Euh, depuis quand vous dormez ensembles ?
Les deux rappeurs échangèrent un regard gêné.
Enfin, essayèrent, puisque Gringe avait la tête sur le ventre d'Orel et les jambes encore sur le canapé, tandis que son ami était écrasé sur le sol, et avait réussi à coincer son bras sous le canapé. Sous le regard amusé de leur producteur, ils essayèrent de se relever.
- Dégage, putain t'es lourd !
- Mais je suis coincé !
- Aïe, t'es sérieux ? Arrête !
- Mais j'arrive pas à me relever !
- Aïïïïe fais pas ça ! Bordel Gringe !
- Mais faut bien que je me relève ! Bouge aussi !
- Mais je suis coincé ! Je suis bloqué !
Au bout de quelques secondes de débat, Ablaye en attrapa un par chaque bras et les releva brusquement. Les deux rappeurs se jetaient des regards noirs.
- Vous avez pas répondu, depuis quand vous êtes ensembles ?
Orel devint écarlate. Gringe prit la parole, avec le ton assuré du menteur aguerri.
- On est pas ensembles, t'es fou. Ce con à bu hier soir, et j'avais pas la force de le porter jusqu'à son lit. Et j'avais pas envie de le laisser seul... Alors voilà. On a dormi ensembles ici.
Ablaye leva un sourcil, l'air assez circonspect.
- Hum hum. Oui. Bien sûr.
Les deux rappeurs se lancèrent un regard entre gêne et énervement.
Que s'était-il passé hier ? Rien de spécial, en vérité. Orel était rentré abattu, et avait repoussé brutalement les avances de Gringe, qui, de ce fait, était parti voir Jo. Il avait passé une bonne soirée avec elle, elle était beaucoup plus une oreille attentive qu'une simple prostituée.
Lorsqu'il était revenu, il avait ignoré le regard lourd de reproches d'Orel - après tout, c'était sa faute s'il avait eu besoin d'avoir recours à ce genre de service, et s'était laissé tomber lourdement sur le canapé. Lorsque son ami s'était assis à côté de lui, et presque sur lui en vérité, il l'avait fait basculer la tête sur ses genoux, et, dans un élan de tendresse totalement platonique qu'il n'arrivait pas à s'expliquer, avait joué avec ses cheveux pendant plusieurs minutes. Il n'avait pas tenté de l'embrasser, rien. Et ils s'étaient endormi là, sans ne rien faire d'autre qu'échanger une étreinte tendre.
Étrangement, des deux, c'était Orel qui posait le plus de barrières. Peut-être parce que Guilluame ne voyait cet embryon de relation que comme quelque chose de charnel ? Mais alors, si ce n'était que physique, pourquoi cette scène niaise sur le canapé ? Pourquoi avoir dormi avec le corps d'Orel blottit entre ses bras ?
- Bref, les gars, faites ce que vous voulez, mais faites attention à l'image du groupe hein !
- T'inquiètes Ablaye, il ne se passe rien du tout.
Leur producteur tira une chaise et s'y installa, sortant de sa mallette une pile de papiers.
- Bon, et à part ces conneries. Jak des trucs à vous montrer.
- Hhm, quels genre de trucs ?
- J'ai juste besoin d'une signature...
- Pour ?
- Pour...
Avec un sourire éclatant, Ablaye colla sous le nez des deux rappeurs un contrat imprimé de plusieurs pages.
- Pour ce putain de fils de pute d'album ! On a trouvé une maison qui acceptait le financement et des boîtes de distribution qui ont aimé votre boulot. Alors maintenant, vous signez, et votre nouvelle vie commence, les mecs.
Et alors que les deux rappeurs se penchaient sur le contrat, il ajouta avec un sourire malicieux :
- Et quand je parle de nouvelle vie, pas de références à l'homosexualité hein, bien sûr.
Orel étouffa un éclat de rire gêné. Une fois les contrats signé, leur producteur leur donna quelques dernières consignes.
- Bon, pour l'album on a calé tous les sons que vous nous avez présentés, mais il en manque encore. On voudrait un son qui pète, un son drôle, pas réfléchi et violent. Il y a moyen que vous fassiez ça ?
Gringe hocha la tête.
- Niveau violence, on a ce qu'il faut. Mais tu veux qu'on s'acharne sur quoi ?
- J'en sais rien, sur l'industrie musicale, sur un film, sur un artiste, sur une batte de baseball... Ce que vous voulez. Bon allez les gars, j'ai une réunion avec Skread, on se voit ce soir à l'Embuscade ?
- Ok pas de problèmes, ça fait longtemps qu'on est pas sortis.
Ablaye quitta l'appartement sous le regard attentif des deux rappeurs. Dès que ses pas se furent éloignés, Gringe s'assit par terre et se mit à jouer pensivement avec un bout de fil de fer.
- Tu penses qu'on est dep ?
- Quoi ?
Orel releva la tête, surpris.
- Ablaye pense qu'on est ensembles hein. Tu crois qu'on devrait essayer ?
- J'ai pas envie d'essayer, c'était une erreur, je veux pas dévier comme ça avec toi, non ! On avait dit qu'on oubliait...
Orel avait gémit assez pitoyablement cette semi-demande d'oubli.
Gringe releva le regard vers son ami, qui le dominait de sa stature.
- On avait dit qu'on oubliait, jusqu'à ce qu'on se dise qu'en fait peut-être se serait sympa de se souvenir.
- C'était une erreur. Tu m'as embrassé, j'aurais jamais dû te laisser faire.
Le ton d'Aurélien était glacial, bien que tremblant, et fit bien plus mal à Gringe que n'importe quel coup physique.
- Tu n'avais pas l'air très dérangé, quand tu gémissais à pleine bouche alors que je ne faisais que t'embrasser le cou.
Cela n'avait été qu'un murmure amer, mais Orel l'avait entendu parfaitement. Involontairement, il se passa la main sur le cou, là où un suçon violacé avait pris place. Remarquant le geste, Gringe se leva, tentateur, dangereux, beaucoup trop beau.
- Et tu n'as pas l'air si dégouté de moi, si ?
Il s'approcha à pas félins d'Orel, qui, tétanisé, n'esquissait pas un geste. Il le saisit pas la taille et vint mordre légèrement la peau douce sur la mâchoire d'Orel, qui frémit et bascula la tête en arrière.
- Même si ta bouche ment, ton corps dira toujours la vérité, bébé.
Orel eut un sursaut à l'entente de ce mot tendre. Les mains de Gringe se faufilèrent sous le tee-shirt d'Orelsan, frôlant la peau brûlante en une caresse lente et sensuelle. Les mains d'Orel vinrent s'accrocher à la nuque de Gringe, qui sourit, les dents contre la peau tendre de son ami. Gringe le saisit par les épaules et s'assit sur le canapé, faisant venir Orel sur ses genoux. La bouche d'Aurélien, aventureuse, vint se loger au creux de l'épaule de Gringe, qui se mit à frissonner violemment. Leurs mains, prises de folie, se déplaçaient à toute vitesse, passant d'une nuque échauffée à un torse brûlant, caressantes, dévorantes, inlassablement mouvantes, jamais repues.
Leurs lèvres ne s'étaient pas encore trouvées. Il semblait exister une barrière entre eux, quelque chose qui dépassait le simple blocage physique. Le prochain vrai baiser signifierait "nous sommes un couple". C'était un cap qui était loin d'être passé.
Yeux dans les yeux, face à face, les lèvres à quelques centimètres les unes des autres, les deux rappeurs savaient qu'ils frôlaient, qu'ils touchaient du bout des doigts ce que devait être leur vraie relation. Ils savaient que si l'un d'eux franchissait cette barrière, ces quelques centimètres à peine, s'en était fini. Ils étaient au bord, à l'extrême limite de la raison, et devant eux, tentateur, le point de non-retour leur paraissait plus proche que jamais.
Orel paniquait. Le désir qu'il éprouvait à cet instant était d'une telle force que chaque caresse, chaque contact avec Guillaume le laissait pantelant. Mais... Il était fiancé. Il ne pouvait pas faire ça.
C'est la sensation de sa propre érection, qui frottait de façon désagréable contre son jogging, et le contact de celle de Gringe sur sa cuisse - contact qui le rendait fou, qui le poussa à bondir hors du canapé, et à fuir.
Encore une fois.
Gringe, cette fois-ci, était décidé à ne pas se laisser faire. Il bondit à son tour, attrapant Orel par le poignet.
- Pourquoi tu gâches toujours tout ?! Plus rien ne nous sépare ! Ni Marie, ni Clémence. Putain, comme tu m'énerve.
Orel se tortillait pour échapper à la poigne de son geôlier.
- Arrête, arrête, je ne veux pas...
Gringe, devenu fou, de désir, de rage, de tout, se colla avec violence contre le corps de son ami, arrachant d'une main le tee-shirt du rappeur, dévorant des yeux et de la langue le torse dénudé de son ami. Ami qui avait encore une fois perdu tout contrôle, et gémissait, les yeux clos.
La bouche collée contre la peau d'Aurélien, Guillaume murmurait sans fin des mots qui n'avait aucun sens.
- Si tu savais... Putain... Comme j'ai envie... Merde Orel... Ta peau putain...
Le cou d'Orel était dévoré, le dos de Gringe strié de griffures rouges. Tous deux n'avaient plus notions de rien, juste leurs deux bouches, leur deux torses, leur souffle affolé, leurs mains baladeuses.
Ils n'avaient toujours pas échangé de baisers.
Ce fut Gringe qui se releva cette fois, regrettant déjà ses actes. Sur le canapé, les yeux remplis de larmes, Orel gisait, torse nu et le jogging déformé par son érection, le cou violacé.
Il ne pouvait pas faire ça. Il ne pouvait pas aller plus loin. Pas comme ça. Pas lorsque les seuls mots d'Orel avait été "je ne veux pas". Guillaume attrapa son manteau, laissant encore une fois l'histoire inachevée, et sortit, claquant la porte violemment.
Sur le canapé, Orel gémissait, comme fou. Bordel, il ne fallait pas qu'il craque. Il. Ne. Fallait. Pas.
Il se leva doucement, comme assommé par le désir qui l'avait consumé, et s'enferma dans la salle de bains.
Gringe, aux côtés de Jo, se laissait faire tandis qu'elle le soulageait de sa douleur, tout en lui racontant ses déboires avec Orel. Elle finit par se relever et par s' allonger dans les bras du rappeur, qui l'y accueillit avec plaisir et affection. Il l'aimait bien, cette petite.
- Il est fou amoureux, ton pote. Fou amoureux. Il a peur de plus parce que c'est une couille molle mais...
Gringe soupira.
- Il a tout le temps peur, c'est plus fort que lui.
- Tu l'aimes ?
D'un ton hésitant, et après un temps de réflexion, Gringe finit par répondre :
- Non... Enfin je ne crois pas. Mais putain, qu'est-ce que j'ai envie de le baiser.
Dans l'appartement, fou de rage contre lui-même, Orel lançait contre le mur en béton des CDs compacts. Il finit par se mettre à sourire : cette putain de rage lui avait au moins permis d'écrire une chanson.
Est-ce que tu peux m'prêter ta batte ? On va lui péter la boîte
Empêche cet enculé d'bouger pendant qu'j'lui mets des patates
Pas besoin d'écouter, j'sais qu'il est nul à chier rien qu'avec le tracklist
On vient en studio effacer chaque piste, on va péter les doigts d'ton graphiste
Ta pochette : on la brûle, on arrache les pages une par une, une par une ?
Une par une ! On fait des tons-car', on la fume
J'mets ton album dans la voiture et j'vais la crasher contre un mur
Donne moi ta maquette après l'concert, elle finit sous les roues du tour-bus !
Ton album de fils de pute, j'lance une bombe atomique dessus
J'le télécharge illégalement et j'fais sauter mon disque dur
On va voler ton CD, on va cogner ton CD
J'mettrai ma bite dans la rondelle et on va violer ton CD
On va violer ton CD, on va violer ton CD !
Un peu défoulé et assez fatigué, Orel quitta la pièce et alla s'enterrer sous sa couette, dans l'optique de finir une nuit correctement - c'est à dire, sans la bouche de Gringe pour le troubler.
Le soir même, lorsqu'il arriva à l'Embuscade, Skread, Ablaye et Gringe étaient déjà là, et discutaient avec animation. Lorsqu'Orel s'installa à leurs côtés, Gringe lui lança un sourire euphorique, et lui cria plus qu'il ne dit :
- On va faire des concerts !
Orel sourit à son tour, au bord de l'explosion de joie :
- T'es sérieux ?
- Dans une semaine : premier concert au Cargö ! Il y en a trois de prévus, et après dès que l'album sera sorti on fera une tournée dans toute la France !
Fier de sa petite bande de rappeurs, Ablaye les saisit par les épaules :
- Bravo les mecs, vous méritez plus que n'importe qui de remplir des salles.
La soirée se passa dans une ambiance bon enfant assez alcoolisée, et quand les Casseurs retournèrent chez eux en vacillant, se fut pour s'effondrer sur le lit d'Orel comme les deux loques qu'ils étaient. Face à face, avec de grands yeux ravis, ils se contemplèrent quelques instants avant d'échanger un sourire, tout petit, presque rien, mais une promesse, comme un voeux qui voudrait dire que oui, c'était pas facile, mais que un jour, ça irait mieux, et que un jour, tout ça ne sera plus qu'une vie de couple enflammée.
J'enfile des Doc Martens coquées, j'mets un pointard dans sa tête
J'm'entraîne à danser des claquettes sur sa sale face de tapette
J'le tartine sur du pain, j'le mange et j'vomis sur la jaquette
On va faire du frisbee avec, le rentrer dans un lecteur cassettes
Bâtard ! J'vais lui faire un joli gommage avec du verre pilé
L'brûler vivant, t'ramener les cendres et te l'faire sniffer
On va planter ton CD, l'attacher et l'torturer ton CD
On va lui éplucher la peau et râper des citrons sur ton CD
Tu veux savoir qu'est-c'qu'j'en pense ? Il va pleuvoir d'la merde cette automne
Pourquoi ? Parce que c'est d'la merde en branche, j'ai envie d'm'en couper une comme Van Gogh
On avorte sa descendance, on lui brûle ses trompes de Fallope
On va lui péter ses dents blanches, coup d'coude sur sa tronche de salope !
