Il y a quelques secondes, les bavardages et les rires résonnaient encore aux différentes tables où étaient assis les élèves, et les tintements des couverts en argent ainsi que des verres qui s'entrechoquaient à la table des professeurs s'étaient évanouis. Il était rarissime que la Grande Salle soit plongée dans un tel silence, et lorsque celle-ci l'était, cela ne signifiait rien de bon. Hermione et Harry n'eurent même pas besoin de tourner la tête pour se rendre compte que l'intégralité des personnes ici présentes avait désormais les yeux rivés sur eux. Tandis que Harry regardait le professeur Ombrage avec une certaine appréhension, Hermione préféra détourner le regard de ses deux gros yeux ronds et perçants, semblables à ceux d'un crapaud, tout en essayant de définir la situation. Cependant, rester sérieuse lui apparut alors comme une tâche bien plus difficile à réaliser qu'à l'ordinaire. La jeune fille n'était pas le genre de personne à se soucier du physique d'autrui, mais elle devait bien avouer que le style vestimentaire de son interlocuteur sortait de l'ordinaire et était bien peu approprié à ses fonctions. L'amour que Lavande Brown portait pour la couleur rose lui semblait désormais assez superficiel face à cette incarnation humaine du mauvais goût. Mais ce n'était pas le moment de parler chiffons, au contraire. Hermione était arrivée en retard au dîner, et ce, sans donner la moindre explication à quiconque. Celle-ci s'était également fait remarquer en se disputant violemment avec Malefoy, et avait tenté de quitter la salle avant d'en venir aux mains.. Et comme si cela ne suffisait pas, on l'avait également surprise en train d'embrasser Harry, un Gryffondor, sur la joue. Individuellement, ces petits éléments semblaient sans conséquence, mais essayez un peu de les assembler lorsque vous êtes censé représenter l'une des maisons de la plus célèbre école de sorcellerie du monde. « Mais au diable les conventions » lui susurra sa petite voix intérieure. La jeune fille avait eu sa dose d'action pour la journée, et n'avait plus envie de se triturer les méninges et l'esprit. Pendant un moment d'égarement dû à la fatigue, son regard préoccupé, qui s'était alors perdu dans la foule, glissa vers la table des professeurs et croisa celui de son maître des potions. Il semblait de nouveau froid, stoïque et imperturbable, comme à son habitude. D'un côté, Hermione n'en était même pas étonnée. Après tout, cela faisait des années qu'elle lui connaissait cette expression, ou plutôt, cette absence d'expression. Ce n'était pas cela qui était troublant. Non, ce qui perturbait la brune et l'intriguait en même temps, c'était qu'elle avait eu l'occasion de le voir autrement. Severus Rogue l'avait délibérément laissée voir sous sa carapace, sans qu'elle ait à la percer. Il avait abandonné son masque de directeur de Serpentard pendant un court instant, et ce, pour lui venir en aide. Et dire que personne d'autre dans cette salle ne devait se douter qu'un tout autre homme se dissimulait derrière cette silhouette froide et mystérieuse. Certes, celui-ci s'était tout de même montré ferme dans ses propos, mais ses intentions étaient bonnes. Celui que tout le monde craignait et évitait lui avait tendu la main, dans le sens propre comme dans le sens figuré. Rogue avait beau ne jamais s'être montré aussi détestable avec elle qu'avec Harry, Ron ou Neville, sa réputation de chouchoute de Serpentard n'avait pas duré bien longtemps après la rentrée de 1991. En effet, ce dernier n'avait pas toujours été tendre avec Hermione, et l'avait souvent contredite en cours, voire ignorée lorsqu'elle répondait systématiquement à toutes ses questions. Mais aujourd'hui, cela avait été différent. Cette expérience avait donné envie à la sorcière de mieux le connaître et de vérifier ce qu'elle supposait déjà : Le fait que l'ombre ne pouvait exister sans lumière.. Enfin, à partir du moment où on ne s'appelait pas Drago Malefoy, bien sûr.
- Hum hum, fit la femme d'un ton particulièrement agaçant, en sortant brusquement Hermione de ses pensées. Il ne me semble pas avoir remarqué votre présence lors de mon discours, Miss. Il était pourtant passionnant, n'est-ce pas, Mr Potter ? Dans un sourire crispé de contradiction, Harry lui lança un regard et hocha brièvement la tête, espérant pouvoir lui échapper le plus vite possible. Je suis Dolores Ombrage et je travaille au Ministère de la Magie en tant que sous-secrétaire d'État, continua-t-elle, le nez en l'air. On aurait dit que l'annonce de sa position était censée les effrayer. Voyez-vous, celui-ci a trouvé plus que nécessaire de m'offrir le poste de professeur de Défense contre les forces du Mal. Il va sans dire que vos précédents professeurs n'ont guère été à la hauteur de cette tâche. À cet instant, elle esquissa un faux sourire et baissa d'un ton, afin d'éviter de se faire entendre par ses nouveaux collègues. Poudlard semble avoir un faible pour les cas désespérés, à ce que je vois.. Entre les amnésiques, les loups-garou, les fous à lier (elle jeta un vif coup d'œil à la table des professeurs), sans oublier les vampires et les prétendues voyantes.. Cette école a besoin d'une supervision immédiate, conclut-elle avec un léger rire dédaigneux.
Hermione et Harry serrèrent les poings. Pour qui cette horrible bonne femme se prenait-elle ? Employée du ministère ou non, cette dernière n'avait pas à rabaisser Remus Lupin au rang de simple loup-garou, ni à manquer de respect aux autres professeurs. Bien qu'il n'en laissait rien paraître, Harry avait secrètement peur de la réaction de son amie. Hermione avait toujours été une élève exemplaire et n'était pas du genre à répondre aux professeurs, cependant, elle détestait que l'on s'attaque à quelqu'un sans raison, ou pire, en se basant sur ses origines, son apparence ou même sa personnalité. Ce trait de caractère était assez rare au sein de la maison Serpentard et rendait donc Hermione particulière. D'ailleurs, il était assez étonnant de constater que la seule élève se détachant des caractéristiques de sa maison était celle ayant été nommée préfète. La brune allait-elle réagir au quart de tour face à cette dame en rose bien peu sympathique ? Vu comment Drago s'était amusé à jouer avec ses nerfs quelques minutes auparavant, il était fort probable que la jeune fille continue sur sa lancée. La jeune Serpentard dut faire preuve d'une patience exceptionnelle afin de répondre avec un minimum de politesse à son interlocutrice.
- Je suis ravie de faire votre connaissance, professeur, répondit-elle avec une pointe d'ironie volontairement perceptible. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, j'ai besoin de prendre l'air un moment. Pendant un bref instant, Harry se sentit soulagé. Mais cela ne dura malheureusement pas bien longtemps.
- Puis-je au moins savoir à qui j'ai affaire ? demanda Ombrage en retenant Hermione par le bras, un sourire narquois accroché aux lèvres. Bien sûr, cette demande était tout sauf innocente. Vêtue d'une longue cape noire et vert émeraude assortie à sa cravate, Hermione portait fièrement un insigne flambant neuf au niveau du col de sa robe, sur lequel on pouvait distinguer la lettre P. Tout cela rendait la préfète de Serpentard parfaitement reconnaissable, mais Dolores Ombrage semblait d'ores et déjà vouloir imposer son autorité aux yeux des élèves et professeurs.
Décidément, sa journée n'allait pas en s'améliorant, au contraire. On aurait dit que l'ensemble de Poudlard s'était donné le mot pour tester sa patience en la poussant à bout. Après s'être fait agresser et voler par Malefoy dans le train, la jeune fille s'était retrouvée enfermée à double tour dans un compartiment et serait repartie à Londres si jamais le redoutable professeur Rogue n'était pas venu la secourir. Redoutable.. Oui, il l'était pour les autres élèves de l'école. D'ailleurs, cette réputation devait le satisfaire puisque ce dernier n'avait jamais cherché à être vu autrement. Mais après ce moment passé en sa compagnie à l'intérieur du Poudlard Express, Hermione, elle, ne le trouvait plus si intimidant que ça. Certes, la jeune sorcière n'irait pas non plus jusqu'à lui décerner l'oscar de la sympathie, mais une chose était sûre : Elle avait l'impression de le voir autrement depuis la journée d'aujourd'hui. C'est vrai, après tout, ce n'était pas Harry, qui, soucieux de l'absence de sa camarade, avait fouillé les compartiments un à un afin de la retrouver. Ce n'était pas non plus Ron qui avait pris le risque d'arriver en retard pour mettre la main sur son écharpe. Non, aucun des deux n'avait fait tout ça.. Et pourtant, ils étaient ses meilleurs amis. Ces actes, c'était son maître des potions qui les avait accomplis, et de son plein gré. C'était lui qui avait jugé bon de remettre la jeune fille à sa place (chose qu'aucune autre personne n'avait encore fait), pour ensuite l'écouter, la comprendre, et même la rassurer. Hermione frissonna pendant un bref instant. Que lui serait-il arrivé si ce dernier n'était pas retourné sur ses pas ? Il fallait être réaliste. Privée de sa baguette, elle n'aurait pas pu résister très longtemps à Malefoy, et ça, la brune le savait. Mais ce goujat n'était pas au centre de ses préoccupations actuelles. Non, pour le moment, Hermione avait un autre problème à régler. Elle devait s'expliquer avec cette vieille pimbêche toute de rose vêtue, qui allait visiblement et malheureusement lui servir de professeur de Défense contre les forces du Mal cette année.
- Hermione Jean Granger, préfète de la maison Serpentard, et actuellement agacée d'avoir à répondre à un stupide interrogatoire pour avoir l'autorisation de se rendre aux toilettes, répondit la jeune sorcière d'une traite.
Il était rare de voir cette dernière s'exprimer avec tant d'impertinence devant un professeur, et cela déclencha une vague de fou rire auprès des différentes tables, ainsi que des sifflements admiratifs du côté des jumeaux Weasley. Ce n'était pas la réaction que la jeune fille avait attendu, mais elle dut bien avouer qu'entendre ses camarades rire avec elle était bien plus agréable que d'affronter leurs regards critiques. Harry fit mine d'invoquer une quinte de toux lorsqu'il vit le visage de son interlocutrice se décomposer. Mais Drago, lui, ne riait pas du tout et laissait sa rancœur transparaître à travers les regards meurtriers qu'il lançait aux jeunes Serpentard qui avaient osé ne serait-ce que sourire. Cette fois-ci, cependant, le directeur de sa maison ne pourrait pas soutenir Granger, ni même tolérer son comportement, et cette pensée apaisa quelque peu son agressivité. Peut-être allait-il même se lever et épauler sa nouvelle collègue en retirant une bonne vingtaine de points à cette insupportable née-moldue ? C'était ce que Drago espérait. Au fond de lui, il n'avait que faire du contenu du sablier de sa propre maison, contrairement à ses autres camarades qui cherchaient sans cesse à écraser les Gryffondor sur ce terrain pour montrer leur supériorité. Mais son enthousiasme retomba brusquement lorsque ce dernier fit volte-face vers la table des professeurs. Le fils unique de la famille Malefoy aurait juré avoir aperçu un léger sourire se dessiner sur les lèvres du maître des potions.. Mais il n'en vit plus la moindre trace après avoir cligné des yeux. Avait-il rêvé ? Cela était peu probable, il n'était pas du genre distrait, et encore moins rêveur. Drago se retourna alors vers son assiette, le sang bouillonnant à l'intérieur de ses veines. Il avait beau être le fils adoré du grand Lucius Malefoy, le jeune homme n'avait jamais réussi à décrocher un simple sourire au directeur de Serpentard, ni même à capter son attention. Pourtant, il n'était pas mauvais en potions, au contraire. Certes, on disait que Granger était la meilleure dans toutes les matières, mais ce rat de bibliothèque n'était qu'une sang-de-bourbe et devait donc rester à sa place. Et où celle-ci se trouvait-elle ? Dans une autre maison bien sûr, ou mieux encore, loin de Poudlard. Le jeune homme aux cheveux blonds estimait être le seul à mériter le titre de préfet de Serpentard et ne désirait le partager avec personne, et encore moins avec elle. Heureusement, Drago Malefoy avait commencé à prendre le cas Hermione Granger en main, et si Dolores Ombrage pouvait lui faciliter la tâche, c'était encore mieux.
- Silence ! hurla cette dernière de sa voix suraiguë. Une fois le calme revenu, la dame en rose s'éclaircit la gorge et reprit plus posément, tout en fusillant Hermione du regard. De mon temps, les élèves de Serpentard étaient choisis avec davantage de discernement, répondit-elle avec un petit rire satisfait presque machiavélique.
Drago et ses amis l'imitèrent de bon cœur, tandis que Harry, Ron et Ginny paraissaient de plus en plus mal à l'aise face à la situation. Tous savaient à quel point leur amie tenait à son blason vert et argenté, ainsi qu'à son tout nouveau titre de préfète. Bien qu'elle eût tout d'abord renié le fait d'avoir été envoyée dans la maison de Salazar Serpentard en première année, Hermione avait fini par se faire à cette idée qu'elle avait alors acceptée comme étant une évidence. La jeune fille avait été envoyée parmi les ambitieux et les rusés pour une bonne raison, même si cette dernière lui était toujours inconnue. Depuis, elle portait les couleurs de sa maison avec honneur et fierté, et s'efforçait de lui donner une meilleure image tout en faisant son possible pour que son sablier soit toujours rempli d'un nombre d'émeraudes assez conséquent. Parfois, malgré la bonne volonté dont elle avait toujours fait preuve, Harry se disait que sa meilleure amie avait agi avec naïveté lorsqu'elle avait décidé de rester au sein de la maison Serpentard. Certes, Hermione avait manifesté un certain courage en faisant ce choix, et Harry ne pouvait s'empêcher de l'admirer pour cela. Cependant, sa vie quotidienne aurait certainement été plus agréable à vivre si jamais cette dernière avait rejoint Gryffondor, Serdaigle, ou même Poufsouffle. D'ailleurs, la sorcière à la chevelure ornée de boucles était brave telle une lionne, intelligente comme un aigle, et aussi travailleuse qu'un blaireau. Mais qu'avait-elle donc de la vipère de Serpentard ?
- De mon temps, les professeurs étaient nommés avec davantage de discernement, répondit Hermione en lui rendant la pareille, ne croyant pas à son propre culot.
- Bien envoyé, 'mione ! s'exclama Ron parmi les rires et les réactions à la fois admiratives et quelque peu outrées, avant de se faire broyer le tibia par Ginny. Mais cette mise en garde n'empêcha pas les jumeaux Weasley d'acclamer Hermione avec une vague d'applaudissements et de sifflements.
- Un tel comportement est intolérable ! C'est purement et simplement inadmissible ! s'égosilla Ombrage en se tournant vers la table des professeurs, son visage rond imitant la couleur de son haut en dentelle. Je me vois dans l'obligation de retirer vingt points à la maison Serpentard ! Le professeur Rogue, qui avait silencieusement observé la scène de loin, se leva et prit la parole sans même adresser un regard à Hermione.
- Dans l'obligation ? répéta le maître des potions de sa voix doucereuse. J'ai bien peur que vous ne soyez pas encore en mesure de retirer des points à une quelconque maison, Dolores, et encore moins à la mienne, conclut-il sèchement, tandis que le brouhaha s'atténuait peu à peu à l'intérieur de la Grande Salle.
- Voyez-vous ça ! s'insurgea la concernée en fronçant les sourcils. Eh bien, dans ce cas, qu'attendez-vous pour prendre vos responsabilités, Severus ? rétorqua-t-elle sur un ton hautain. Montrez-nous donc l'exemple !
- Je ne compte pas punir une élève ayant simplement voulu se rendre aux toilettes, surtout si celle-ci est déjà victime d'intimidation, répondit fermement ce dernier, ce qui augmenta le volume des bavardages.
En effet, ces quelques mots semblaient avoir surpris l'ensemble de son assemblée, mais pour quelle raison ? Était-ce l'utilisation même du mot « intimidation » qui avait chamboulé élèves et professeurs, ou l'idée que Severus Rogue, pourtant connu comme la terreur des cachots, était capable d'agir avec morale et empathie ? Hermione ne voulait pas y croire. Comment son directeur de maison avait-il pu laisser échapper cela ?
- Victime d'intimidation ? répéta sa nouvelle collègue d'un ton faussement indigné, comme si elle n'avait jamais entendu ce mot. Excusez-moi, mon cher, mais cette gamine arrogante est tout sauf une victime ! Je n'ai jamais vu un tel manque de respect de la part d'une élève de Serpentard ! De mon temps, les élèves de Poudlard qui arrivaient en retard au dîner, si toutefois il y en avait, se faisaient le plus silencieux possible !
- Laissez-moi deviner, vous vous arrangiez pour qu'ils se prennent des heures de retenue, c'est ça ?
- Silence, Potter ! Vous n'êtes pas autorisé à intervenir ! coupa le maître des potions.
Tout se passa alors très vite. Le poignet de la préfète glissa de la main du Gryffondor, qui l'avait délicatement enveloppée quelques secondes auparavant, et il la vit disparaître de son champ de vision. Ron n'avait alors pu s'empêcher de sortir un juron, tandis que Drago et ses compères affichaient un sourire plus que satisfait.
- Vous la laissez partir comme ça, sans même faire preuve d'une once d'autorité ? La directrice de la maison Gryffondor, dont le ridicule de la scène commençait à l'agacer, se leva à son tour afin de prendre la parole.
- Et que comptez-vous faire, Dolores ? Poursuivre Miss Granger jusqu'aux toilettes des filles, simplement parce que celle-ci souhaitait s'aérer un peu l'esprit ? À Poudlard, nous n'usons pas de l'autorité n'importe comment.
- Allons, Dolores, rejoignez-nous et reprenons donc le festin, voulez-vous ? proposa Dumbledore de sa voix sereine. Minerva, Severus, asseyez-vous, je vous prie. Pourquoi autant d'animosité en une si belle soirée ? Malgré les années, Dumbledore ne changeait pas, pour le bonheur des uns et l'agacement des autres..
Ces derniers acquiescèrent et s'exécutèrent, tandis que Harry, à la fois agacé et inquiet, rejoignit la table des Gryffondor en dévisageant leur nouvelle professeur de Défense contre les forces du Mal, visiblement satisfaite. Le brun ne pouvait s'empêcher de se demander ce que signifiait tout cela. D'où venait cette histoire d'harcèlement ? Était-ce pour cela que son amie était arrivée en retard tout à l'heure, avec un air quelque peu perturbé ? Combien de temps s'était écoulé depuis qu'il l'avait laissé près du Poudlard Express ? Elle ne pouvait pas avoir été agressée en si peu de temps. De plus, bien que le jeune homme aurait volontiers rejeté la faute sur son ennemi juré, Malefoy n'était pas arrivé en retard au dîner. Et puis, en y repensant, Rogue aurait certainement préféré passer un tel événement sous silence, si le fils unique de la famille Malefoy y avait joué un rôle. Après tout, ce dernier se trouvait être le chef de file des Serpentard. Peut-être que l'agresseur était un Gryffondor ? Cela semblait peu probable, Hermione était appréciée de la plupart d'entre eux. Néanmoins, Harry n'arrivait pas à justifier le geste du professeur Rogue. Depuis quand l'effroyable maître des potions se souciait-il du bien-être des élèves de Poudlard ? Même si Hermione avait toujours été l'as de sa maison, celui-ci n'avait jamais vraiment fait attention à elle.. Du moins, pas après l'incident en première année. Une fois de retour à sa place, le Gryffondor secoua la tête afin de tenter de faire taire ses pensées. Il était préférable de garder ses interrogations pour lui-même, du moins, pour le moment. De toute façon, il n'aurait pas à attendre bien longtemps. Hermione lui avait promis de tout lui raconter le lendemain.
- Avant que nous ne reprenions le dîner, reprit Ombrage après s'être éclairci la voix, j'aimerais que quelqu'un aille rejoindre Miss Granger là où elle est.. Histoire de s'assurer de sa sécurité, bien entendu, mentit-elle.
- C'est quoi son problème à cette sangsue ? marmonna Ron en se servant un verre de jus de citrouille qu'il vida d'une traite (à défaut de ne pas avoir de bièraubeurre sous la main). Quand Rogue se radoucit enfin, c'est une autre vieille chouette qui prend le relais, bon sang !
- Elle veut surtout faire parler d'elle, oui, répliqua une Ginny mécontente. Ainsi, elle se fera respecter, ou plutôt craindre, des autres élèves. Vous savez quoi ? Je vais me proposer pour aller rejoindre Hermione, ajouta la rousse d'un air déterminé. Elle se sentira certainement mieux si c'est moi qui vais la voir. Harry et Ron acquiescèrent.
- Bonne idée, lui répondit Ron. Je dois avouer que je m'inquiète un peu pour elle. Ce n'est pas son genre de quitter la Grande Salle après une énième provocation de Malefoy..
- Surtout lors du premier dîner de l'année, compléta Harry. Contrairement à certains Serpentard, Hermione a toujours été très à cheval sur les principes. En espérant qu'elle nous explique le pourquoi du comment demain.
Malheureusement, lorsque Ginny leva la main, elle s'aperçut qu'une autre personne s'était portée volontaire et l'avait devancée de peu. Les yeux verts, une cascade de cheveux blonds retombant délicatement le long de son dos, l'élève en question portait fièrement le symbole du célèbre serpent argenté sur la poitrine. Tandis que le professeur Rogue restait silencieux, Ombrage, elle, semblait délectée à l'idée de faire un choix entre les maisons Gryffondor et Serpentard. Il n'en fallut pas plus à la rousse pour deviner la maison dans laquelle cette dernière avait passé sa scolarité. À en juger par l'expression qu'affichait McGonagall, la partie semblait déjà être jouée. Pour une raison quelconque, on aurait dit que la directrice de la maison des lions aurait préféré voir sa collègue jeter son dévolu sur la petite Weasley. Peut-être cette dernière était-elle aussi inquiète pour Hermione Granger ? Après tout, elle avait beau être à Serpentard, elle n'en restait pas moins une de ses élèves préférées, ainsi que la meilleure amie de celui que l'on appelait le survivant.
- Quel est votre nom, Miss ? s'enquit Ombrage en s'adressant à la table aux napperons émeraude.
- Tracey Davis, madame, répondit la concernée avec un sourire d'enfant modèle.
- Bien, alors je vous en prie, ma chère..
- Excusez-moi, professeur, mais je pense être la mieux placée pour répondre à cette tâche. Lorsque la voix de Ginny résonna dans la Grande Salle, les têtes se tournèrent une à une dans sa direction. Cependant, elle ne frémit ni devant le regard perçant de la dame en rose, ni devant les expressions méprisantes de la plupart des Serpentard. Fille unique d'une famille de six garçons, la rousse avait appris à ne pas se laisser impressionner facilement et à se faire respecter. Comme je suis sa meilleure amie, il me semble justifié que ce soit..
- Pardonne-moi, Ginevra, mais peu importe ce que tu trouves justifié ou non, répondit la blonde avec un faux sourire aimable. Si tu ne l'avais pas encore remarqué, Hermione est à Serpentard, et non à Gryffondor. En tant que camarade de maison et de dortoir, tu ne penses pas qu'il soit de mon devoir d'aller la retrouver ?
- Pas nécessairement, rétorqua la rousse, loin d'être intimidée. Me tromperais-je en avançant que les professeurs Rogue et McGonagall préféreraient que ce soit moi qui y aille ?
- Tu vas te taire, Weasley ? s'insurgea Drago en provoquant une vague de murmures tout autour de lui. Bien sûr que le professeur McGonagall va se ranger du côté des Gryffondor ! Mais ne t'avise pas de décider pour notre directeur, espèce de traîtresse à son sang ! Harry vit alors Ron se lever aussitôt, comme frappé par la foudre. Contrairement à lui, les jumeaux étaient restés assis, esquissant un sourire étonnamment railleur. Leur sœur avait beau être encore jeune, elle était plus forte qu'elle en avait l'air, et cela, ils le savaient. D'un côté, Fred et George ne pouvaient s'empêcher de plaindre Malefoy. Provoquer Ginny était loin d'être une idée de génie..
- Tu vas lui parler sur un autre ton, Malefoy ! Ou sinon..
- Laisse tomber, Ron, je suis assez grande pour me défendre. Vas-y, Malefoy, exprime le fond de ta pensée.
L'une debout, l'autre assis, la rousse et le blond se jaugèrent sévèrement du regard. Ce n'était pas la première fois que Drago s'attirait les foudres d'un membre de la famille Weasley, car il adorait les provoquer, cependant, il n'avait encore jamais fait face à Ginny. Quelque part, il avait envie de mettre la Gryffondor à l'épreuve. Après tout, elle ne devait pas être très différente de ses frères, alors pourquoi se passer d'un petit moment de distraction ? Il était certain qu'en jouant avec ses nerfs, celle-ci s'emporterait et ferait perdre une bonne vingtaine de points à sa maison, tout en passant peut-être par la case infirmerie.
- Le fond de ma pensée ? répéta le Serpentard en croisant les bras. Eh bien, je pense qu'il serait préférable de laisser Granger tranquille. Franchement, n'y a-t-il pas de sujet plus intéressant ? Avec un peu de chance, comme Saint Potter est ici avec nous, elle se fera bel et bien tuer par un troll des montagnes cette fois !
Comme prévu, le commentaire de Drago ne passa pas inaperçu et choqua élèves et professeurs. Beaucoup se souvenaient de la fois où un troll des montagnes particulièrement hargneux s'était mystérieusement introduit dans le château et avait manqué de tuer une élève de première année. Tandis que Crabbe et Goyle semblaient apprécier ce genre d'humour noir, les élèves de Serdaigle et Gryffondor, eux, paraissaient choqués qu'on puisse faire remonter un souvenir aussi effroyable pour le tourner en dérision. Surtout après ce qu'il s'était passé l'été dernier, lors du Tournoi des Trois Sorciers. Mais Drago s'en fichait royalement et se contentait d'admirer le tumulte causé par sa petite blague. Tandis que les première années de Poufsouffle, trop jeunes pour saisir l'allusion, frissonnaient à l'idée qu'une telle créature puisse entrer dans le château, on pouvait apercevoir la colère gagner peu à peu Ron et Neville. Même Tracey et Pansy semblaient désormais mal à l'aise. Ginny, elle, était l'une des seules élèves à ne pas avoir cédé à la provocation de Malefoy. La jeune fille était restée debout, les bras croisés, s'efforçant de se montrer impassible. Elle aurait préféré subir un sortilège impardonnable qu'être l'objet de la jubilation d'un tel idiot.
Cependant, dans cette foule mêlant à la fois mal-être, sang-froid et animosité, la rousse ne put s'empêcher de remarquer qu'une personne se détachait du lot. Tandis qu'elle attendait patiemment que le calme revienne, le regard de la jeune fille se posa inévitablement sur son ami le survivant. Accoudé à la table des Gryffondor, Harry Potter semblait fixer un point dans le vide, comme perdu dans ses pensées. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le brun n'avait pas l'air exaspéré par les propos de son éternel rival. À la place de la rancœur, on pouvait distinguer un sentiment de malaise dans les profondeurs de ses yeux émeraude. Gryffondor ou non, il restait un adolescent, et Ginny songea que le sujet abordé par Malefoy ne devait pas lui rappeler de très bons souvenirs, à lui plus qu'à quiconque dans cette salle. Après tout, il avait sauvé Hermione des griffes d'une horrible créature alors qu'il n'était âgé que de onze ans. L'image de sa jeune amie inconsciente et ensanglantée devait l'avoir traumatisé.. Tout comme celle de Cedric Diggory, quelques mois auparavant. Malefoy n'était décidément qu'un crétin au cœur de pierre. Lorsque la rousse se décida à suivre le regard de son camarade de Gryffondor, elle se rendit compte que celui-ci ne fixait pas un point dans le vide, comme elle l'avait d'abord pensé. Non, en fait, il semblait observer la silhouette la plus sombre de la table des professeurs.. Mais le maître des potions n'arborait pas son traditionnel masque de mépris. Néanmoins, bien qu'il paraissait moins impassible que d'habitude, il était difficile pour Ginny de déceler l'émotion qui flottait à la surface de ses deux grands yeux couleur onyx. De la colère ? Non. De l'ennui ? Non plus. De la joie ? Encore moins. Même les septième années de Serpentard n'étaient pas habitués à apercevoir une once de sentiment sur le visage du grand Severus Rogue, alors comment une petite quatrième année de Gryffondor aurait-elle pu lire en lui aussi facilement ? Cela aurait relevé de l'exploit. En fait, le directeur de Serpentard semblait plongé dans un état d'esprit similaire à celui de Harry. Mais cela était-il possible ? Maître et élève, pourtant si différents et se détestant l'un et l'autre, pouvaient-ils penser à la même chose à cet instant précis ? Une idée traversa alors l'esprit de la jeune fille. Une pensée quelque peu insolite, certes, mais qui ne semblait pas dénuée de sens pour autant. « Partageraient-ils le même souvenir ? » murmura Ginny pour elle-même.
Mais sa réflexion fut très vite interrompue par le directeur qui, sous les conseils judicieux de Dolores Ombrage, se vit contraint de mettre fin au dîner et d'ordonner l'envoi des élèves dans leurs salles communes respectives. Ron ne pu s'empêcher de sortir un juron lorsqu'il vit Tracey se faufiler vers les escaliers avec un sourire satisfait. Contrairement à Hermione, celui-ci n'arrivait pas à l'apprécier, malgré les années. Après tout, elle restait une Serpentard, et par principe personnel, il se devait de mépriser chacun d'entre eux.. Seule sa meilleure amie échappait à la règle. Ron avait traversé tellement d'épreuves avec elle et Harry qu'il avait l'impression que leur trio appartenait à la même maison. Cependant, sa colère diminua considérablement lorsque Lavande Brown s'avança pour guider les plus jeunes élèves de Gryffondor.
- Dis, Harry, ça te dérangerait de me passer tes fonctions de préfet pendant cinq minutes ? lui demanda-t-il aussitôt. Juste le temps d'aller faire visiter notre salle commune aux petits nouveaux..
- Et de bavarder un peu avec Lavande ? compléta Harry dans un demi-sourire. Apparemment, Ron n'avait pas remarqué son air préoccupé, mais cela ne l'étonnait point. Néanmoins, son insouciance était bienvenue ce soir, et le brun était même reconnaissant de sa proposition. Il avait mal à la tête et rêvait d'un coin tranquille dans lequel se poser pour souffler un peu. Les responsabilités de préfets pouvaient bien attendre demain.
- Je savais que tu comprendrais, répondit le roux en lui donnant une bonne tape sur l'épaule. Et là-dessus, il partit rejoindre sa camarade, tandis que Cho Chang tentait de se frayer un chemin dans la direction opposée.
- Salut, Harry, fit-elle timidement une fois devant lui. Malgré sa discrétion, Cho était une des élèves les plus populaires de Serdaigle, et Harry ne pouvait s'empêcher de se sentir gêné lorsque celle-ci l'abordait. Âgée d'un an de plus que lui, il avait songé à l'inviter au bal de Noël de l'année dernière quand il avait appris que Hermione y allait avec le célèbre Victor Krum. Malheureusement, elle était déjà prise, elle aussi.
- Bonsoir, Cho, répondit ce dernier en appréhendant la suite de la conversation.
En effet, après une soirée aussi mouvementée, il espérait de tout cœur que cette dernière n'aborde pas le sujet de Cedric Diggory.. Du moins, pas maintenant. Ses habituels cauchemars lui rappelaient déjà assez bien ce qui s'était passé dans le cimetière cette nuit-là, et il n'avait aucune envie d'en parler en présence d'autant de monde. Harry ne se sentait pas encore prêt pour cela. De plus, le jeune homme savait très bien que ce n'était qu'une question de temps avant que les élèves de Poudlard ne commencent à discuter le retour de Voldemort.
- Je.. Je voulais juste te féliciter d'avoir obtenu le titre de préfet. Harry lui adressa un sourire maladroit.
- Merci, mais.. Comme tu le vois, je n'assume pas vraiment mes responsabilités ce soir, lui répondit-il à la fois en tournant la tête vers Ron, désormais entouré de dizaines d'élèves de Gryffondor, et en repensant à son altercation avec Ombrage. Alors il n'y a pas de quoi me féliciter. Non pas que je ne t'en sois pas reconnai..
- C'est bon, Harry, le rassura Cho, qui affichait désormais un sourire triste. Tu as toute une année pour assurer ton rôle. Et puis, les amis sont là pour ça.. C'est ce qu'il disait, pas vrai ? « Les amis sont là pour s'entraider ».
- Oui.. C'est ce qu'il disait, fit-il en lui rendant son sourire, non sans un pincement en cœur. Un ange passa.
- Eh bien.. Bonne nuit, Harry, acheva la Serdaigle.
Et sur ces mots, Cho partit rejoindre ses camarades de classe, laissant Harry encore plus pensif qu'il ne l'était déjà. Il abandonna Hermione pendant un bref moment pour se consacrer au souvenir de Cedric, assassiné sous ordre de Voldemort, l'été dernier. Cela faisait un moment qu'il n'y avait plus pensé de son plein gré. D'ailleurs, il avait préféré éviter de parler de cet incident avec Ron, Hermione ou encore Sirius. Le Gryffondor aurait juré avoir aperçu une larme couler le long de la joue de sa camarade.. Mais cela n'avait rien d'étonnant puisque Cho avait été la petite amie de Cedric pendant plusieurs mois. Elle était certainement la seule élève de Poudlard à pouvoir le comprendre.. Ou plutôt, il devait être le seul à pouvoir la comprendre. Tandis que la Grande Salle se vidait peu à peu, Ginny se décida à aller rejoindre Hermione. La jeune fille avait comme un mauvais pressentiment, et ne faisait aucunement confiance à Tracey, surtout depuis que Drago s'était interposé entre elles deux. Elle découvrirait ce qu'ils préparaient afin de protéger sa meilleure amie, mais aussi pour se venger du fils unique de la famille Malefoy. On n'insultait pas Ginny Weasley et Hermione Granger sans y laisser des plumes, et ça, la Gryffondor comptait bien le démontrer en menant sa petite enquête.
