Lorsqu'ils se rejoignirent tous les quatre le lendemain matin, l'atmosphère était légère. Une collation copieuse avait effectivement mis tout le monde de bonne humeur et Oscar et André semblaient encore plus proches suite à leur discussion à cœur ouvert. Oscar observait André du coin de l'œil. Celui-ci avait passé quelques instants en tête à tête avec le général et l'heure fixée pour leur départ ne lui avait pas permis d'en discuter avec André.

Ils étaient partis depuis une bonne heure lorsqu'ils croisèrent un groupe qui s'avançait vers eux de façon menaçante. Armés de piques, quelques-uns des hommes du groupe les entourèrent immédiatement, bloquant toute retraite ou fuite vers l'avant. Oscar approcha instinctivement son cheval de celui de son père. Visiblement si l'un d'entre eux risquait gros c'était bien lui.

« C'est quoi ces uniformes ? » demanda celui qui semblait mener la troupe.

Oscar se redressa de toute sa hauteur, sachant très bien quelle stature son uniforme lui donnait, surtout perchée sur un cheval.

« Je suis le colonel Oscar de Jarjayes, de la Garde Nationale », elle avait opté pour le nouveau nom de son régiment se disant que cela les aiderai sans doute. Elle vit Alain et André pincer les lèvres et immédiatement porter la main au fourreau de leur épée. Visiblement elle s'était trompée.

« De Jarjayes, c'est noble ça non les gars ? » dit-il un sourire pervers aux lèvres, sous les ricanements de ses comparses.

« C'est noble et ça a pris la Bastille ! » gronda Alain.

« Qu'est ce qui nous le prouve d'abord ? T'as une gueule de noble aussi toi je trouve ! »

« Et lui ? » continua l'homme, en désignant le général. « Il a pris la Bastille aussi peut-être ? » les rires continuèrent. André s'approcha d'Oscar, prêt à la suivre au quart de tour. Révolution ou pas, ils s'étaient déjà retrouvés dans de telles situations et il pouvait presque visualiser les rouages en train de tourner dans sa jolie tête blonde.

Oscar les observait, cherchant à évaluer leurs forces, se demandant s'ils étaient organisés et entrainés, évaluant toutes les possibilités de fuite si toutefois ils étaient plus forts qu'eux. Certes ils étaient plus nombreux, cependant ils empestaient l'alcool de mauvaise qualité, titubaient et n'étaient armés que de leurs piques. Seraient-ils aptes à blesser leurs chevaux ? Oscar avait toujours rechigné à ce que les chevaux de son régiment subissent des blessures qui auraient pu leur être évitées.

« Oh le blondinet, t'as plus de langue ? » tança celui qui semblait être le chef de bande.

Alain aurait pu en rire si la situation n'avait pas été si dangereuse. Il s'était rapproché du général, se mettant de l'autre côté de lui, Oscar étant de l'autre et André derrière elle, aux aguets. Oscar prit alors sa décision, décidant que ces gueux ne représentaient pas une si grande menace que cela. Elle comptabilisa rapidement leurs piques et se dit qu'ils pourraient tenter de leur prendre par surprise ainsi, désarmés, ils ne pourraient plus rien leur faire.

« Le blondinet se demande comment il pourrait te faire ravaler tes paroles à vrai dire, » lança-t-elle crâneuse. « Un bon coup de pique sur le coin de la tête te remettrait sûrement les idées en place ! » menaça-t-elle. André et Alain se regardèrent, comprenant où elle voulait en venir. Ils devraient donc récupérer toutes les piques. Le général, voyant ce dialogue silencieux entre les trois compagnons de régiment décida de s'isoler dès qu'ils entreraient en action afin de ne pas les déranger ou se mettre en danger. Dès qu'il aurait saisi leur plan, lui aussi ferait son possible pour les aider.

Il n'eut même pas l'occasion de bouger lorsqu'ils firent pivoter leurs chevaux et ôtèrent d'un geste brusque chacun une pique au plus proche d'eux. Il en restait néanmoins une qui armait le meneur de cette misérable armée d'ivrognes.

« Alors les gars, on fait moins les malins là non ? » railla Alain. Cela rendit le meneur enragé et il fit mine de lever la pique et de la projeter vers Alain.

Ne cherchant pas à comprendre, Oscar sauta au bas de son cheval et retourna la pique qu'elle détenait désormais, plaçant un coup de bâton bien senti dans le ventre de son adversaire. Celui-ci en eut le souffle coupé et en lâcha sa pique, qu'André ayant suivi Oscar, s'empressa de ramasser. Alain les rejoignit, les menaçant de sa pique à son tour.

« Vous finirez tous à la guillotine bande de poudrés ! Aristo ! » Éructèrent-ils tous en commençant à battre en retraite.

« Déguerpissez ! » tonna Oscar. Ils ne se firent pas prier et ainsi, les quatre compagnons de voyage purent reprendre leur route.

Oscar semblait plongée dans ses pensées. Alain et le général discutaient à l'avant, semblant se découvrir suffisamment de points communs pour tenir une conversation. André était silencieux, se disant qu'Oscar devait être à nouveau occupée à se poser mille questions. Elle avait retrouvé des réflexes militaires. Elle avait froidement analysé la situation et trouvé une solution, certes simple, mais d'une efficacité redoutable face aux piètres opposants qu'ils avaient eu face à eux.

Oscar menait son cheval automatiquement, se fiant à la silhouette de son père situé devant elle. Elle se sentait observée par André et lui savait gré de ne pas l'interroger. Elle était satisfaite d'elle, à aucun moment elle ne s'était sérieusement sentie menacée. Sa main n'avait pas tremblé en saisissant la pique qui aurait pu mortellement la blesser. Avec du recul elle réalisait le risque qu'elle avait pris. Et si la pique s'était plantée dans son ventre ? Alors qu'elle venait d'évoquer son désir de maternité auprès d'André ?…

Etait-ce pour autant la vie qu'elle souhaitait désormais suivre ? Après tout, sa carrière était auparavant dédiée à la protection de la famille royale, notamment de la reine. Pour autant elle avait participé au lancement de la révolution dont le but était de les retourner. C'était à la France désormais qu'elle devait obéissance. Elle pourrait aller voir Lafayette à leur arrivée à Paris. Ainsi elle serait fixée sur son sort. Elle savait qu'il était juste, et il devait désormais connaître sa trahison et son plus grand secret. Elle soupira. Elle aurait presque pu regretter son ancienne vie, toutefois, celle-ci manquait cruellement du bonheur qu'André lui procurait désormais. Elle sourit enfin en relevant la tête vers lui. Bien évidemment elle croisa immédiatement le regard émeraude qui était déjà posé sur elle. André était ravi de constater qu'elle semblait avoir solutionné son dilemme seule.

C'est en apercevant de la fumée au loin qu'ils réalisèrent qu'ils arrivaient vers Meaux. Alain se retourna et fit un geste vers André qui mena son cheval vers l'avant.

« Que se passe-t-il ? » demanda Oscar.

« Nous partons en éclaireurs, restez ici et cachez-vous ! » dit Alain, plein d'autorité.

Cela piqua Oscar au vif. « Non mais c'est une plaisanterie ? Depuis quand me donnez-vous des ordres ? » Demanda-t-elle furieuse.

« Depuis que la population française a fait du massacre de nobles son passe-temps favori ! » gronda-t-il. Oscar allait répliquer lorsque la main de son père se posa sur son épaule. Elle tourna la tête vers lui, surprise. Elle regarda André, comme pour lui demander son avis. Celui-ci lui fit signe de se diriger vers la forêt qu'ils venaient de quitter. Elle leur obéit à tous trois à contre cœur, furieuse qu'ils puissent la croire si faible.

Au bout de deux heures, Oscar parvenait à bout de sa patience et s'apprêtait à monter sur son cheval lorsqu'ils entendirent le bruit de sabots de chevaux. Elle fut immédiatement sur ses gardes, la main sur le pommeau de son épée, prête à en découdre. Elle sentit soudain une sueur froide : était-elle seulement toujours capable de combattre comme avant ? André, son père et Alain n'avaient-ils pas jugé qu'elle fût trop faible pour mener avec eux la mission d'éclaireur?

Son père était près d'elle, lui aussi prêt à en découdre. Etait-il prêt à se battre ou plutôt, à la défendre ?

Elle ne put pas avoir la réponse à sa question lorsqu'elle reconnut la silhouette de son cher André.
Son père et elle sortirent de leur cachette pour venir à leur rencontre.

« Qu'était-ce donc ? » demanda-t-elle tout en examinant son grenadier préféré sous toutes les coutures.

« Un château qui brûle. » lui répondit-il. « Visiblement les brigands que nous avons croisés tantôt n'étaient pas si inoffensifs que cela. ».

Oscar, enfin satisfaite de sa rapide vérification de l'état d'André releva enfin la tête vers lui et écouta attentivement son récit. Le château de Montceau brûlait donc et ses habitants avaient été retrouvés égorgés. Les salles du château avaient été pillées.

« Mais enfin il n'était pas habité par des nobles ! Ils ont dû tuer les domestiques ! C'est un château royal, personne ne devait s'y trouver ! Ils devraient le savoir la famille royale est à Paris, vous me l'avez dit ! » Oscar rageait.

« Oscar, je ne pense pas que tu aies saisi la puissance de la furie des révolutionnaires. Ils ne font plus la moindre différence, ils sont assoiffés de vengeance, ils ont désormais le goût du sang. Tout ce qui touche de près ou de loin à la noblesse ou la royauté est automatiquement ennemis et mis en pièce. » lui expliqua André.

« Et c'est bien pour ça qu'André et moi on vous a laissés en arrière tous les deux. » Ajouta Alain. « Oh ne pensez pas qu'on n'a pas remarqué à quel point ça vous a rendu furieuse, on vous connait trop pour ça, mais c'était pour votre bien, votre père, lui a parfaitement saisi les risques qu'il prend à faire ce voyage. » il stoppa quelques instants pour dévisager le général. « D'ailleurs, mon général, sauf votre respect, je maintiens que vous devriez abandonner cette foutue perruque ! » osa-t-il.

Oscar aurait juré que son père ne pardonnerait jamais tel affront et s'attendait à une colère monumentale de sa part elle faillit s'étrangler de stupeur lorsqu'elle le vit soupirer et l'entendit dire « Vous avez raison, c'est bien trop dangereux. »

Le général ôta sa perruque pour révéler un front assez dégarni et des cheveux gris mi-longs qu'il s'empressa d'attacher. Oscar était médusée, elle ne se souvenait même pas d'un jour où elle ait vu son père sans perruque.

Mais qu'était donc devenu son monde durant ces trois mois ? La folie furieuse s'était-elle vraiment emparée des parisiens ? Des français ? Elle comprenait que la misère dans laquelle pratiquement tous les français étaient plongés puisse provoquer une telle colère, mais cette haine frôlait la folie, et la folie était impossible à raisonner, quant à la stopper …

« Pouvons-nous les aider ? Nous devrions y retourner. » proposa Oscar. Elle avait déjà le pied à l'étrier lorsqu'elle sentit la main d'André sur son épaule, la retenant.

« Ce n'est pas une bonne idée, » dit-il simplement.

« Mais enfin, c'est notre devoir, nous sommes des soldats, ces gens sont dans le besoin, nous pourrions même mener l'enquête et pourchasser ces tueurs ! » s'indigna-t-elle.

Alain intervint à nouveau. « Je crois que vous ne comprenez pas à quel point la situation est dangereuse pour vous. C'est un vrai massacre. »

Oscar les regardait tour à tour, interloquée, puis la colère monta. Doutaient-ils de ses capacités désormais ?

« Vous pensez qu'un peu de sang va m'effrayer ? Mais enfin messieurs, oubliez-vous qui je suis ? J'ai déjà vu des cadavres de personnes qui s'étaient fait égorger, vous pensez quoi ? Que je vais tourner de l'œil en les voyant ?» Oscar avait la rage au ventre, comment osaient-ils ?

« Oscar, ils n'ont pas seulement été égorgés, » commença André en tentant de garder son calme. Oscar prit une grande inspiration ferma les yeux quelques secondes pour maîtriser sa colère. Elle remarqua à quel point André semblait pâle et essoufflé. Bon sang, son cœur ! Cela lui fit l'effet d'une gifle. Foutredieu elle s'était pourtant promis de le ménager durant ce voyage ! Et à la première occasion elle lui mettait la pression !

« Mon colonel, quand je vous dis que c'est un massacre, croyez-moi, je pèse mes mots. Si vous y allez, à la seconde même où ils réaliseront qui vous êtes, Prise de la Bastille ou pas, ils vous massacreront, de la même façon, juste pour le symbole. »

« Pouvons-nous éviter la zone ? » demanda Oscar, plus calmée par la fatigue d'André que par le discours d'Alain. Il devait se reposer, il ne fallait pas qu'ils aillent trop loin, mais ils devaient tout de même trouver une auberge. D'un autre côté … Alain ou son père pourraient s'occuper de lui. Elle était tiraillée entre l'envie très féminine de rebrousser chemin et d'éviter la zone de Meaux et celle, terriblement masculine de se ruer vers le château en feu et d'aider les gens qui s'y trouvaient. Devrait-elle désormais subir ce combat permanent entre ses deux personnalités ? Ne pourrait-elle jamais trouver un juste milieu ?

« J'aurais bien proposé que nous nous installions ici pour la nuit, mais c'est bien trop proche » dit Alain, le regard tourné vers la fumée qui emplissait toujours l'horizon.

« Peut-être pourrions-nous nous diriger vers Villeneuve le Comte ? » proposa Oscar.

« C'est Villeneuve le Peuple maintenant » railla le général. Oscar se tut, interloquée, ainsi même les noms des villes changeaient. Quel était donc ce monde dans lequel elle s'était réveillée ? Autant elle était parfaitement d'accord sur le fait que les privilèges devaient être abolis, autant cette espèce de chasse aux sorcières la mettait on ne peut plus mal à l'aise. A nouveau elle tourna la tête vers la fumée.

« C'est une bonne idée, j'y connais quelqu'un qui pourra sûrement nous aider» trancha Alain, « Allons-y mais soyons discrets ! » Il ouvrit la marche et le général, ayant lui aussi remarqué l'état d'André décida de la fermer, suivant ce dernier qui se trouvait légèrement en retrait d'Oscar. Il était aux aguets, ne souhaitant pas faire à nouveau une mauvaise rencontre.