Oscar était furibonde lorsqu'elle déboula dans les écuries, à la fin de son service. Elle avait attendu qu'André la rejoigne une bonne partie de la journée, guettant son arrivée avec une nouvelle d'importance expliquant son absence.

Rien ! Elle n'avait pas goûté la plaisanterie et entendait le faire savoir !

Néanmoins, un coup d'œil au palefrenier suffit à dégonfler sa colère. Jamais encore la brune travestie n'avait paru si abattue. Oscar fut saisie d'angoisse.

- André, que t'arrive-t-il ? l'interrogea-t-elle doucement.

Un regard humide fut sa seule réponse. Alors elle s'assit à côté de son amie, contre le bois du box. Elle posa la tête sur son épaule, comme lorsqu'elle était enfant. Avec une sourde douleur au cœur, elle sentit André se crisper, puis se détendre progressivement.

- Veux-tu aller près de l'étang ? demanda enfin la domestique d'une voix étranglée.

- Bien sûr ! répondit vivement Oscar, soulagée de voir son amie perdre cet air hagard qui l'oppressait.

Elles partirent jusqu'à l'étang. Durant de longues minutes, ni l'un ni l'autre ne parlèrent, se contentant d'être présente l'une pour l'autre.

- Que s'est-il passé André ? T'a-t-on fait du mal ?

- Non…

- Arrête veux-tu ! Ca me rend folle ! Je vois bien que tu es malheureuse !... Bon, tu es allé chercher Girodelle. Et ensuite ?

- J'ai couru.

- Couru ? s'étonna Oscar, décontenancée. Mais, où ça ?

- N'importe où… Disons que j'ai eu des… « mots » avec ton lieutenant.

- ( soupir ) Ce n'est pas la première fois. Je vais parler à Girodelle…

- Non !... Non s'il te plait. Ca ne changera rien….

- Je n'en suis pas si sure. D'ailleurs, il n'a pas été lui-même aujourd'hui… Je l'entendais soupirer à longueur de temps. Et il n'arrêtait pas de me regarder… C'était gênant je t'assure. Je ne sais pas ce qui lui a pris ! Mais….. André, qu'est-ce que tu as ?

Une expression douloureuse s'était accrochée fugacement au visage de la jeune femme.

« C'est étrange Oscar, remarqua-t-elle, tu parais plus féminine que moi. Ton corps est indéniablement plus fuselé… Mais en fin de compte, je crains d'être la plus « femme » de nous deux… »

- Voilà que ton lieutenant te regarde en soupirant, souffla-t-elle tristement en affichant néanmoins un sourire espiègle devant la situation cocasse et l'incompréhension d'Oscar.

- Je t'assure ! A un moment, je lui ai même demandé s'il voulait fournir du vent à tous les moulins de la région. Il a paru quelque peu chagriné, mais au moins il a arrêté de soupirer.

- Oh Oscar ! Tu es incroyable ! s'amusa franchement André, oubliant pour quelques instants sa propre blessure.

- Quoi !

- Ton lieutenant soupire après toi, et toi tu l'envoies sur les moulins ! s'esclaffa la jolie brune.

- Qu'est-ce que tu veux dire ? gronda Oscar en fronçant les sourcils.

- Je veux dire… que Girodelle sait que tu es une femme. D'après ce que tu me dis, il semble en avoir VRAIMENT pris conscience. Et comme tu es une BELLE femme, cela ne m'étonnerait pas que ton lieutenant soit troublé par son supérieur.

- Hein ! Mais tu es folle ma parole !

- Il va falloir t'y faire… C'est peut-être pour cela qu'il s'est montré si dur. A cause de notre relation privilégiée. Peut-être se sent-il menacé… Oh excuse-moi Oscar, mais c'est trop drôle ! lança-t-elle en riant, sans pouvoir empêcher deux larmes de rouler.

- J'interdis à Girodelle d'avoir des sentiments amoureux pour moi !

- Si on pouvait choisir…

Subitement, Oscar fixa André. Ses yeux s'agrandirent et son cœur manqua un battement. Ces larmes malgré le rire… Cette tristesse langoureuse… Se pourrait-il que… ?

« Non ! Ce n'est pas possible !... André ! Andrée et… Girodelle ? C'est un cauchemar, je dois me tromper, ou bien je vais me réveiller… »

- Tu… Tu es amou… amoureuse ?

- De Girodelle, avoua André en baissant la tête.

- …

Oscar était stupéfaite. Elle ne savait pas que faire : rire ou pleurer ? plaisanter ou gronder ? Elle ne savait même pas ce qu'elle ressentait. Elle n'arrivait plus à penser.

- Tu es amoureuse de Girodelle, assimila-t-elle enfin. Mais André…

- Ne dis rien, ce n'est pas la peine. Je sais tout ce que tu peux dire. Victor ne sait pas que je suis une femme, et n'est pas prêt de le savoir… Et même s'il le savait, cela ne changerait rien au fait qu'il est noble et courtisan, et que je ne suis qu'une domestique…. Non Oscar ! Même si TOI tu ne me considères pas comme ça, c'est ce que je suis : un domestique, un valet, un serviteur.

- André…

- De plus, d'après ce que tu me dis, je crois que le lieutenant est plus attiré par les grandes femmes blondes aux yeux bleus, que par les brunes aux yeux verts.

- Ne dis pas de bêtises ! bouda Oscar en se remémorant les regards appuyés de Girodelle.

Effectivement, si elle analysait l'attitude du jeune homme à travers les révélations et les intuitions d'André, tout s'expliquait ! Elle écarquilla les yeux.

Il n'avait tout de même pas osé tomber amoureux d'elle !

A ce moment, André éclata de rire. Il était si facile pour elle de lire les expressions de la colonelle. A aucun moment cette hypothèse ne l'avait effleurée. Et pourtant, c'était l'explication à plus logique, la plus probable, la plus douloureuse…

- Qu'allons-nous faire ? s'angoissa Oscar en serrant les poings et en lançant un regard meurtrier à l'arbre en face d'elle.

- Que veux-tu faire ? A part foudroyer cet arbre sur place… Allons Oscar ! Maintenant que je sais pertinemment à quoi m'en tenir, je vais taire cet amour au fond de mon cœur. Et toi, tu as tout loisir de réfléchir à ton avenir.

- Quoi ? Comment ça ?

- Je sais que tu aimes l'indépendance que nous confère notre statut d'homme, mais nous la payons à prix d'or. Et j'ai toujours pensé que tu ferais une excellente mère…

- Décidément, tu es folle ! Quelle est cette nouvelle lubie ? Une mère ! Moi ! Non mais tu m'as bien regardé ? s'amusa-t-elle

- Oui, je t'ai bien regardée, et je sais ce que je dis. Même si tu n'en as pas encore conscience toi-même.

- …

- En tout cas, maintenant tu as le choix.

- Le choix de quoi ?

- D'avoir un homme qui t'aime. Un homme digne de ton amour également. Je sais ! Je suis folle ! Ne réponds pas maintenant… D'ailleurs, il n'y a aucune question pour le moment. Et si nous rentrions ?

- C'est ça ! Tu me balances des vérités et des réflexions comme ça, et après tu me proposes de rentrer gentiment à la maison !

- Mmmm oui !... Sinon grand-mère va sortir la louche et je tiens à mon crâne. Il est déjà tard. Même si je tiens à cet endroit, je n'ai pas envie d'y passer la nuit.

Sans dire un mot, Oscar se leva et grimpa à cheval. André sourit et la suivit. Elle savait que ses paroles allaient faire son chemin. Elle savait à présent qu'elle n'aurait jamais d'avenir, même secret, même minime, avec Victor de Girodelle. Elle saignait, mais elle souhaitait sincèrement que la colonelle accepte l'amour qui la faisait si cruellement souffrir.