- Le Docteur -
Katy les interrompit et ils avalèrent le souper qu'elle avait préparé en silence. Rose aida Katy à faire la vaisselle et à ranger, une façon comme une autre de laisser passer un peu de temps avant de commencer son histoire. Elle prit place dans le fauteuil à bascule près du berceau, réconfortée par les petits sons qu'émettaient les jumeaux : soupirs de contentement, reniflement, premiers gazouillements. Leurs petits corps sentaient bon et étaient si doux. Elle posa une main sur Peter qui pleurnichait et il se calma rapidement. Elle se mit à fredonner une berceuse et manqua s'assoupir à son tour.
« Rose? Pourquoi est-ce que vous êtes venus ici et maintenant? »
John Smith était redevenu, pour le moment, le compagnon et l'époux des derniers mois. Il était plus facile de lui parler ainsi.
« Le Docteur et moi voyageons partout dans l'univers et dans le temps. Nous faisons connaissance avec toutes sortes d'êtres, mais certains ne sont pas très gentils. Certains sont même très méchants et violents. Il y a une poignée de ces êtres, appartenant à une espèce très agressive, qui a choisi le Docteur comme… comme proie. Nous nous sommes sauvés le plus loin possible, car le Docteur n'est pas partisan de répondre à la violence par la violence. Il est comme ça. »
« Un pacifiste? »
« Quand il le peut. Ça ne l'empêche pas de faire des choses terribles, mais s'il peut l'éviter… Cette espèce a cependant un grand avantage : elle peut retrouver sa proie n'importe où et n'importe quand. Le Docteur a donc eu besoin d'un déguisement si complet et si parfait qu'il tromperait ces créatures et elles mourraient de faim au bout de quelques mois. »
« Je suis ce déguisement. » déclara-t-il platement et elle hocha la tête.
« Le Docteur est devenu humain, il s'est implanté une nouvelle personnalité et nous nous sommes cachés ici et maintenant. Il avait prévu une histoire pour m'intégrer à son déguisement et à sa cachette et j'étais prête à jouer le rôle de pupille durant une année ou presque. Et puis… les choses ont pris une tangente que nous n'avions pas prévue et que je n'ai pas pu changer. »
« J'ai demandé ta main. »
« C'était une surprise, mais ce n'était pas non plus ingérable. Je pensais pouvoir faire traîner les fiançailles quelques mois. »
« Pourquoi ne pas l'avoir fait! Tout serait bien plus facile! »
« Je n'allais tout de même pas répondre 'non' quand tu as décidé de m'épouser sur le champ! Et je rigolais à l'idée de faire bisquer de rage la femme du directeur. Une vraie plaie, celle-là. »
« Tu as accepté de m'épouser pour pouvoir fâcher… »
« Yep. »
« Mon serment était sacré et tu le tournais en ridicule. Déjà à cet instant, tu ne me considérais pas plus important que ça! »
« Je considérais la chose importante, mais… comment dire… C'était aussi un simple déguisement pour moi. Je n'aurais pas… pas épousé le Docteur, mais c'était en partie lui qui me le demandait et… disons que les événements se sont précipités et que je n'étais pas totalement contre la possibilité de les vivre. Non, le mariage était amusant et romantique et merveilleux. Imprévu, mais vraiment chouette. »
« Chouette? »
« Amusant. » corrigea Rose avec un clin d'œil avant de redevenir sérieuse. « Mais il s'est passé une autre chose qui a tout changé. »
« Les jumeaux. » compléta John Smith.
« Oui, les jumeaux. Je… j'ai cru porter un enfant avec deux cœurs et il n'était pas question de m'en débarrasser. »
« T'en débarrasser! » s'exclama son compagnon avec horreur. « Comment peut-on envisager de se débarrasser d'un enfant comme si c'était un vulgaire objet! Ce n'est pas digne de toi. » fit-il d'un ton mordant. « Quelle femme agirait ainsi? »
« Les femmes de mon époque considèrent que le choix leur revient. »
« Si la nature fait en sorte que tu portes un enfant… »
« Ne commençons pas cette polémique entre nous. Sache seulement que j'ai brièvement songé à garder le secret parce que, bien sincèrement, je n'étais pas prête à avoir un enfant. Plus tard, peut-être, j'aurais eu envie d'en avoir un ou deux. Mais quand j'ai réalisé – à tord – que je portais un enfant appartenant à la même race que le Docteur… je n'ai pas pu lui enlever cette chance. »
« Je ne comprends pas. Il peut avoir d'autres enfants, comme toi. Tu n'es tout de même pas la seule à pouvoir lui rendre ce 'service'. »
« En fait, si. Il est le dernier des Seigneurs du temps. Il est seul depuis des années et il le restera durant des centaines d'années encore. »
« Tu exagères, n'est-ce pas? »
Elle hocha la tête et se concentra sur les jumeaux : « Les Seigneurs du temps sont une race vieille et presque immortelle à nos yeux d'humains. Ils peuvent mourir – ils sont tous morts – mais ils vivent très, très vieux. Je voyage avec le Docteur depuis quelques années et je sais que, malgré toute mon envie, il devra trouver quelqu'un d'autre après moi. Et cet enfant était la promesse qu'il ne voyagerait plus jamais seul. Alors j'ai gardé l'enfant. »
« Et ils sont… de sa race? »
« Il n'y avait que deux battements de cœur, deux bébés. Ils sont humains. »
« Et tu le regrettes? »
« Je l'ai regretté durant l'instant où j'ai réalisé qu'ils étaient deux et le moment où je les ai vus. Après, peu m'importait qu'ils soient humains ou non. C'était MES bébés.
« Et que va-t-il se passer dans quelques semaines? Pourquoi est-ce que la montre devait être ouverte un an après votre arrivée et pas avant ou après? »
« Cette montre, tu l'auras deviné peut-être, contient l'essence du Docteur, sa personnalité, sa mémoire, tout ce qui faisait de lui un Seigneur du temps et un être unique. C'est enfermé, protégé, gardé secret dans cette montre. Si on l'ouvre, le Docteur revient. Tu… tu disparais. »
« Ça semble ridiculement facile pour une chose si terrible. »
« Je n'avais pas prévu que cette personnalité d'emprunt aurait une famille! Je n'avais pas prévu que tu serais le père de mes enfants! Comment penses-tu que je réagis à la pensée d'ouvrir cette montre et de te regarder te diluer dans la mémoire du Docteur? Je ne veux pas te perdre, mais je n'ai pas le choix! »
« Si, tu l'as. Nous pouvons vivre notre vie paisiblement ici et maintenant, sans cette maudite montre. »
« Nous ne pouvons pas rester. Le danger posé par ceux qui voulaient t'attraper est presque égal à celui qui arrive. En juillet, la première Guerre mondiale sera déclarée. »
« Je sais bien que la politique européenne est un peu… Attends un peu, tu dis 'première'?»
« Crois-moi. J'arrive d'un siècle dans le futur. Tout va se déclencher fin juillet parce qu'un anarchiste assassinera la mauvaise personne au mauvais moment. La réaction en chaîne produira une guerre qui touchera tout l'Europe et, dans une génération, alors que nos fils seront juste assez grands, la seconde Guerre mondiale éclatera et s'étendra au monde entier. Les armes deviendront de plus en plus redoutables et les morts se compteront par millions. »
« Si tu sais ce qui va se produire, il faut l'en empêcher! »
« Surtout pas! Changer UN seul événement peut rendre les choses encore pires. La guerre n'aura pas que de mauvaises conséquences. Mais… elle aura lieu. Très bientôt. Je crois que c'est précisément pour cette raison que le Docteur a choisi ce moment et cet endroit pour se réfugier durant quelques mois. La guerre effacera les traces que nous aurions pu laisser et les gens oublieront notre existence parce que des événements terribles les concerneront bien plus que les mésaventures d'un professeur d'anglais et de sa pupille. »
« Tu es ma femme. » corrigea-t-il machinalement.
« Oui, je suis ta femme. Pour le moment. »
Un éclat de rage traversa le regard de John Smith qui serra les dents et les poings : « Chaque fois que tu parles comme ça, j'ai l'impression que tu seras très satisfaite de me voir disparaître. »
« Je ne le ferai pas de gaité de cœur. »
« C'est encore pire. » persifla-t-il.
« Tu crois que je ne le sais pas? Mes bébés vont perdre leur père! Et moi, je perdrai l'homme qui m'a rendue heureuse durant tous ces mois. »
« L'autre sera mieux, j'en suis sûr. Il te rendra heureuse. »
« Pas mieux. Différent. » fit-elle avec découragement. « Si je pouvais savoir comment vous garder tous les deux… mais seul le Docteur connaît la réponse et pour lui demander, il faut… » fit-elle en détournant les yeux.
« Et il n'y a rien dans cette boîte bleue mystérieuse pour trouver une réponse? »
Rose éclata de rire : « Trouver quelque chose de précis dans le Tardis? Quand j'ai dit qu'il était plus grand à l'intérieur, je ne t'ai pas dit qu'il était terriblement plus grand à l'intérieur. »
« Grand comment? »
« On pourrait mettre dix Académies Hulton à l'intérieur et on ne prendrait pas le dixième de la place disponible, mais je sous-estime probablement. »
« Comment ça marche? » demanda-t-il, dévoré de curiosité.
« Je te montrerai le peu que j'en comprends. »
« Ce soir? »
« Il est tard et la grange est éloignée. Et… ». Elle désigna le berceau.
« Amenons-les. S'il fait déjà noir, personne ne nous verra. Ils ne pourront pas dire que nous faisons des choses indécentes si nous avons les jumeaux avec nous. » ajouta-t-il moqueusement. « On peut les faire entrer dans cette boîte sans danger? »
Rose hocha la tête, ravie de défier les conventions une fois de plus. La promenade sous les étoiles calma la tension entre eux, et Rose ne put s'empêcher de se souvenir de toutes les fois où ils s'étaient simplement contentés du silence, complices heureux de la présence de l'autre. Elle réalisa que le Docteur bavardait beaucoup plus, mais qu'il aimait autant parcourir tous les chemins par tous les temps et les climats. Et de temps en temps, leur échange muet était aussi éloquent que leurs grandes envolées.
De son côté, John Smith apprécia la balade parce qu'il la faisait en compagnie des trois êtres les plus importants de sa vie. Il poussait le landau avec une fierté naïve, il devait bien l'admettre, dans lequel dormaient bien sagement deux bébés, enveloppés dans la laine la plus douce que Rose avait trouvée et tricotée (avec l'aide de Katy Flint) et qui n'aurait pas dépareillée un berceau royal. C'était vraiment des princes!
