-RP-

Chroniques épiques

11ème Episode : A mon humble rêve

La nouvelle était tombée. Ceux qui l'avaient entendue n'avaient d'autres choix que celui de grossir le rang ou de se taire. Il y avait un enjeu de taille au bout du compte mieux valait ne pas se tromper !

Replaçons la scène comme il se doit : un hall aux allures cauchemardesques et dans lequel le va et vient ne demande aucune enquête. Mais ce jour-là, il n'y avait que des Songeurs, rassemblés pour l'événement. Par ennui ou par respect, les intrus s'étaient retirés dans les pièces voisines, les laissant tous face au dilemme suivant : fallait-il suivre Illusion dans ses élans démesurés ou bien lui donner un grand coup sur la tête ?

Le premier à réagir fut Poi qui leva un doigt gêné au dessus de l'assistance. Illusion allait lui permettre de prendre la parole –aussi discrètement que possible- quand un coude lui rentra dans les côtes. C'était la manière habituelle pour Rey de faire remarquer qu'il y avait un os dans le potage.

« J'ai récemment perdu la foi en l'école brakmarienne… Je suis bontarien. » fit Poi à mi-voix.

Il fallait être sacrément sûr de soi ou bien être complètement inconscient pour se lier au camp adverse lors d'une telle réunion. Mais la franchise était la plus grande vertu de Poi qui refusait autant le mensonge chez lui que chez les autres. Illusion blêmit. Peut-être que si le Iop n'avait pas fait deux mètres et s'il n'avait pas eu cette phénoménale épée dans son fourre-tout, il lui aurait sauté dessus comme un chacha sur sa pelote. Mais ça n'aurait pas été d'une excellente impression, surtout auprès de Le-Ya et des autres.

« Bien, et bien… Que… tu… fais ? »

Cette phrase brillamment construite fut sa seule argutie. Poi agença les morceaux dans sa tête et chercha une issue à ce cul-de-sac. Le-Ya vint à sa rescousse.

« On est… des bleus pas vrai ? Donc, en tant qu'initiés on n'a pas à se mêler des affaires importantes de la guilde pour le moment, non ? »

La plupart des Songeurs opinèrent du chef, heureux que la solution ne se soit pas signée dans le sang. Illusion aussi appuya ce point de vue.

« On va donc vous… laisser en débattre ! » claironna la Iopette futée en emmenant Poi –pas encore conscient du génie de cette feinte.

Ils sortirent par la grande porte, évitant ainsi de se faire coincer dans les recoins du temple. Rey gratifia Illusion d'une sévère tape sur la tête –celle que tous attendaient sans doute avec beaucoup d'impatience.

« Mais t'es complètement… ! Sortir ça devant tout le monde, même les nouveaux, sans éplucher leur dossier, voir leurs antécédents, sans même prendre le temps de bouger tes petites fesses jusque dans une pièce plus au calme… ! Tu veux que je t'ampute des deux jambes et que je les donne à manger aux crocodailles ? »

Il y eut un long silence de répression. Finalement, Illusion croisa les bras et battit des ailes.

« Poi et Le-Ya ne diront rien »

« Moi je pensais qu'on les enfermerait dans des grottes » maugréa méchamment Azryl, toujours sous l'effet de l'injuste pénitence infligée à Lumin.

Illusion ne fit aucun commentaire là-dessus, avançant avant tout qu'il fallait retrouver Namour et le bracelet avant que « quelque chose de grave ne se produise » -à croire qu'asservir Bonta n'était qu'un échauffement sur le créneau du midi. Azryl avait naturellement peur pour son ami Féca et fit promettre –avec beaucoup de mal- à Illusion de la laisser s'en charger.

« Je pense savoir où il est. Il ne regorge pas d'imagination »

« Et comment se fait-il qu'il ait trouvé la cachette du bracelet ? » s'indigna tout à coup Illusion en accusant presque le Féca de cet affreux sauvetage.

Raniol, qui n'avait pour le moment pas exprimé la moindre opinion, se manifesta hardiment :

« Vive la planque… Accroché à ton bouquin favori…»

« Vous connaissiez tous cet histoire ! argumenta Illusion avec colère. Combien y'avait-il de chance que vous alliez fouiner ici ? »

« Il suffit qu' l'un de nous n'ait pas encore eu à souffrir d'ton radotage, intervint Remilive qui, s'il ne retenait pas grand-chose de ce qu'on lui disait, se rappelait brièvement du récit du Crocoburio. Le p'tit nouveau a voulu y j'ter un œil mais ça, t'l'avais pas prévu, cervelle de piou ! »

Azryl appuya cette théorie :

« Oui, c'est ma faute s'il a voulu se documenter… »

« Que veux-tu dire ? »

Ytempia saisit le bras d'Azryl avec cette angoisse insurmontable qui ne défronçait jamais ses sourcils.

« C'est un Féca et il me connaissait bien. J'ai pas pu lui cacher pour le Grouga… Il a tout de suite senti que quelque chose n'allait pas. Je suis désolée, j'ai dû trahir le secret… »

Illusion leva le doigt comme pour reprendre la parole. Rey lui lança un regard si foudroyant que l'Eniripsa se recroquevilla presque entre ses ailes l'heure n'était plus aux crêpages de chignon.

Azryl se mit immédiatement en route, encouragée par quelques saluts peu bavards. Il régnait toujours une sorte d'exaspération savamment orchestrée par Rey à l'aube même de l'opération. L'autorité d'Illusion était au bord de la déchéance et ça, il le comprenait très bien.

« Laissez-moi vous expliquer… Vous verrez que ce n'est pas si idiot »

Ceux qui avaient entendu cette partie continrent leurs remarques afin de laisser ceux qui écoutaient étayer les leurs.

« Il y a longtemps, le Crocuburio est mort alors qu'il marchait vers Bonta. Il avait fait se lever une armée constituée de créatures des marais qui… »

« Abrège, le coupa Remilive, on sait tout ça ! »

« Oui,… heu… bien ! Il est possible de ressusciter cette créature si on retrouve son épée »

« Et pourquoi elle t'suivrait ? » grogna Remi.

« Parce qu'aussi diabolique que soit un être ou un monstre, il y a toujours plus de chance qu'il se retourne contre ses ennemis plutôt que contre ses parents… »

Xinans fit un bond d'au moins deux fois sa taille –ce qui, d'un point de vue moyen, n'était pas une prouesse remarquable.

« Le Grougalorasalar ! Azryl ? »

Tous comprirent alors que la clef d'un nouvel empire rebâti grâce à la fureur d'une créature du passé serait uniquement due à un sursaut d'amour paternel.

Poi et Le-Ya ne s'étaient pas enfuis bien loin mais assez pour ne pas se faire poursuivre par un comité de repentance. La séduisante Iopette sautillait partout en menant son interrogatoire : où était passé Poi tout ce temps ? Avait-il une petite amie ? Projetait-il de repartir battre la campagne ? Elle esquiva brillamment le communiqué d'Illusion qui ne semblait pas l'inquiéter outre mesure. Pourtant, Poi n'arrivait pas à y faire abstraction –et peut-être même cela l'arrangeait-il !

« Yayon… ça ne te fait rien de savoir ce qu'Illu a en tête ? »

Le-Ya se laissa entortiller un moment dans les appréhensions de Poi puis offrit un large sourire inconvenant.

« Tu penses que ce petit Eni pourrait conduire la rébellion ? »

Ils éclatèrent subitement de rire, abasourdis par leur propre naïveté. Peu après ça, Le-Ya s'excusa de ne pas pouvoir bavarder plus longtemps et retourna auprès de ses petits louveteaux, petits miracles aussi efficaces que la gangrène, qui attendaient sans doute leur allaitement quotidien.

Poi se dirigea vers l'est, guidé par une bonne intuition. Une Crâ au regard d'aigle le vit approcher à plusieurs lieux à la ronde et se précipita vers lui à grande enjambées, un sac en fibres tout déchiré autour de l'épaule.

« Tu rentres ? »

Poi acquiesça en se grattant la nuque. La jeune fille lâcha son soulagement :

« J'ai cru que tu ne viendrais plus me voir… »

« Idiote ! »

La Crâ esquiva une tape amicale et se sauva aussi rapidement qu'elle était venue, ne donnant aucune chance à son ami qui peinait à la rattraper.

Poi ne parla pas du plan d'Illusion à ses amis assis à la taverne et Le-Ya ne se confessa ni à son époux ni à ses petits monstres au sujet d'une éventuelle attaque. Ils n'étaient pas encore assez impliqués dans la guilde pour croire à une telle folie et pourtant ils se taisaient quand même, au cas où…

Mais il y en avait une qui refusait de se taire et qui avait été –à bon escient- enfermée dans le tombeau d'un dragon. De plus, depuis qu'on lui avait joué ce vilain tour, elle était résolue à faire manger ses ailes à ce petit Eniripsa prétentieux. Après des heures de lutte contre une paroi rocheuse que ses petits bras n'arrivaient pas à faire bouger, Lumin réfléchit à un plan plus élaboré pour sortir de là. L'absence d'énergie dans l'air l'empêchait de pratiquer la magie elle dû recourir à la méthode archaïque du silex et des brindilles pour s'alimenter en feu. Elle plongea le bout de plusieurs de ses flèches dans les flammes et les lança par un interstice en priant pour que quelqu'un remarque sa disparition… et s'en inquiète. Elle se calfeutra contre une paroi pleine de mousse et attendit sans plus de recours.

La nuit tomba, une nuit froide et rude contre laquelle il n'était pas bon de lutter. Azryl avait depuis longtemps vaincu sa peur des chafers elle n'avait plus peur que des siens et de leurs jugements. Elle courut jusqu'à Astrub et questionna tous les veilleurs qui lui conseillèrent d'aller se coucher. Au petit matin, elle rendit les armes et s'assit contre les pierres ocres de la banque. Les premiers rentiers pointèrent leur nez, impatients d'imaginer les fortunes pondues pendant qu'ils dormaient. Ils passèrent sans la gratifier d'un regard, préoccupés par leur seule paire de fesses. Azryl se retira à l'auberge où elle passa la journée, puis celle d'après…

Ces journées furent longues pour tous nos personnages elles révélaient une saleté commune qui s'attachait avec vigueur, établissant des causes et des conséquences sans jamais dépasser le barrage de la conscience. On ruminait sa faute sans un bruit et on cherchait comment embrayer sur l'étape suivante sans trop se dégouter soi-même.

Une semaine passa. Les fortunés du matin ne perdaient pas leur habitude et retournaient inspecter leurs fonds à l'heure où chantent les bwaks. Azryl se posa contre le mur et se blottit la tête entre ses coudes en attendant que les commerçants ouvrent leurs échoppes ainsi que leur boîte à renseignements. Le bruit d'un burin contre le pavé interpella l'attention de la jeune Osamodas. Elle jeta un œil entre les jambes des riches passants et vit que de petits bras travaillaient à la reconstruction de cette route négligée par les bottes des mercenaires. Elle s'approcha en position accroupie afin de ne pas perdre cette silhouette pliée au-dessus de son ouvrage. Un Enutrof mal luné piétina presque le pauvre travailleur et l'insulta derechef après avoir éparpillé ses outils.

« Bonne journée ! » rétorqua l'artisan d'un air jovial.

Azryl s'esbaudit :

« Namour ? »

Le Féca poussa sa frange brune de devant ses yeux et constata qu'on l'avait retrouvé. Bizarrement, il ne le vécut pas comme une catastrophe et accepta sans discuter de suivre Azryl à leur endroit favori.

Leur arbre avait été soumis aux épreuves du vent et de la glace. Il gigotait comme une aile brisée ballotée par les caprices atmosphériques. Namour et Azryl l'observèrent sans oser s'assoir dessous, au cas où une branche se détache…

« T'as trouvé du boulot alors ? » commença Azryl avec une joie sincère.

« Oui, j'ai toujours aimé tout ce qui est manuel. Je me demande pourquoi j'allais me risquer à l'aventure alors que j'avais ce goût pour le dallage » confia Namour en se triturant ses doigts déjà bouffés par la craie.

« Laisse-moi deviner, t'es tombé sur deux baltringues un peu neuneus et tu t'es dit que t'allais les suivre pour leur sauver la mise parce que, partis comme ils étaient, ils se seraient faits dévorer comme des biscuits apéritif… »

Namour n'eut pas la modestie d'imposer le contraire c'était vrai… Alpha et elle n'auraient pas pu aller loin sans l'incroyable soutien de leur Féca préféré. Désormais, Namour n'avait plus peur de s'en vanter. Il y avait pourtant un malaise qui planait et qui concernait sans nul doute leur nouveau mode de vie…

« T'es venue pour le bracelet, hein ? »

Azryl approuva de façon très professionnelle.

« C'est très important ! »

« Qu'est-ce que t'en ferais ? »

« C'est pas moi que ça concerne… »

Namour sortit de ses gongs et sa passivité explosa d'un seul coup.

« J'ai vu ce qui se passait quand on utilisait cette chose ! Ta guilde est incapable de le contrôler ! Personne ! »

« Je te demande pas de le donner à la guilde mais à moi… »

La suavité de l'attitude d'Azryl avait quelque chose de doux et de maternel, une saveur difficile à rejeter et ça même au prix du bien de l'humanité.

« Non…, se durcit Namour en secouant la tête. Cette chose contrôle les gens et réveille en elles les pires instincts »

Azryl sourit.

« Qu'est-ce que tu crois qu'une petite Osamodas comme moi puisse faire ? Invoquer le Grouga ? »

Namour n'osait répondre. C'était une possibilité à laquelle il avait pensée mais qui n'arrivait pas à sembler assez plausible pour figurer parmi les cataclysmes possibles. Lorsqu'il regardait son amie, il n'arrivait pas à s'imaginer ce dont il avait été témoin avec Raniol quelques jours plus tôt. Sa confiance le perdit alors :

« Je ne l'ai pas, je l'ai confié… »

« A qui ? Nam ! A qui ? » le pressa Azryl en lui tapotant les épaules.

Le nom d'Alpha ne tarda pas à suivre. Une chaîne imperceptible d'événements se déclencha alors, précipitant le monde dans ce que nous verrons ensuite, si vous le voulez bien…

Sans nouvelles d'Azryl, les Songeurs tentaient de s'occuper sans trop penser aux détails de l'opération. Mais la percée de ciel bleu n'avait plus la même beauté aux yeux de Luckystar qui chaque jour montait les tourner vers le nord afin d'attraper ce petit carré de couleur. Ytempia et Rey se câlinaient sans rien dire. Ils ne se quittaient plus à vrai dire, ce qui n'était pas sans réveiller les inquiétudes. Les plus « occupés » passaient la journée dehors et rentraient lorsque la louche bondissait dans l'écuelle. En rentrant, ils croisaient Illusion, scotché au perron, plus attentif que Lucky dans son observation des environs. Ce jour-là, Rey somma son ami de faire une pause.

« Mais… elle va rentrer ! Elle est en de bonnes mains. Et puis… Lucky surveille si elle arrive ! »

Luckystar, qui avait l'oreille plus fine encore que la vue, jeta une grimace de mécontentement à Rey qui lui répondit d'un geste peu gracieux.

« J'aurais dû vous en parler avant » soupira Illusion sans bouger.

« Ça c'est clair… T'es un bout laid »

Une fois encore, le réconfort de Rey était au rendez-vous. Heureusement, une petite tête joyeuse se dandina jusqu'à eux, portant avec lui de bonnes recharges de gaieté en ce jour triste.

« J'ai une proposition à vous faire {~ : * » fit Xinans en levant ses grandes manches.

Craignant le pire, Rey s'extirpa de toute participation en montrant les dents au Xélor inventif. N'ayant pas autant d'arguments, Illusion demanda à connaître les règles.

« Je serais le chef pendant une semaine pour t'alléger un peu, et c'est moi qui m'occuperait de cette opération qui t'embarrasse tant »

On cessa de parler pendant plusieurs secondes comme si la fin du monde venait d'être annoncée et demandait une certaine approche psychologique avant d'éclater. Mais là, tout ce qui éclata fut le rire effréné des têtes de guilde, une fois encore ravis par la candeur conquérante de leur Xélor fétiche. Xinans, lui, ne trouvait en revanche rien de drôle dans ce qu'il venait de dire.

« Vous n'aimez pas mon idée… »

« Merci Xi' ! Tu m'as redonné le sourire ! » le félicita Illusion en tapant dans ses mains pour se calmer.

« Toujours des idées excellentes… Bah bien sûr ! » railla Lucky du haut de sa tour.

Sous sa réputation de grand farceur, Xinans cachait un bel arsenal d'anecdotes qui pouvait parfois aller contre la réputation de certains moqueurs.

« Tu disais pas ça quand tu t'es mis à danser ivre mort en agitant des postiches en laine de bouftou pour faire le pompom boy… Et c'était mon idée »

Le ton du Crâ changea du tout au tout il portait l'exaspération attendue.

« Mauvaise idée toujours ! Et on n'est pas obligés d'en parler ! »

Xinans sourit de toutes ses dents, satisfait de son retour dans la compétition. Illusion eut du mal à sécher ses larmes tellement le numéro était excellent. Mais il tomba sur eux ce qu'on nomma par la suite une « mauvaise nouvelle ». Le jet d'une flèche frôla leurs visages euphoriques et gela l'atmosphère comme le souffle du Grand Dragon d'eau. Tous regardèrent autour, paniqués.

« Une attaque ? »

« Non »

Rey se saisit de la flèche pour en dénouer le message qui y était joint et qui supprimait du même coup l'hypothèse d'une attaque. Elle le lut à haute voix :

« 'Les Lions sont au courant. Votre opération ne connaîtra pas d'effet de surprise car bientôt, tout le monde saura. Abandonnez ou vous connaitrez une défaite que je ne vous souhaite pas.' »

Il n'y avait pas vraiment de question à se poser quant à l'émetteur du message car il était présent, à peine caché par l'obscurité dans sa cape verte. Son visage fatigué fusillait pourtant les Songeurs que la faculté de langage semblait avoir abandonné. C'était comme s'ils voyaient le fantôme de quelqu'un qu'ils avaient eux-mêmes exécuté. Mais Lumin était bien vivante. A ses côtés, Illusion discerna une Enutrof de sa connaissance. Celle-ci hocha la tête gravement et tira sur la cape du Lumin afin de défaire ce fil mortel qui s'était tissé entre les deux camps. Toutes deux finirent par disparaitre dans le ventre du brouillard.

Qu'ils avaient l'air beau nos Songeurs au dossier bien alourdi ! Exaspéré de s'être fait surprendre si facilement, Illusion jeta à Luckystar :

« Crâ en mousse ! »

Alphaxtra était un bougre difficile à trouver. Il n'avait aucun toit au-dessus de la tête, aucune localisation un tant soi peu précise et aucun proche pour renseigner sur son havre du jour. Azryl ne savait pas par où commencer à chercher. Elle qui pensait le connaître se rendit tout à coup compte de sa négligence. Les anciens lieux qu'elle avait fréquentés ne lui revenaient plus c'était une partie de sa mémoire que la vie avec les Songeurs avait substitué.

Heureusement, Alpha savait faire parler de lui. Azryl mit plusieurs jours à remonter sa piste, questionnant des paysans, des marchands, des marins, des loubards et toutes sortes d'aventuriers, des plus propres aux plus suspects… Ces témoignages la guidèrent dans une cachette, creusée dans un arbre en plein cœur de la forêt des abraknydes. L'écorce était assez forte pour accueillir une cabane, celle d'un ermite qui s'était coupé des chambres d'auberge et autres sanctuaires publics. Mais préserver du monde un tel pouvoir coutait bien ce prix. Si Alpha avait gardé sa grande notoriété, il avait malgré tout réussi à taire l'existence du bracelet, au grand soulagement de notre héroïne.

L'endroit était désert. Les monstres, aguerri par les multiples torgnoles qu'ils s'étaient mangées par le passé, évitaient la tanière du Sacrieur et n'offraient pas même l'occupation de leur présence. Azryl se glissa clandestinement à l'intérieur, appelant son ami pour ne pas se donner l'air trop fautif. L'intérieur était joliment aménagé : des lampes suspendaient leurs pierres multicolores en-dessous de l'enchevêtrement des racines du gros arbre, les meubles étaient rares er chers, datant surement d'une autre dynastie bien avant Allisiter, les murs étaient par endroits couverts par des toiles exotiques et de grandes teintures couvraient ça et là un sol qui attendait encore son dallage. Gracieusement surprise, Azryl s'avança dans les copeaux de poussière révélés par une lucarne. Elle ne connaissait pas à Alpha un tel goût de l'art de la décoration mais c'était un jeune Sacrieur plein de surprises, ça il n'y avait pas de doute.

Elle n'eut pas le temps de s'émerveiller de tout car le craquement des planches derrière elle la fit sursauter. Elle aurait préféré voir un trooll enragé plutôt que le propriétaire des lieux et pourtant, c'était lui qui revenait.

« Coucou Al' » fit-elle d'un ton mal assuré.

« Qu'est-ce que tu fais là ? » tonna le Sacrieur en jetant un lourd sac à terre.

Azryl tourna plusieurs fois la tête de tous les côtés afin de s'échapper mentalement puisque, physiquement, Apha bloquait la seule issue existante.

« Je… voulais te voir »

Cette réponse n'eut pas l'effet escompté. Il faut dire que le Sacrieur à la peau noire avait connu trop de déceptions pour se laisser à nouveau berner par cette petite Osa prétentieuse.

« Namour a craché le morceau, pas vrai ? »

Azryl hocha la tête avec la même gravité que si elle avait été à la place du Féca. Alpha ne dit rien. Son silence avait quelque chose d'irritant, d'insupportable ! Il finir par se tourner vers une petite commode et dit :

« Okay, je vais te le rendre… »

C'était là une belle surprise ! Azryl ne s'était pas attendu à le faire craquer aussi vite mais apprécia sa résolution avec beaucoup de perfidie. Pourtant, une tâche s'ajouta au tableau : de bracelet, il n'y avait plus. Le tiroir était vide.

Alpha –qui visiblement n'était pas à l'origine de l'affaire- entra dans une colère noire –plus noire encore que lui !

« T'avais pas besoin de me demander ! Tu l'as pris ! »

« Je… je ne l'ai pas pris ! bredouilla Azryl en reculant. Et puis, je ne t'ai même pas demandé… »

Sa victoire si fugace vola en éclat en même temps que la confiance d'Alpha. Cette fois-ci, il ne se contenait plus du tout et semblait vouloir détruire la forêt entière par la force de son regard. On a beau dire qu'on est entraînés à ce genre de haine, la recevoir vous donne l'impression de vous faire piétiner par une armée de porkass.

Azryl crut vraiment qu'elle allait se faire étriper sur place, seule au milieu d'une forêt inhabitée –ou presque, hélas. Mais une explosion de gaz la sauva soudain. L'air se remplit d'une vapeur âpre et désagréable qui entraîna nos deux amis dans une quinte de toux assez douloureuse. Retenant ses poumons de se laisser arracher, Alpha se figea et laissa ses sens pénétrer tout autour. Soudain, il attrapa une chaise et la jetta en arrière. On entendit un « aie ! » jaillir de nulle part. Azryl en chercha l'origine mais ne voyait pas plus qu'Alpha dans cette purée de pois. Elle tâta les objets derrière elle afin de se guider mais trébucha contre un piquet mal rangé. Elle se faufila contre terre entre les tabourets et autres raretés récoltées par le Sacrieur puis arriva finalement à quelques centimètres de ses pieds. Elle s'immobilisa et retint son souffle en espérant futilement qu'il ne baisse pas les yeux sur elle. Pourtant il le fit… mais ne vit rien ni personne. Il avança à l'intérieur en manquant de marcher sur la main de notre Osamodas devenue invisible. Elle resta un moment silencieuse puis se rua dehors en soufflant comme une perdue.

Après avoir couru comme jamais elle ne l'avait fait auparavant, elle reprit sa respiration derrière l'énorme souche d'un chêne abattu par quelque bûcheron guilleret. Une main froide et sans vie se posa sur sa peau brûlante.

« Ça va ? »

« Aaaah ! »

Oubliant l'assurance de la discrétion, Azryl tomba en arrière en poussant un cri.

« Il ne nous suit pas mais… 'chut' quand même »

Le Sram qui l'avait surprise posa un os devant la bouche. Azryl se remit sur ses pieds et bafouilla :

« Hae ? C'est toi ? »

« Ben oui, c'est moi… »

Il sortit une relique de sous sa cape légère comme le vent. Azryl le reconnut à ses piquants aussi brillants qu'aiguisés.

« Et ça, c'est pour toi »

Deux émissaires en valait mieux qu'un. Le bracelet en possession des Songeurs, la bataille du Crocoburio pouvait alors reprendre là où elle s'était interrompue.

*Dialecte Xinien. Nous sommes persuadés que ces données sont traductibles. Pour plus d'amples détails, contactez la fédération des AmisdeXi.