Voilà un chapitre que j'ai particulièrement adoré écrire. J'espère que vous prendrez autant de plaisir à le lire que moi à l'écrire !
Le chapitre est nommé d'après l'un des morceaux de la bande originale de FFXV, très amplement écoutée pour l'écriture de ce chapitre :) Et particulièrement le titre Homecoming... Putain de bordel, que c'est beau !
Enjoy !
CHAPITRE 10 : Up for the Challenge
D'entrée on était vaccinés contre l'espoir naïf
L'optimisme creux, les lendemains qui chantent
Les jours heureux
On n'a pas lâché l'affaire pour autant
Il y a encore plusieurs sujets sur lesquels
On est restés intransigeants
On rêvait de dangers permanents
De prises de risque perpétuelles
Et quand vient la peur de la routine
Des habitudes
Au quotidien, la lassitude
J'ai envie de te dire
"Regarde : on est vivants !"
J'ai l'impression que ça suffit
Pour faire de nous des débutants
Expérience, Aujourd'hui, maintenant
I
Quand Noctis et Prompto refermèrent la porte et les laissèrent seuls, Ignis se demanda l'espace d'un instant s'il allait être possible d'esquiver la conversation que Gladio voulait qu'ils aient... Et détermina assez vite que c'était peine perdue.
Gladio persistait à le dévisager, bras croisés sur la poitrine, et il n'allait rien dire, pas temps que lui n'ouvrirait pas la bouche. Alors, Ignis se lança sans prendre de précautions.
« Je suis allé voir Ravus à Tenebrae », annonça-t-il.
Il attendit, et constata que Gladio prenait sur lui de façon plutôt violente pour ne pas exploser. Cela lui fit un peu peur, mais ça l'intrigua aussi : il savait Gladio protecteur envers ses proches, mais la colère qu'il lisait à cet instant dans ses yeux... Il y avait quelque chose qui ne collait pas. Parce que oui, Gladio était protecteur, mais également profondément respectueux du libre arbitre de chacun. Cette année, Noctis avait absolument tout fait pour que Gladio sorte de ses gonds, mais il avait encaissé, même si ça n'avait pas été facile. Alors d'où lui venait cette fureur ? Probablement du fait que Noctis était jeune et que ça rendait Gladio, volontairement ou non, plus tolérant qu'il ne l'était en réalité. Mais Ignis, lui, était un adulte accompli. Et Gladio ne supportait pas les comportements irresponsables.
« Je savais ce que je faisais, précisa Ignis. Je suis allé le voir en toute connaissance de cause. »
L'expression de Gladio changea aussitôt, d'une manière qu'Ignis ne fut pas certain de savoir comment interpréter. Est-ce que c'était... de la tristesse ? De la déception ?
Il ne sut pas pour quelle raison exactement, mais il se sentit obligé de se justifier. Et Gladio n'accepterait aucune explication en demi-teinte. Il n'avait d'autre choix que de lui donner la vérité, pleine, entière, brutale, aussi laide qu'elle soit.
« J'en avais besoin, reprit-il. J'en étais arrivé à un point où je me haïssais. J'en étais arrivé à un point où je ne voyais plus aucune échappatoire. Je sais que ça peut te paraître incompréhensible, mais j'avais besoin d'avoir mal. Besoin... qu'on me fasse mal. »
Gladio resta silencieux un long moment, mais quand il vit qu'Ignis s'apprêtait à poursuivre, il leva une main pour l'arrêter.
« Non. Ne dis rien. Je te connais : tu vas me servir des justifications et des excuses à la Noctis. Je suis content que vous soyez plus ensemble vous êtes putain de pareil ! Auto-destructeurs, toujours à entretenir votre foutue haine de vous-même en pensant que ça va préserver les autres ! »
Ignis en resta bouche bée.
« J'étais là pour toi, Iggy. J'ai toujours été là. Et toi, tu as préféré te prendre des poings dans la gueule et... et je veux même pas penser au reste...
— Tu ne pouvais pas m'aider, Gladio. »
Son ami poussa un grognement.
« On croirait encore entendre Noctis, lâcha-t-il d'une voix sourde. J'ai eu une petite conversation avec lui. Et je pense qu'il aurait préféré que je le frappe plutôt que de me parler. Mais pour le coup, Iggy, si t'étais pas dans cet état, tu l'aurais eu, mon poing dans la gueule. »
Ignis écarquilla les yeux. Il ne comprenait pas.
« Mais... pourquoi ? » demanda-t-il, espérant que Gladio ne prendrait pas sa surprise pour un affront supplémentaire.
Et sa surprise s'accentua quand Gladio baissa la tête, avec tout un tas de mots sur le bout des lèvres qu'il refusait de prononcer. Gladio n'était pas du genre à ne taire ce qu'il pensait. Alors pourquoi le faisait-il maintenant ?
Ignis réfléchit à toute vitesse.
« Gladio, est-ce que j'ai... Est-ce que je t'ai blessé d'une quelconque manière ? Si c'est le cas, je te demande sincèrement pardon. Je... j'ai fait ce que j'ai fait avec l'intention d'être le seul à en souffrir, sans quoi je n'y aurais pas songé une seule seconde.
— Je sais, Iggy... »
Le ton de Gladio lui fendit le cœur. Il y perçut un léger tremblement, une faille... Ou plutôt une crevasse.
« Alors... reprit Ignis dans un murmure. Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce qui se passe ? »
Gladio resta debout, la tête baissée. Tout son corps frémissait d'une frustration rentrée, violente, corrosive. Sa mâchoire, ses épaules, ses poings, se contractèrent comme s'il était sur le point de passer à l'attaque.
« Tu as l'air surpris », murmura-t-il d'une voix lourde de tension, employant apparemment toutes ses forces pour se contenir. « Mais à quoi est-ce que tu t'attendais en revenant couvert de bleus ? Et maintenant, tu m'annonces que c'est Ravus qui t'a fait ça ? Tu pourras toujours m'expliquer que tu en avais besoin, c'est quelque chose que je ne pourrai jamais comprendre. Tu me demandes ce qui me blesse ? Te voir dans ce putain d'état ! » Il avait haussé le ton et enfin décroisé ses bras. « Je suis censé trouver ça normal ?! Je suis censé accepter et fermer ma gueule, alors que tu viens de te faire ravager par un connard ?! »
Maintenant, il hurlait. Ça n'allait pas tarder à ameuter les voisins.
« Gladio... Tu n'es pas censé réagir de telle ou telle façon. Tu voulais la vérité, je te l'ai donnée. Crois-moi, j'en suis navré, mais il n'y a rien que tu puisses y faire... »
Son ami le fusilla du regard et Ignis regretta amèrement de l'avoir mis dans cet état, mais à ce stade, lui non plus ne pouvait rien y faire.
« Non... souffla Gladio. Tu as raison. Il n'y a rien que je puisse faire. Comme toujours, pas vrai ? À quoi je sers dans ta vie, à part me pointer, servir de spectateur pour te regarder te détruire ? À quoi ? »
Mais il n'attendait visiblement pas de réponse à cette question, et quitta la pièce en claquant la porte, laissant Ignis confondu. Il demeura un long moment dans la pénombre, se demandant s'il devait lui courir après. Mais pour lui dire quoi ? Il ne comprenait même pas sa colère. Il décida d'aller se coucher, tout en sachant qu'il allait très mal dormir.
II
À portes de là, Noctis et Prompto avaient eux aussi du mal à trouver le sommeil. Ils restaient étendus dans le noir en silence, mais les mots informulés entre eux les agaçaient avec la même ténacité que les moustiques qui s'étaient invités dans la chambre.
Finalement, Noctis se tourna vers son compagnon et posa enfin la question qui lui brûlait les lèvres depuis des jours :
« Est-ce que tu sais, pour Gladio et Ignis ? »
Prompto eut un léger mouvement de recul.
« Je... euh... ça dépend de ce que tu veux dire par là.
— Ils ont couché ensemble. Et Gladio... a des sentiments pour Ignis.
— Ok... Alors je savais seulement pour la dernière partie. C'est Gladio qui me l'a dit.
— Quand ? voulut savoir Noctis.
— Le jour où on est arrivés à Lestallum.
— Je vois... Moi, je ne l'ai appris que très récemment, après qu'on a tué ce dragon... Tu dormais, ce soir-là ? Parce que Gladio et moi, on s'est engueulés assez violemment...
— Oui, je dormais... J'avais jamais été aussi crevé de ma vie. » Prompto se redressa sur un coude et chercha à déchiffrer le visage de Noctis dans la pénombre. « Mais, Noct, t'en penses quoi ? Ça fait beaucoup à encaisser, non ? »
Le prince ne répondit pas tout de suite. Puis, il soupira légèrement.
« Ça fait beaucoup, oui... mais... C'est peut-être un peu bizarre, mais en un sens, ça me soulage. Ignis ne pourrait pas trouver mieux que Gladio pour prendre soin de lui, et je... j'ai envie qu'il soit heureux. D'autant plus maintenant... Ça m'a fait un sacré choc de le voir dans cet état...
— Moi aussi. Je me fais du souci pour lui...
— Pareil pour moi... »
Un nouveau silence s'installa, puis Noctis reprit la parole :
« Ce n'est pas que je... que je ne pense plus à lui, ou un truc comme ça. C'est tout l'inverse, même. Mais... Lui et moi, ça fonctionnait pas... Et je suis au moins aussi triste en pensant à ça qu'en pensant à ce qu'il peut ressentir... Je l'aime à ce point, tu vois : je veux qu'il aille bien. Il n'y a... »
Sa voix s'étrangla.
« Merde, c'est idiot d'être sentimental à ce point, et je sais pas pourquoi, Prompto, mais tu suscites ça en moi... Il n'y a rien... que je désire plus au monde... que ça. Tu comprends ?
— Parfaitement... » souffla son ami.
Après une pause, Prompto murmura : « Est-ce que ça t'embête si je te prends dans mes bras ? »
Noctis eut un petit rire.
« Tu l'as déjà fait avant, et sans me demander mon avis ! Mais non, ça ne m'embête pas. »
Prompto ne releva pas la légère provocation, et tandis que Noctis se tournait sur le côté, il s'emboîta dans son dos et le serra.
« Ça va se tasser, Noct.
— Ça a déjà commencé à se tasser... » murmura le prince d'une voix ensommeillée.
Prompto ne sut pas pourquoi, mais ça le fit sourire. Peut-être, entre autres choses, parce que Noctis ne semblait pas dérangé par l'érection qui émergea en conséquence du rapprochement. Non qu'il ait voulu que ça arrive : il avait sincèrement pensé pouvoir enlacer son ami sans gérer ce genre d'ennuis. Mais étant donné la vitesse à laquelle Noctis s'endormit, Prompto, au bout du compte, ne fut même pas certain qu'il avait remarqué son état. Cependant... le jeune photographe ne parvint pas à résister à sa propre curiosité. Ça ne prouverait pas grand-chose, mais...
Il avait une main posée sur le torse de Noctis, et la descendit tout doucement, jusqu'à rencontrer son entrejambe. Et là, non seulement il eut la confirmation qu'il cherchait, mais en plus, le prince émit une petite plainte particulièrement saisissante. Il s'enhardit jusqu'à refermer ses doigts sur le contour de la verge pointant sous le tissu, et obtint une nouvelle plainte étouffée.
« Noct ? » appela-t-il au hasard.
Aucune réponse. Dormait-il vraiment ? Il décida de ne pas pousser le sujet. Soit Noctis dormait et ne savait pas ce qu'il faisait, soit il était réveillé, mais ne cherchait pas à approfondir la question.
Trop tôt, espèce d'abruti ! se réprimanda Prompto.
Bien sûr que c'était trop tôt... Même ce n'était pas l'envie qui lui manquait... Observer Noctis de loin, dans la cour du lycée, c'était une chose. Se retrouver dans son lit en était une autre.
Il ferma les yeux, reposa sa main à un endroit plus chaste, et s'appliqua à penser à des choses moins excitantes. Cela lui prit du temps, mais il finit par s'endormir dans la chaleur et l'odeur de son compagnon, avec un sentiment assez proche de l'apaisement : aussi puissamment qu'il le désirait, la satisfaction qu'il tirait à le serrer contre lui valait bien toute la frustration sexuelle du monde.
Enfin, pour l'instant...
III
Quelques jours plus tard
Noctis aimait bien les chocobos, mais il avait la sensation que ce n'était pas réciproque. Prompto l'avait assuré qu'il fallait juste qu'il s'y prenne de manière plus douce, mais Noctis n'en était pas convaincu. D'ailleurs, il n'était pas le seul : Gladio semblait également avoir du mal à se faire apprécier des bêtes à plumes au caractère ombrageux. Par contre, les chocobos acceptaient sans réticences l'affection de Prompto, et réagissaient avec de petits roucoulements de plaisir à la sérénité d'Ignis.
Les quatre amis décidèrent donc de se laisser le temps de régler leurs comptes avec la gent animale, et le soir de leur visite à la ferme, ils optèrent pour un hébergement plus tranquille non loin du disque de Cauthless. Depuis quelques jours, Ignis et Gladio agissaient bizarrement l'un envers l'autre, mais ce soir-là, ils décidèrent quand même de dormir dans la même chambre, pour le plus grand plaisir de Noctis et de Prompto, qui n'attendaient que l'occasion pour réitérer une soirée films d'horreur.
Après le dîner, chacun était retourné à sa chambre et le prince et son compagnon en profitèrent pour faire le grand saut : ce soir, ce serait L'Exorciste. L'un des films les plus terrifiants de tous les temps ? Ils demandaient à voir... Enfin, surtout Noctis. Prompto était beaucoup moins enthousiaste, tout en se défilant chaque fois que Noctis lui demandait s'il voulait le voir, oui ou non.
« C'est-à-dire que... C'est un film culte... Ça a l'air génial...
— ...mais ?
— Mais ça a l'air flippant sa race, Noct ! Tu sais pas comment je suis ! Tu vas faire quoi si je tape une crise d'angoisse ?!
— Tu vas pas taper de crise d'angoisse. Et si vraiment c'est le cas, je serai là.
— Ça me fera une belle jambe si un démon me possède ! »
Noctis éclata de rire.
« C'est pas parce que y a un démon dans le film qu'il va sauter de l'écran pour s'emparer de toi...
— C'est pas la question...
— Allez... S'il te plaît ! »
Prompto considéra l'expression suppliante du prince et son idiote de libido décréta que si ça pouvait lui permettre de se rapprocher de lui, ça en valait la peine. Comme s'il y avait la moindre logique à ça : quand il serait terrorisé par le film, sa libido serait la dernière à être satisfaite ! Stupide cerveau ! Et pourtant... Il se vit se lever et insérer le maudit Blu-ray dans le lecteur.
Le début s'avéra exactement tel qu'il l'avait escompté : il n'eut pas besoin de la moindre manifestation spectaculaire pour que ses tripes se nouent. La tension ne cessa de monter, travaillée avec une subtilité d'orfèvre de telle manière que ce n'était plus le film proprement dit qui l'effrayait, mais plutôt ce qu'il suggérait à son imagination... Cependant, contrairement à la première soirée films d'horreur, Noctis, tout en gardant un air impénétrable, se rapprochait subtilement de lui. Cette fois, ils avaient lancé le film sans pop-corn, et s'étaient immédiatement glissés sous la couette. Encouragé, Prompto tenta donc une approche masquée et effleura la main de Noctis pour voir comment il réagissait. Le prince eut un léger tressaillement, mais ne bougea pas. Prompto déglutit, puis posa sa main sur la sienne. Il glissa ses doigts entre les siens... Et Noctis les serra doucement.
Wow ! Wow !
Son cerveau bugga : il ne savait plus s'il fallait qu'il se sente terrorisé à cause du film ou complètement exalté à cause de ce qui était en train de se passer. Les mélange des deux émotions étaient extrêmement bizarre, et il avait la quasi-certitude que son cœur n'avait jamais cogné aussi fort, même face au dragon de l'autre jour. Il n'osait plus faire un geste, et surtout pas regarder Noctis, anxieux à l'idée que ce moment merveilleux et terrifiant puisse se terminer.
Ils restèrent comme ça pendant presque trois quarts d'heure. Noctis commençait à se demander si son cœur allait tenir le coup. Il avait les mains moites et espéra que ça ne dérangerait pas Prompto. Quand il lui avait pris la main, ça l'avait surpris, presque choqué, mais il avait été encore plus déstabilisé par la petite décharge électrique qui avait parcouru son épiderme, du bout de ses doigts jusqu'à l'arrière de la nuque et le creux de ses reins. Il... il aimait cette sensation, avait-il réalisé. Et tandis qu'il regardait le film, il s'interrogeait sur le sens à donner au geste de Prompto, cherchant dans ses souvenirs des indices, des signes précurseurs. Malgré les sous-entendus de Sid, il n'avait jamais pensé que Prompto s'intéressait à lui de cette façon, et bien vite oublié toute l'affaire... Ou bien est-ce que cet intérêt était nouveau ? Et lui-même, est-ce qu'il s'était déjà intéressé à Prompto de cette façon ? Non... En fait, il ne s'était simplement jamais posé la question. Mais vu comment son corps réagissait, il devait bien y avoir quelque chose. Mais quoi ?
Puis, les doutes arrivèrent. Prompto était quelqu'un de plutôt tactile : il devait se tromper sur ses intentions. Se prendre la main, c'est un geste intime, mais... Ça pouvait quand même être innocent. Et merde, ça le rendait dingue ! Il fallait qu'il sache de quoi il retournait !
La scène de l'exorcisme battait son plein, à grands renforts de vomi vert, de vulgarités et d'imprécations en latin. Si c'était moins effrayant, ce serait probablement à mourir de rire. Noctis détacha à regret son regard de l'écran et se tourna vers Prompto pour examiner son expression. Il avait l'air terrifié... Le jeune photographe se sentit observé et tourna la tête dans sa direction. Noctis eut un petit choc en croisant son regard. Ses yeux bleus brillaient étrangement, et il y avait en eux une intensité qui lui noua les tripes. Mais il ne comprenait pas son expression, il ignorait comment l'interpréter... Prompto se redressa sur un coude, tandis que Noctis le fixait, étrangement envoûté par la brillance trouble de ses yeux bleus. Prompto se pencha vers lui... Le temps se mit à s'écouler avec une lenteur extraordinaire, jusqu'à ce que Noctis laisse ses paupières se fermer... Les lèvres tièdes de son ami rencontrèrent les siennes, tout en douceur et en retenue. Il hésita une fraction de seconde, puis rendit son baiser à Prompto. La sensation était indescriptible, comme si c'était la première fois qu'il embrassait quelqu'un. Il réalisa ce qui était en train de se passer, reprit conscience du reste de son corps, de son poids sur le matelas, de la pénombre dans la pièce, et des bruits effrayants qui sortaient de l'écran de télé.
« Ta mère suce des bites en enfer ! » s'époumona la jeune fille possédée.
Noctis ne put pas s'en empêcher... Il éclata de rire. Il craignit d'avoir vexé Prompto, mais rouvrit les yeux pour s'apercevoir que lui aussi se marrait. Sans lui lâcher la main, son ami se cala à nouveau contre son oreiller.
Et ils continuèrent à regarder le film, toujours sans bouger, sans se parler, les doigts entrelacés.
Mais qu'est-ce qui vient de se passer, bordel ?!
C'était même à se demander si ça s'était vraiment produit. Mais quand Prompto lui caressa doucement le dos de la main, il sut qu'il ne s'était pas trompé. Et que le fait de se tenir la main, dans leur cas, n'était pas innocent.
Merde ! Est-ce que je suis prêt pour ça ?
« Youhou, Noct, y a quelqu'un ? »
Le prince sursauta et s'aperçut que le générique défilait sur l'écran.
« Euh... ouais.
— Tu trembles. Je savais bien qu'on finirait par trouver un film qui te ficherait la trouille ! »
Noctis se tourna vers son ami et se passa la langue sur les lèvres, hésitant.
« C'est pas... euh... C'est pas le film, Prompto. »
Les yeux de Prompto brillèrent encore de cette étrange lueur.
« Est-ce que... est-ce que je n'aurais pas dû ?... » murmura-t-il.
Noctis se retrouva à court de mots. Il ne voulait pas que Prompto ait des doutes... Mais des doutes à propos de quoi, au juste ? Il n'était plus sûr de rien.
« Non, je... En fait... Tu peux recommencer ? »
Prompto sourit d'une manière qui l'émut inexplicablement, et se pencha pour l'embrasser à nouveau.
Ce fut différent, cette fois. Plus intense, plus fébrile. Noctis réalisa qu'il adorait embrasser Prompto, qu'il pourrait probablement le faire toute la nuit. Il aimait la texture de ses lèvres, son odeur de soleil et de cuir, la façon dont ses cheveux lui chatouillaient les joues, il aimait sa délicatesse, sa tendresse, la tiédeur de sa peau...
Prompto avait toujours du mal à croire que c'était bien en train d'arriver. Combien de fois avait-il imaginé ce moment ? Bien plus qu'il ne pouvait en compter. C'étaient ses rêves d'adolescents qui prenaient vie, c'était... la première chose à laquelle il avait pensé, même s'il avait toujours refusé de se l'avouer, quand un jour, il s'était regardé dans le miroir en sous-vêtements et avait pris la décision de devenir mince. Des années d'efforts, récompensées par une solide amitié nouée en un rien de temps, et maintenant, ça... C'était presque trop.
Il recula et observa Noctis dans la pénombre, déjà rattrapé par les doutes. Noctis sortait tout juste d'une histoire d'amour plutôt sérieuse... C'était trop tôt. Est-ce qu'il ne cherchait pas simplement à combler un manque affectif ? C'était plus que probable, mais... Prompto était prêt à attendre. Pour Noctis, il avait déjà patienté pendant des années. Quelques jours, semaines, ou même mois de plus, qu'est-ce que c'était ? Il laisserait le temps au prince de faire le tri dans ses sentiments. Et il ferait de son mieux pour ne pas lui mettre la pression.
Noctis éprouva un pincement d'inquiétude quand il vit Prompto adopter cette expression qu'il lui avait déjà vue à plusieurs reprises, quand il pensait que personne ne le regardait. Et il n'arrivait toujours pas à savoir si c'était de la tristesse ou de la colère, ou peut-être les deux.
« Est-ce que ça va ? » demanda-t-il dans un murmure.
Le visage de Prompto s'éclaira aussitôt, comme il le faisait toujours.
« Si ça va ? Bien sûr que ça va. Je crois même... que je vais même pas faire de cauchemars ! »
Noctis eut un petit rire.
« Oulà, t'avance pas trop, quand même...
— Me dis pas que t'as pas eu la trouille de ta vie, Noct.
— À cause de quoi ? De la fille qui descend les escaliers à quatre pattes sur le dos, ou de tes tentatives de séduction ? »
La bouche de Prompto s'ouvrit sur un « o » choqué.
« Nan mais dites-moi que je rêve ! » s'exclama-t-il, entraînant l'hilarité de Noctis. Mais Prompto ne tarda pas à se joindre à lui. Le prince était juste trop sexy quand il le provoquait comme ça. Impossible de lui résister.
Ils continuèrent à se chamailler un moment, et Noctis se félicita qu'encore une fois, il ait su adroitement dissimuler à Prompto son désarroi devant un film d'épouvante. Et celui-ci, en plus, avait été plutôt corsé... Horrible, même. L'un des pires trucs qu'il avait jamais vus. Heureusement que les événements de la soirée avaient éclipsé les images du film, sans quoi, il n'aurait probablement pas dormi de la nuit. Mais là... Il se sentait en sécurité avec Prompto. Il se sentait complet, serein.
Plus tard, quand Prompto se colla dans son dos et passa ses bras autour de lui, il posa ses mains sur les siennes et eut la sensation, pour la première fois de sa vie, que les dieux l'avaient béni.
IV
Le lendemain, peut-être à cause des émotions de la veille, Noctis était réveillé exceptionnellement tôt. Il alla prendre l'air dehors et croisa Gladio, qui examinait les fournitures d'un marchand d'armes d'un air absent.
« Hé, salut, Gladio. »
Le bouclier du roi se retourna et le regarda de haut en bas sans dissimuler sa surprise.
« T'es tombé du lit ?
— On peut dire ça... Tu vois des trucs intéressants ?
— Rien d'utile dans l'immédiat. Mais dis, Noct, je pensais à un truc... Je sais que t'en as pas réellement besoin, mais si tu veux te faire un peu d'argent de poche... On pourrait faire des contrats de chasse. Ce serait fun, et ça rendrait service aux gens du coin.
— Ouais, carrément ! »
Gladio s'éclaira.
« Content de l'entendre ! T'as l'air de bonne humeur, ce matin...
— Arrête de prendre cet air suspicieux ! Comme si ça m'arrivait jamais ! »
Gladio se racla la gorge de manière exagérée pour souligner l'aspect fantaisiste des propos de Noctis.
« Ça va, hein ! protesta le prince. Si tu veux que je garde ma soi-disant exceptionnelle bonne humeur, arrête avec tes sous-entendus ! Tu viens prendre le petit-dèj au diner ? Comme ça, on pourra demander, pour les contrats.
— Je te suis. »
Une fois attablés devant un solide petit-déjeuner et quelques contrats en poche, Noctis décida d'aborder le sujet qui le taraudait depuis quelques jours.
« Dis, Gladio... Ignis t'a dit ce qui lui est arrivé ? S'il veut pas m'en parler, je suis prêt à l'accepter, mais... Voilà, j'ai l'impression qu'il te l'a dit et que ça t'a rendu furieux. »
Gladio leva les sourcils.
« Voilà une perspicacité inhabituelle... Ouais, t'as raison, il me l'a dit. Je peux juste te dire qu'il est allé voir quelqu'un qui avait une revanche à prendre sur lui, et qu'il s'est fait tabasser.
— Et... pourquoi il a fait ça ? »
Gladio haussa les épaules.
« Je crois qu'il avait besoin... de se défouler. Il va mieux, maintenant.
— ...mais ? J'ai l'impression que tu lui en veux. »
Le bouclier du roi soupira.
« On peut rien te cacher, ce matin... T'en fais pas pour ça. Il m'a foutu en rogne, c'est tout. Ça passera.
— D'accord... Et, Gladio, je voulais te dire un truc. À propos d'Ignis.
— J'écoute.
— Quoi que tu comptes faire... Je me mettrai pas en travers de ton chemin. »
Gladio le dévisagea d'un air surpris.
« Ok... J'en prends bonne note. »
Noctis lui sourit, puis se concentra sur sa tranche de bacon et ses œufs brouillés, jusqu'à ce qu'il se voit forcé de relever les yeux, parce que Gladio était toujours en train de le fixer.
« Quoi ?! demanda-t-il, la bouche pleine.
— Tu as grandi, Noct.
— Pff, on croirait entendre Ignis... »
Il avala d'une traite son jus d'orange – l'une des rares sources de vitamines qu'il tolérait – et se leva.
« Je file sous la douche. À tout à l'heure.
— C'est ça, à tout à l'heure... »
Gladio le suivit des yeux tandis qu'il quittait l'établissement – en lui laissant l'addition, bien entendu. Oui, définitivement, Noctis avait changé. En bien. Mais plus important encore, il allait mieux. Beaucoup mieux. Ce voyage l'avait remis sur pied, lui avait fait oublier ses idées noires... Et il semblait même qu'il arrivait à tourner la page de son histoire avec Ignis. Gladio était prêt à parier que Prompto y était pour quelque chose. De quelle manière, il n'avait aucune certitude là-dessus, mais...
Enfin, qui vivra verra. C'est pas tout, mais j'ai encore mes pompes à faire, moi.
V
Quand il regagna leur chambre, Noctis sourit en entendant Prompto chantonner sous la douche un truc à propos des chocobos. Gladio avait raison : le photographe était un authentique « fou des piafs ».
« Oï, Prompto, appela-t-il à travers la porte, puisque t'as l'air si motivé, t'es prêt pour une course de chocobos ? »
Il y eut un instant de flottement, puis le bruit du jet d'eau s'arrêta, et Prompto jaillit de la salle de bain, dégoulinant, seulement couvert par une serviette lâchement nouée autour de la taille. Noctis ne put s'empêcher de regarder son torse aux muscles discrets délicatement soulignés par les gouttes d'eau. Il se mordit la lèvre, et sursauta quand Prompto hurla pratiquement :
« T'as bien dit 'course de chocobos' ?!
— Euh... Oui, c'est ce que j'ai dit. »
Son ami lui sauta dans les bras, pressant son corps trempé et palpitant d'excitation contre le sien. Puis, il fit un bond en arrière et vira à l'écarlate.
« Oups... euh, désolé pour ça ! Mais faut pas me dire des trucs pareils ! Et comment, que je suis prêt ! Laisse-moi juste une minute ! »
Sur ce, il disparut dans la salle de bain en claquant la porte, laissant Noctis planté en plein milieu de la chambre, confus et le cœur battant la chamade. La spontanéité de Prompto était quelque chose qui lui avait toujours plu, mais là, ça prenait une autre dimension...
Ignis et Gladio, qui n'avaient pas l'habitude de reculer devant un défi, acceptèrent leur proposition. Deux heures plus tard, ils étaient tous les quatre derrière la ligne de départ, prêts à montrer aux autres ce qu'ils valaient. Même si Gladio et Noctis peinaient toujours à maîtriser leurs oiseaux rétifs.
L'organisateur de la course donna le signal du départ, et ils s'élancèrent sur la piste. Noctis grimaça en se voyant presque aussitôt distancé par les autres.
« Ça va pas se passer comme ça... » murmura-t-il entre ses dents.
Étonnamment, pour une fois, son chocobo parut d'accord avec lui et se lança dans un sprint impressionnant qui lui permit de rattraper son retard. Il parvint à doubler Ignis et Gladio, et il était maintenant sur les talons de Prompto... Qui, apparemment, paniqua pour négocier le prochain virage, manquant de terminer dans le décor tandis que son chocobo protestait bruyamment devant son manque de maîtrise. Noctis lâcha un petit rire sardonique : il allait longer l'intérieur du virage et prendre la tête de la course ! Ignis, cependant, lui collait aux basques. Il maintenait la pression avec un art consommé, et il finit par atteindre son objectif : Noctis ne put s'empêcher d'accélérer pour le distancer... Sa stratégie ne fonctionna que sur une centaine de mètres, tandis que son chocobo, épuisé, ralentissait l'allure. Ignis en profita pour le doubler sur sa monture aussi fringante que si elle venait de démarrer la course.
« Enfoiré ! » rugit Noctis, bien forcé d'attendre que son chocobo récupère un peu. Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule : Gladio traînait en arrière, incapable de faire entendre raison à son chocobo, quant à Prompto... Il n'avait pas encore dit son dernier mot, et remontait lentement mais sûrement à sa hauteur.
Noctis donna tout, mais son chocobo finit par renoncer et il eut toutes les peines du monde à franchir la ligne d'arrivée. Ignis battit Prompto à plate couture, et Gladio et lui arrivèrent bons derniers.
Il y eut une revanche... puis encore une autre... Et toujours le même résultat à l'arrivée.
Frustré, le prince s'attarda à l'écurie pour avoir une petite conversation avec son chocobo. Il se lança dans un grand discours, argumentant qu'ils étaient partis sur de mauvaises bases, etc. Un laïus passionné auquel le volatile ne répondit que par de petits cris de dédain. Noctis lui donna quand même de l'eau et de la nourriture tout en marmonnant, puis il se retourna et découvrit Prompto, adossé contre le mur, large sourire aux lèvres.
« Un plaidoyer très émouvant, Noct. Je suis sûr que ton chocobo a honte de son comportement.
— C'est ça, fous-toi de ma gueule !
— T'aimes pas perdre, hein, Noct ?
— Y a des gens qui aiment ça ?!
— Maintenant, au moins, tu sais ce que je ressens quand on joue à King's Knight... Même si je me suis vachement amélioré.
— Ah ouais... » Noctis prit un air pensif. « C'est vrai que ça fait longtemps qu'on n'a pas joué. On devrait se faire une partie, tout à l'heure.
— Carrément ! »
Le soleil commençait à décliner et ses rayons tombaient pile sur Prompto, qui se tenait tout près de la porte. Sa chevelure blonde étincelait, et la lumière flattait son visage aux traits fins, parsemés de légères taches de rousseur. Noctis s'approcha de lui, et avant qu'il n'ait le temps de se poser des questions, Prompto l'attira vers lui et leurs lèvres se joignirent. La température grimpa en un rien de temps. Les mains de Noctis s'égarèrent sur les fesses de Prompto, et celles de Prompto sous son t-shirt. Ils s'éloignèrent brusquement l'un de l'autre, le souffle court. Ce n'était pas vraiment l'endroit idéal pour se livrer aux activités auxquelles ils songeaient.
Surtout pas avec ce maudit chocobo qui doit toujours être en train de se ficher de moi, pensa Noctis.
Il regarda Prompto. Il se sentait quelque peu déstabilisé, et surtout, pris au dépourvu par la brusque montée de désir qui s'était emparée de tout son corps au contact de son ami. Celui-ci aussi semblait un peu perdu, mais il lui adressa un sourire complice.
« Je meurs de faim, pas toi ?
— Si...
— Alors en route ! Paraît qu'ils font des super smoothies, ici. »
VI
Pendant le reste de la semaine, ils alternèrent les courses de chocobos et les chasses. La plupart du temps, ils campèrent, et le dernier soir, ils louèrent la caravane proposée par la ferme à chocobos. Au cours de ces quelques jours, Noctis et Gladio parvinrent à trouver un terrain d'entente avec leurs montures respectives, mais celles-ci, toutefois, refusèrent toujours de les laisser gagner la moindre course. C'était en tout cas ce qu'ils voulaient croire, et ils refusèrent d'écouter Ignis quand celui-ci leur fit remarquer les erreurs techniques et tactiques qui faisaient d'eux des nullités dans ce sport. C'était la faute des chocobos, et il n'y avait rien à ajouter. Ignis renonça à leur faire entendre raison, puisque de toute évidence, ces deux-là étaient aussi bornés que les animaux qu'ils blâmaient de tous les maux. Non que ça le surprenne vraiment... Au fond de lui, cela l'amusait, mais hors de question que Noctis et Gladio s'en aperçoivent : contempler leur expression dépitée après l'un de ses sermons constituait un plaisir de trop grande valeur pour qu'il s'en prive.
Ces quelques jours permirent également à Ignis de guérir, et à Gladio de se calmer. Quant à Noctis et Prompto, ils n'avaient pratiquement pas été seuls de toute la semaine. Noctis ignorait comment se sentait Prompto, mais pour sa part, il était plus désorienté que jamais. Le fait même qu'ils ne puissent pas se toucher lui mettait les nerfs à vif, quand bien même ce désir – ce besoin, même – était tout neuf. En attendant, il se comportait de la façon qu'il pensait la plus naturelle, et profita de ces quelques jours pour essayer de prendre un peu de recul...
Essayer, cependant, fut tout ce qu'il parvint à accomplir. Il avait passé la pire année de sa vie, mais cet été, il en avait assez de penser. C'était Prompto qui lui avait fait ressentir ce désir de vivre, ce sentiment de liberté totale pour la première fois, et c'était toujours lui qui éveillait ce sentiment en lui. Il ne voulait pas réfléchir à pourquoi c'était comme ça. Il voulait simplement suivre cette route et voir où elle le conduisait. Cette année, il avait failli perdre la vie. Il avait cherché à y mettre un terme, il l'avait voulu. Pour lui, c'était un peu comme si tout ce qui se passait maintenant était une sorte de bonus, une rallonge accordée par les dieux.
C'était à cela qu'il pensait ce soir-là, où il disposa de quelques instants à lui tandis que, fait exceptionnel, Prompto et Gladio aidaient tous les deux Ignis à préparer le repas. Noctis s'assit sur l'une des chaises de camping près de la petite table où était posée une lanterne, devant la caravane. Il leva la tête : entre les arbres resserrés de la forêt qui jouxtait la ferme, il pouvait voir des myriades d'étoiles, et la traînée laiteuse de lointaines galaxies vibrer dans des nuances de mauve et de vert. Il inspira longuement, savourant la fraîcheur épicée de l'air du soir, l'oreille tendue pour apprécier les stridulations paisibles des grillons. À quelques mètres de là, les conversations insouciantes des employés de la ferme et des clients du restaurant bourdonnaient en arrière-plan, et un souffle de vent venait agiter les feuillages autour de lui. Un sentiment de paix intense descendit en lui, et, pour la première fois depuis bien longtemps, il sortit le carnet que Gladio lui avait restitué deux mois plus tôt. Il dégaina son stylo et relut avec un peu d'appréhension ce qu'il avait écrit la dernière fois, juste après ce qu'il avait appelé dans ces pages sa « résurrection ». Les mots lui semblèrent à la fois familiers et très lointains, comme s'ils appartenaient à une époque reculée de sa propre existence. Il n'avait pas la sensation d'être encore la même personne que celle qui avait couché ces mots sur le papier. Ce qui avait changé, en revanche... Il ignorait ce que c'était. Il prit conscience du poids du stylo entre ses doigts, éprouvant une drôle d'appréhension à l'idée de reprendre le fil de son journal. Il avait la sensation d'avoir beaucoup à dire, et dans le même temps, chaque pensée qui se bousculait dans son esprit semblait se heurter à sa boîte crânienne et s'évaporer comme un rêve avant d'avoir eu le temps d'être formulée.
Arrête de réfléchir, Noct.
Il inspira de nouveau, puis approcha la pointe du stylo de la feuille de papier, et inscrivit la date. Cela rendit les choses un peu plus réelles, un plus vraies. Il sentait monter en lui la marée, celle qui se composait de rêves à demi-formés, d'espoirs vagues, de sensations qui se mêlaient les unes aux autres dans un ensemble à la fois cohérent et dissonant. C'était ce qu'il éprouvait toujours, ce qu'il éprouverait probablement toute sa vie, chaque fois que le moment venait de se confronter à l'épreuve de l'écrit. Écrire, c'était s'affronter à son reflet, mais bien plus que cela : cela signifiait un renoncement, une forme d'acceptation qui exigeait non seulement une forme de discipline mentale, mais aussi une sorte de résilience, comme quand il s'agit d'encaisser les coups ou de se préparer à une course d'endurance. Il fallait se replier en soi, puiser en soi les ressources, se laisser envahir par des émotions et des pensées dangereuses, bref, il fallait laisser aux non-dits une chance de se transformer en mots.
La soirée est calme, étrangement calme. Je suis là au beau milieu de la nuit, juste à côté de la caravane et de sa lumière électrique, juste à côté de mes amis et je perçois leurs présence comme à travers une vitre blindée. Parce que tout ce que je ressens c'est l'infini du soir, l'immensité du ciel penché au-dessus de ma tête, les saveurs mélangées des ténèbres, douces-amères, sucrées, épicées, salées, l'entièreté de la nuit qui fond sur moi, qui fond en moi.
Qui suis-je, aujourd'hui ? Je ne le sais pas davantage qu'un naufragé échoué sur une plage inconnue. J'ai le cœur qui bourdonne, les oreilles pleines de murmures, une sensation d'oppression dans la poitrine et le ventre, si intense qu'elle frôle la libération... C'est un peu comme quand l'orgasme s'annonce dans le bas-ventre. Tout est attente et saisissement, tout se fige, c'est insupportable, mais c'est de la pression même que jaillit l'extase. Je me sens comme ça, spirituellement parlant, si ça fait sens. Je me sens... sur le seuil... de je ne sais quoi. Il fait noir autour de moi mais la lumière à l'intérieur me consume, j'ai l'impression qu'elle devrait être visible, que c'est une putain d'aberration qu'elle reste cachée dans les replis de mon être. Je suis... je suis vivant ! C'est tout... Tout ce que je sais.
Il referma son carnet. Il avait envie d'une clope, ou d'un verre, ou les deux. Il se leva et marcha au hasard, fit le tour de la ferme, et finit par se poser sur une avancée rocheuse qui offrait un panorama sublime sur le disque de Cautheless et le météore. Avec pour seule compagnie le clair de lune, il s'imprégna de la nuit et de l'immensité du monde.
Il laissa s'écouler une dizaine de minutes, puis fit demi-tour. Ses amis piqueraient une crise de nerfs s'il restait plus longtemps hors de vue. Ils s'inquiétaient toujours pour lui, et il ne pouvait pas les en blâmer.
Alors, même si le fait de mettre la table et de s'asseoir pour manger lui paraissait en cet instant la chose la plus futile du monde, il s'exécuta sans rien dire. Il fit même l'effort de participer aux conversations, et ce ne fut que plus tard, bien plus tard, quand Ignis et Gladio partirent se coucher, qu'à nouveau, il renoua avec l'émotion brute et étrange qui donnait à sa soirée toute sa qualité exceptionnelle. Il voulait retourner voir ce panorama incroyable.
« Prompto, tu veux voir un truc super ?
— Toujours.
— Suis-moi... »
Quelques minutes plus tard, ils étaient posés sous les étoiles, avec le monde entier à leurs pieds. Ils demeurèrent silencieux un moment, figés dans un instant qui s'écoulait dans une dimension en décalage avec celle qu'ils venaient de quitter. Le monde entier s'accordait à leur laisser une place, un moment de respiration, une parenthèse au beau milieu de l'existence. Ils avaient beaucoup à se dire... Mais aucun courage pour le faire. Alors ils restèrent là, en silence.
La soirée, la présence de Prompto, le chemin mental parcouru, tout cela à la fois, mena Noctis au bord de lui-même, cette frontière subtile et insaisissable qu'on franchit parfois, et qui permet soudain de voir le monde comme un ensemble dont on fait partie, et non pas comme un spectacle auquel on assiste.
« Je vais le dire avant que je n'en sois plus capable », murmura-t-il, le regard fixé sur l'horizon. « Je... ce que tu as fait pour moi... Il n'y a pas de mots pour exprimer ma reconnaissance. »
Prompto ne répondit rien, et Noctis s'abstint de le regarder. Il avait besoin d'aller au bout de sa pensée.
« Je ne sais pas ce que tu attends de moi... J'ai toujours l'impression de ne rien comprendre à ce genre de trucs. Comme si toi, tous les autres, le monde entier, était opaque. Tout ça... Ça ne fait que refléter mes propres pensées, je n'arrive pas à voir plus loin, mais... Je ne sais pas pourquoi tu t'accroches à moi, pourquoi tu veux être à mes côtés. J'ai l'impression que tu ne comprends pas ce que ça implique, et je ne parle pas simplement de ma position sociale. Prompto, je suis... Je ne sais pas, encore une fois, ce que tu veux de moi... Mais... tu devrais reconsidérer. Je ne suis pas... Je ne suis rien de ce qui quiconque pourrait vouloir. Je suis obsédé par mon propre nombril. Je veux... être heureux... Je ne veux pas vivre autrement... Enfin... je veux dire... je vais essayer. Mais je ne suis pas sauvé, et je ne le serai probablement jamais. Je ne suis pas en quête de rédemption ou de salut, seulement en quête de moi-même. Et tout cela, je ne dis pas ça en l'air, tout ça pourrait très mal finir. »
Le silence se prolongea.
« Je suis pas clair, je sais... Ce que j'essaie de dire, c'est... perds pas ton temps avec moi. Tu ne feras pas de moi une meilleure personne, parce que cette personne n'existe pas. Je ne suis pas ce que je devrais être, ce que j'aurais voulu être, et... je ne le serai jamais. Pars, maintenant. Parce que... si tu restes... je ne pourrai plus te protéger.
— Me protéger de quoi ? demanda Prompto.
— De moi, bordel, c'est pas clair ?
— Noct. C'est vrai qu'on se connaît pas depuis longtemps. Mais par contre, dans ce laps de temps, on a vécu des choses que peu de gens ont vécu. Je crois que je sais ce que je fais.
— Je suis désolé, Prompto, mais... t'étais pas là. Pendant ces deux mois.
— Ça veut dire que tu me fais pas confiance ?
— Ça veut dire que je ne veux pas que toi, tu me fasses confiance.
— Pourquoi ?
— C'est pas évident ? Pour que je puisse jamais te décevoir... Pour que tu continues à penser quoi que ce soit que tu penses de moi. J'ai pas la force... d'attendre le moment où tu comprendras que j'en vaux pas la peine.
— Et Ignis et Gladio ? Tu crois que c'est ce qu'ils pensent ? »
Noctis eut un sourire amer.
« C'est ce qu'ils savent... et ils en ont payé le prix. Je veux arrêter les frais.
— Donc... tu ne veux pas qu'on soit ensemble ?
— Je ne veux pas que tu m'aimes », dit Noctis avant d'avoir réfléchi à ce qu'il allait dire. Ça lui semblait quelque chose de tellement cruel à dire qu'il se blinda pour la suite. Le rire de Prompto lui fit un électrochoc.
« Comme si c'était à toi de décider ce genre de trucs... »
Il attrapa Noctis par l'arrière de la nuque et le força à le regarder.
« C'est peut-être trop tôt pour dire ce genre de trucs, mais j'en ai plus rien à foutre. Je t'aime, Noct. Que ça te plaise ou non. Tu peux essayer d'avoir un contrôle sur toi, sur ta propre vie, mais ça... Il faudra juste que tu t'y habitues. »
Noctis ouvrit la bouche, scié. Il avait dû mal entendre.
« Alors t'avais vraiment rien remarqué, hein ? » dit Prompto et le lâchant. Il détourna le regard et fixa l'horizon, léger sourire aux lèvres. « Il m'a fallu des années juste pour rassembler le courage de te parler. Et maintenant, tu me dis que t'en vaux pas la peine... Crois-le ou non, mais je comprends ce que tu ressens. Moi aussi, j'ai souvent cette impression, à propos de moi-même. Mais je suppose que je ne le gère pas de la même manière. Je ne te dis pas tout ça pour te convaincre, ou pour te faire changer. Je te dis ce qui est. Toi, t'en fais ce que tu veux. Je ne vais pas te presser, je ne te demande pas de décider ce que tu veux qu'on soit... J'ai le temps... Je suis... Je suis juste heureux d'être à tes côtés. »
Noctis ne dit rien. Il avait la gorge nouée et des larmes plein les yeux. Ce n'était pas possible... Je ne le mérite pas. La pensée tournait en boucle dans son esprit. Il inspira un grand coup. Stop. Arrête ça. Respire.
Prompto lui prit la main, sans le regarder, et la pressa doucement dans la sienne. Il souriait toujours. Alors... il n'avait réellement pas peur ? Il voulait vraiment...
Noctis se décala pour se rapprocher de Prompto et celui-ci passa un bras autour de lui. Le prince posa la tête sur son épaule et ils restèrent en silence, à contempler la beauté stupéfiante du paysage. Et doucement, les pensées de Noctis ralentirent, et une sorte de sérénité descendit en lui. Comme ce qu'il avait éprouvé plus tôt dans la soirée, mais cette fois, elle avait une qualité différente, parce qu'il la partageait avec quelqu'un. Au fond, réalisa-t-il, il s'était jeté à cœur perdu dans cette liaison avec Ignis parce qu'il savait que ça ne fonctionnerait pas. Il savait pas qu'il n'aurait pas à le décevoir, qu'il le perdrait de toute façon, au bout du compte. Il ne risquait rien, il n'engageait rien. Il s'en était même servi pour parachever son œuvre auto-destructrice. Sauf que... non seulement il avait survécu, mais au passage, il avait blessé Ignis en l'entraînant avec lui dans la spirale descendante... Et maintenant... Ce que Prompto lui proposait, c'était tout l'inverse. C'était une relation ouverte sur l'avenir, un horizon de possibilités... Bref, la liberté. Est-ce qu'il était à la hauteur ? Est-ce qu'il était prêt ?
Il n'avait pas la réponse à ces questions. Mais il avait quelqu'un à ses côtés, quelqu'un qui avait attendu trop longtemps d'y être pour abandonner au premier obstacle. Et ça, ça le rassurait un tout petit peu. Ça rendait les choses moins insurmontables. Ça l'apaisait...
Il ne voulait plus jamais bouger de là. Il voulait que toute la vie se résume à regarder les étoiles avec Prompto. Mais ce n'était pas possible. D'autant plus que son compagnon était du genre frileux et qu'il pouvait actuellement le sentir trembler de froid.
« On devrait rentrer, dit-il en souriant.
— Ah, j'osais pas te le dire, je crève de froid ! »
Noctis leva les yeux au ciel en riant. Prompto était un étrange mélange de force morale inébranlable et de fragilité, un trouillard de première qui craignait le froid et la nuit et à la belle étoile, et une sorte de héros qui ne reculait devant rien quand il s'agissait d'amour, d'amitié ou de loyauté. Noctis avait encore du mal à croire à sa chance de l'avoir connu.
Ils rentrèrent se coucher, Prompto bavardant comme s'il ne s'était rien passé, et cela aussi, Noctis lui en fut reconnaissant. Après cette journée riche en émotions, il s'endormit presque aussitôt la tête posée sur l'oreiller.
Noctis se sent béni des dieux d'avoir un copain adorable, et moi aussi, pour les mêmes raisons, mais en plus de cela, j'ai aussi des lectrices adorables, double bénédiction, donc. J'ai pas besoin de la foudre de Ramuh et de la glace de Shiva, moi :). Des bisous à toutes et tous, merci de votre soutien.
