En prévision d'une journée de Noël chargée, et puisque le chapitre est terminé, le voilà en avance ! Joyeuses fêtes à tous !


Chapitre 11 - Un emploi du temps de ministre

Le réveil sonnait. Avec un grognement, Alifair tendit le bras pour l'éteindre sans ouvrir les yeux. Sa main tâtonnant sur la table de nuit entra trop fortement en contact avec l'objet et l'envoya au sol sans interrompre la sonnerie qui lui vrillait les tympans.

« -Eh merde », marmonna Alifair pour débuter cette belle journée.

Un quart d'heure plus tard, elle descendait péniblement l'escalier, le corps perclus de courbatures après sa dernière leçon de boxe française. Gênée dans ses mouvements, la Moldue se sentait vieille et déjà fatiguée à la perspective de tout ce qu'elle avait à faire aujourd'hui. Plus les jours avançaient et plus elle se demandait si elle n'avait pas vu trop grand en prétendant passer les BUSE avec si peu de temps de préparation. Au cours de l'année écoulée, elle avait accumulé pas mal de connaissances en histoire de la magie et défense contre les forces du mal, sans parler de sa pratique des potions, mais il lui restait beaucoup à apprendre, bien que son approche des sortilèges et de la métamorphose soit condamnée à rester théorique. Elle avait trop de fierté pour faire l'impasse sur certaines matières et risquer de récolter un T à l'examen ; pourtant, ce n'était pas l'envie qui lui manquait d'alléger sa charge de travail. Bref, son moral était bien bas en cette éblouissante matinée d'août.

« -Miss Alifair a de nouvelles ecchymoses, constata Crickey d'un air navré quand la Moldue entra dans la cuisine.

-Un véritable arc-en-ciel, railla Rogue en détaillant les taches bleues, mauves, jaunes et verdâtres qui parsemaient les membres d'Alifair. C'est l'occasion de tester l'efficacité de votre baume apaisant.

-Vous devriez arrêter ce sport moldu, Miss, conseilla Crickey en servant à sa maîtresse une pile de toasts et de la confiture de prunes maison. Vous finirez par vous casser quelque chose.

-Ce ne sont que des bleus, balaya Alifair. Ça me fait du bien.

-La souplesse de vos mouvements et votre mine radieuse en témoignent, ironisa Rogue.

-En tout cas, ça me permet de me défouler, répliqua Alifair, acide. Remarquez, je peux le faire ici, si vous acceptez de me servir de punching-ball.

-Vous vous défoulez déjà bien assez sur ces malheureuses plumes d'oie, répondit posément Rogue. Avalez votre petit déjeuner et rejoignez-moi en haut, vous êtes déjà en retard. »

L'efficacité de maître Reubrock avait fait tomber la plupart des obstacles qui auraient pu empêcher l'inscription d'Alifair à l'examen des BUSE. En tant que gobelin, le notaire était bien placé pour savoir que les sorciers en avaient interdit l'accès à tous autres qu'eux en stipulant que seuls étaient autorisés à concourir les possesseurs de baguette magique ; ce privilège étant réservé aux humains, les créatures magiques se trouvaient exclues de fait. Cependant, le législateur avait omis – on comprend aisément pourquoi – d'étendre aux Moldus l'interdiction de détenir une baguette ; plus exactement, le précédent ministère avait comblé cette lacune en assimilant Moldus et sorciers nés-Moldus, mais toutes ses décisions avaient depuis été abrogées. Maître Reubrock, qui était aussi avoué, avait habilement exploité ce vide juridique en démontrant que, dans l'état actuel de la législation, rien n'empêchait un Moldu de se présenter aux examens, dans la mesure où il pouvait se procurer une baguette magique en état de marche, et ce même s'il était incapable de s'en servir. Le ministère n'avait donc pu s'opposer à l'inscription d'Alifair en tant que candidat libre.

La Moldue avait toutefois négligé une difficulté que Rogue s'était empressé de souligner : pour les épreuves écrites, seules la plume et l'encre étaient autorisées. À son grand déplaisir, Alifair s'était vue contrainte de s'adonner, une heure par jour, à des exercices de calligraphie durant lesquels elle gaspillait une quantité considérable d'encre et de parchemin pour produire des pattes de mouche à peine déchiffrables, ponctuées de gros pâtés. Le seul aspect positif de ces leçons était qu'elles étaient dispensées par Crickey, dont la patience semblait inépuisable. Elle parvenait même à convaincre Alifair qu'elle faisait des progrès.

Rogue ne possédait pas ces qualités. Il était sarcastique, hautain, prompt à s'énerver et d'une mauvaise foi illimitée ; curieusement, alors que ce comportement avait traumatisé des générations d'élèves, il agissait sur Alifair comme un stimulant – peut-être parce que, contrairement aux malheureux jeunes sorciers de Poudlard, elle pouvait rendre coup pour coup. Après avoir soigné ses contusions, elle enfila sa panoplie de chimiste et s'attela à la préparation du jour : une potion d'Aiguise-Méninges. Elle ne pourrait pas se présenter ainsi vêtue le jour des BUSE et n'avait d'ailleurs pas vraiment besoin de sa blouse et de ses lunettes de protection, mais elle continuait à les porter parce qu'elle savait que Rogue en était agacé. Les bras croisés sur son austère robe noire, le sorcier la regarda préparer ses ingrédients et allumer son feu, puis passa à l'attaque.

« -Qu'est-ce que le moly ? demanda-t-il pour commencer.

-Une plante à fleurs blanches et racines noires, qu'on utilise pour neutraliser les enchantements, répondit Alifair sans hésitation. C'est un des ingrédients de la potion Wiggenweld, l'antidote à la Goutte du Mort vivant.

-Comment utilise-t-on la corne de licorne ?

-Essentiellement en poudre, et en petite quantité. On peut aussi en faire des décoctions, ce qui permet d'utiliser la même corne plusieurs fois, mais la substance ne se conserve pas.

-Dans quel sens faut-il remuer le philtre de Paix ?

-Dans le sens des aiguilles d'une montre, puis trois fois dans le sens inverse après avoir rajouté le sirop d'ellébore, laisser reposer dix minutes, puis à nouveau dans le sens des aiguilles d'une montre. »

Le ton monocorde d'Alifair indiquait clairement que ces questions l'ennuyaient. Les potions étaient de loin la matière dans laquelle elle était la meilleure, mais Rogue essayait toujours de la prendre en défaut, vexé sans doute qu'elle ait si bien appris toute seule. Jusque-là, il avait fait chou blanc ; il se rattraperait quand elle préparerait ses ASPIC, pensait-elle. Il la laissa verser le premier ingrédient dans son chaudron avant de poursuivre l'interrogatoire. Alifair n'aimait pas cette méthode qui l'obligeait à faire deux choses à la fois mais, vu le délai dont elle disposait pour préparer ses examens, elle devait reconnaître qu'elle avait du bon. En plus, cet entraînement développait ses capacités cérébrales – s'il ne finissait pas par lui griller la cervelle.

« -En quelle année a eu lieu la troisième révolte des gobelins ?

-En 1584, à l'initiative de Brock le Bègue qui s'était emparé des baguettes de chez Ollivander, répondit aussitôt Alifair en touillant sa potion. Les sorciers furent sauvés par des dissensions au sein des armées gobelines et l'intervention des elfes de maison.

-Désolant, commenta Rogue.

-C'est la vérité historique, s'entêta Alifair. Les manuels scolaires en sont encore à la belle légende de l'union des familles sorcières sous la bannière de Gildas Noblecoeur, dernier descendant de Godric Gryffondor.

-Si vous tenez à réussir votre examen, je vous suggère d'en rester aux manuels, susurra Rogue. Qu'est-ce qu'un Animagus ?

-Un sorcier capable de se métamorphoser en l'animal qui lui correspond le mieux.

-Des exemples célèbres ?

-William Sayre, dit la Moldue en augmentant un peu le feu sous son chaudron. Minerva McGonagall. Sirius Black », ajouta-t-elle en cachant un sourire.

Du coin de l'œil, elle vit Rogue grimacer. Il ne le savait pas mais, au détour d'une conversation avec Harry, elle avait découvert la haine réciproque que s'étaient vouée Rogue et Sirius pendant de nombreuses années. Maintenant qu'il croyait le maître des potions mort en héros, Harry était disposé à admettre qu'il n'avait pas eu tous les torts dans cette histoire ; il déplorait même que Sirius ne l'ait jamais vu sous son vrai jour, convaincu qu'alors son parrain se serait mieux comporté envers son ancien souffre-douleur.

« -Citez-moi les lunes de Jupiter », la défia Rogue pour se venger.

Alifair soupira et ajouta un ingrédient à sa préparation.

« -Europe, énuméra-t-elle, Io, Ganymède.

-Et ?

-Et...

-Cal-lis-to, articula Rogue, une sombre satisfaction dans le regard. Faut-il vous le graver au fer rouge pour que vous le reteniez ? Ce n'est pourtant pas compliqué. Ou votre petit cerveau arrive-t-il déjà à saturation ?

-L'astronomie, ça me gave, répliqua Alifair. Mais si vous vous le tatouez sur le front, je suis sûre que j'arriverai à mémoriser.

-Vous n'êtes donc capable de faire que ce qui vous plaît, déclara Rogue comme si tout s'éclairait enfin. Voilà pourquoi il vous est impossible de vous comporter de façon sensée ! Ce doit être terrible de vivre avec une pareille limite.

-Au moins, je m'éclate, repartit Alifair en haussant les épaules. Alors que vous, votre limite, c'est d'être condamné à toujours vous montrer désagréable. »

Rogue la foudroya du regard.

« -Je pourrais me montrer plus désagréable encore et vous laisser vous débrouiller toute seule, observa-t-il aigrement.

-Oh, non, trésor, pria Alifair d'une voix langoureuse, c'est tellement bon quand vous m'insultez. »

La mâchoire de Rogue se crispa mais il ne sut que répondre.

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La Moldue se tira brillamment de l'interrogation orale et Rogue jugea sa potion passable – ce qui, elle s'en doutait, équivalait à un E aux BUSE, voire plus. Elle rejoignit ensuite Crickey pour sa leçon de calligraphie, puis ce fut l'heure du déjeuner. Corbac s'invita à leur table ; il n'était porteur d'aucun courrier mais recherchait la compagnie. Rogue défendit vaillamment son assiette contre l'appétit de l'oiseau et se fit copieusement insulter en langue corvidée avant que Crickey vienne à son secours. Elle versa un peu de salade de riz dans une coupelle qu'elle posa sur le sol, empoigna Corbac par la peau du cou et lui mit le bec dedans en ordonnant :

« -Et maintenant, tenez-vous tranquille et laissez vos maîtres manger en paix !

-Si j'étais le maître de ce volatile, il y a longtemps que je l'aurais fait empailler, marmonna Rogue en balayant les grains de riz tombés sur la table pendant l'offensive de la corneille.

-Avec de telles pensées, comment voulez-vous qu'il vous apprécie ? » releva Alifair.

Il n'était pas question pour elle de traîner à table : elle avait trois rendez-vous à honorer au cours de l'après-midi.

« -Le temps est particulièrement propice à la sieste, observa cruellement Rogue quand Crickey commença à desservir. Quel dommage que tout le monde ne puisse pas en profiter.

-Étouffez-vous avec votre fiel, riposta la Moldue très en verve. Ça m'évitera d'avoir les oreilles qui sifflent quand vous rêvez de moi.

-Ce bruit doit être dû à une pression sanguine élevée, susurra Rogue, velouté. C'est ce qui arrive quand on a la tête qui enfle. »

Cette fois, ce fut Alifair qui ne sut que répondre. Dans ces cas-là, contrairement au sorcier, elle devenait très grossière, ce qui lui permettait souvent d'avoir le dernier mot.

« -Allez vous faire mettre, déclara-t-elle, ça vous décoincera.

-Poésie moldue, je présume ? ironisa Rogue, un sourire méprisant aux lèvres.

-Miss Alifair va être en retard ! couina soudain Crickey, coupant court à l'échange. Il faut y aller, Miss ! »

Sous le regard narquois de Rogue, Alifair se retira dignement, bien consciente qu'elle avait perdu cette manche. Aucune importance, décida-t-elle. Il pouvait bien dire ce qu'il voulait, elle était sûre que, ce matin, il n'avait pas regardé ses jambes uniquement pour en compter les bleus. Armée d'une trousse contenant un tablier, des gants en cuir de dragon, un transplantoir et un sécateur, elle se rendit dans le salon, lança une poignée de poudre de cheminette dans le feu que Crickey venait d'allumer et pénétra dans l'âtre en proclamant :

« -French et Montague, Jardinerie magique ! »

À l'instar d'Ollivander et Rabbani, Adonis French et Ralph Montague avaient accordé à la Moldue un accès exclusif à leur cheminée professionnelle. Celle-ci se trouvait dans une petite pièce servant de cuisine et d'infirmerie, certains des spécimens en vente dans la jardinerie pouvant s'avérer dangereux. French et Montague l'accueillirent avec cordialité et l'escortèrent jusqu'aux gigantesques serres où étaient cultivées les plantes magiques.

Ils n'avaient pas changé depuis la dernière fois qu'Alifair les avait vus, Montague toujours aussi grand, massif et hérissé de barbe, French rond et rouge comme une tomate. Pourtant, leur séjour prolongé dans la maison Faraday sous la forme de plantes en pot avait considérablement amélioré leur caractère : affables et patientes, les deux anciennes brutes ne buvaient désormais que de l'eau, fuyaient l'agitation du monde et s'étaient prises de passion pour l'horticulture. Sur les conseils de Mr Weasley qui avait supervisé leur réinsertion, Alifair s'était tournée vers eux pour ses leçons de botanique et avait eu la surprise de les découvrir désireux de l'aider. Non seulement ils ne lui tenaient pas rigueur de la façon dont ils avaient été traités, mais ils reconnaissaient qu'elle avait changé leur vie pour le meilleur. Mieux encore, si c'était possible : Montague avait accepté de prêter sa baguette à Alifair pour la durée des BUSE. De fait, elle en était bel et bien la maîtresse puisqu'elle avait désarmé le sorcier lors de l'attaque de la maison Faraday, le soir du réveillon.

« -Avez-vous eu le temps de faire le travail que nous vous avions demandé ? s'informa Adonis French en ouvrant la porte des serres où régnait une chaleur tropicale.

-J'ai lu tout le chapitre sur les mandragores mais je ne suis pas sûre que ma synthèse soit complète, répondit Alifair.

-Eh bien, nous allons voir ça, dit Ralph Montague avec un sourire bienveillant. Ensuite, nous passerons aux travaux pratiques sur nos spécimens les plus dociles, pour finir par un élément moins obéissant lorsque vous serez prête. »

Rogue gagnerait à prendre exemple sur eux, songea Alifair en enfilant son tablier pendant que les deux sorciers corrigeaient sa synthèse. Il n'y avait pas plus sécurisant que cette progression bien encadrée de la théorie à la pratique, du simple au plus complexe. C'était du reste nécessaire car les plantes magiques pouvaient se révéler caractérielles, rétives à l'autorité, voire sournoises : en quatre cours, Alifair avait déjà été arrosée de pus de Bubobulb, mordue par un Géranium Dentu, étranglée par un Filet du Diable et presque assommée par une bouture de Saule cogneur. Mais grâce à ses leçons de boxe, elle avait vite prouvé aux plantes qu'il valait mieux ne pas la chercher.

Ce jour-là, French et Montague lui apprirent à rempoter des mandragores, à les soigner, les tailler et évaluer leur degré de maturité, dont dépendait leur utilisation dans les potions magiques. Les oreilles soigneusement protégées par des bouchons en cire, Alifair s'amusa beaucoup avec les plus jeunes plants qui, elle le découvrit rapidement, étaient très sensibles aux chatouilles. Cette fois, elle s'en tira sans blessure, et ses professeurs lui offrirent quelques centimètres de racine qu'elle pourrait employer dans ses préparations.

« -Nous attendons avec impatience que vous puissiez à nouveau vendre vos potions, lui assura French. Nous savons à quel point elles sont efficaces.

-Vous n'êtes vraiment pas rancuniers, tous les deux, soupira Alifair en secouant la tête.

-L'amertume est la saveur du poison, professa Montague. Il faut s'en purger si l'on veut voir croître et prospérer son jardin intérieur.

-Le pouvoir des fleurs », railla Alifair sans méchanceté.

Sa leçon de botanique terminée, la Moldue rentra chez elle pour faire un brin de toilette et prendre son nécessaire de couture, après quoi Crickey la déposa devant une belle demeure isolée en pleine campagne. Les murs de pierre étaient d'une délicate nuance bleutée très surprenante, les contours de la porte et des fenêtres soulignés d'inscriptions runiques en argent : la maîtresse de maison, Mrs Faraday, était une spécialiste reconnue des runes anciennes et de leurs vertus magiques. Elle et son mari étaient absents, mais Lissa avait préparé le thé à l'intention d'Alifair – elle-même, qui n'en buvait jamais, se fit un café noir très fort, sans sucre. Elles s'installèrent dans le jardin, à l'ombre d'un immense tilleul.

« -Alors, fit Lissa après qu'elles eurent échangé quelques nouvelles d'ordre général, tu as encore des vides dans ton emploi du temps ?

-Quelques-uns, sourit Alifair. Surtout le soir. C'est plus facile quand on n'a pas la télé. Tu as vu un modèle qui t'intéressait ? »

Lissa se trémoussa sur son siège en osier, partagée entre l'envie d'accepter la très tentante offre de la Moldue et l'embarras de lui imposer un surcroît de travail.

« -Tu es vraiment sûre que ça ne te fera pas trop ? s'inquiéta-t-elle. Je ne veux pas que tu deviennes folle parce que tu n'auras plus le temps de respirer !

-C'est un risque calculé, expliqua Alifair. Je viens de terminer une robe pour moi, alors il y a une case couture à remplir dans mon agenda.

-Bien, puisque tu insistes ! céda Lissa en sortant de sa poche les croquis qu'Alifair lui avait envoyés. À vrai dire, je ne sais pas laquelle choisir. Toutes ces robes ont l'air géniales ! »

À présent, la jeune sorcière donnait libre cours à son excitation. Les yeux brillants, elle se leva pour mettre sous le nez de la Moldue différents dessins, en lui demandant des précisions sur les tissus qu'elle envisageait d'employer, les garnitures, les accessoires... Alifair était ravie de la voir si emballée. Lissa arrêta finalement son choix sur un modèle audacieux : une robe en lamé argent, longue mais fendue derrière jusqu'au-dessus du genou. Avec ses longues manches, elle paraissait sage, malgré cette fente à laquelle les sorciers n'étaient pas habitués ; mais la coupe et le tissu souligneraient au plus près la silhouette de la jeune femme, n'autorisant que les sous-vêtements les plus discrets. Alifair avait baptisé ce modèle « Peau d'argent ».

« -Parfait. J'ai juste besoin de prendre tes mesures, ensuite je commande le tissu et je m'y mets, annonça-t-elle.

-Tu m'enverras la facture, dit Lissa. Et n'oublie pas de compter tes heures.

-C'est plutôt moi qui devrais te payer, répliqua Alifair. Te promener en robe de créateur, c'est bien ton métier, non ?

-Uniquement pendant les défilés, contra Lissa. Tu n'imagines pas que je vais te laisser faire ça pour rien ?

-Pas pour rien. Je me lance dans la haute couture, j'ai besoin de pub et tu vas m'en faire, corrigea Alifair. Je ne t'ai pas fait payer ton T-shirt Indésirable, non ? C'est la même chose.

-Mais...

-Y a pas de mais, décréta fermement la Moldue. Si ça t'arrange, considère ça comme un cadeau pour le savon que tu vas prendre à ton agence, quand ils sauront que tu me fais de la pub gratuite.

-C'est sûr que ça ne va pas leur plaire, gloussa Lissa. À nos clients non plus.

-Ça ne sera pas un motif de licenciement, quand même ? » s'enquit Alifair, soucieuse.

Lissa haussa les épaules, sourire aux lèvres.

« -Peut-être, répondit-elle d'un ton léger. Peu importe. Je commence à me lasser de ce job, de toute façon. Je n'étais jamais restée aussi longtemps au même endroit. Il faut croire que je vieillis. »

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Le soleil descendait à l'horizon quand Alifair quitta la jeune sorcière. Râlant par avance, la Moldue se glissa au volant de sa voiture et prit sa place dans les embouteillages de fin de journée. Crickey l'avait rapprochée de sa destination avant de rendre sa taille normale au véhicule, mais elle ne pouvait la faire transplaner directement sur le parking de DuclairObscur. Alifair patienta donc une demi-heure avant de couvrir les deux kilomètres qui la séparaient de l'imprimerie. Au moins, pendant ce temps, elle laissait reposer son corps et ses méninges, ce dont ils lui furent assurément reconnaissants.

Thierry l'attendait sur le seuil de son entreprise, bras croisés sur sa chemise à carreaux – pas la même que la dernière fois, nota-t-elle. Elle s'excusa de son retard mais il haussa les épaules en souriant : pas de problème. Thierry était un homme conciliant. À l'intérieur, Alifair vérifia la marchandise, puis il l'aida à charger les cartons de T-shirts dans sa voiture.

« -Où est-ce qu'on pourra en trouver ? s'informa-t-il. J'aime bien « Mal né et fier de l'être », celui de Dan Thompson.

-Dean Thomas, vous voulez dire, corrigea Alifair. Prenez-en un, si vous voulez. Je vous l'offre. »

Le visage de Thierry s'illumina d'un sourire attendrissant qui lui plissa les yeux et découvrit toutes ses dents.

« -Cool ! s'exclama-t-il. Maintenant, j'ai des scrupules à vous présenter la note. »

Alifair pouffa.

« -Allez-y, de toute façon je réglerai en plusieurs fois. »

Il y avait des gens avec lesquels on s'entendait tout de suite, remarqua-t-elle. Tommy en avait fait partie ; Lissa également, une fois éclairci le rôle joué par Alifair dans le drame qui avait coûté la vie à son frère. Et Thierry respirait tellement le naturel et la sincérité qu'il était impossible de ne pas l'apprécier. Sauf peut-être si l'on s'appelait Severus Rogue, nuança-t-elle en son for intérieur.

« -Je sais que j'ai déjà abusé de votre temps, mais ça vous dirait de prendre un verre ? » proposa-t-elle.

Malgré le physique très avantageux de Thierry, c'était dit presque sans arrière-pensée, et ce fut sans arrière-pensée qu'il accepta. Il y avait un bowling à proximité ; ils s'installèrent au bar avec deux pintes de blonde et regardèrent un moment les joueurs lancer leurs boules dans un vacarme de quilles renversées, d'éclats de rire et de jingles signalant les strikes.

« -Thierry Duclair, dit songeusement Alifair. Pas très écossais, comme nom.

-Mon père est français, expliqua Thierry. Il a émigré quand la gauche est arrivée au pouvoir – ou la droite, je ne sais plus. Il a trouvé du travail dans une imprimerie à Glasgow, et c'est là qu'il a rencontré ma mère, une indépendantiste pur jus. C'est la haine de l'Anglais qui les a rapprochés, je crois », plaisanta-t-il en avalant une gorgée de bière.

Alifair haussa un sourcil.

« -Comment avez-vous atterri ici ? Ils vous ont renié ? »

Thierry eut un petit rire rauque et secoua la tête, la lumière des néons dansant dans ses cheveux blonds.

« -Ils ont divorcé, dit-il. J'avais neuf ans. Je suis resté vivre chez ma mère jusqu'à ce qu'il faille que je trouve un boulot, alors je suis venu travailler avec mon père, ici, en Angleterre. Je pense qu'il est venu là pour faire enrager ma mère. Il a pas mal galéré les premiers temps, et puis son entreprise s'est mise à bien tourner.

-DuclairObscur, ce n'est pas vous, alors ?

-De plus en plus, répondit Thierry avec une ombre de fierté. Mon père est toujours le patron, mais il me laisse prendre des initiatives et gérer le quotidien. Il n'est qu'à quelques années de la retraite, alors on prépare la succession. »

Alifair sourit. Certaines personnes avaient d'excellentes relations avec leurs parents ; sans les jalouser, elle se demandait ce que ça faisait d'être aimé et soutenu par ses géniteurs.

« -Et votre mère, elle est restée en Écosse ? » demanda-t-elle.

Thierry hocha la tête.

« -Je vais la voir pour les vacances, précisa-t-il. Elle essaye de trouver la fille qui saura me retenir sur la terre de mes ancêtres – enfin, d'une partie de mes ancêtres. Et elle s'obstine à m'appeler Duncan. C'est mon deuxième prénom. Thierry a disparu juste après le divorce, sauf pour le reste du monde. »

Sa voix était dépourvue de tristesse ou d'amertume, mais ça n'avait pas dû être facile pour lui de se retrouver pris entre ses deux parents. Au moins Alifair n'avait-elle pas eu à vivre ça.

« -Dites-moi, reprit-il en baissant la voix par discrétion, je n'avais pas fait attention sur le moment, mais... c'est bien vous, l'Alifair Blake qui avait disparu l'année dernière ? »

Alifair faillit le serrer dans ses bras pour le remercier : à part Mark, du club de boxe, qui la regardait parfois de travers, personne dans le monde moldu ne réagissait à la mention de son nom. C'était bien la peine que le ministère invente toute cette histoire ! Ravie que quelqu'un lui pose enfin la question, elle se fit un plaisir d'exposer à un Thierry ébahi le détail de ses prétendus déboires.

« -C'est pas possible ! commenta-t-il, les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte, quand elle eut fini de lui expliquer comment le MI-5 l'avait cachée dans une bergerie du fin fond du Pays de Galles le temps que tous les mafieux de Manchester soient arrêtés – un épisode qui ne figurait pas dans le récit original, mais pourquoi s'en priver ? Je n'y croirais pas si ça n'avait pas été dans les journaux !

-Je comprends, assura Alifair avec sérieux. Moi non plus je n'y croirais pas si ça ne m'était pas arrivé personnellement. Vous savez, Thierry... »

Elle fit mine de chercher ses mots et se pencha vers lui, soudain hésitante et vulnérable.

« -J'ai failli changer de nom, mentit-elle. J'ai toujours peur que la presse me découvre et se mette à me harceler. Cette expérience a été très pénible et j'aimerais qu'on me laisse l'oublier. Alors, si vous pouviez...

-Bien sûr, confirma aussitôt Thierry. Je ne dirai rien à personne. Vous pouvez me faire confiance. »

Alifair n'avait pas besoin de maîtriser la legilimancie pour savoir qu'il disait la vérité : c'était un type bien, Thierry. Dommage. Même si ça n'aurait pas été prudent, elle aurait quand même bien aimé que les médias s'intéressent à elle après tout ce qu'elle était censée avoir vécu, nom d'une pomme !