Attaque au Mont Venteux

Frodon se trouvait dans un endroit beau et calme, le soleil brillait au loin et le ciel était bleu clair. L'herbe sentait bon et était doux sous ses pieds. Autour de lui, de grands arbres, des arbres qu'il n'avait jamais vu de sa vie, se dressaient, majesteux, contre le ciel sans nuages. Leurs feuilles resplendissaient au soleil comme de l'or, et leur troncs luisaient. Sur l'herbe, de petites fleurs jaunes poussaient et apportaient à la vue bonheur et apaisement. D'ailleurs, tout dans cet endroit évoquait la paix et le calme.

Frodon regardait tout cela d'un œil émerveillé. Il s'assit sur l'herbe et ferma les yeux. Tout à coup, il entendit des pas légers qui venaient vers lui. Il souleva doucement ses paupières et vit, montant sur la colline, une silhouette svelte et gracieuse.

C'est une elfe – pensa-t-il. Mais quand la personne s'approcha un peu plus, il reconnut Sarah Soucolline. Toutefois, il n'était nullement surpris de la voir. Il eut un petit sourire. La jeune hobbit était plus que belle : elle resplendissait. Ses cheveux noirs flottant librement sur ses épaules prenaient des reflets bleutés au soleil. Ses yeux doux le regardaient et son visage était serein. Sans un mot elle s'assit à côté de lui.

Frodon posa de la façon la plus naturelle une main sur son épaule et l'attira vers lui. Sarah posa sa tête sur la poitrine du hobbit et soupira. Frodon toucha ses cheveux soyeux, et à ce moment là, elle releva la tête et plongea son regard dans le sien. Cela dura longtemps, et le jeune hobbit prit tout son temps pour décomposer les couleurs de ses iris : noisette clair sur les bords et plus foncé au centre, avec ça et là quelques nuances de gris. Oui, il adorait ses yeux. Ce fut alors que Sarah ouvit sa bouche comme pour parler.

- Veux-tu du bacon? –demanda-t-elle.

Frodon fut si surpris qu'il sursauta, et ce faisant tout se mit à tourner autour de lui. Il ouvrit brusquement les yeux et se retrouva dans un endroit sombre et humide, en fait tout le contraire de l'endroit de son rêve. Mais maintenant qu'il était éveillé, il put penser avec tout son bon sens au rêve qu'il venait de faire, et il en fut alarmé. Pourquoi avait-il rêvé de ça? Mais avant qu'il puisse pousser plus à fond son interprétation personelle, une voix chuchota tout près de lui :

- Allez! Réponds-moi Merry. Tu veux du bacon ou des saucisses?

- Du bacon, s'il te plaît – se surprit à penser Frodon.

Mais tout à coup une pensée épouvantable le frappa comme de plein fouet. Du bacon – pensa-t-il à toute vitesse – ils sont en train de cuire du bacon! Et pour ça ils ont besoin d'un feu! La gravité de leur acte lui apparut distinctement, le faisaint se redresser brusquement. Il vit alors Merry, Pippin et Sam assis autour d'un petit feu, en train de faire cuire des saucisses et du bacon. Son cœur se serra d'angoisse. Il se leva et se précipita vers eux, plus affolé qu'il n'avait jamais été. Dans son désespoir, il n'aperçut pas Sarah étendue à côté de lui, et trébucha sur son corps. Il tomba lourdement sur elle et gémit. Sarah se réveilla en sursautant, et croyant à un assaut de l'ennemi, lui donna des coups de poings en hurlant. Néanmoins, elle s'aperçut finalement que c'était Frodon.

- Toi! – cria-t-elle – pourquoi as-tu fait ça, crétin? Essayer de me peur? Je vais t'apprendre moi, à essayer de me faire peur!

Et elle continua à le bourrer de coups de poing. Cependant, Frodon savait qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Il la repoussa sans plus de manières et se précipita vers le groupe. Ayant assisté à toute la scène et voyant maintenant son maître accourir vers eux, Sam rigola et lui dit :

- Ne vous inquiétez pas. On vous en a gardé, M. Frodon!

Mais Frodon arrivait déjà sur eux et à la surprise des autres se jetta sur le feu en vociférant :

- Éteignez ce feu bande d'idiots!

- Oh merci! De la cendre sur mes tomates! – gémit Pippin.

Sam, surpris, regarda son maître. Jamais il ne l'avait encore vu se mettre dans une telle colère. Même lorsqu'il se disputait avec Sarah autrefois, il arrivait à mieux se maîtriser. Mais il n'eut guère le loisir de s'attarder sur le sujet plus longtemps. Un cri strident et triomphant retentit sous la colline. Les spectres de l'anneau les avaient enfin repérés.

- C'est à cause de votre foutu feu! – hurla Frodon, paniqué mais encore en colère – il n'y a que vous pour faire des stupidités pareilles!

- Frodon! – s'agaça Sarah – Calme toi. Ce n'est pas le temps!

Au son de sa voix Frodon se calma comme par magie, et son sang froid reprenant le dessus, il ordonna aux autres de prendre les épées que Grands Pas leur avait données avant qu'ils aillent se coucher. Tout en disant cela il dégaina la sienne et la brandit devant lui. Tous les cinq étaient morts de peur. Un autre cri troua la nuit et fit perdre toute sorte de courage qui restait aux hobbits.

- Fuyez! – hurla Sarah – par l'autre versant!

Comme s'ils n'avaient attendu que cet ordre, les hobbits prirent leurs jambes à leur cou et dégringolèrent la colline à toute vitesse. Arrivés en bas, ils regardèrent, horrifiés, le paysage qui s'offraient à leur vue. Des pierres tombales par milliers les entouraient. Dans l'obscurité qui les enveloppaient, ils crurent discerner des squelettes enfoncés sur des pieux ; les branches nues des arbres prenaient la forme de monstrueuses griffes. Tout un côté était couvert par un mur troué de cinq ouvertures qui avaient dû être des portes autrefois, mais qui tombaient à présent en ruine. Des marches menaient à chacune des ouvertures. Les hobbits se regroupèrent au centre de tout cela, où il y avait un espace nu. Ils se mirent dos à dos et brandirent maladroitement leurs épées devant eux.

Ce fut Frodon qui les vit le premier : cinq silhouttes noires arrivant par les cinq ouvertures du mur. Malgré leurs bottes en acier, ils marchaient sans faire de bruit. Leurs mains étaient faites d'acier également et leurs capuchons remuaient même si aucune brise ne pouvait être sentie. Mais quand ces cinq spectres tirèrent tous ensemble leurs longues épées, tous les hobbits furent conscients de leurs présence et se retournèrent lentement, redoutant ce qu'ils allaient voir.

Frodon envisagea d'abord des tentatives de fuite. Il n'y en avait pas. Les uniques sorties étaient les ouvertures par où les spectres arrivaient. Il fallait se rendre à l'évidence : ils étaient pris au piège.

Les ombres noires s'approchaient lentement du groupe, sûrs de tenir déjà leurs proies entre leurs mains et savourant d'avance cette délicieuse victoire. Comme par un instinct quelconque, tous les hobbits se mirent devant Frodon comme pour le protéger. Merry et Pippin étaient tout en avant, ce sera donc eux qui affronteraient les spectres en premier. Mais leurs espoirs étaient minces, aucun d'entre eux n'avaient jamais manié une épée. Les spectres avançaient plus vite à présent, la pointe de leurs épées dirigées vers le cœur des hobbits.

Le cavalier noir qui était en tête sortit une main de fer de sous sa cape, et quand il arriva au niveau de Merry et Pippin, il les poussa brutalement sur le côté sans que les hobbits puissent réagir. Ensuite il se heurta à Sam et à Sarah, et Sam en tout cas, était prêt. Il bondit vers le spectre en criant :

- Arrière démon!

Mais après deux ou trois coups d'épée il fut lui aussi jeté au loin. Ne restait maintenant que Sarah. Son visage était livide et ses traits convulsés par la peur, mais la main qui tenait l'épée était ferme. Elle s'élança en avant à son tour avec un hurlement et se jeta sur le spectre en tête du groupe, qui à lui seul avait déjà vaincu Merry, Pippin et Sam.

Leurs épées se rencontrèrent avec un bruit métallique et froid. Un deuxième coup suivi, puis un troisième. Le spectre, surpris par l'adresse de son adversaire, attaqua sans plus de cérémonie. Les coups devinrent de plus en plus rapides. Frodon assistait à la scène et son cœur cognait dans sa poitrine avec un bruit sourd.

Sarah se défendait du mieux qu'elle le pouvait, mais elle faiblissait. D'ailleurs, ce qu'elle avait accompli jusqu'à présent tenait du miracle. Elle se déroba de quelques pas pour retrouver son souffle, mais le spectre ne la laissa pas faire à sa guise. Avec une rapidité terrifiante, il se précipita sur elle et abattit son épée. Frodon hoqueta, la main crispée sur la poignée de sa propre épée. Il ne voulait pas voir, il ne pouvait pas voir.

L'épée de Sarah tomba aux pieds de Frodon avec un tintement triste et se brisa en mille morceaux. Frodon la regarda avec des yeux hagards. Non, c'était impossible! Cela ne pouvait être en train de se passer! Il leva lentement les yeux vers Sarah. Elle était encore debout, mais elle chancela, et puis commença à s'effondrer, comme au ralenti. Enfin, elle tomba sur le sol avec un bruit sourd. Tout était fini.

Frodon l'avait vu tomber et tout espoir l'abandonna. Le chef des spectres s'avançait maintenant vers lui. Les yeux aggrandis par la terreur, il laissa tomber son épée, qui alla rejoindre celle de Sarah, ou ce qui en restait. Ensuite, il recula maladroitement, mais ses genoux cédèrent et il tomba sur le dos. Et dans cette position il rampa, se traîna et glissa pour échapper à son persécuteur. Mais l'ombre manaçante s'approchait de lui inlassablement. Un sifflement retentit dans l'air et sembla envelopper Frodon dans un filet géant, mais invisible. Frodon sentit l'anneau l'attirer, lui ordonner de le prendre et, faible comme il l'était, il ne sut y résister. Sa main glissa dans sa poche, y prit l'anneau et le sortit. Dans l'obscurité de la nuit, l'anneau brillait comme s'il était en feu et Frodon ne put plus détacher ses yeux de cette lumière. Mais le danger qui le manaçait le ramena tout à coup dans la réalité et le hobbit continua à se traîner en arrière misérablement jusqu'à ce que son dos rencontre un objet dur et qu'il ne put aller plus loin. Il s'adossa à ce mur, ou ce qui lui semblait être un mur.

Pourtant l'ombre était déjà sur lui, plus menaçante que jamais. Frodon respirait bruyamment et par saccades. En fait le souffle lui manquait. La peur lui faisait perdre ses esprits. Il ne pouvait plus réfléchir, ni penser. Il ne savait plus quoi faire et il crut devenir fou de terreur. Mais en cet instant critique une petite voix retentit dans sa tête :

- Mets l'anneau Frodon, mets l'anneau et disparais!

S'il avait été dans son état normal, Frodon aurait sûrement rejeté cette idée. Mais dans le cas présent ces mots lui semblèrent être une porte de salut, et sans plus perdre de temps il glissa l'anneau à son doigt. Aussitôt tout devint flou et blanc comme la dernière fois. Le brouillard l'engloutit. Il leva la tête et vit devant lui cinq formes plus ou moins humaines et plus distinctes que tout autre chose qui l'entourait. Elles étaient blanches, comme faites de vapeurs et de fumées. Ces formes changeaient sans cesse et les contours de ce qui paraissait être leurs visages se brouillaient constamment, comme si la vapeur qui les constituait semblait vouloir partir et s'envoler. Mais la vapeur était en quelque sorte attachée au reste du corps et semblait être prisonnière de ce bloc. Elle était ramenée vers lui chaque fois qu'elle se glissait un peu trop loin.

Alors, les formes des spectres se précisaient un peu pour se brouiller à nouveau. C'était fascinant et terrifiant de voir la lutte que se livrait ces deux éléments, et cela donnait comme impression que tout l'ensemble était pris au milieu de tempêtes violentes ou d'ouragans sans pitié ; seuls deux petits trous noirs dans leur visage demeuraient tout le temps distincts, leur tenant place d'yeux, et la malveillance qui s'y dégageait gelait les membres du jeune hobbit couché en dessous d'eux.

Mais ce n'était pas uniquement à cause de cela que Frodon était pétrifié, il avait devant les yeux cinq des maléfiques spectres de l'Anneau, dans leur véritable forme, qu'aucun homme vivant n'avait jamais vu jusqu'à ce jour.

Alors, le spectre que Frodon reconnut comme étant le chef s'avança vers lui. Il portait une espèce de couronne sur la tête et il était beaucoup plus grand que les autres. Frodon sentit l'anneau frétiller, comme s'il était très excité, et commencer à tirer sa main vers spectre, comme si cette dernière était un aimant. Frodon essayait de le retenir mais l'anneau commença à briller de plus en plus fort et à brûler. Le spectre tendit vers lui une main informe avec des doigts longs et maigres ; ses yeux brillaient d'avidité tandis que l'anneau se mettait à tirer de plus en plus fort. Quand il ne fut plus qu'à quelques centimètres de la main squelettique, Frodon poussa un hurlement et avec toutes les forces qui lui restaient et toute sa volonté il ramena l'anneau à lui avec son autre main.

Celle du spectre se retira et ses yeux parurent s'emflammer de haine et de fureur. Il empoigna sa longue épée tranchante et avant que Frodon puisse même se ressaisir de son effort, il planta la lame coupante dans son épaule. La douleur que ressentit alors le jeune hobbit ne pouvait être imaginable par aucun homme ni aucune créature vivante ayant foulé cette terre. Il venait d'être poignardé par un Nazgûl, le plus puissant des neufs.

C'était une douleur froide et inexprimable. Le pauvre hobbit eut l'impression que son bras était arraché petit à petit par la lame. Le hurlement qu'il poussa retentit dans tout le cimetière et perça la nuit profonde, et la douleur dans ce cri était si clairement exprimée que les autres hobbits qui avaient été jeté de côté en eurent le cœur serré d'angoisse et de peine. Jamais ils n'avaient entendu autant de souffrance en un seul cri.

Cependant, Frodon n'était pas conscient de cela, il n'était presque plus conscient de rien. Et dans le noir qui s'infiltrait maintenant dans son cœur il sentit le spectre retirer la lame de son épaule, car une forme noire et floue s'était jeté sur lui. En gémissant, Frodon parvint à retirer l'anneau de son doigt, redevenant à nouveau visible aux yeux des mortels. Mais ce dernier effort lui fit pousser un autre cri, moins fort mais tout aussi poignant. Il parut cependant réveiller Sam de sa stupeur, qui eut d'abord la nette impression que c'était un cri d'agonie. La pensée que son maître puisse partir à jamais lui effleura l'esprit, car tant que les spectres étaient là, nul espoir et nul courage restait dans le cœur des hobbits. Mais malgré son désespoir, Sam courut de toute la vitesse de ses jambes vers l'endroit ou Frodon était tombé. Arrivé près de lui il tomba à genoux et prit la main de son maître dans la sienne en murmurant :

- M. Frodon… M. Frodon… ça va aller, je suis avec vous.

- Sam… - parvint à dire Frodon entre deux gémissements.

La forme noire qui s'était jeté sur le spectre n'était autre que Grands Pas. Il tenait une épée dans une main et une torche dans l'autre. À lui seul il combattit et enflamma tous les spectres, qui fuirent et disparurent avec des cris stridents. Quand le dernier spectre s'évanouit dans la nuit, il se précipita d'abord vers Sarah, qui était la plus proche de lui, et il s'agenouilla à côté d'elle. Merry arriva derrière lui et lui dit tristement en secouant la tête :

- Il n'y a plus rien à faire. Je pense qu'elle est … elle est…

Il ne fut pas capable de prononcer le mot.

- Morte…- soupira Grands Pas.

Et gentiment il la retourna sur le dos. Ses yeux étaient fermés et son visage était livide. Le Rôdeur lui tâtonna les membres et prit son poul. Avec un autre soupir il déclara :

- Non, elle n'est pas morte. Elle a juste perdu connaissance. Vous, maître Meriadoc, essayez de la réveiller. Je vais aller voir Frodon.

Et ce disant il accourut vers l'autre hobbit. Frodon semblait avoir des difficultés pour respirer et il était souvent pris de convulsions. Son bras blessé pendait à côté de lui, inerte. Sam lui toucha le front, mais retira sa main immédiatement en poussant un petit cri. Il regarda Grands Pas avec anxiété.

- Il est tout froid – gémit-il.

Sans un mot le Rôdeur déboutonna la chemise de Frodon et sortit son bras blessé de sa manche. Au niveau de l'épaule ils découvrirent une blessure abominable. Elle ne saignait pas beaucoup mais la chair tout autour commençait à devenir noire. Sam poussa un petit hoquet et regarda Grands Pas, horrifié. À ce moment-là Merry arriva en soutenant Sarah par le bras. La jeune hobbite semblait très faible et elle titubait en marchant. En apercevant Frodon couché sur le sol, son visage devint plus pâle encore, si c'était possible, et tout le monde crut qu'elle allait s'évanouir à nouveau. En plus, à la vue de la blessure de Frodon elle eut des nausées, mais elle fit tout pour se ressaisir, et dit d'une voix rauque :

- Que lui est-il arrivé? Comment s'est-il fait … ça?

Grands Pas soupira et prit une épée noire cassée en deux sur le sol, la releva et dit :

- Il a été poignardé par une lame de Morgul. C'est au delà de mes compétences de guérisseur. Il a besoin de médecine elfique, nous devons aller à Fondcombe.

À peine eut-il finit de parler que la lame de l'épée paraissait se dissoudre dans l'air, tout en dégageant une fumée noire.

- Une lame maudite! – grogna le Rôdeur.

Et il lâcha la poignée vide avec dégoût. Comme Frodon était à nouveau agité par une série de convulsions et de tremblements atroces, Grands Pas le prit dans ses bras, puis le hissa sur ses épaules et marcha vers la forêt à grands pas. Sans un mot les hobbits coururent après lui. Ainsi, ils pénétrèrent tous ensemble dans les bois. Ils marchèrent d'un bon pas pendant une heure ou deux, mais l'état de Frodon semblait empirer à chaque seconde. Grands Pas essayait de l'épargner le plus possible des chocs ou des mouvements brusques, mais tout le monde put voir qu'il commençait à être fatigué. Effondré sur l'épaule du Rôdeur, Frodon délirait, personne ne comprenait ce qu'il disait parce que ses mots étaient souvent coupés par des gémissements. Mais tout à coup, quelques mots semblèrent devenir plus intelligibles que les autres. Dans les minutes qui suivirent, les hobbits crurent comprendre grande tour noire, lune, silhouette et deux ou doux. C'était surtout grande tour noire qui revenait à plusieurs reprises.

Soudain, Frodon parla d'une voix presque normale et totalement compréhensible :

- Gandalf… - fit-il.

Les hobbits, surpris, sursautèrent. Et ils vinrent tout près de Frodon pour entendre ce qu'il allait dire d'autre.

- Gandalf…- répéta-t-il.

Et une sueur froide commença à couler sur son front. Ses yeux s'ouvrirent mais ils étaient vitreux et ne paraissaient pas voir les visages anxieux des hobbits. Sous leurs yeux inquiets, les traits de Frodon se crispèrent de terreur, puis il hurla de toutes ses forces :

- Gandalf!

Il tomba insconcient et devint mou et inerte sur l'épaule de Grands Pas. Ce dernier s'arrêta et le posa délicatement par terre. C'est alors que les hobbits s'aperçurent qu'ils étaient dans une clairière. En voyant son maître dans cet état, Sam se tourna vivement vers Sarah et lui dit :

- Tu as fait des études en médecine et en herbes. Tu peux faire quelque chose pour lui?

C'était plus une prière qu'une demande et Sarah était prête à accepter quand la mention de ses études en médecine lui fit se remémorer des scènes de la Comté. Et tout à coup des souvenirs désagréables refluèrent dans sa mémoire. Frodon qui ne lui permettait pas de devenir guérisseuse, Frodon qui la ridiculisait en public, Frodon qui riait de son désespoir avec ses amis, Frodon qui avait toujours des mots méchants en réserve pour elle…

Au souvenir de tout cela les yeux de Sarah se durcirent et elle estima que son comportement avec lui pendant le voyage avait été trop bon.

- Non - fit-elle d'une voix ferme – je ne peux rien pour lui!

Sam la regarda et la supplia, mais Sarah se retourna et choisit de l'ignorer. Dans l'obscurité, personne ne vit cependant que son visage était en fait crispé de peine et de doutes. Et alors la colère de Sam se réveilla et il gronda en direction de la jeune hobbite :

- Alors tu vas le laisser mourir, c'est ça? Juste à cause de cette stupide affaire d'il y a des années tu vas laisser mourir un hobbit?

- S'il ne m'avait pas défendu de devenir ce que je voulais, ce problème n'existerait plus aujourd'hui! – essaya-t-elle de se défendre.

Mais son cœur était lourd et le dilemme lui pesait dessus de tout son poids.

- Il n'a fait que son travail, il ne pouvait pas faire autrement. Qu'est-ce que tu crois, qu'il aime passer son temps à essayer de te déplaire?

- Oui, c'est ce qu'il faisait – répliqua-t-elle séchement.

- Mais toi aussi – affirma Sam.

- Les hobbits! – intervint Grands Pas moins calmement – vous perdez un temps précieux et vous savez ce que cela va coûter à Frodon.

Sarah détourna les yeux, puis elle regarda lentement Frodon. Son état semblait en effet critique. Une sueur froide coulait maintenant sur son front et son visage, et son bras semblait fait de caoutchouc. À ce moment précis il ouvrit lentement les yeux, mais son regard paraissait toujours aussi lointain.

- Qu'est-ce qui va se passer si… si c'est trop tard? – demanda Sarah, incertaine, au Rôdeur.

- Il passe dans le monde des ombres et bientôt il disparaîtra et deviendra un spectre comme eux – répondit Grands Pas lugubrement.

À ce moment-là la respiration de Frodon devint plus rapide comme s'il avait entendu et compris ces dernières paroles. Cela sembla décider Sarah. À quoi lui servait-il maintenant de se venger sur lui de cette manière? C'était lâche. Elle s'approcha rapidement de lui et posa une main sur son front. Elle la retira aussi vite que Sam l'avait fait car il était glacé. Sarah eut une expression apeurée sur le visage, redoutant que ce ne soit déjà trop tard, car son corps était aussi froid que celui d'un cadavre.

- C'est normal, ça? – demanda-t-elle anxieusement.

- Pour quelqu'un qui a été poignardé par une lame de Morgul, oui. – répondit le Rôdeur. Écoutez – reprit-il – je connais peut-être un moyen de ralentir le poison. C'est une plante appelée athelas. La connaissez-vous?

- L'athelas? – fit Sarah – la feuille des rois? Bien sûr que je la connais! Mais je ne savais pas qu'elle pouvait ralentir un poison…

- Eh bien vous aurez appris quelque chose aujourd'hui, jeune hobbite. Cela va peut-être vous servir plus tard dans votre vie.

- Moi aussi je connais l'athelas – intervint Sam – mais ce n'est que de la mauvaise herbe, pourquoi parlez-vous de ça dans cette situation critique?

- Pouvez-vous la reconnaître? – continua Grands Pas en se tournant vers Sam sans pour autant daigner répondre à sa question.

- Oui – fit-il.

- Alors venez avec moi en chercher, et vous deux aussi – finit-il en interpellant Merry et Pippin. – Quant à vous – reprit-il en désignant Sarah, faites quelque chose pour mettre Frodon à l'aise. Allons-y!