Disclaimer : Les personnages appartiennent pour leur grande majorité à Kurumada.

Résumé : Le favori du Prix d'Amérique a gagné… Et puis Eaque et Minos se sont disputés et réconciliés, Julian a dragué Camus, Pandore a fait son show, les Solo sont partis en Australie, et Rhada a décidé de s'installer à l'Olympe. Mais c'est tout de suite beucoup moins important…

NdA : Merci, une nouvelle fois, à toutes et à tous ! Comme je vous l'ai dit, je vais mieux. L'autre bonne nouvelle, c'est que j'ai pratiquement rattrapé mon retard et que dès le prochain chapitre, je devrais pouvoir reprendre le rythme de parution habituel de deux publications par semaine. N'est-ce pas trop youpi ?

Eternity : Effectivement, je joue/j'ai joué à pas mal de JdR, online principalement (DAoC, WoW, WAR, CoH,…) et le /em est définitivement tiré de là :p Sinon, pour ce qui est de l'histoire, oui, les choses vont commencer à se mettre en place maintenant que nous en avons fini avec la présentation des forces en présence. Mais, je ne le répèterai probablement jamais assez, ne vous attendez pas à une histoire qui « s'emballe ». Je le dis et je le redis : j'ai envie de prendre mon temps. Je préfère prévenir, je ne voudrais pas vous décevoir :/ Ou pas trop, en tout cas.

Para : Merci beaucoup pour avoir pris le temps de me laisser ce commentaire :) J'espère que la suite de cette histoire te plaira.

Et maintenant, le nouveau chapitre. J'espère que vous l'apprécierez.


Paris - Champs-Elysées

Assis à son bureau, Rhadamanthe parcourt les dernières notes qui serviront de base à la rédaction des premières propositions de contrats de fusion avec les entreprises des invités du réveillon de Minos. De son stylo-plume, il griffonne, barre, rature, annote les lignes dactylographiées avec une vitesse et une précision prodigieuses. Son écriture, quoiqu'élégante, est des plus étranges, faite d'une absence quasi-absolue de courbes. Cette succession de lignes et d'angles ne pourra être déchiffrée que par une personne ayant une longue pratique du second vice-président de l'Empire. Par bonheur, c'est le cas de son secrétaire par qui transite l'ensemble des dossiers que traite le benjamin des Judge. On frappe à la porte et celle-ci s'ouvre aussitôt, découvrant Eaque. Le brun s'avance et vient s'installer dans un des deux fauteuils de cuir brun qui se trouvent en face de son petit frère. Le blond lui a accordé un rapide coup d'œil et s'est replongé dans son travail. Durant de longues secondes, Eaque se contente de le regarder sans dire un mot, son menton reposant dans le creux de sa main, ses doigts tapotant distraitement sa joue.

-Tu comptes m'ignorer encore longtemps ?, finit-il par demander d'un ton badin.

-Je ne t'ignore pas, rétorque Rhadamanthe. J'attends que tu m'expliques ce que tu fais ici et ce que tu attends de moi.

-Tu crois que je suis venu de demander une faveur ?

-N'est-ce pas ce que tu fais habituellement ? Mais note bien que les faveurs que tu me demandes me sont souvent bien plus profitables qu'elles ne le sont pour toi. Enfin, de ton point de vue.

-C'est une façon de me dire que tu ne m'en veux pas de te harceler sans cesse ?, interroge le cadet, d'un ton tendre et innocent.

-Je ne t'en voudrais jamais, Eaque, répond le blond sans arrêter son manège. Et donc, que veux-tu ?

-A ton avis ? Tu as vu l'heure ?

-Non.

-Il est pratiquement treize heures…, se désespère Eaque.

-Et alors ?

Le brun lève les yeux au ciel.

-Alors… tu ne voudrais pas venir manger avec Minos et moi ?

-J'ai du travail.

-Rhada… Avons-nous fait quelque chose de mal ? Quelque chose qui t'a blessé ?

Le blond relève les yeux vers son frère qui le regarde d'un air inquiet. Une inquiétude réelle et simple. Sans que vienne s'y mêler une once de souffrance. C'est aussi pour cela que Rhadamanthe apprécie autant son frère. Eaque sait garder pour lui une part de ses émotions et ne les lui impose pas. C'est plus facile de parler, de vous dévoiler lorsque vous n'avez pas à faire sans cesse attention à ne pas blesser, décevoir, énerver… C'est plus facile de s'exprimer dans le calme et la sérénité. Même s'ils ne sont qu'apparents. Rhadamanthe fronce légèrement les sourcils.

-Pourquoi voudrais-tu… ?

-J'ai l'impression que tu fais tout pour nous éviter, explique posément le brun. Tu t'installes à l'Olympe, tu restes dans ton bureau entre midi et deux… Et ne me dis pas que c'est parce que tu es débordé, cela fait deux jours que tu quittes le siège à dix-huit heures.

-Je suis désolé. Je ne voulais pas vous inquiéter.

-Tu n'as pas d'ennuis, au moins ? Tu sais que, quoiqu'il arrive, nous serons toujours là pour toi, n'est-ce pas ? Tu peux tout nous dire, Rhada. Et si tu as le moindre problème, nous trouverons une solution, ensemble.

-Je sais. Et je n'ai pas de problème.

-Mais tu ne veux pas nous dire ce qu'il se passe, constate Eaque dans un soupir.

-Il y a eu l'incident avec Sylphide, cette discussion avec les Solo, ma réaction face à Saga, mon énervement face à Minos… J'ai juste besoin de prendre un peu de recul.

-Tu me jures que tu vas bien ?

-Oui.

-Alors tu viens manger avec nous ?

-Eaque…

-S'il-te-plait. Minos est invivable. Il a l'impression que tu lui en veux. Que tout est de sa faute.

-Il a tort.

-Je sais. Mais si ce n'est pas toi qui le lui fais comprendre…

Rhadamanthe soupire légèrement. S'il s'agit de rassurer Minos, il ne peut refuser. Est-ce qu'Eaque irait jusqu'à utiliser de ce genre de stratagème pour le forcer à faire quelque chose ? Il en serait capable… Quoiqu'il en soit, le blond ne prendra pas de risque. C'est de Minos dont il est question.

-C'est bon, tu as gagné... Où voulez-vous déjeuner ?

-Vu l'heure, on pensait commander. Des sushis, histoire de changer un peu.

-Commande pour moi et fais-moi sonner quand ce sera livré. Dans le bureau de Minos ?

-Évidemment. Bon et bien à tout à l'heure... Et merci… ça me fait vraiment, vraiment plaisir qu'on se retrouve tous les trois. Tu es sûr que tu ne veux pas revenir au Manoir ?

-Je pense rentrer Samedi.

-Samedi ? Et pourquoi pas Vendredi soir ?

-Arrête avec tes questions.

-Quand tu arrêteras avec tes mystères.

-Tu me dis tout, toi, peut-être ?

-Non…, est bien obligé de convenir le brun.

C'est qu'il commence à en avoir plusieurs, des secrets… même pour son petit frère adoré.

-Et Minos ? Tu crois qu'il ne nous cache rien ?

-J'ai compris, Rhada. Je ne t'embêterai plus. Et je dirai à Minos de garder ses questions pour lui. Mais… si, un jour, tu… as envie ou besoin d'en parler… quoique cela puisse être…

-Tu seras le premier au courant, Eaque. Tu es et tu seras toujours mon meilleur ami.

-Et c'est pareil pour moi, Rhada. Je t'appelle dès que c'est prêt.

Le brun quitte le bureau, laissant le blond seul. Mais au lieu de se replonger dans son dossier, Rhadamanthe reste un moment figé, à regarder son stylo-plume, puis le pose et se prend la tête à deux mains. Une grande respiration. Il faut qu'il se calme. Il a peut-être réussi à donner le change, il n'en sait rien, mais il se sent mal… Eaque a parfaitement raison sur une chose au moins : depuis trois jours, il fait tout pour éviter ses frères. Depuis… Vincennes. Depuis son comportement face à Gemini. Il a honte de ne pas avoir su se maîtriser. Il a honte de… leur avoir fait honte. De ne pas avoir été digne des Judge. C'est pour cela qu'il essaie de redoubler d'efforts pour l'Empire… Mais il y a ce goût, dans sa gorge, qui ne veut pas disparaître. Ce goût amer et âcre. Cette vague impression nauséeuse qui l'empêche de se concentrer totalement.

Cela fait deux soirées qu'il passe au bar de l'Olympe. Deux soirées durant lesquelles il a tenté de travailler, entre deux verres de scotch. Deux soirées qu'il a passé à attendre. Deux soirées… Il n'a pas revu l'inconnu. Et à chaque minute qui passe, il sent au plus profond de lui, et de plus en plus nettement, qu'il ne le reverra jamais. L'a-t-il seulement vu ? Les souvenirs qu'il garde de ces quelques minutes lui paraissent à la fois si nets et si flous qu'il ne serait qu'à moitié surpris si on venait lui révéler qu'il ne s'agissait que d'une illusion, que d'une élucubration de son esprit… Et cette impression que… quelque chose s'est produit, que quelque chose a changé, qu'ils ont partagé… il ne sait pas trop quoi, exactement… mais ce qu'il sait, c'est que c'était bien. Ce qu'il sait c'est qu'il a apprécié ces instants passés avec l'inconnu. Qu'il a apprécié son regard. Son sourire. Qu'il apprécié… le contact de sa main sur son poignet. Un contact qui n'avait rien de forcé, un contact qui n'avait rien de calculé, un contact qui n'avait rien d'artificiel… Mais peut-être qu'il s'est trompé, après tout. Peut-être qu'il a imaginé tout ça. Peut-être que l'inconnu a juste voulu être poli et qu'il n'a pas osé le repousser trop brutalement. Peut-être… Sûrement. Sûrement. Forcément. Mais, quoiqu'il en soit, quoiqu'il en pense, ce soir encore, il quittera les Champs à dix-huit heures. Ce soir encore, il marchera dans les rues de Paris, d'un pas rapide, empressé, pour arriver le plus tôt possible à l'Olympe. Ce soir encore, il franchira les portes de l'hôtel et il se dirigera vers le bar, où il s'installera à une table, dans un coin de la salle. Ce soir encore, il commandera verre sur verre et il étudiera les dossiers qu'il aura emportés avec lui. Ce soir encore, il acceptera la proposition du serveur de lui servir une collation plutôt que d'aller au restaurant. Et ce soir encore, il attendra la fermeture pour regagner sa suite et essayer de dormir, l'esprit embrumé par l'alcool.

Nouveau soupir. Pour le moment, il ne doit pas y penser. Pour le moment, il faut qu'il se concentre sur ce rapport. Et sur le fait qu'il va devoir afficher une certaine assurance, voire une assurance certaine, devant ses frères. Parce qu'il ne veut pas les inquiéter. Parce qu'il ne veut pas être une source de contrariété. Parce qu'ils ont déjà suffisamment de problèmes à gérer comme ça, sans qu'il vienne en rajouter.


Paris - Montmartre

Allongé sur son lit, les bras croisés sous sa tête, Kanon regarde le plafond de sa chambre au son de la musique que Milo joue depuis le salon. Ayoros a appelé un peu plus tôt dans la journée et lui a donné rendez-vous pour le soir même. A l'Olympe. Kanon soupire. Est-ce que le type du bar sera là ? Cette question l'obsède depuis la fin de matinée. C'est étrange. C'est vraiment très étrange. Il ne sait pas quelle réponse il souhaite. Il ne sait pas s'il a envie de le revoir ou pas.

Il a eu le temps de réfléchir. L'ambiance a dû jouer. Forcément. Les dorures, le marbre, le luxe… la musique même… Alice. Alice au pays des merveilles. Ayoros a été son lapin blanc. Reste à savoir qui est le type du bar… Faites qu'il ne soit pas la Reine de Cœur. Peut-être que si. Peut-être que c'est exactement ce qu'est ce type. Exactement. Parce qu'il a peut-être déjà perdu la tête… Nouveau soupir. Il faut qu'il arrête. C'est n'importe quoi. Depuis presqu'une semaine, il n'arrête pas les comparaisons foireuses. Certaines pour se dire que c'est possible de… tomber sous le charme de quelqu'un à ce point. Que ça n'a rien de dangereux. Que ça arrive plus souvent qu'on le croie. Et que les choses peuvent même devenir sérieuses… Que ça peut déboucher sur une vraie relation. D'autres pour tenter de garder les pieds sur terre… de ne pas trop partir en live… parce que c'est n'importe quoi, absolument n'importe quoi, de penser à une relation quelconque avec un mec qu'on a vu cinq minutes à peine. Cinq minutes. Cinq minutes, bordel ! Si ça se trouve, ce mec est un dangereux psychopathe… un tueur en série. C'est bien ce que dit Mercredi Adams dans son costume pour Halloween… qu'on ne peut pas les reconnaître. Bordel ! Il faut qu'il arrête avec les références débiles ! Et il faut surtout qu'il arrête de laisser Milo décider de ce qu'ils matent le soir. Parce que ce n'est plus possible. Plus du tout. Il se demande ce que le type du bar aime comme genre de cinéma. Qu'est ce que ça aime comme film, une statue ? Est-ce que ça regarde des films, d'ailleurs, une statue ?

Il se retourne, enfonce sa tête dans son oreiller et pousse un hurlement. Il est en train de devenir fou. Ce type le hante. C'est pire de jour en jour. Lui qui voulait rester raisonnable, et prendre le temps… c'est un fiasco total. Un échec cuisant. Il se lève en pensant à lui. Il prend son petit déjeuner en pensant à lui. Il écoute la musique de Milo en pensant à lui. Il regarde la télé en pensant à lui. Il fait les courses en pensant à lui. Il bouquine en pensant à lui. Il fume en pensant à lui. Il bosse à l'Oblivion en pensant à lui. Shina n'a pas arrêté de se foutre de lui, d'ailleurs. Tellement il était dans les vapes ce week-end. Tellement il n'arrive pas à parler d'autre chose que de ce mec. Pas spontanément, en tout cas. Shina se moque. Comme Milo. Comme Aldé. Kanon fait semblant de se vexer un peu. Et puis, ils rigolent, tous ensemble. Parce que c'est quand même ridicule. Parce que c'est bien n'importe quoi. Il est le premier à le reconnaître.

Mais le vrai problème, le pire, c'est la nuit. Parce qu'il dort en pensant à lui. Il ne rêve pas de lui. Pas vraiment. Pas au début, en tout cas. Au début, il a des rêves normaux. Des rêves classiques. Le genre de rêves qu'il fait d'habitude. Des trucs pas spécialement gais, même franchement glauques, que d'autres appelleraient cauchemars, mais qui ne lui font pas peur, ni même se sentir mal à l'aise. Enfin… qui ne le mettent pas mal à l'aise jusqu'à ce que ce type s'invite dans le rêve, avec son allure de statue, sa voix de statue et son regard de statue. Et puis, à un moment, il ne sait pas comment, il se retrouve au milieu d'un champ. Il y a des moutons au loin. Il y a des chiens. Et la statue est là, juste à côté de lui. La statue lui dit qu'elle est un des chiens, tout là-bas. Il fait un pas. La statue est derrière lui. Il s'arrête. Il ne peut plus avancer. Quelque chose, comme un mur invisible tout autour de lui, l'en empêche. Et il entend une voix qui se met à lui parler. Ça doit être la statue. Y a que lui et la statue, de toute façon, alors vu que c'est pas lui qui parle… c'est forcément la statue. La statue qu'il ne voit plus. La statue qu'il ne peut plus voir, parce qu'il ne peut pas se retourner. Parce qu'il ne peut plus bouger. Mais il peut quand même entendre. Alors il écoute la statue. La statue qui parle.

-Ce sont des moutons. Je suis un chien. Et toi… Toi, tu n'es rien.

Alors il baisse les yeux. Il regarde son corps. Ou plutôt là où devrait se trouver son corps. Là où il n'y a que du vide. Car il n'existe pas. Alors il a envie de crier. Alors il a envie de pleurer. Mais il ne crie pas. Mais il ne pleure pas. Parce qu'on ne peut pas crier, parce qu'on ne peut pas pleurer si on n'existe pas.

Il finit toujours par se réveiller. Et quand il se réveille, son cœur bat la chamade et il est en sueur. Et il se met à pleurer. En silence. Parce qu'il ne veut pas réveiller Milo.

Il ne sait vraiment pas s'il a envie de revoir le type du bar. La journée, il en a envie et il essaye de se convaincre qu'il faudrait qu'il en ait moins envie. Parce que ce n'est pas très normal d'être obsédé à ce point par un type. Parce que c'est pas très sain. Parce que c'est même dangereux. La nuit, il n'en a pas envie. Pas du tout. La nuit, il a peur. Quand il se réveille, une fois qu'il a retrouvé à peu près son calme, il essaye de se convaincre qu'il faut qu'il dépasse sa peur, qu'il le revoie, parce que… parce que cette voix qui lui dit qu'il n'est personne, c'est pas celle de la statue, c'est pas celle du type du bar. Non. Parce qu'il a vu, parce qu'il a lu dans les yeux dorés qu'il était vivant. Qu'il était quelqu'un. Quelqu'un à part entière. Il a senti que ce type le regardait. Lui. Comme Milo le regarde. Comme Shina le regarde. Plus encore, peut-être. Parce qu'il s'est senti être auprès de ce type étrange. Milo serait sûrement en colère s'il savait que ses angoisses reviennent. Non. Milo doit s'en douter. Parce que Milo est un ange et que les anges savent tout. Ça doit être pour ça qu'il n'a rien dit quand Ayoros a appelé tout à l'heure, alors qu'il fait toujours mine de protester un minimum, au moins pour la forme. Oui. Milo est au courant. Et Milo veut qu'il revoie son inconnu. Kanon espère qu'il sera là, ce soir. Surtout parce qu'il aimerait bien pouvoir à nouveau passer une nuit calme, sans cauchemar. Une nuit paisible à dormir… à l'ombre de la statue.


Paris – Hôtel Olympe

Il est sept heures moins vingt. Cela fait dix bonnes minutes que Kanon attend, dans le froid, devant l'entrée de l'hôtel. Son rendez-vous avec Ayoros est dans trente-cinq minutes. Il a fallu que Milo l'oblige pratiquement à quitter l'appartement. Il tournait en rond, hésitant sur la conduite à suivre. Comme il hésite maintenant. Il est ridicule. Il est absolument ridicule. Toute cette histoire est ridicule. Il faut qu'il arrête… Il faut qu'il se conduise en adulte, ça changera. Si ça se trouve, le type du bar n'est même pas là. Mais si ça se trouve, il est là… Et s'il est là… il pourra revoir ses yeux. Il a envie de revoir ses yeux. Il veut le revoir. Il veut qu'il soit là. Il sent son cœur battre dans sa poitrine, il sent qu'il commence à trembler d'excitation… Il tire une dernière fois sur sa cigarette et jette le mégot dans le caniveau. Il traverse la rue, il pénètre dans le palace avec une fausse nonchalance, un air qu'il espère dégagé. Son regard s'attarde sur son propre reflet dans un des grands miroirs du hall. Il passe une main dans ses cheveux pour les remettre en ordre. Il retire son manteau et desserre un peu sa cravate. Il a l'impression d'étouffer. Un des membres du personnel de l'hôtel le regarde, intrigué. Autant pour la discrétion. Grande inspiration. Grande expiration. Jamais il n'a eu autant le trac de toute sa vie. Et il n'aime pas cette sensation qu'il n'arrive pas à se dominer, cette sensation qu'il perd le contrôle de son existence, qu'un autre que lui a une partie des clés en main. Et en même temps… il se dit qu'une part de lui a toujours rêvé de ça. Il laisse bien Milo décider de tout un tas de choses pour lui… et ça lui a plutôt réussi jusqu'à présent. Il entre dans le bar.

Comme à chaque fois, le décor de marbre rose et beige l'impressionne. Il se fait l'effet d'un caméléon. L'ambiance se dépose sur lui, le pénètre, s'imprime sur sa peau, dans son esprit. C'est toujours très étrange. Ce n'est pas son milieu naturel, loin s'en faut, mais il ne lui semble pas si étranger que ça, au final. Il lui faut un peu de moins de temps que d'habitude pour se remettre et se sentir parfaitement à l'aise. Une forme d'accoutumance, peut-être. Ou bien le fait que son esprit est totalement obsédé par bien autre chose. Son inconnu n'est pas au comptoir. Il parcourt la salle principale des yeux... Il n'est pas là. Kanon sent son cœur se serrer sous le coup de la déception. Il traverse la pièce pour accéder à un autre salon, plus discret. Mais il n'y est pas non plus. Kanon baisse la tête. Qu'est-ce qui lui a pris d'imaginer que le type serait là ? Pourquoi est-ce que ça lui fait mal ? Ce type lui a dit qu'ils se reverraient, soit. Il doit être un client régulier puisqu'il a sa suite. Mais quoi ? Quelle chance y avait-il pour qu'ils se recroisent exactement aujourd'hui ? Il faut qu'il arrête de délirer. C'est la première fois qu'il remet les pieds ici. Il aurait fallu un hasard extraordinaire. Son inconnu n'allait pas faire le pied de grue pour le revoir, quand même. Il baisse la tête et ferme les yeux. Il soupire. Il prend une grande respiration. Il faut qu'il se calme. Il faut qu'il se calme. Rationaliser. Rationaliser. Ils se reverront. Ils se recroiseront. Mais un autre jour, par hasard. Comme la première fois. Voilà… Logique. Raison. Voilà… Il se retourne. Il va aller se commander un verre au comptoir, pour patienter durant la prochaine demi-heure. Excellente idée. Il évitera juste le scotch. Enfin peut-être. Il sourit. Son regard embrasse à nouveau la salle principale… et son cœur s'arrête. Dans un coin, à moitié caché par une plante verte, un homme travaille, tête baissée… Il est élégant. Il est blond… Il est… minéral. Son inconnu est là. C'est un miracle. Et ce qui est encore plus miraculeux, c'est de constater qu'il est encore plus… majestueux que dans son souvenir. C'est le meilleur terme qu'il a trouvé pour le moment. Même s'il n'en est pas encore satisfait. Il admire sa peau d'albâtre. Il admire les mèches blondes qui tombent en désordre tout autour de son visage. Il admire ses longues mains… et la manière toute aristocratique avec laquelle la plume de son stylo court sur les feuilles, devant lui. Qu'il arrive à mettre de la noblesse dans ce simple geste… Kanon soupire. Milo a raison. Ce type est définitivement son genre. Et plus encore. Tellement plus.

Il franchit les quelques mètres qui les séparent et vient s'accouder au dossier du fauteuil, en face de son inconnu.

-Pourriez-vous m'offrir un verre ?

La statue relève la tête pour découvrir ses yeux d'or. Kanon croit y déceler une étrange perturbation, l'espace d'un instant, puis un immense soulagement. Et enfin, se passe ce qu'il attend depuis six jours entiers. L'abîme doré s'ouvre devant lui et l'invite à se laisser absorber. Et il accepte. Aussitôt. Il s'enfonce. Et tout disparaît. L'hôtel, le bar, évidemment. La table, les fauteuils, aussi, bien sûr. Mais également les longues mains, la peau d'albâtre et les cheveux indisciplinés… Il n'y a plus rien que l'abîme. Et pour Rhadamanthe, il n'y a plus que l'océan déchaîné qui s'étend devant lui. Durant un temps infini, ils restent à se regarder. Peut-être trois ou quatre minutes. Ils n'en savent rien. Rhadamanthe finit par baisser les paupières et sourire, très légèrement.

-Avec plaisir.

Il rassemble ses affaires et les range dans l'attaché-case placé à côté de lui, sur la banquette. Kanon s'installe dans le fauteuil.

-Que voulez-vous boire ?, demande le blond, de sa voix minérale.

-Un peu de ce scotch. Balblair, c'est cela ?

-En effet. Mais ne pensez pas être obligé…

-Je ne me sens obligé de rien. J'en ai envie, vraiment. Je n'ai qu'à peine pu le goûter la dernière fois. Je veux… prendre le temps, aujourd'hui.

-Combien de temps ?

Il y a eu une rapide lueur dans les yeux du blond. Comme si cette question était d'une importance cruciale pour lui.

-Une demi-heure. A peu près.

Ils échangent un nouveau regard. Trente minutes. C'est à la fois très court et très long. C'est le temps qui leur est imparti. Rhadamanthe appelle le serveur et commande deux verres.

-Et vous ?, demande Kanon.

-Moi ?

-Oui… De combien de temps disposez-vous ?

Le blond détourne les yeux. Comme si le retour de la question le dérangeait, comme s'il avait espéré ne pas avoir à répondre à ses propres interrogations.

-Je peux tout à fait vous consacrer une demi-heure, finit-il par admettre.

Une étrange sensation, un vertige peut-être, s'empare de Kanon. Au plus profond de lui, il sent que son vis-à-vis n'est pas du genre à utiliser un terme à la légère. Consacrer. Son inconnu va lui consacrer une demi-heure de son temps. C'est fou. Il y a une autre question qui lui brûle les lèvres. Mais il a peur. Peur de tout gâcher. En étant trop brusque. En étant trop… vulgaire. Au sens premier du terme. Tant pis. Il faut qu'il la pose. Quitte à ne pas avoir de réponse.

-Vous n'êtes pas ici par hasard, n'est-ce pas ?

Rhadamanthe blêmit instantanément.

-Non… !, s'affole aussitôt Kanon. Je suis désolé, je… ne voulais pas… vous mettre mal à l'aise. Ce n'est pas grave si vous ne voulez pas me répondre. Mais il fallait vraiment que je vous la pose, cette question… Vous allez peut-être me prendre pour un fou, et dans une certaine mesure vous aurez probablement raison, mais… depuis Jeudi… J'avais hâte de vous revoir. Vraiment. Alors…

-Non.

La voix minérale. La voix de la statue. Qui le fait tressaillir. Rhadamanthe relève ses yeux vers lui, un instant, puis s'intéresse au serveur qui vient leur apporter leur boisson.

-Je ne suis pas là par hasard.

Il ne dira rien de plus à ce sujet, Kanon le sent. L'abîme vient de dévoiler un peu de lui-même. Il lui en est reconnaissant, parce que c'est déjà beaucoup à ce qu'il lui semble. Mais il ne le remerciera pas. Il y a des choses qui ne se font pas. Enfin, c'est la sensation qu'il a en ce moment. Alors il se tait. Il prend son verre et il le porte à ses lèvres. Faites qu'il en aime le goût. L'alcool envahit sa bouche et la saveur si particulière de ce whisky aussi. Il ne le trouve pas bon. Il ne trouve pas ça mauvais, bien sûr. Mais ce n'est pas bon. Pas comme il trouverait bonne une bière bien fraîche qu'il boirait un dimanche après-midi, affalé sur le canapé avec Milo. Mais il l'aime. Il n'arrive pas à comprendre ce qui lui arrive. Ce n'est pas bon. Mais il aime ça.

-C'est étrange. J'ai l'impression que… c'est le whisky qui me tolère. Qu'il m'apprivoise, presque.

-Et quand il a fini son œuvre… vous vous retrouvez à ne plus rien pouvoir boire d'autre.

-C'est votre cas ?

-Oui.

-Vous ne buvez que du scotch en général ou juste de celui-là ?

-Je ne suis pas borné au point de ne boire la production que d'une seule distillerie. Mais il y en a quelques unes qui ont ma préférence. Macallan, Balblair, Laphroaig…

-Vous me les ferez goûter ?

-Si vous le souhaitez.

Une pause. Une nouvelle gorgée. Pour une fois, ils ne se regardent pas. Pas qu'il s'évitent, non. Mais ils n'échangent pas. Pas avec la même intensité que… quand ils se regardent. Quand ils se regardent vraiment. Peut-être parce qu'ils laissent le whisky créer un autre type de lien. Ils partagent une sorte d'expérience. Et son inconnu est une sorte de mentor. Il le guide sur un chemin. Ou plutôt non. Il marche à côté de lui, apparemment indifférent. Juste apparemment. C'est comme si son inconnu le ramenait de son côté du pont, de ce côté qu'il ne connait pas, de l'autre côté du gouffre sensé les séparer. Mais au propre rythme de Kanon. C'est différent d'avec Milo. Milo le bouscule. Milo le bouge. Milo l'entraîne. Là, l'inconnu l'accompagne. C'est un peu plus calme. Mais il connait mieux Milo, aussi. Ce n'est pas comparable.

-Vous ne buvez vraiment que du whisky ?, finit-il par demander.

-Du scotch. Quand j'ai le choix. Il m'arrive de boire du vin, ou du champagne, s'il n'y a rien d'autre.

-Et pour les grandes occasions, non ? Un mariage… la nouvelle année…

-Non. J'ai trinqué avec un verre de Laphroaig, pour le réveillon.

-On ne vous a pas fait de remarques ?

-Qu'auraient-ils pu me dire ?

Il y a une pointe d'agressivité peut-être. Kanon n'en jurerait pas. En tout cas, le ton est étrange. Comme tout ce qui concerne son inconnu, à bien y réfléchir. C'est un peu comme si le blond mettait, a posteriori, les invités du réveillon au défi de venir lui dire quoique ce soit.

-Je ne sais pas… Tout le monde a été forcé de boire du champagne, là où j'étais. Au moins un fond, quoi. Pour marquer le coup. Mais bon, c'est vrai aussi que c'étaient les consignes, pour le travail.

-Vous avez travaillé le soir du 31 ?

-Oui…

-Quel genre de travail faites-vous ?, l'interroge le blond, après quelques instants.

Kanon hésite. L'homme en face de lui est riche. Comment réagira-t-il en apprenant que lui-même n'est qu'un petit serveur ? Et puis que ferait un serveur ici ? Un serveur qui ne connaît pas les cocktails qu'on sert dans ce genre d'établissement. A l'Oblivion, on lui commande un whisky coca, une vodka orange,… ce genre de chose. Il n'a pas à connaître les noms compliqués. Il regarde son whisky.

-… Est-ce que ça a vraiment de l'importance ?, demande-t-il.

-Non. Cela n'en a strictement aucune.

-Vraiment ?

Il a relevé les yeux vers le visage de statue. Et la statue le regarde. La statue boit une gorgée de scotch, et s'intéresse à nouveau à lui.

-Tenez-vous à connaître le mien ?

-Non… pas spécialement, c'est vrai.

Et chacun repart dans la dégustation de son scotch. Ils restent un moment, l'un en face de l'autre, sans se parler. Ce n'est pas un silence pesant. Au contraire. Mais vient la dernière gorgée. Kanon repose son verre sur la table. Il sourit.

-C'est amusant… je ne sais rien de vous. Et vous ne savez rien de moi.

-Et ?

-Et c'est étrange. Quand deux personnes se rencontrent, elles cherchent à faire connaissance. Elles se posent des questions. Quel est ton nom ? Qu'est-ce que tu fais dans la vie ? Qu'est-ce que tu fais ici ? D'où est-ce que tu viens ? Où est-ce que tu vas ? Mais le nom surtout. Comme si… tant qu'on ne le connait pas… la personne en face n'est pas vraiment réelle. Mais ce n'est pas vrai, n'est-ce-pas ?

-Quoi donc ?

-Qu'on a besoin de connaître le nom d'une personne pour qu'elle existe…

Encore une fois, Kanon ne sait pas ce qu'il lui a pris. Enfin, si, il sait. Il veut voir ses cauchemars disparaître. Il veut que la statue le rassure. Il veut… que son inconnu lui dise qu'il existe. Son inconnu qui ne répond pas. Son inconnu qui semble réfléchir. Soudain, Kanon s'en veut. Son inconnu n'a pas voulu lui dire son nom. Et voilà… voilà qu'il parle de choses sans même réfléchir au fait qu'il va peut-être le blesser. Et puis, c'est stupide. C'est puéril comme peur. Il sait bien qu'il existe. Qu'il est réel. Le blond se penche et pose ses deux coudes sur la table. Ses longues mains entourent son verre vide. Il se met à parler à un point… quelque part, vers le milieu de la table.

-Nous avons tous un nom. Nous en avons même plusieurs, qui, tous, font ce que nous sommes. Chaque personne que nous rencontrons nous en donne un nouveau. Il y a des consensus, de temps en temps. Il y a ceux officiels, que nous donnent même des gens qui ne nous connaissent pas. Qui ne savent rien de notre réalité, voire de notre existence. Et puis il y a les noms qui comptent vraiment. Mon Ami. Mon Amant. Mon Amour. Mon Frère. Mon Fils... Ce n'est pas parce que je ne connais pas les quelques lettres qui ont été inscrites sur un morceau de papier le jour de votre naissance que vous n'avez pas de nom pour moi.

-Vous m'avez donné un nom ?

-Oui.

-Lequel ?

-L'Inconnu.

-Je vous ai donné le même, avoue Kanon dans un sourire.

Le blond relève enfin la tête vers lui. Qu'il aime ces yeux d'or. Un peu ternes, peut-être. Mais c'est pour ça qu'il les aime. Il ne risque pas de les voir s'affadir. De les voir se lasser. Tout le monde n'a pas la chance d'avoir les yeux toujours brillants de Milo.

-Cela doit vouloir dire qu'il nous correspond bien, constate la statue.

-Ça doit être ça, oui…

Le blond regarde son verre vide.

-Voulez-vous boire autre chose ?

-Je ne voudrais pas abuser…

-Puisque je vous le propose…

-Bien dans ce cas… la même chose, s'il-vous-plait.

-Très bien, fait son inconnu en appelant le serveur.

Les minutes s'égrainent. Et ils continuent leur manège, ne parlant que peu, sans trop se dévoiler. Sans rien révéler de compromettant. Ou peut-être qu'au contraire, ils se compromettent beaucoup, derrière cette apparence d'anonymat. Rhadamanthe parle de scotch. Kanon écoute et pose quelques questions, de temps en temps. Rhadamanthe répond doucement, de sa voix grave. Il est factuel. Il est calme. Détaché… alors qu'il parle de sa boisson préférée. Mais le temps les rattrape. Le portable de Kanon sonne. Il regarde le message d'Ayoros, s'excuse auprès de Rhadamanthe qui ne lui demande aucune explication. Mais qui se décide quand même à lui poser une question, juste avant qu'il ne quitte la table.

-Quand comptez-vous revenir ?

-Je ne sais pas. Probablement pas cette semaine. En tout cas, ça m'étonnerait. Mais la semaine prochaine, sûrement. J'espère… que nous pourrons nous revoir à ce moment-là. Enfin, si vous êtes là, et que vous n'avez rien d'autre à faire…

-Je serai là.

-J'essaierai d'arriver un peu plus tôt…

-Je ne peux pas être ici avec dix-huit heures quinze.

-Je… C'est encore très drôle, fait Kanon en riant doucement.

-Quoi donc ?

-De se donner une heure de rendez-vous… mais pas le jour. Il faut que j'y aille… à la semaine prochaine alors. Dix-huit heures quinze… Passez une bonne semaine.

-Vous également.

Kanon quitte le bar. Rhadamanthe reste, quelques instants, immobile, puis ouvre son attaché-case. Le goût amer a disparu. Il sort les dossiers qu'il a ramenés du siège. Il a énormément de travail à rattraper.


Paris – Discothèque Oblivion

-Milo !

A peine le DJ a-t-il mis un pied dans la salle de pause - celle des fumeurs, évidemment - qu'une tornade s'abat sur lui. Il est vingt-et-une heure trente. Kanon, sur les talons de son meilleur ami, pose les deux grands coffres métalliques dont Milo se sert pour transporter ses disques. Le DJ en porte lui-même deux autres, dont l'un en bandoulière. Ce qui lui permet de réceptionner dans son bras libre la furie qui vient de se jeter à son cou et qu'il lui donne un baiser passionné. Kanon regarde le reste de la salle. Shina est radieuse et Aldeberto débouche une seconde bouteille de champagne. Il y a quelque chose à fêter, c'est indéniable. Quelque chose en rapport avec la brunette qui s'écarte enfin d'un Milo tout sourire.

-Salut Geist… Ça faisait longtemps. Comment vas-tu ?

-Comment je vais ?, s'indigne la jeune fille. Comment je vais ?! A ton avis ?!

Elle a posé ses mains sur ses hanches et penche son buste en avant, l'air parfaitement outré. Elle a tout d'une lolita gothique, avec sa petite robe noire, lacée de bleu électrique, ses collants de résille, ses babies noires à talons compensés, et les quelques rajouts de mèches bleues qui servent d'attaches aux deux couettes qui pendent de chaque côté de son visage maquillé et rayonnant.

-Je n'en sais rien. En tout cas, tu es superbe, constate le DJ en posant à son tour ses affaires.

-Il y a des moments… où je me dis que tu dois être un extraterrestre, Milo.

-On en est tous là, rétorque Kanon. Et moi ? J'ai le droit à un bonsoir, au moins ?

-Oh mais bien sûr!, fait-elle en se précipitant pour le prendre dans ses bras. Excuse-moi…

-Ce n'est rien, dit-il en lui donnant une accolade amicale. Et puis j'ai l'habitude de passer inaperçu en traînant avec Milo.

-Toi, passer inaperçu ?, remarque Shina en apportant aux arrivants une coupe de champagne. Mais c'est que tu es un petit comique, Kanon…

-Tu nous dis ce qu'on fête ?, demande Milo à Geist, en acceptant la coupe que lui tend sa meilleure amie.

La jeune femme se calme un peu. Elle les regarde avec des yeux brillants. Kanon se dit qu'elle a bien changé… en trois ans. Et même davantage, s'il doit en croire ce que son colocataire lui a dit, lui qui la connait depuis plus longtemps encore. Geist est une amie d'enfance de Shina. Elles ont grandi ensemble et puis la famille de Geist a déménagé. Elles se sont perdues de vue. Jusqu'à ce qu'elle la retrouve, par hasard, dans une soirée, à la tête d'un petit groupe de mecs. Il ne lui a pas fallu longtemps pour se rendre compte que son amie était en pleine crise de rébellion et qu'elle avait des activités flirtant dangereusement avec les limites de la légalité. Elle l'avait gardé à l'œil quelques temps, lui avait présenté Milo avec qui elle sortait à l'époque… mais Geist avait refusé toute aide, prétextant qu'elle n'en avait pas besoin et qu'elle gérait sa vie comme elle voulait. Et puis il y avait eu une bagarre, un soir. Milo s'était interposé, avait balancé quelques coups de poings, reçu quelques autres. Les mecs en face avaient fini par abandonner devant la foule qui commençait à se rassembler autour d'eux et du DJ. Alors Milo s'était retourné. Et avait flanqué une gifle magistrale à Geist. Avant de la ramener chez lui, avec Shina. Et maintenant, la jeune femme se tient là, devant eux, heureuse et épanouie.

-J'ai enfin bouclé le financement pour mon court-métrage, leur annonce-t-elle, fièrement.

-Sans déconner ?!

-Sans déconner. Je viens de recevoir le courrier qui confirme la dernière subvention de Bruxelles.

-Wooohooo ! Félicitations ma grande !

Milo vient la prendre dans ses bras, et embrasse son front.

-Tu vois que tu as eu raison d'insister…

-C'est à vous que je le dois.

-Non. Tu nous dois rien, rétorque Shina. C'est toi qui l'as monté, ce projet. C'est ton bébé. C'est à toi que tu dois tout ça. Nous, on y est pour rien.

-Oui mais sans vous, j'aurais pas repris…

-Tsss… arrête avec ces conneries, ou je t'en colle une. On verra quand tu seras une réal' mondialement célèbre. A ce moment-là, on te rappellera qui sont tes vrais amis.

-Ceux qui aiment le champagne, la plage et le farniente, fait Aldeberto qui vient se coller à sa compagne. Et qui viendront envahir ta propriété de Beverly Hills. J'ai toujours rêvé d'aller à Beverly Hills. Juste pour pouvoir dire que c'est surfait et que je préfère Paris.

Grands sourires et les coupes de champagne qui tintent, gaiement.

-Par contre…, fait Geist avec une petite grimace, j'ai un service à te demander, Milo.

-Demande toujours.

-Tu veux pas t'occuper de la musique ?

Le scénario, qu'ils connaissent tous, parle d'une bande de jeunes dans le milieu électro parisien… Geist n'a pas repris sa propre histoire, ni celle de ses amis, mais elle a choisi de faire ses débuts dans un milieu qu'elle connait bien. Le DJ la regarde longuement.

-Non.

-Mais… ! S'il-te-plait ! S'il-te-plait ! Je connais personne de meilleur que toi !

-C'est non, Geist. Insiste pas. Je suis DJ, pas compositeur. Mais je peux te présenter des gens qui écrivent de la musique, eux.

-Mouais… j'aurais bien aimé que ce soit toi…, chouine-t-elle, avec une petit moue.

-On a pas toujours ce qu'on veut dans la vie, rétorque Milo en haussant les épaules. Hé ! Fais pas cette tête ! Quand je dis que je sais pas composer, c'est vrai ! J'aurais fait un truc moisi ! Mais si tu veux, je jetterai une oreille sur les pistes et je referai les arrangements pour qu'ils collent bien. Enfin, si le compo est d'accord, évidemment. Y a un gamin qui fait des choses pas mal, je peux voir avec lui. Ça pourra lui servir de tremplin en plus. Il a vraiment du talent, ce gosse. Ce serait sympa que tu fasses ça pour lui.

-C'est vrai ? Tu crois qu'il pourrait me faire un truc bien ?

-Je t'ai déjà menti ?

La jeune fille regarde le visage d'ange de Milo et la troublante sincérité de ses yeux.

-Non…, admet-elle.

-Bon, bah c'est réglé, alors. Oh ! Et puis on a un autre truc à fêter !

Milo affiche un gigantesque sourire. Il va sortir une connerie. Kanon se dit que, s'il ose, il le tue…

-Kanon a revu son homme-mystère !

Il a osé… C'est quoi la peine maximale pour un meurtre sans préméditation ?

-De quoi ?, demande Geist, qui n'est évidemment pas au courant de l'histoire.

-Kanon a fait la rencontre d'un type dont il est complètement dingue, explique Milo. Ils se sont vus cinq minutes, Jeudi dernier, et depuis il a pas arrêté de nous en parler. Et il l'a revu aujourd'hui.

-Cinq minutes ?

-Cinq minutes. Kanon est une midinette, confirme Shina. On le soupçonnait déjà, remarque. Enfin, personne n'est parfait… Et donc ? Il s'appelle comment, au final ?

-J'en sais rien…, avoue Kanon, en serrant les dents.

-Tu lui as pas demandé ?, s'étonne Aldeberto.

-Non. Et je lui demanderai pas, alors arrêtez de me saouler avec cette histoire. Je veux pas savoir son nom. Parce que je peux pas lui donner le mien. C'est quelque chose que vous pouvez comprendre, non ?!

-Pourquoi est-ce que… ?

Shina a attrapé le bras de Geist, et lui fait un signe de la tête, pour qu'elle ne continue pas sa question. Shina se sent mal. Elle aurait dû y penser. Aldé a baissé la tête… Milo, lui, est devenu livide.

-Putain… je suis trop con…, fait-il en venant prendre Kanon dans ses bras. Excuse-moi… Je suis vraiment un débile des fois. J'ai pas réfléchi. Enfin, si, mais pas à ça. Je suis désolé…

-C'est rien, murmure Kanon.

Il sait bien que ce n'est pas naturel de ne pas connaître son propre nom. Et qu'il arrive à ses amis d'oublier, parfois, cette particularité qui est la sienne. Lui-même l'oublie, de temps en temps. Il aime bien oublier d'ailleurs… Ça lui donne l'impression d'être normal. Et puis… ça lui revient, comme un boomerang. Des fois, ça n'a aucune importance. Des fois, il s'en moque. Mais des fois… bah…

-Si c'est quelque chose, merde !, s'écrie le DJ en le serrant contre lui. C'est pour ça tes cauchemars ?

Milo est donc au courant. Il en était sûr. Il ne veut même pas savoir comment c'est possible.

-Ouais… enfin, je crois… mais ça va aller. Je t'assure. Quelque part, je crois… qu'il a su trouver les mots… Je crois qu'il a un problème, lui aussi, autour de son nom. Pas le même que moi, enfin, ça m'étonnerait… Mais y a un truc pas clair, c'est sûr. C'est peut-être pour ça qu'il préfère qu'on fasse connaissance autrement...

-Mais dis-moi…, fait Geist qui n'a rien compris mais qui sent qu'il faut détendre l'atmosphère. Il est mignon, au moins, ce type ?

Kanon lui sourit. Mignon ? Son inconnu ? Non… définitivement non. Mais c'est compliqué. Il va falloir qu'il lui explique.