Tentation

Ce printemps fut à la fois une bénédiction et un enfer pour Snape. Blaise continuait de venir le retrouver un soir sur deux dans ses appartements du Donjon. C'était la limite qu'il s'était fixée afin de ne pas susciter les commérages, et malgré son envie d'être avec son cher professeur le plus souvent possible, Blaise avait tacitement accepté de ne pas risquer d'entacher sa réputation. La raison officielle de leurs rendez-vous restait les cours particuliers. Mais les progrès de l'élève étaient tels qu'ils passaient maintenant de plus en plus de temps à discuter de choses et d'autres qu'à parler boutique. Blaise découvrit ainsi un homme d'une grande intelligence et d'une curiosité intellectuelle remarquable. S'il n'appréciait que peu la compagnie de ses semblables, il se révéla en revanche passionné de nature. Il emmena Blaise dans son repaire secret : sa maison, et surtout le parc et les jardins qui l'entouraient.

Située au Pays de Galles, en bordure de mer, la propriété jouissait d'un microclimat proche des douceurs de l'Italie et c'est là que l'ombrageux professeur venait se ressourcer, chaque fois que la vie pesait trop fort sur son esprit. Blaise aima cette maison dès qu'il la vit. Il lui semblait que ce lieu avait, entre autres vertus, celle de vous accueillir d'emblée comme un familier et de vous libérer de tous vos soucis. En bon elfe de maison totalement dévoué à son maître, Grissec accueillit le jeune homme avec grande gentillesse, mais très vite, il s'attacha sincèrement à lui et l'adopta en lui conférant le titre de « jeune maître ». Chacune de ses visites donnait lieu à des débauches de pâtisseries inventées par l'elfe, talent qu'il n'avait jamais pratiqué pour Snape. Bref, Arkell Hall s'était éveillée pour Blaise et sous le regard étonné de son propriétaire, elle se métamorphosait en Eden.

Hélas, l'Eden a son revers. Snape avait combattu le désir qu'il ressentait pour Blaise avec acharnement. Il en perdait souvent le sommeil et le contrôle qu'il devait afficher en sa présence était tel qu'il devenait plus irritable que jamais pour tous les autres. Quant à Blaise, il avait d'abord espéré ardemment que le professeur fasse le premier pas vers lui, mais devant le calme apparent de l'objet de son amour, sa jeunesse et son impatience le pressèrent bien vite de tenter des approches plus offensives.

Il avait remarqué que le professeur évitait tout contact physique avec lui, si minime soit-il. Un simple frôlement de main éveillait tant de passion pour le vélane qu'instinctivement Snape se tenait à distance du garçon. Cette froideur, Blaise ne la comprenait pas. Il lui suffisait d'avoir décelé une fois l'ardeur qui brûlait dans le cœur de Snape pour que ce feu soit admis une fois pour toutes. Il ne lui souffrait aucun obstacle. Aussi, cherchant à provoquer son embrasement, il se mit en quête de toutes les occasions favorables à sa cause.

Les cours de potions avec ses camarades de classe devinrent ainsi le terrain du jeu du chat et de la souris auquel il se livrait avec Snape. Quelle ne fut pas la surprise de Draco de voir un jour Blaise glisser sa main dans celle du professeur qui était venu vérifier la fabrication de sa potion ! Et le plus incroyable était encore que Snape n'avait pas retiré sa main ! Personne d'autre n'ayant remarqué quoi que ce soit et Draco étant particulièrement soucieux et déprimé à cette période de l'année, il finit par se dire qu'il avait été victime d'une hallucination.

Mais les petits gestes attentionnés que Blaise adressait à Snape quand ils étaient en compagnie des autres n'étaient que des taquineries bien innocentes, comparés à ce que le professeur subissait pendant leurs tête-à-tête. Plusieurs fois, Snape avait expliqué à Blaise qu'il leur fallait rester sages, que leur différence d'âge, leur relation professeur élève les obligeaient à un amour platonique.

Or, ce mot n'appartenait pas au vocabulaire du jeune homme. Il le refusait de toute son âme. Alors il tenta d'amadouer son amoureux par le raisonnement, arguant qu'il était majeur et libre de son corps –ce qui était vrai et qui ennuyait bien Snape- et qu'il n'était plus vierge depuis longtemps –ce qui eut pour effet contraire de rembrunir Snape, qui se sentit jaloux pour la première fois de sa vie.

Voyant que ces manœuvres n'aboutissaient pas, il se mit en tête de forcer le destin. Le pauvre Snape, depuis longtemps déjà sur le point de craquer, subit alors une tentative de séduction absolument imparable. Blaise usa encore une fois de son sort à découdre les vêtements et se retrouva planté nu dans les bras de son cher professeur, au moment le plus difficile de la journée : celui de la séparation jusqu'au lendemain. Pourquoi ne poussa-t-il pas l'épreuve jusqu'à frapper Snape du même sort, il l'attribua plus tard à deux causes diamétralement opposées : un accès de pudeur inattendu et une envie irrépressible de retirer lui-même la dernière barrière entre lui et son futur amant. Comme il s'y attendait, Snape réagit sur le champ.

« Par Merlin ! Qu'est-ce que tu fais encore !, s'exclama Snape.

- Oups, je ne sais pas ce qui s'est passé ! Excusez-moi, mon cher professeur. » Une lueur taquine brillait dans les yeux de Blaise. Il appuya son visage sur l'épaule de Snape, qui le tenait toujours dans ses bras, comme figé.

« Blaise, tu exagères, gronda Snape. Et en plus tu me prends pour un imbécile. Merci beaucoup.

- Je vous taquine ! Mais vous l'avez bien cherché, non ? Et puis, ça ne vous déplaît pas tant que ça puisque vous ne me lâchez pas , » ajouta Blaise rêveusement.

« Tu me places devant un terrible dilemme : si je te lâche je te vois nu et je ne réponds de rien. Si je ne te lâche pas, je vais devenir fou et je ne réponds de rien. Alors, qu'est-ce qu'on fait ? Tu m'as mis dans ce pétrin, arrange-toi pour m'en faire sortir sans que mon honneur et le tien n'en souffrent, » répondit Snape, s'accrochant tant bien que mal aux mots qu'il prononçait pour tenter d'évacuer un peu de l'énorme pression qu'il subissait.

« Mon honneur, je m'en fiche. Le vôtre est sauf si je suis d'accord. » Devant le silence de Snape, Blaise fit monter ses bras autour du cou du professeur, qui répondit en relâchant son étreinte. Snape écarta les bras, au prix d'un effort considérable sur lui-même.

« Blaise, je t'en conjure. Cesse de me taquiner. Ça n'est pas malin. Je n'arriverai pas à dormir cette nuit avec ce que tu me fais subir. Tu ne te rends pas compte. »

La voix défaite, il se sentait pâlir puis rougir tour à tour. Combien de temps encore allait-il pouvoir supporter ce corps adoré appuyé contre lui sans réagir ?

« Le but est justement que vous ne dormiez pas cette nuit. J'ai des projets bien plus alléchants pour nous deux. »

Blaise tourna la tête, frôlant de ses lèvres entrouvertes le visage de Snape. Cette caresse eut raison du professeur. Il enlaça Blaise presque brutalement, s'empara de sa bouche. Le baiser enflamma définitivement leurs sens. Le canapé se trouva soudain sous leur poids, sans qu'ils sachent comment ils avaient parcouru la distance entre la porte et lui. Avidement, Blaise chercha la peau nue sous la robe sévère du professeur. Il la trouva chaude et tendre sous ses paumes. Il faisait enfin connaissance avec ce corps qui l'obsédait depuis quelques mois déjà. Quant à Snape, il était en train de jeter aux orties une vie de réserve et de conduite irréprochable pour l'amour d'un jeune vélane sans vergogne et sans pudeur. Pour la première fois, caressant la panthère tatouée au bas du dos de Blaise et qui frémissait sous ses doigts, il murmura à l'oreille de son jeune amant les mots tendres que celui-ci rêvait d'entendre :

« Je t'aime, chaton. Je t'aime à la folie. »

Prochain chapitre: Où Blaise et Snape ont un entretien des plus sérieux, en dépit des apparences.