Bonjour à tous et à toutes !Désolée pour le gros retard de cette semaine, j'ai eu un week-end très chargé loin de mon ordinateur, ce qui n'a certainement pas simplifié les choses. Merci pour vos reviews, désolée pour ceux à qui je n'ai pas eu le temps de répondre, vos commentaires m'ont vraiment fait très plaisir et donné le courage de continuer :)

Et c'est parti pour la suite, avec des éléments du livres et du film ! Désolée s'il y a plus de fautes d'orthographe que d'habitude, je n'ai pas eu beaucoup de temps pour me relire ^^

(Disclaimer : l'univers et les personnages du Seigneur des Anneaux appartiennent à Tolkien)


Une aventure volée – Chapitre 10

L'effet placebo

Le soir tomba rapidement, révélant bientôt un ciel sans nuage, piqueté d'une myriade d'étoiles reflétées sur l'eau nauséabonde qui stagnait non loin des Portes de la Moria. Le petit groupe de voyageurs faisait une pause bienvenue devant l'entrée de la légendaire mine tandis que Gandalf se creusait la tête pour trouver le mot de passe qui ouvrirait les portes brillantes dont les contours scintillaient au clair de lune.

Là où les autres membres de la Communauté frissonnaient d'appréhension, attendant que leur guide trouve la solution de l'énigme tout en espérant secrètement qu'il n'y arriverait pas, Gimli trépignait d'impatience. La demeure de ses ancêtres était là, juste à portée de ses doigts ! Balin aurait une belle surprise de voir débarquer chez lui un groupe aussi hétéroclite (avec un Elfe !), mais il saurait démontrer magistralement l'ampleur de l'hospitalité des Nains. Ah ça, ce ne serait pas comme ces grand dadais d'Elfes mangeurs de verdure, oh non ! Un grand banquet, de la bière à flot et des mets en abondance ! Oh, comme j'ai hâte d'y être !

Un repos complet loin de ces maudis ouargues et satanés oiseaux espions ne serait pas de refus, pour sûr : depuis des jours qu'ils n'avaient pu dormir correctement, avant de se faire ensuite attaquer et d'être obligés de crapahuter sans relâche pour ne pas remettre ça, on ne pouvait pas dire que les membres de la Compagnie étaient en grande forme. Enfin, on faisait aller : même s'ils ne possédaient pas une endurance digne d'un Nain, les compagnons résistaient plutôt bien. Gimli était bien forcé de reconnaître que les Hobbits en particulier forçaient son admiration. Ils étaient d'apparence aussi chétive que des enfants et donnaient parfois l'impression de ne pas savoir par quelle extrémité empoigner une dague ; pourtant, ils avaient fait preuve ces derniers jour d'un courage et d'une ténacité dignes d'éloges.

Le plus étrange était tout de même la femelle humaine, le fameux Gardien. Qui aurait cru qu'un jour, Gimli fils de Glóin combattrait aux côtés d'une femme sans se sentir obligé de la protéger galamment de tous les dangers ? Au départ, il avait bien failli ne pas la prendre au sérieux, quand cette petite fille en robe élégante avait annoncé qu'elle ferait partie du voyage. Former une femme au combat et l'envoyer dans une quête comme celle-ci, c'était bien une idée d'Elfe ! Ce n'est qu'après le départ de la Communauté que son opinion avait commencé à changer, en constatant que la fillette ne se plaignait pas et ne cherchait pas outrageusement à jouer de son statut de Dame pour éviter les corvées – chose qui aurait pourtant fonctionné, puisque les règles de la galanterie imposent l'assistance des Dames dans le besoin.

Tout de même, c'était encore difficile à avaler. Depuis le début du voyage, Gimli n'avait échangé que quelques mots avec Aldaiel, donc il ne pouvait vraiment dire s'il l'appréciait ou non, même si elle s'était toujours montrée amicale. En tout cas, son ingéniosité pour pallier à son manque de pouvoirs magique était impressionnante, même si son style de combat dénotait d'un grand manque d'expérience. Et c'est très bien comme ça : une femme ne devrait pas avoir à se battre pour sa vie ni à voyager dans de cruelles conditions. Les temps sont assurément bien sombres si une humaine à peine sortie de l'enfance porte notre destin sur ses épaules…

Des bruits de sanglots étouffés tirèrent le Nain de ses pensées. Un peu plus loin, Sam échangeait des adieux déchirants avec Bill le poney, qui frottait tristement le museau contre la joue de son maître. Même s'il ne l'avouerait jamais à haute voix, Gimli était sûr que l'animal viendrait à lui manquer, ne serait-ce que pour la manière providentielle dont il allégeait le paquetage de tout le monde en transportant les réserves de nourriture.

Aragorn et Aldaiel déchargèrent les sacs de provisions du dos de l'animal, puis les firent passer un à un à Merry et Pippin qui se chargèrent alors rapidement de les redistribuer entre les marcheurs pour que chacun porte un peu de nourriture sans en être trop encombré.

Le Nain accepta sa charge supplémentaire de bon cœur, ajoutant même orgueilleusement que les Hobbits pouvaient lui en donner plus ; ce n'était pas quelques sacs de vivres qui allaient le ralentir. Tout en réarrangeant son paquetage pour inclure le surplus, Gimli observa du coin de l'œil l'interaction entre le Gardien et l'Homme du Gondor. Ce dernier insistait pour prendre une partie de la charge d'Aldaiel, qui refusait modestement tout en battant élégamment des cils d'un air faussement gêné. Finalement, elle céda en poussant un petit soupir bien trop doucereux pour être honnête.

Boromir prit la charge supplémentaire avec l'air niais caractéristique du jeune mâle soucieux de plaire à la gent féminine. Gimli s'installa en position assise contre le mur de pierre lisse, puis poussa un reniflement amusé en voyant la lueur victorieuse à peine masquée dans les yeux du Gardien. Elle remercia abondamment le jeune homme, vantant amplement sa générosité. Manœuvre typiquement féminine, ça : manipulation et flatterie. Je retire ce que j'ai dit : elle peut se comporter comme une Dame, quand elle veut.

- « Edro ! Edro ! » s'exclama Gandalf en frappant la porte de son bâton, faisant ainsi sursauter tous les compagnons. « Ouvre-toi ! »

S'en suivit ensuite une longue litanie dans toutes les langues jamais parlées en Terre du Milieu, sans produire d'autre effet qu'une perplexité grandissante de la part des spectateurs de la scène. Aldaiel se risqua à le rejoindre le vieil homme et prononça à son tour quelques mots dans une langue inconnue.

- « Sésame, ouvre-toi !»

Sans succès. Gimli haussa les sourcils : cela ne ressemblait en rien aux langages employés par Gandalf, d'où cela pouvait-il donc venir ?

- « C'est une langue de mon pays natal » expliqua-t-elle en réponse à la question muette qui brillait dans tous les regards. « Et un mot de passe assez universel là-bas. Je doute que cela fonctionne, mais il y a aussi : Open sesame ! »

Toujours rien. Dépitée, le jeune Gardien retourna s'asseoir à côté de son sac et laissa Gandalf s'acharner contre la porte. Gimli se lissa pensivement la barbe, les sourcils froncés à la vision à la vision du sage Magicien Gris en train de perdre son calme. S'agissait-il encore d'une impasse ? La Porte de Rubiconde est surveillée et le Caradhras nous refuse le passage. Où irons-nous donc si les Portes de la Moria restent fermées ?

La frustration de Gandalf se transmis rapidement aux autres, qui s'agitèrent et échangèrent des regards tantôt las, tantôt irrités. Une rafale de vent glacé amena soudain à leurs oreilles des hurlements de loups qui se rapprochaient ; si jamais ils ne trouvaient pas bientôt refuge dans la Moria, les ouargues seraient sur eux et la Communauté serait acculée au flanc de la montagne. Sans doute paniqué à l'idée de revoir les monstrueux chiens de Saurons, Bill piaffa et tira sur sa longe malgré les murmures rassurants de Sam.

- « Ne le laissez pas s'enfuir ! » dit Boromir, tout en ramassant une grosse pierre au sol. « Il semble que nous allons encore avoir besoin de lui, si les loups de nous découvrent pas. Que je hais cet étang infect ! »

Il lança rageusement la pierre dans l'eau sombre. Elle disparut avec un plop sourd et quelques bulles, puis créa un grand nombre d'ondes qui se propagèrent sur toute la surface de l'étang.

- « Pourquoi avez-vous fait cela, Boromir ? » souffla Frodon, le visage livide. « Moi aussi, j'ai horreur de cet endroit et j'ai peur. Je ne sais pas de quoi : pas des loups ou des ténèbres derrière les portes, mais d'autre chose. J'ai peur de cet étang. Ne le dérangez pas ! »

Peur de l'eau, songea Gimli avec un nouveau reniflement. En voilà de bonnes ! Néanmoins, il ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil vigilant sur les rides qui ondulaient paresseusement à la surface de l'eau. On ne sait jamais.

- « J'y suis ! » s'écria soudain Gandalf, déclenchant un nouveau sursaut général. « Bien sûr, bien sûr ! C'est d'une simplicité absurde, comme la plupart des énigmes quand on en voit la réponse. »

Gimli sauta sur ses pieds et s'empara prestement de son sac, sans oublier de garder sa hache à la main dans l'hypothèse où il y aurait encore des troubles. Même s'il préférait ne pas envisager l'éventualité de la mort de Balin et sa suite, seul un idiot entrerait sans précaution dans un endroit qui avait été infesté par les Orques encore récemment.

- « Mellon ! » annonça fièrement le Magicien. « Cela signifie : ami, en langue elfique. »

Dix paires d'yeux ébahis observèrent la lente progression des portes massives de pierre. Une immense fierté gonfla le cœur de Gimli en voyant l'œuvre de ses ancêtres, majestueuse et impénétrable, s'ouvrir ainsi devant lui. Il était un Nain, nulle part plus à l'aise qu'au cœur de la roche mère, avec un haut plafond au-dessus de la tête et des richesses cachées dans les profondeurs sous ses pieds. Cet endroit était chez lui, l'antre creusée par ses aïeux.

Les portes révélèrent les premières marches d'un escalier montant, mais le reste disparaissait dans un abîme plus noir qu'une nuit sans lune. Gimli frissonna malgré lui en posant les yeux sur l'obscurité insondable : jamais pareille ombre n'emplissait les grandes cavernes du Mont Solitaire, où brûlaient toujours des torches crépitantes pour maintenir la lumière. Une angoisse diffuse étreignit alors son cœur, car quelles étaient les chances que Balin soit toujours en vie s'il n'avait pas placé la moindre torche pour accueillir les nouveaux venus ? Non, il doit être établi plus profondément dans la mine, discrètement pour ne pas attirer l'attention tant que la totalité de Khazad-Dûm ne sera pas sécurisée.

Gandalf posa un pied à l'intérieur. Gimli s'apprêta à le suivre immédiatement, mais il fit volte-face en entendant Frodon crier. Ce qu'il découvrit le fit presque lâcher sa hache.

Un long tentacule sinueux, vert pâle et humide, avait rampé hors de l'eau et pour enrouler son extrémité munie de doigts autour de la cheville de Frodon, qu'il tentait de traîner vers l'étang. Sam taillada l'horrible bras à coups de couteau puis tira le Porteur de l'Anneau dans la direction opposée, vers l'entrée de la mine, tout en appelant à l'aide.

L'eau bouillonna, et vingt autres tentacules en sortirent dans un spectacle écœurant. Enraciné au sol par l'horreur, tout comme les autres membres du groupe à l'exception de Gandalf et de Sam, Gimli sortit enfin de sa torpeur lorsque le Magicien Gris leur cria à tous de passer les Portes pour se mettre à l'abri. Se traitant de tous les noms pour avoir failli laisser Frodon se faire tuer sous ses yeux, le Nain suivit les autres aussi vite qu'il le pu et grimpa quelque marches.

Il se retourna, prêt à se racheter en tranchant autant de tentacules que nécessaire pour couvrir la fuite de ses compagnons, mais les bras du monstre ne passèrent par la porte. Au lieu de ça, ils tâtonnèrent à l'aveuglette jusqu'à se saisir des portes. Avec un grand claquement, la créature scella derrière eux les Portes de la Moria.

L'obscurité se referma sur la Communauté. Un Nain qui se fait enterrer vivant, ne put s'empêcher de penser Gimli avec une sombre ironie. Quel comble !


- « Et à ce moment-là, le prince Philippe arriva dans la plus haute tour du palais où reposait la princesse Aurore » murmura Aldaiel, les yeux luisants à la lueur magique du bâton de Gandalf. « Il reconnut tout de suite la jeune paysanne avec qui il avait dansé dans la forêt, celle dont il était sûr qu'elle était la personne qui lui était destinée. Il s'agenouilla, anéanti de la voir aussi pâle et immobile, mais jura qu'il n'aimerait jamais personne d'autre durant toute sa vie. »

- « Comme un Elfe ? » intervint Pippin, pendu à ses lèvres.

- « Exactement. Philippe remarqua alors un infime mouvement de respiration et posa donc la joue au-dessus des lèvres pâles de sa belle, le cœur gonflé d'espoir. Il sentit alors un très léger souffle, presque imperceptible. Il se pencha lentement en avant, le cœur battant à tout rompre, puis lui donna un baiser et le sortilège fut enfin rompu. »

Boromir ricana sous cape. Il n'y avait bien que dans les contes de bonnes femmes que les malédictions magiques se résolvaient par un baiser ! Il voulut échanger un regard ironique avec Gimli, songeant que le Nain était aussi insensible que lui à ce genre d'histoires à l'eau de rose, mais eut la surprise de voir que celui-ci écoutait intensément le récit d'Aldaiel. Décidément, j'aurais tout vu…

- « Alors enfin », reprit la jeune fille, « Aurore ouvrit les yeux, et avec elle la vie revint au château. Chacun sortit de sa torpeur et s'étira, comme si un siècle ne s'était pas écoulé. Le prince et la princesse apprirent à se connaître, se marièrent dans la liesse et vécurent heureux jusqu'à la fin de leurs jours. »

L'Homme du Gondor leva les yeux au ciel. C'était la troisième histoire de ce genre que le Gardien leur racontait depuis qu'ils s'étaient arrêtés en attendant que Gandalf trouve le bon chemin. La première avait été un récit niais à propos d'une jeune fille aux cheveux très longs qui vivait dans une tour sans porte ni escalier, puis il y avait eu l'histoire d'une servante avec des chaussures en verre qui devenait ensuite princesse grâce à un bal. De toute évidence, Boromir était le seul à trouver les histoires du monde natal d'Aldaiel ennuyeuses à mourir ; les autres regardaient tous le Gardien avec des expressions allant de la fascination à l'amusement distant.

- « Le monde d'où vous venez doit être sacrément paisible, si toutes vos histoires se terminent comme ça ! » s'exclama Sam d'un ton incrédule.

- « Oh, il y a aussi un grand nombre d'histoire tristes ou terrifiantes, mais je préfère me remémorer des contes heureux pour supporter l'obscurité de ce lieu. »

Boromir cessa de prêter attention à la conversion, s'éloignant plutôt de quelques pas ; il s'installa un peu plus loin, ramenant ses genoux contre son menton tandis qu'il laissait son regard errer sur les escaliers sombres et interminables de la Moria. Les ténèbres de cet endroit le glaçaient de toute part, et renforçaient ses inquiétudes quant au sort de Minas Tirith. Pourquoi n'était-il pas là-bas, à mener les troupes vaillantes au combat contre les Orques de Minas Morgul ? Pourquoi n'était-il pas en train de coordonner la défense d'Osgiliath ? Était-ce vraiment nécessaire pour lui de partir dans une course folle à travers les territoires ennemis, avec toutes les chances de se faire tous capturer et livrer ainsi directement à Sauron le moyen de recouvrer sa pleine puissance ?

Mais que pourrais-je faire là-bas, songea-t-il amèrement, si ce n'est combattre au jour le jour en espérant que cela cesse par miracle ? Au moins, ici il avait une chance de faire pencher la balance, même s'il lui en coûtait de laisser derrière lui le peuple du Gondor.

Il tourna pensivement la tête et observa Aldaiel, qui avait entamé un nouveau conte pour détendre l'atmosphère anxieuse qui pesait sur la Communauté. Ses mains voletaient en tous sens pour illustrer ses propos, dessinant des paysages invisibles dans l'air ou accentuant certaines phrases par des gestes grandiloquents. Son joli visage, creusé par la fatigue et encadré par ses cheveux bien trop courts, s'animait à mesure qu'elle déroulait son histoire. En la voyant ainsi, si jeune et si fraîche malgré les rigueurs du voyage, c'était difficile d'imaginer qu'elle était en réalité plus âgée que lui, pour avoir déjà vécu une vie dans un autre monde avant de renaître dans celui-ci.

Elle avait expliqué une bonne partie de ses origines à leur dernier bivouac dans les mines, lorsque Frodon lui avait demandé plus en détail d'où venait le langage étrange qu'elle avait employé devant les Portes. Boromir en avait été profondément surpris, comme les autres ; pour lui, il s'agissait d'une preuve de plus qu'Aldaiel était réellement le puissant Gardien vanté par Gandalf, avec en plus l'émoustillant bonus de posséder une expérience de femme mûre dans le corps tendre d'une jeune fille. Rien que d'y penser, Boromir sentit ses joues se réchauffer. Elle avait piqué son intérêt, étant le récipient de grandes forces magiques – même si celles-ci tardaient à se faire connaître. Il fallait bien ajouter qu'Aldaiel était certainement unique en son genre (et surtout la seule femme humaine qu'il ait eu le loisir de contempler depuis des semaines). Peut-être que cet intérêt pourrait se développer en quelque chose de plus, s'il parvenait à la séduire.

Paupières closes, il se prit à imaginer son retour triomphal à Minas Tirith, avec Aldaiel à son bras, rayonnante d'amour après qu'il lui ait maintes fois sauvé la vie durant leurs aventures. Son père serait tellement fier de lui, s'il sauvait le Gondor en ramenant avec lui le puissant Gardien ainsi que l'Anneau Unique, l'arme de l'ennemi que je pourrais utiliser contre lui, il n'y aurait qu'à le prendre au Semi-Homme et…

Boromir secoua violemment la tête. Non, non, il avait juré de marcher aux côtés de Frodon pour le protéger dans sa quête, ça ne serait pas honorable que de trahir son serment. Cette maudite mine lui faisait tourner la tête. Mais si j'avais l'Anneau, alors Aldaiel serait assurément mienne, et mon peuple serait sauvé. Je serais…Non !

Il continua à ruminer ainsi de sombres pensées durant deux bonnes heures, durant lesquelles Aldaiel se tut en prétextant une gorge sèche. Le silence pesant n'était plus troublé que par les murmures de Frodon et de Gandalf qui discutaient à voix basse. Boromir crut les entendre prononcer à plusieurs reprises le mot « Gollum », mais n'y prêta guère plus d'attention.

Enfin, peu après, le Magicien Gris se leva et pointa vers l'un des tunnels.

- « C'est par là. »

- « Ah, ça lui revient ! » murmura Merry d'un ton plus que soulagé.

- « L'air est moins nauséabond en bas. Dans le doute, Mériadoc, il faut toujours suivre son flair. »

Méditant sur ces sages paroles, Boromir s'engagea dans le tunnel à la suite de Frodon. Ses yeux revinrent souvent se poser sur l'éclat à peine visible de la chaine argenté qui ornait son cou, où pendait un objet suffisamment puissant pour remuer tout le Mordor.


Cette quête commençait sérieusement à être infernale. D'abord, il y avait eu la marche forcée sans aucune hygiène, puis l'éprouvant aller-retour sur le Mont Frigidaire-Et-Grognon, l'attaque d'horribles loups maléfiques qui allaient probablement me donner des cauchemars jusqu'à la fin de mes jours, l'haleine putride de la bête et ses croc sur ma peau tendre, ainsi que les espoirs sans cesse renouvelés des autres quant à mes supposés pouvoirs… Je m'étais dit que le pire était dernière nous.

Grossière erreur.

Maintenant, nous étions tous enfermés sous terre, sans chemin de retour possible puisque le répugnant cousin du monstre du Loch Ness – qui, avec tous ses tentacules, aurait sûrement fait un malheur dans un manga japonais pour adultes – avait pris soin de barrer les Portes de la Moria. La Communauté avait donc le choix entre traverser un gigantesque dédale d'escaliers et de tunnels baignés dans un air vicié ainsi qu'une obscurité étouffante, ou bien s'asseoir dans un coin et se laisser mourir. Youpi.

Moi qui n'avais jamais passé aussi longtemps sans entendre la voix rassurante d'un arbre, ce silence n'allait pas tarder à me rendre folle.

Honnêtement, la seule chose qui m'avait empêché de me lancer dans une crise de panique hystérique avait été les questions de mes compagnons sur mon monde natal. Là où j'avais autrefois hésité à donner des détails sur mon ancienne vie par crainte de la mélancolie qui s'en suivait invariablement, je prenais à présent le parti de m'épancher en histoires et anecdotes en tout genre. Cela satisfaisait largement les curiosités, et me maintenait dans un état plutôt stable.

Comme tous les autres, j'étais crevée. Rien n'allait : tout d'abord, il y avait mes pieds, ornés par plusieurs générations d'ampoules, qui me torturaient à chaque pas. Ensuite, mon paquetage pesait sur mes épaules, même s'il avait été réduit par la galanterie de Boromir, et les bretelles de mon sac frottaient sur ma peau à travers les épaisseurs de vêtements, suffisamment pour que cela soit très inconfortable. Pour en rajouter, les griffures sur mon cou cicatrisaient tant bien que mal malgré le baume d'Aragorn, alternant entre des sensations de brûlures, picotements et démangeaisons (la gueule de cet ouargue avait dû être un véritable nid à bactéries). Enfin, je me sentais d'humeur de plus en plus irritable et irrationnelle, signe qu'une certaine période du mois approchait, ce qui me conduisait à prier de toutes mes forces aux Valar et à Dame Nature pour ne pas avoir mes règles durant notre séjour souterrain. Brrr, quelle poisse se serait !

Pourtant, même si j'étais en sale état, ce n'était rien comparé à Legolas. À être ainsi coupé du ciel et des étoiles, le pauvre Elfe n'était plus que l'ombre de lui-même. Depuis plus ou moins deux jours que nous étions sous terre, ses cheveux étaient devenus ternes, ses joues excessivement pâles et ses yeux ne reprenaient vie que lorsqu'il observait attentivement les alentours pour monter la garde lorsque nous dressions le camp pour la « nuit », ou lorsque je lui prenais silencieusement la main pour nous apporter un peu de réconfort à tous les deux.

Une mine n'était pas un endroit pour un Elfe, à tel point que je craignais un peu de le voir dépérir si nous ne sortions pas bientôt des entrailles de la montagne, même si la partie rationnelle de mon cerveau me répétait en permanence qu'il était suffisamment fort pour cette épreuve. Tout de même, Legolas ne se sentait visiblement pas bien, et ça me faisait mal de le voir souffrir ainsi : c'était mon meilleur ami, celui dont je m'étais toujours sentie proche, c'était… Legolas.

J'étais d'ailleurs en train de marcher à ses côté, profitant sans vergogne de la chaleur de sa main autour de la mienne, lorsque nous pénétrâmes dans une salle aux proportions immenses. Gandalf risqua un peu plus de lumière, illuminant l'extrémité de son bâton comme une étoile vive.

Wouaoh. Juste wouaoh.

La salle semblait s'étendre à l'infinie, recouverte par un plafond si haut qu'on ne pouvait correctement le distinguer, même à la lueur vive de la magie de Gandalf. Des piliers ornés de sculptures anguleuses et massives, aussi larges que des gratte-ciels, supportaient la voûte sombre. C'était un spectacle grandiose, et qui avait dû l'être plus encore par le passé, lorsque les gigantesques couloirs frémissaient de vie et que des torches par milliers éclairaient les lieux. Il y avait-il eu un grand marché ouvert, en ce lieu ? Des étals aux pieds des colonnes et des badauds déambulant entre les marchandises ? Il y avait-il eu des défilés militaires, de longues files de guerriers Nains marchants au pas dans leurs armures rutilantes avant de partir à la guerre ?

Il y avait-il eu un grand massacre, lorsque la Moria avait été prise, puis désertée ? Je frissonnai, pouvant presque entendre des hurlements à glacer le sang résonner contre les hautes parois. Nous reprîmes notre chemin lentement. Détournant finalement les yeux des hauts piliers, sans pour autant lâcher la main rassurante de Legolas, j'observai discrètement Gimli ; le Nain ouvrait des yeux ronds, ses yeux sombres balayant avidement les environs comme pour en absorber chaque détail. Son regard se fixa ensuite sur un point un plus loin devant nous, puis son visage perdit toute couleur.

- « Non ! » dit-il dans un souffle, avant de se précipiter vers une salle ouverte d'où parvenait un peu de lumière, au milieu de laquelle trônait un gros bloc de pierre blanche.

Legolas m'entraîna à la suite du Nain sans lâcher ma main, ce dont je lui fus très reconnaissante. Entrant dans la pièce à la suite des autres, je découvris que la lumière du jour descendait d'une petite lucarne – sans doute par un jeu de miroirs similaire à celui du palais souterrain de la Forêt Noire – pour aller ensuite reposer à la manière d'un linceul lumineux sur ce qui était de toute évidence une tombe. Plusieurs cadavres en était de décomposition avancée entourait la pierre, diffusant une odeur qui me fit froncer le nez.

- « Ce sont des runes de Daeron, telles qu'on les employait jadis dans les mines de la Moria. » expliqua sombrement Gandalf, désignant le texte gravé sur la tombe pâle. « Il est écrit ici, dans les langues des Hommes et des Nains : Balin, fils de Fundin, Seigneur de la Moria. »

- « Il est donc mort » murmura Frodon. « C'est ce que je craignais. »

Gandalf ramassa un grand livre craquelé et en partie fendu par ce qui avait dû être un vicieux coup d'épée. Respectant le deuil de Gimli, nous observâmes tous le Magicien dans sa lecture, à l'exception de Pippin qui s'avança un peu dans l'exploration de la pièce. La voix grave du vieil homme résonna dans le silence tandis qu'il lisait à voix haute le texte qui relatait le périple de la troupe de Balin.

Le cousin de Gimli avait réussi s'établir assez loin dans la mine et même à y dénicher du mithril, mais n'avait au final gardé son titre qu'environ cinq ans avant de périr aux mains des Orques. Les archives étaient éparses et le peu qui en restait n'était guère lisible, mais nous comprîmes tous que les choses allèrent de mal en pis pour la troupe de Nains, lorsqu'ils n'eurent plus leur chef pour les guider et se laissèrent écraser par le chagrin. Les Orques revinrent probablement en force et les décimèrent petit à petit, jusqu'à ce qu'ils s'enferment dans la Salle des Archives, celle-là même où nous étions actuellement.

Nous arrivions à la dernière page du livre.

- « C'est une sinistre lecture » se désola Gandalf. « Je crains que leur fin n'ait été cruelle. Ecoutez ! Nous ne pouvons sortir. Nous ne pouvons sortir. Ils ont pris le Pont et la deuxième salle. Fraï, Lóni et Náli sont tombés là. Partis il y a cinq jours. L'étang monte jusqu'au mur à la Porte de l'Ouest. Le Guetteur a pris Oin. Nous ne pouvons sortir. La fin vient. Et puis : des tambours, des tambours dans les profondeurs. Je me demande ce que cela signifie. La dernière chose écrite est un griffonnage : ils arrivent. »

Si j'avais eu le cœur dans les chaussettes en entendant la voix inquiétante de Gandalf conjurer dans mon imagination l'agonie des Nains piégés dans cette pièce, ce n'était rien comparé à ce qui se passa ensuite. Un grand bruit éclata derrière le Magicien, nous faisant tous sursauter : l'air plus abattu et honteux que jamais, Pippin se tenait à côté d'un squelette dont la tête venait de dégringoler dans un puits. Un silence de plomb tomba tandis que le corps suivait, puis une chaîne qui s'était prises dans ses jambes d'os ainsi que le sceau en métal qui y était accroché.

À chaque rebond fracassant, je me ratatinai un peu plus sur place.

- « Crétin de Touque ! » éructa Gandalf. « Jetez-vous dedans la prochaine fois, cela nous débarrassera de votre stupidité. »

J'ouvris la bouche pour soupirer de soulagement en constatant que rien ne s'était produit. Avec un peu de chance, les Orques penseraient qu'il s'agissait d'un éboulement, et…

Brrron, brron, brrron, brron… Le bruit roulant des tambours me glaça sur place.

- « Ils viennent ! » cria Legolas.

- « Nous ne pouvons sortir. » dit Gimli.

- « Barricadez-les portes ! » ordonna Aragorn.

Ils s'y attelèrent aussitôt, et annoncèrent qu'un Troll se trouvait dans la bande qui accourait vers nous.

Les mains tremblantes et le cœur battant au son des tambours, je décrochai l'arc court de mon dos et encochai une flèche avec difficulté, me demandant comment j'allais bien pouvoir me bagarrer avec une telle tremblote. Ce n'était pourtant pas la première fois que j'allais prendre des vies d'Orques, mais le fait d'être enfermée sous terre avec non seulement des Orques, mais en plus un Troll, à l'endroit même où toute une compagnie de valeureux Nains s'était fait massacrer… Eh bien disons que c'était loin d'être rassurant.

- « Qu'ils approchent ! » cria Gimli en se juchant sur la tombe de son cousin. « Il y a encore un Nain dans la Moria qui respire ! »

Les Orques commencèrent à défoncer la porte. Legolas et Aragorn en tuèrent quelques-uns en visant dans les trous qu'ils faisant à coup de hache ; je tentai d'en faire de même mais mes flèches se fichèrent dans la porte avec des bruits sourds. Je rattachai alors frénétiquement mon arc sur mon dos et sortis mes deux poignards en espérant avoir plus de succès quand les Orques débarqueraient.

Ce qu'ils firent bien trop rapidement. À partir de ce moment-là, ce fut le chaos. Je cessai de penser logiquement et mis mon cerveau en pause, passant en mode survie automatique. Parer un coup, pivoter, trancher les gorges découvertes et les yeux malsains. Bouger pour ne pas se faire surprendre, une feinte, un coup fatal. Survivre, encore, et tuer. Au suivant.

Lorsque le Troll entra dans la salle, cependant, j'éprouvai un brusque retour à la réalité agrémenté d'une vessie soudainement très lâche, que je parvins tout de même à contrôler au dernier moment. Le monstre poussa un rugissement effroyable, fit violemment tournoyer sa chaîne, et attaqua.

J'ignore combien de temps se passa ainsi, perdue dans un brouillard d'adrénaline comme je l'étais et luttant pour ma vie avec acharnement. Je sais juste que le temps sembla s'arrêter lorsque sous mes yeux, Frodon se fit empaler par une lance. Non. Non, non, non, ce n'était pas supposé se passer ainsi ! L'histoire se finissait bien, le héros ne pouvait pas mourir ! NON !

Avec une frénésie nouvelle, la Communauté se débarrassa des derniers Orques et du Troll avant de se regrouper autour de Frodon.

Qui prit une grande inspiration et repoussa la lance, déclenchant des exclamations de surprise.

- « Vous devriez être mort ! » fit Aragorn dans un souffle ébahi, et ô combien soulagé. « Cette lance pourrait transpercer un sanglier. »

Le Hobbit révéla alors une côte de maille étincelante, bien trop brillante pour être du simple acier. Oh, pas bête, ce Hobbit ! Trop heureuse de voir qu'il était en vie et que je n'avais pas échoué dans mon rôle de Gardien, je lui attrapai les épaules et déposai deux baisers sonores sur ses joues (qui s'empourprèrent aussitôt), ignorant au passage les appels de l'Anneau qui me promettait la domination de deux mondes. Celle-là, on ne me la fait pas à moi, sale bibelot !

- « Vite ! » intervint Gandalf d'une voix pressante. « Au pont de Khazad-Dûm ! »

Nous nous élançâmes dans un même mouvement désespéré, jaillissant hors de la salle dans une course acharnée. Rapidement, hélas, nous fûmes encerclés par une horde de créatures grisâtres et d'aspect féroce. Dos à dos, nous brandîmes nos armes dans un effort dérisoire pour paraître intimidants. Contrôler ma vessie devint encore plus ardu que devant le Troll.

Un cri aigüe retentit, se répercutant dans la gigantesque salle, puis les ennemis s'en allèrent aussi vite qu'ils étaient venus, nous laissant seul et interloqués. Au lieu de crier de joie, cependant, nous échangeâmes des regards affolés. Qu'est-ce qui pouvait bien faire peur à toute une armée ? Rien de bon, assurément.

Une ombre se répandit dans les couloirs au loin, et de lourds bruits de pas se firent entendre, lents et encore plus angoissants que les tambours de tout à l'heure. Puis l'ombre fit place à une lumière enflammée, et Gandalf parut s'affaisser sur lui-même.

- « Quel est ce nouveau maléfice ? » demanda la voix de Boromir, loin derrière le brouillard de terreur qui obscurcissait mes sens.

- « Un Balrog » répondit Gandalf, plus épuisé que jamais. « Un démon de l'ancien monde. »

Oh, merde. C'est ainsi que l'on pouvait traduire les expressions des membres de notre groupe qui savaient ce qu'était un Balrog, c'est-à-dire Aragorn, Legolas, Gandalf et moi.

- « Cet adversaire est plus fort que vous, courez ! » cria le Magicien.

Il n'eût pas le dire deux fois. Nous partîmes comme des fusées, la peur au ventre et les poumons en feu. Suivant la lumière de Gandalf comme un feu follet, nous arrivâmes dans une salle éclairée à la lueur de nombreux feux indistincts, emplie d'escaliers ; au loin, le pont de Khazad-Dûm nous narguait telle une chimère inaccessible.

Croyez-moi, quand on a un Balrog aux fesses, c'est fou la vitesse à laquelle on peut dévaler une foule de marche branlante au-dessus du vide, sans la moindre rambarde. Au prix de quelques frayeurs – insignifiantes comparées à l'horreur qui nous suivait en rugissant – nous arrivâmes enfin face au pont étroit surplombant l'abîme insondable.

Je m'arrêtai pour laisser passer les Hobbit, puis Gandalf me posa une main sur l'épaule, me forçant à laisser passer les autres pour fermer le cortège avec lui.

- « C'est l'heure de vérité, jeune Gardien ! » cria-t-il en m'entraînant enfin sur le pont lorsque tous les autres s'y furent engagés. « Prête-moi tes pouvoirs pour combattre cet ennemi, seule la magie pourra en venir à bout ! »

- « Je n'ai pas de pouvoirs ! » couinai-je désespérément, des larmes d'angoisse coulant sur mes joues.

Le Magicien s'arrêta au milieu du pont, et me retint la main d'une poigne d'acier pour m'empêcher de détaler. Il me força à me retourner et nous fîmes face ensemble, côte à côte sur le pont étroit, arrivant à peine à se tenir de front.

- « Vous ne passerez-pas ! » hurla Gandalf.

Pétrifiée par la peur, je perdis toute contenance et me mis à sangloter comme une enfant perdue. Le Balrog était un être énorme, composé de feu et d'ombre d'une manière qui le rendait pire que tous les monstres de cauchemar que mon esprit ait jamais pu conjurer. Il tenait d'une main une gigantesque épée, de l'autre un fouet enflammé qui claqua bruyamment.

- « Aldaiel ! Utilise tes pouvoirs ou nous mourrons tous les deux ! » hurla encore le Magicien. Puis, s'adressant au Balrog : « Je suis un serviteur du Feu Secret, qui détient la flamme d'Anor. Le feu sombre ne vous servira en rien, flamme d'Udûn ! »

Une lumière blanche se répandit autour de nous deux comme une bulle lumineuse. Le Balrog leva son épée et frappa le bouclier magique, qui disparut avec un fracas qui me fit pousser un hurlement perçant. Des cris d'inquiétude me parvinrent de l'autre côté du pont, mais je ne trouvai pas la force de me retourner, tétanisée comme je l'étais. Gandalf s'affaissa et me lança un regard suppliant.

- « Aldaiel, tu dois y arriver ! »

Le Balrog poussa un cri assourdissant, puis posa un pied sur le pont. Le Magicien Gris était épuisé, il comptait sur des pouvoirs que je n'avais pas, et un monstre de cauchemar avançait sur nous sur un petit pont au-dessus du vide. Oh, panique, panique, panique ! Vite, vite, une idée, une idée, n'importe quoi, quelque chose !

Ça y est !

Me campant sur mes jambes pour avoir l'air aussi impressionnante que possible, même si je devais plutôt ressembler à un macaque dressé sur ses pattes arrière qu'à un combattant de légende, je poussai un rugissement bestial – comparé à celui du Balrog, cela avait tout l'air d'un miaulement pitoyable.

- « Utilisez mon énergie magique, Gandalf ! » vociférai-je en posant une main entre ses épaules, avant de hurler en français : « EFFET PLACEBO ! ABRACADABRA, KAMEHAMEEEEEE HAAAAAAH ! »

Le Balrog fit claquer son fouet d'un geste menaçant, mais Gandalf se redressa, prouvant l'efficacité de l'effet placebo avec brio.

- « Retournez à l'Ombre ! VOUS NE PASSEREZ PAS ! » rugit-il à son tour, frappant la pierre du pont d'un grand coup de bâton, dans un éclair de lumière aveuglante.

Oh oh. Le Balrog avança quand même, mais la pierre se brisa sous lui et il s'effondra. Je m'accrochai aussitôt au bras de Gandalf ; heureusement, le pont resta debout de notre côté. Nous échangeâmes un regard mêlé d'incrédulité et d'épuisement à l'idée d'avoir fait face et vaincu un tel ennemi, puis il tourna la tête dans la direction dans laquelle les autres nous attendaient.

Il y eut un claquement de fouet, un glissement qui m'entraîna par le bras que j'avais solidement accroché à celui du Magicien, et nous nous retrouvâmes suspendus au bord du pont, les pieds dans le vide et les mains agrippant la roche coupante. Poussant un cri de terreur, je vis que les autres nous regardaient avec des expressions horrifiées. Boromir retenait Frodon pour l'empêcher de revenir vers nous.

- « À l'aide ! » criai-je.

- « Fuyez, pauvre fous ! » souffla Gandalf à côté de moi.

Comprenant trop tard ce qu'il s'apprêtait à faire, j'eus à peine le temps de tourner la tête vers lui et de lui tendre la main qu'il s'était déjà laissé tomber. Ne tenant plus que par un bras, je sentis ma main glisser, mes ongles se brisant un par un en tentant de trouver une prise, raclant désespérément la roche. Mon autre main tentait vainement de se raccrocher, sans plus de succès. La gorge brûlante à force de hurler, je continuai pourtant à appeler à l'aide.

Je ne tins plus que par quelques doigts, me balançant frénétiquement au-dessus du vide, puis mes doigts engourdis lâchèrent prise.

Je hurlai en glissant dans l'abîme.