ET BAM ! Je sais que peu de personnes lisent cette fic et encore moins les débuts de blablabla d'auteur mais BAM ! Un nouveau chapitre parce que j'ai rendu mes écrits pour mon diplôme (advienne que pourra, désormais) ce matin et fallait marquer ça autrement qu'avec de la bière et du saucisson.


Adalard se frotta les yeux d'un revers de poignet las. Penché sur ses parchemins et éclairé seulement par la lueur vacillante d'une chandelle qui ne tarderait pas à rendre l'âme, il lui semblait que des heures étaient passées depuis qu'il avait commencé à écrire.

L'Acolyte aimait son travail. Les Copistes étaient des membres essentiels de l'Ordre, silencieux, recueillis, leur tâche était considérable et parfois fastidieuse, mais il ne l'aurait échangé pour aucune autre. Rien n'égalait à ses yeux le plaisir tranquille de la grande pièce silencieuse, les quelques grincements occasionnels du bois des pupitres dont certains avaient vu passer les plus grands textes de leur histoire et le grattement hypnotique des plumes sur les parchemins. Adalard aimait l'odeur de la poussière qui flottait partout dans le scriptorium, la douceur du papier. Il aimait voir glisser sous ses doigts les tourbillons de l'encre alors qu'il traçait soigneusement les symboles de l'Ordre, glyphe après glyphe, telle une lente et envoutante mélopée. Il aimait—

Adalard se figea au milieu d'une phrase, la plume en suspens. Il cligna plusieurs fois des yeux, craignant que la fatigue n'ait finalement eu raison de ses dernières brides de lucidité. Il savait qu'il travaillait bien trop, pour un simple Acolyte. Mais il visait le rang de Copiste Ordonné —et pourquoi pas même de Grand Copiste ; il avait ouïe dire que ces derniers étaient en mesure de manipuler des ouvrages si puissants que les yeux des non-initiés brulaient comme des torches dès lors qu'ils se posaient sur les antiques pages pleines de pouvoir—et rien n'aurait pu le détourner de son ambition.

Si ce n'étaient peut-être les lettres mouvantes, dansant sur son papier, alors que l'épuisement le rattrapait enfin. À moins que…

Adalard recula précipitamment, emportant dans son mouvement une bouteille d'encre avant de heurter le pupitre dans son dos. En cette heure tardive, peu nombreux étaient ceux qui s'esquintaient encore à la tâche comme il le faisait. Le bruit du bois raclant sur les dalles de pierre de la grande salle fit l'effet d'un coup de tonnerre et ceux que l'âge n'avait pas privés de leur audition, levèrent la tête.

L'Acolyte était pâle, le visage devenu cireux à la lueur mourante de sa bougie. Cette dernière s'éteignit dans une volute légère de fumée odorante alors que, les doigts tremblants, il se saisissait du parchemin.

Sur le papier, les glyphes brillaient, animés d'une énergie dangereuse et, comme doués d'une vie propre, les longs serpents faits d'encre se mirent à changer. Il sursauta et dut retenir un glapissement de pure terreur lorsqu'une main se posa sur son épaule. Le visage du Frère Cloderic, marqué par les rides et l'inquiétude, était si proche du sien qu'il pouvait sentir son souffle contre sa joue. Ses yeux à moitiés aveugles étaient pourtant rivés sur les Glyphes qui se stabilisaient enfin dans un dernier rougeoiement.

_ Va prévenir le Gardien Artemus, et sa voix, bien que posée, laissa échapper quelques échos de peur. Nous devons réunir le Conseil au plus vite.

X.X.X

L'air froid contre ta peau te réveille. Il a encore enlevé tes couvertures. Tes yeux papillonnent, douloureux, et se posent sur son visage mangé par la barbe et les ombres du soir. Il te sourit, amusé, conspirateur, fier de t'avoir encore dérangée dans ton sommeil et ta bouche se tord en laissant passer un gémissement incompréhensible.

Tu protestes. Elle proteste mais vos plaintes conjointes —si étroitement mêlées que tu ne sais plus qui d'elle ou de toi a le contrôle— n'ont aucun effet sur lui. Il ricane, te tapote la tête et se détourne. Tu l'entends travailler dans la cuisine et pendant quelques secondes, tu songes à te rendormir.

L'image clignotante d'un seau d'eau glacé déversé dans ton caisson te pousse cependant à te redresser. Les vêtements humides contre ta peau, le froid, la sensation de l'eau… Elle n'aime pas cela et de fait, toi non plus. Vous êtes trop liées à présent, trop en phase. Désormais, les sensations qui t'assailles jour après jour sont trop fortes pour que tu puisses les ignorer.

Aucun de tes hôtes n'a été à ce point en accord avec ta nature. Pas même l'autre, qui t'avait pourtant acceptée pleinement en son sein, déterminée. Comment cette petite peut-elle à ce point s'harmoniser avec ton être, même toi, que la Connaissance nourrit, tu l'ignores encore. Et c'est à la fois revigorant et troublant. Les mystères te résistent peu de temps et tôt ou tard, tu sais que celui s'éteindra. Tu la dévoreras toute entière et tu finiras seule, comme à chaque cycle. Puis viendra une nouvelle renaissance, un nouveau corps… De nouveaux souvenirs, qui viendront s'ajouter à ceux que tu portes déjà en toi, que tu feras tiens.

Tes mouvements sont mesurés, encore un peu lents. Ton corps a besoin de sommeil, ce vaisseau est si fragile, rongé par la maladie et la malnutrition. L'homme te nourrit pourtant chaque jour et de nouvelles forces te viennent. Mais malgré ses soins et tes pouvoirs, tu ne peux effacer les abus du passé. Les années de mauvais traitement, les nuits d'hiver interminables dans les rues, la faim, la soif, le froid et les os cassés.

La noyade.

Elle est presque morte, ce soir-là, et porte des séquelles que rien ne peut effacer, pas même tes dons. Là est ta malédiction ; les corps que tu investis sont ta liberté et ta prison. Tu les dégrades et les uses plus que tu ne les rends forts. La précédente était en bonne santé, forte, douée de réflexion et de parole. Vive. L'enfant ne lui ressemble en rien. Les gestes les plus simples sont un calvaire, réfléchir est douloureux et la sensation d'être bridée, restreinte dans chaque chose que tu entreprends est une horreur absolue. Ta pensée est trop rapide pour son cerveau endommagé. Tes envies, tes pulsions sont trop puissantes pour son corps brisé. Mais son âme s'ouvre pourtant à chacune de tes sollicitations et te laisse prendre ce que tu estimes avoir besoin pour comprendre le monde qui t'entoure. Tout est à la fois trop et pas suffisant.

L'homme revient dans la pièce alors que tu t'extirpes de la caisse. Ce n'est pas un lit mais c'est confortable, adapté pour ta corpulence décharnée. Les couvertures sont chaudes. L'enfant l'aime ; elle qui n'a toujours connu que la misère et le froid. Tu t'en contentes. Tu l'apprécies sans doute aussi. L'homme, son nom, son nom t'échappe toujours, les sons n'ont pas toujours de sens dans son cerveau brisé, mais tu sais qu'il est bon pour toi, malgré son regard noir et ses sourires tordus. Le même qu'il arbore alors qu'il s'appuie contre la porte, attendant que tu le suives.

Tes yeux clignotent et tu te frottes fermement la paupière, lui tirant un rire bas avant qu'il ne se détourne. Tu le suis à pas lents, te hissant sur ta chaise où t'attend déjà le déjeuner.

Même routine, chaque jour. Le bol sur la table, la cuillère que tu saisis de mieux en mieux. Tes mouvements se sont affinés au fil des jours. Plus simples, un peu plus légers. Elle réagit plus vite, parfois. Comprend plus rapidement. L'homme s'échine à te faire travailler ta gestuelle, ta parole, ton autonomie. Mais le temps manque. File, glisse. Tu l'auras consumée avant qu'elle ne parvienne à se comporter comme une humaine descente, en pleine possession de tous ses moyens. Tu la tueras avant qu'elle ne puisse grandir. Vivre.

Mais elle vit, à présent. Et cela lui convient.

Alors tu t'en contentes et tu attends. Car l'heure viendra où tu quitteras son corps pour en trouver un autre. Plus robuste, plus puissant. Plus triste et plus hargneux que n'importe qui d'autre. Un corps fait d'ombres et de lumières, aux mouvements graciles et silencieux. D'une blancheur de lune sous un cuir de nuit.

Tes yeux se posent sur l'homme et jamais ne s'en détachent.

X.X.X

La gamine le fixait.

Certains matins, lui arrivait de le faire. Assise à la table sans manger, la cuillère plantée dans son déjeuner intact, elle se contentait de le regarder par-delà la table et Garrett avait toujours la curieuse sensation d'être épinglé comme un insecte sur la toile d'un collectionneur. Il savait que la petite ne pouvait lui faire le moindre mal. Elle n'en n'avait pas la force et il doutait même que l'idée puisse lui traverser l'esprit. Et s'il n'était pas souvent mal à l'aise ; l'attention qu'elle lui portait dans ces instants-là était des plus dérangeantes.

Le voleur prit une bouchée de son pain sans lui-même la lâcher des yeux. Ils pouvaient être deux à jouer à ce petit jeu et en général, il gagnait toujours. De l'index, il tapota la table pour focaliser son attention sur ce nouveau stimuli et l'enfant se détourna presque immédiatement. Bien.

Battant des paupières, l'Épouvantail se saisit de sa cuillère et commença à manger sous son regard satisfait. Là où, quelques jours plus tôt encore, elle en aurait renversé une partie ; le voyage de la nourriture du bol jusqu'à sa bouche se fit sans encombre et elle nettoya son écuelle en un temps record. Sans qu'il n'ait besoin de la solliciter à nouveau, elle se leva et alla déposer le tout dans l'évier, non sans qu'il ne sente poindre une once de fierté à la voir ainsi évoluer sans son aide. Ils faisaient de petits pas, certes, mais cela restaient des pas et il pouvait se targuer de l'entrainer toujours un peu plus loin sur le chemin de l'autonomie. Et par extension, de sa propre liberté.

Et il savait, au vague sourire qui ornait le coin de ses lèvres, qu'elle en était elle aussi ravie.

Le voleur la laissa déambuler pendant quelques minutes dans l'appartement, l'observant marcher lentement le long des rainures du parquet et s'arrêter en atteignant une flaque de lumière, dispensée par la fenêtre dégagée. La nuit promettait d'être claire, annonciatrice d'un froid mordant pour les jours à venir, trop pour qu'il sorte dans les rues et se livre à quelques larcins. Il pouvait s'en passer, qui plus est et cette nuit, il avait davantage prévu de s'occuper de l'éducation de l'Épouvantail que de ses propres affaires. Maintenant qu'elle maitrisait les arts de la table, il pourrait peut-être se pencher un peu plus sur sa manière de communiquer.

Au fil des jours, Garrett avait appris à traduire ses borborygmes et ses exclamations. Avec plus ou moins d'exactitude ; il se rappelait encore de la fois où, croyant qu'elle cherchait à attirer son attention pour qu'il lui brosse les cheveux, elle voulait en réalité atteindre un des bibelots posés sur une étagère. Il l'avait retenue pendant 20min d'un brossage intense avant de se rendre compte de sa méprise. La gamine lui avait fait la gueule pendant presque une heure avant que son attention ne soit détournée par le reflet des flammes sur les rubis de son dernier vol. Telle une pie, elle semblait fascinée par les objets brillants, aux reflets multiples et Garrett ne pouvait que comprendre et encourager cet intérêt.

Oh, il savait qu'il n'en ferait jamais une voleuse. Il n'aurait pas la patience de la former et elle n'en n'avait pas les capacités. Le jeune homme doutait sérieusement que son esprit se répare un jour et l'envoyer sur le terrain avant d'éventuels progrès en ce sens serait comme la faire marcher les yeux bandés sur le rebord d'un toit pentu. Cela ne signifiait pas cependant qu'elle ne pouvait pas lui être utile.

Garrett l'avait remarqué à plusieurs reprises déjà, mais l'enfant était d'une discrétion frisant parfois l'exemplarité. Silencieuse, petite et presque invisible, quand elle se tenait tel un fantôme dans les coins de l'appartement. A défaut d'en faire une monte en l'air, il pourrait peut-être faire d'elle une guetteuse correcte. On avait toujours besoin d'une petite paire d'yeux supplémentaire, après tout. Et le voleur était étrangement confiant qu'en grandissant ; elle pourrait même être suffisamment instruite pour délivrer des messages ou aller récolter quelques informations concernant ses contrats. Lui-même avait commencé ainsi avant qu'Artemus ne le trouve…

Avant cela, cependant, il devait trouver un meilleur moyen de communiquer ; plus rapide et plus simple, qui leur permettrait à tout deux d'éviter les malentendus grotesques. Il ne pourrait pas la faire écrire, il n'aurait clairement pas la patience de lui enseigner ses lettres, mais il avait d'autres idées en tête.

Le charbon était friable entre ses doigts et tâchait sa peau mais mieux valait cela que de l'encre et une plume. Moins de dégâts en perspective, vraiment, et l'encre coutait aussi chère que le papier neuf. Ce pourquoi le voleur s'était lancé dans le recyclage, sortant de vieilles missives et affiches froissées qu'il déplia soigneusement sur la table. Le bruit du papier chiffonné attira l'attention de la gamine, les mains jusque-là tendues vers les poussières qui voltaient dans le clair de lune, à travers sa fenêtre. Elle tourna vers lui ses grands yeux bleus et revint vers la table à petits pas lorsqu'il lui fit signe de s'approcher.

Dans le calme, ils s'installèrent, elle juchée sur le bord de sa chaise, lui penché par-dessus sa petite silhouette. Ses longs doigts se saisirent des siens, les refermant légèrement sur la mine de charbon qu'il avait dénichée dans une librairie qu'il affectionnait particulièrement. Contrairement à beaucoup de ses compères, Garrett appréciait la lecture et ne crachait jamais sur un nouvel ouvrage lorsqu'il tombait sur des étagères bien garnies au détour de ses larcins. La petite fit la moue, observant la poussière noire se déposer sur sa peau blafarde avant de glousser légèrement. L'ainé sourit à son tour, trop discrètement pour que quiconque ne le remarque jamais.

_ Okay… Prends ça. Voilà, comme ça. Regarde bien et refais exactement pareil.

Garrett. L'Ombre de la Cité. Maitre Voleur, l'ancien Acolyte le plus prometteur de l'Ordre des Gardiens, celui qui personne ne voyait ni n'attrapait jamais, le cauchemar de la Milice et de chaque noble de cette ville…

Au bout d'une heure et demie de laborieux essais, il pouvait désormais ajouter « professeur » à son impressionnant palmarès. Et si Artemus avait pu le voir en cet instant, le voleur savait pertinemment que son ancien mentor aurait été absolument ravi de ce retournement de situation. Mais il ne pouvait nier que, quelque part, il était gratifiant de voir sa jeune élève tracer des cercles presque parfaits et caqueter de son petit rire cassé.

X.X.X

Les murmures grimpaient à l'assaut des pierres comme les rats envahissaient les égouts de la Cité. La haute salle du Conseil vibrait des murmures des Gardiens, chacun y allant de son commentaire et presque toutes les alcôves étaient éclairées d'une torche vacillante.

Artemus, plongé dans l'ombre de sa capuche, poussa un soupir résigné. L'heure n'était plus aux palabres mais à l'action. Après des décennies d'études, des générations penchées sur les Glyphes et leur art, les Gardiens avaient appris à contrecarrer les effets néfastes de ces signes volatiles, à qui leur nature changeante conférait de nouveaux pouvoirs. De nouvelles significations. Les Glyphes n'étaient qu'un moyen de contrôler une énergie encore si peu connue et lorsque cette dernière semblait vouloir interférer et filtrer au travers des runes, forgées par les Premiers hommes, ils les enfermaient. Le pouvoir des Glyphes, laissé sans surveillance, pouvait dévorer même le plus attentif des érudits. Leur mélopée était la plus douce et la plus dangereuse des musiques. Et jamais encore il n'avait vu les Glyphes changer aussi rapidement.

Sans Elle, ils finiraient par perdre totalement le contrôle qu'ils avaient sur les Signes et l'Equilibre vacillerait à nouveau. La Cité pourrait ne pas se relever de cette énième perturbation, elle qui reposait déjà sur de fragiles fondations. Le Gardien leva les yeux vers Caduca, juchée dans son alcôve comme un oiseau de proie, observant le reste de leur confrérie débattre sur la meilleure marche à suivre. Son rôle d'Interprète la cantonnait à la neutralité la plus exemplaire et elle n'était pas là pour prendre position. Mais les Glyphes la concernaient plus que n'importe qui et il aurait été impensable qu'elle ne siège pas au Conseil. Artemus savait qu'elle était tout aussi inquiète que lui et les brefs mots qu'ils avaient pu s'échanger avant que la séance ne commence n'avaient fait que renforcer ses propres angoisses et ses convictions.

L'Ordre était garant de l'Equilibre de la Cité. Ils n'étaient pas des combattants, des guerriers —les Enforceurs étaient davantage une mesure de protection qu'un corps expéditionnaire destiné à mettre fin aux jours de leurs ennemis inexistants— mais des scientifiques, des étudiants, des professeurs. Ils observaient le monde, contemplaient le destin et essayaient d'en interpréter au mieux les chemins qu'il offrait. Ils veillaient sur la Cité et ses secrets mais toujours, laissaient se jouer son histoire.

Un autre devait agir à leur place et Artemus savait qu'il serait difficile de le convaincre.

Il fit un pas en avant, ses pieds s'arrêtant au bord de son renfoncement alors qu'il demandait à prendre la parole. Lorsqu'il s'adressa au reste du Conseil, sa voix calme monta jusque dans les hauteurs de la tour, portée par les Glyphes qui brillaient sur les murs.

_ Nous n'avons plus le choix, désormais. Nous devons faire appel à Garrett.

Parmi les murmures désapprobateurs que souleva son intervention, la voix du Gardien Orland prit le dessus, emplie de colère et de mépris.

_ Ce voleur, ce traitre ? Jamais. Elle est bien trop importante pour que nous laissions ce rat l'approcher.

Artemus serra les dents sous l'insulte, sentant la vague froide de la colère embrumer un instant ses sens et son cœur. Il avait pris l'enfant sous son aile alors qu'il était à peine un adolescent. Garrett, malingre, affamé et désespéré avait cru pouvoir le voler, ce soir-là, sans savoir qu'il s'attaquait à une proie bien trop grosse pour lui. Artemus avait vu la peur dans son regard, la résignation alors que la main de l'aîné se refermait sur son poignet squelettique, l'empêchant de se saisir de sa bourse. Il avait vu la colère, la rage et la détermination. Artemus lui avait donné le choix, lui avait ouvert les portes de leur Ordre, de leur famille. Sa trahison, son départ, avait été un coup de poignard plus profond pour lui que pour n'importe lequel de ses Frères.

En tant que mentor, professeur, protecteur, Artemus estimait avoir échoué. En tant que personne, Garrett resterait son protégé, peu importait ses choix de vie et le Gardien arborait tous ceux qui le traitait avec le mépris qu'il ne méritait pas. Garrett méritait leur colère, leur déception, leurs regrets, sans doute. Mais Artemus ne pouvait entièrement lui rejeter la faute pour ses actions. Quoique les Gardiens puissent en dire ; ils avaient leur part de responsabilité dans son départ. Une lourde responsabilité qui, plus de fois qu'il ne voulait l'avouer, pesait sur le cœur du Gardien. Une douleur qui ne disparait jamais complètement, tout comme l'amertume qui le saisissait à chaque fois qu'il entendait parler de son ancien apprenti. Garrett aurait pu tant les aider. Tant faire pour la confrérie, pour la Cité.

Et même si aux yeux de l'Ordre, Garrett était effectivement un renégat —par l'Equilibre, le premier Gardien Xavier avait lancé les Enforceurs à sa poursuite lors de son départ et jamais Artemus n'avait eu peur pour la vie d'un autre. Il n'avait que 20 ans à cette époque, bon sang ! Il n'était encore qu'un enfant !— cela n'empêchait pas son mentor d'espérer encore après son retour.

_ Et comment comptes-tu t'y prendre, Frère Orland ? Cracha-t-il, ne dissimulant pas son agacement. Nous ignorons encore où Elle se trouve, les Païens sillonnent la ville jour et nuit et se battent contre nos forces. Nous avons déjà perdu trois de nos Enforceurs. Trois. C'est sans précédent et ils sont déterminés à toutes les extrémités pour la retrouver. Les Frères ont examiné la Chambre, et nous avons besoin de renforcer ses liens si nous voulons éviter ce même genre de problème, à l'avenir. Trouver un moyen de la contenir en toute sécurité. Et pour cela, il nous faut cette clé au plus vite. Les Glyphes changent, Orland, tu en as toi-même été témoin, par l'Equilibre ! Nous ne pouvons plus nous permettre d'attendre. Nous avons besoin de Garrett.

Des reniflements montèrent dans l'air, certains moqueurs, d'autres, plus enclins à lui témoigner une certaine forme de reconnaissance. Tous n'étaient pas des ennemis du Voleur et quelques-uns des plus jeunes Acolytes prônaient l'idée du changement au sein de leur Ordre, plutôt que l'immobilisme qui les avait toujours caractérisés. Ils trouvaient rarement échos à leurs plaidoyers mais les convictions restaient bien enracinées et Artemus savait qu'il trouverait du soutien dans sa requête.

_ Tu n'as jamais été des plus objectifs lorsqu'il s'agit de ton élève, Artemus, commenta tranquillement Caduca, un mince sourire aux lèvres. Comme si toute la situation prêtait en effet à l'amusement. Le Gardien acquiesça, acceptant ce que plus d'un considérerait comme un reproche voilé. Il ne pouvait nier que, parmi tous ses étudiants, Garrett tenait une place particulière dans son cœur et que rien ne pourrait jamais changer cela.

_ Garrett est encore jeune —l'homme allait sur ses 30 ans et ne s'était jamais considéré comme « jeune » mais aux yeux d'Artemus, il resterait toujours un enfant solitaire et torturé— il a le temps d'apprendre et de retrouver son chemin. Il faut parfois se perdre pour mieux suivre la bonne route. Il a… D'extraordinaires dons ; nous tous ici en sommes conscients. Il trouvera cet artefact plus rapidement que n'importe lequel d'entre nous.

_ Et comment comptez-vous le convaincre, Gardien Artemus ? Questionna une sœur, un peu plus haut sur sa droite. Il n'y a plus que l'or et l'argent qui l'intéressent et nous n'avons rien de cela à lui offrir en échange.

C'était faux, bien entendu. Artemus était bien placé pour savoir que certains appréciaient les pierres précieuses et la quincaillerie presque autant que le voleur. Il haussa les épaules.

_ Je trouverai un moyen. Garrett est têtu mais pas obtus. Il m'écoutera. Avec les bons mots, il m'écoutera.

Et Artemus savait parfaitement quels mots il devrait employer et il redoutait presque de devoir s'en servir. Rappeler le passé n'était jamais bon, surtout avec le jeune homme un rien rancunier.

_ Je l'espère pour toi, Artemus. Car nous allons au-devant de lourds ennuis si jamais tu n'y parviens pas, trancha le Premier Gardien, créant ainsi l'émoi parmi ses pairs. Artemus ne put s'empêcher d'être surpris de cette soudaine acceptation.

Xavier n'avait jamais fait montre d'une grande considération envers Garrett, une fois leur Acolyte parti. Seule Caduca l'avait convaincu de ne pas laisser les Enforceurs le tuer sans la moindre cérémonie et une fois encore, la vieille femme avait dû se montrer extrêmement persuasive. Que Frère Xavier accepte aussi rapidement de faire appel au voleur, alors que les Gardiens rechignaient toujours à mêler des personnes extérieures, avait de quoi alarmer. Ou bien Xavier espérait que cette quête se solderait par la disparition définitive de Garrett. L'endroit où son mentor comptait l'envoyer n'avait rien d'accueillant et leur chef pouvait avoir la rancune tenace. Pourtant, les Ecrits étaient formels et Garrett avait encore un rôle important à jouer dans leur histoire. Qu'il soit bon ou mauvais, le destin choisirait pour lui et peut-être le sort qu'il lui réservait était celui-ci ; mourir dans un vieux sanctuaire écroulé en servant les intérêts suprêmes de la Cité. L'Equilibre l'épargne, Artemus ne lui souhaitait certainement pas une fin aussi tragique.

Un concert de protestations fit écho à sa décision et Xavier laissa les exclamations heurter les murs pendant quelques instants avant de les faire taire d'un « silence » tonitruant. La séance levée, Artemus soupira, de soulagement cette fois ci, et prit congé du Conseil, chaque membre se retirant de son alcôve et retournant à ses propres occupations. Quelques-uns de ses plus proches amis —si tant soit peu que des Gardiens puissent effectivement avoir des amis— l'attendaient au réfectoire. Une Sœur aux yeux vairons posa une main apaisante sur son bras.

_ Nous organiserons une expédition si d'aventure il venait à refuser, Artemus. L'Equilibre m'en soit témoin, nous allons trouver un moyen de la faire revenir et de la contenir à nouveau. Mais sache que nous te soutenons dans ta décision.

_ Garrett est notre meilleur espoir, confia le Gardien en secouant la tête. Nous le savons tous. Il me faut me hâter, à présent. Le temps nous est compté.

Ils acquiescèrent, lui apportèrent à nouveau leurs encouragements puis Artemus se retira dans ses quartiers, préparant ses affaires. Il devrait passer par quelques gredins pour retrouver la piste de son ancien apprenti et préparer de solides arguments pour le convaincre. Garrett ne ferait rien sans quelques informations et Artemus se résigna à emporter avec lui quelques ouvrages qui pouvaient servir sa cause, et celle de Garrett, s'il choisissait d'accepter.

_ Que l'Equilibre me vienne en aide, murmura-t-il alors qu'il sortait de l'Enceinte par une porte dérobée, l'odeur putride de la Cité Eternelle, perpétuellement mourante, manquant de le faire suffoquer. Je vais en avoir besoin.

X.X.X

Garrett plissa les yeux et tourna le parchemin entre ses mains, comme si en changer la perspective pouvait lui permettre de mieux saisir le sens de son contenu. Il savait que le dessin était un art, vraiment, et que comme en témoignaient les nombreuses ratures qui ornaient les marges autour du grossier croquis ; Basso n'était clairement pas versé dedans. Mais bon dieu, n'aurait-il pas pu trouver une meilleure représentation de ce qu'il était censé dérober au manoir des Read ? Garrett n'avait pas besoin de détails, mais quelque chose de reconnaissable aurait déjà été une bonne chose. Cela dit, un masque exotique, à moins que ses classiques aient effectivement changé, il pensait pouvoir mettre la main dessus sans trop de peine. Le voleur reposa la feuille et haussa un sourcil moqueur à l'adresse de son associé.

Basso, les bras croisés, le défiait d'un coup d'œil noir de faire la moindre remarque désobligeante et Garrett, étonnement charitable, choisit de se taire. Son regard était bien suffisant et l'ancien casseur de coffre reprit vivement son morceau de papier, l'enfermant dans un des tiroirs de son bureau.

_ Tu avais besoin de quelque chose d'autre ? Cracha-t-il d'une voix un tantinet sèche. Garrett s'appuya contre une bibliothèque tristement remplie, se rencognant dans l'ombre de sa capuche.

_ Non. Sauf si tu as de nouvelles informations concernant les Read. C'est mon seul contrat du moment.

Basso le fixa à son tour avec scepticisme. Il connaissait suffisamment bien le jeune homme, depuis le temps, pour savoir qu'il n'appréciait que fort peu l'inactivité. S'il ne devait citer qu'un seul exemple pour étayer son propos, il choisirait sans hésiter celui où, après un hiver rude, la maladie avait saisi Garrett si durement qu'il avait dû rester enfoui sous ses couvertures pendant une semaine. Tout du moins, il aurait rester sous ses couvertures. Basso l'avait trouvé, deux jours après lui avoir conseillé de prendre effectivement du repos et des médicaments adaptés, debout et plus blanc qu'un linge dans son office, lui demandant s'il n'avait pas un contrat pour lui. Il avait dû le menacer de le jeter en pâture à sa jeune sœur trop attentionnée —qui se ferait une joie de s'occuper du voleur qui n'aimait rien de plus qu'on lui foute la paix— pour que le voleur consente effectivement à prendre soin de lui. Basso l'avait gardé le reste de la journée dans son bureau, roulé en boule dans des couvertures miteuses comme l'aurait fait un chat à la recherche de chaleur —sans rire ; la fièvre avait fait sortir le voleur à l'aube et si Basso ne l'avait pas arrêté, il serait reparti sous le soleil sans le moindre souci— et avait été cherché des fioles de revigorants au rebouteux le plus proche.

Et lorsqu'il allait bien, Garrett ne rechignait jamais à prendre plusieurs contrats auprès des différents revendeurs du coin, qui s'arrachaient ses services. L'homme était cher, mais diablement bon dans ce qu'il faisait et Basso avait l'insigne honneur d'être son « favori ». Sans doute parce qu'il avait effectivement les affaires les plus juteuses de la Cité, mais l'homme se plaisait à croire que si Garrett revenait si souvent auprès de lui, c'était aussi en partie parce qu'il avait confiance en lui et le considérait comme un ami. Ou ce qui s'en approchait. Ils avaient été associés, dans le temps, avant que Basso ne se range de l'autre côté du bureau et devienne plus ou moins son employeur plutôt que son acolyte. Cela devait forcément compter pour quelque chose, non ?

_ Comment va la petite… ? S'enquit-il avec prudence, bien conscient qu'elle devait être la seule raison pour laquelle Garrett était si… prudent et calme.

Le voleur croisa les bras, brusquement sur la défensive et Basso sut qu'il n'obtiendrait que peu d'informations à son sujet. Non pas qu'il s'y intéressait réellement, il ne voulait pas donner l'impression à Garrett qu'il pouvait effectivement être une alternative pour s'occuper de la gamine —Jenivere ne lui en parlait pour le moment pas, fort heureusement et il priait tous les dieux qu'il connaissait et ceux qu'il ne connaissait pas, pour que jamais elle n'amène ce sujet sur le tapis— mais il ne pouvait s'empêcher d'être curieux. Qu'avait-elle donc qui pouvait à ce point fasciner le plus jeune et le pousser à la garder avec lui ? De ce que l'ainé en avait saisi ; elle était simplette et potentiellement inutile, donc. Pourquoi s'encombrer d'une enfant pareille, surtout pour quelqu'un qui avait toujours vécu seul et ne s'embarrassait pas de ce genre de considération pour autrui.

_ Bien. Mieux. On fait des progrès.

Et c'est tout ce qu'il obtiendrait. En d'autres circonstances et si Garrett avait été enclin à partager ses secrets et des détails de sa vie personnelle, il aurait pu lui raconter comment il se retrouvait à enseigner chaque jour à l'enfant comment tracer au charbon des formes simples mais compréhensibles, afin qu'ils puissent dialoguer. Comment elle semblait plus assurée dans ses gestes et ses désirs, allant même parfois jusqu'à prendre des initiatives. Notamment celle de venir se glisser sous ses couvertures avant qu'il ne se réveille —ce qui le réveillait immanquablement— et se blottir contre lui. Et si Garrett la laissait rester là, il accusait seulement l'air qui se refroidissait nettement avec l'arrivée de l'hiver et non pas cet étrange sentiment qu'il refusait de nommer et infusait son cœur de la même chaleur que dégageait l'enfant allongée contre lui.

Basso acquiesça tranquillement et fit jouer un moment ses doigts sur le bois du bureau, vaguement mal à l'aise dans le silence qui s'était posé sur eux. Il se racla la gorge.

_ Bon, bon. Si tu n'as besoin de rien d'autre… j'ai des affaires qui m'attendent.

Garrett acquiesça et se détacha de la bibliothèque, réajustant sa capuche et ses sangles de cuir. Il passerait par le marché en rentrant, histoire de se remplir les poches —avec la petite, il avait dû se remettre plus fréquemment au vol à la tire, pratique qu'il avait quelque peu délaissée fut un temps mais qui restait tout de même un apport non négligeable— et ramener des fruits à l'appartement. De nouveaux stocks, en provenance des villes voisines, avaient débarqué au port quelques jours auparavant et Garrett avait été tenté par des provisions exotiques. La petite les avait adorées, alors qu'il était resté un peu plus sceptique face aux nouvelles saveurs. Avec l'arrivée de l'hiver, l'enfant avait besoin de rester en bonne santé et Artemus l'avait suffisamment de fois seriné à ce sujet pour que Garrett se déleste de quelques écus et achète des fruits frais et la nourrisse avec.

Il saisit le montant de la fenêtre alors que Basso lui gueulait de bien vouloir se servir de la porte —une vieille habitude ; ils se connaissaient depuis des années maintenant et jamais encore il ne l'avait vu entrer dans son bureau de manière conventionnelle— et s'échappa en esquissant un sourire narquois que le receleur ne vit pas.

Les rues, sans être désertes, étaient calmes, suffisamment pour que le voleur se sente à l'aise en se contentant de raser les murs plutôt que d'emprunter les toits. Comme à son habitude.

Et peut-être aurait-il dû suivre ses vieilles habitudes qui l'avaient toujours gardé en vie jusqu'à présent. Le voleur ralentit imperceptiblement son pas, sentant un frisson glacé d'anticipation lui remonter le long du dos. Autour de lui, la ville murmurait ses pleurs et ses souffrances, les chuchotis du vent et les plaintes des mendiants. Et parmi les rumeurs de la misère qui montaient autour de lui, Garrett en était persuadé ; c'était un autre pas qui résonnait avec le sien.

Le jeune homme inspira, ralentissant encore cependant que sa main se refermait sur le cuir de sa dague. Semer l'autre dans les rues pouvait se révéler plus dangereux qu'utile ; les Miliciens en patrouille pourraient le surprendre et il n'aurait fait qu'éviter un danger pour se jeter dans un autre. De plus, les assassins étaient d'ordinaire plus rapides. A moins que celui-ci ne désire l'attirer vers ses compères, il agissait plus comme s'il attendait quelque chose de lui.

Tournant au coin d'une ruelle, Garrett s'aplatit immédiatement contre le mur, la pierre froide presque rassurante collant à dos. Son admirateur trop discret pour son propre bien passa devant lui, remarqua immédiatement que quelque chose n'allait définitivement pas et la main de Garrett se referma sans la moindre pitié sur sa gorge, bloquant ses cris. Il attira le corps à lui, sanglant cette fois ci son bras autour de son cou, l'immobilisant solidement alors que la pointe de sa lame lui piquait le dos. L'homme se figea et Garrett sentit un rictus satisfait ourler ses lèvres cependant qu'il les rapprochait de l'oreille de l'inconnu.

_ Je te conseille vivement d'être bref et de ne rien tenter de stupide si tu ne veux pas que la situation se corse. Qui es-tu et que veux-tu ?

_ J'aurai dû me douter que nos retrouvailles se termineraient ainsi, lui répondit l'autre d'une profonde voix rauque, teintée d'amusement et de résignation. Le frisson de Garrett rampa jusqu'à sa nuque et la surprise lui fit perdre son souffle une brève seconde avant que la colère ne vient raidir ses muscles. Par les dieux, pas encore !

_ Qu'y-a-t-il cette fois-ci, Artemus ? Pour que tu viennes me traquer jusque dans les rues ; j'imagine que ça doit être important. Les Gardiens se sont finalement décidés à me donner quelques réponses ?

Le venin dans sa voix enflamma le cœur du vieux Gardien. Les épreuves et les ans n'avaient pas été des plus charitables envers son ancien élève et sa rancœur était tout aussi légendaire que ses talents de voleur. Ces derniers temps, cependant, avec la perte de son œil et la chute de Karras, Artemus avait caressé l'espoir d'oublier ces vieilles querelles. Garrett s'était rapproché d'eux, désireux d'en savoir davantage depuis qu'il avait appris que les Ecritures et les Glyphes parlaient un peu trop souvent de lui. Prudence est mère de sureté. Garrett avait fort bien signifié que son intérêt renouvelé pour l'Ordre et ses machinations ne tenait qu'à son désir de survivre encore quelques années de plus et se prévenir de toute nouvelle attaque sur sa personne. Le chat échaudé craignait l'eau froide et Artemus ne pouvait pas lui reprocher d'être méfiant, bien au contraire. C'était clairement ce qui l'avait tenu en vie toutes ces années.

Cependant, lorsque le vieux maitre avait accepté de lui dire tout ce qu'il savait au sujet des signes, des changements et des prophéties qui murmuraient le nom du voleur, Artemus s'était retrouvé confronté à un mur qu'il n'avait pas vu ni anticipé. L'Ordre, tout d'abord. Peu enclin à partager ses secrets, même avec l'un des leurs —quoi qu'ils en disent ou en pensent tous ; Garrett restait lié à leur sort et celui de la Cité, au même titre que n'importe quel Gardien. Même après son départ et sa trahison— qui s'était opposé à ce que le voleur retourne dans leur enceinte pour y trouver ses réponses. Les Prophéties, ensuite. La lecture des Ecritures était chose délicate. Traduire les Glyphes était un art et leur interprétation n'était pas chose aisée. Malgré ses années d'expérience et le concours de sa jeune apprentie, les textes de Caduca restaient encore nébuleux, comme pour se protéger de ses propres protagonistes qui auraient voulu forcer le destin en un autre sens. Garrett, éconduit malgré sa coopération et sa volonté de participer, leur avait clairement fait comprendre que le solliciter à nouveau pour de basses besognes n'était pas utile. Encore une fois, ni eux, ni lui, ne s'étaient quittés en bons termes.

Artemus entendait bien rectifier cela. Car si l'apprenti se sentait frustré, le maitre, lui restait inquiet. Trop de changements en si peu de temps…

La lame quitta son dos et Garrett le relâcha, lui laissant finalement l'opportunité de respirer et se tourner vers lui. Bien que mangé par les ombres et rencogné dans le réconfort que lui offraient sa capuche et son manteau, Artemus parvint à saisir quelques esquisses de la silhouette du plus jeune. Mince et nerveux, les derniers évènements de son histoire marquaient encore sa posture et son visage, à peine visible si ce n'était pour la lueur verte qui émanait de son œil mécanique. Soulignant la cicatrice qui traversait sa paupière et courrait jusque sur sa joue, l'éclat maladif de cet étrange artefact, mélange de technologie et de vieille magie, accentuait ses traits.

Garrett rengaina son coutelas et Artemus le vit hausser les épaules, remontant un sac qui y était pendu et dont la lanière meurtrissait son cou. Tout dans sa forme droite et doigts noués en deux poings serrés trahissaient son appréhension et sa nervosité. Garrett n'était pas un homme facilement impressionnable ; ou tout du moins, le cachait fort bien, mais lorsqu'un Gardien se présentait à lui, les choses allaient rarement dans le bon sens. Une part de lui espérait qu'Artemus revenait finalement vers lui avec les réponses qu'il attendait tant mais il doutait que son vieux maitre se tienne devant lui en cet instant pour cette raison.

Le Gardien le fixa quelques secondes et recula d'un pas, les mains en évidence, prouvant au plus jeune qu'il n'était pas un danger et qu'il ne lui donnerait pas le désir de le fuir, par la même occasion. La ruelle se prolongeait dans l'obscurité et Artemus savait qu'il ne pourrait retrouver son ancien apprenti si celui-ci se décidait à lui fausser brusquement compagnie. Et il avait trop besoin de lui pour se permettre de le perdre.

_ Tu as raison, Garrett. La situation actuelle nécessite des mesures… Drastiques. Et ton concours, si tu le veux bien.

Le voleur haussa un sourcil sceptique et son rire se fit moqueur, rebondissant contre les murs et les pavés en des échos grinçants, dépourvus de la moindre sympathie.

_ Si je le veux bien ? Depuis quand ai-je le choix, lorsque toi et les tiens êtes concernés, dis-moi ?

_ Tu as toujours le choix, Garrett… Tu peux refuser comme accepter l'offre que je m'apprête à te faire. Ne vois pas cela comme une… implication dans nos affaires, mais comme un contrat.

_ Pour que vous lanciez les Enforceurs à mes trousses, si j'ai l'audace de refuser ? Railla immédiatement l'autre, se délectant du sursaut surpris de son ancien mentor. Quoi ? Enchaina-t-il. Tu pensais que je ne les verrais pas patrouiller dans la Cité, ou que je ne sentirais pas les Glyphes imprégner les murs, depuis des semaines ?

_ Les Enforceurs ne sont pas— se défendit immédiatement Artemus, ne pouvant s'empêcher de songer à cette terrible nuit où Xavier et le Conseil avaient décidé de les lancer à la poursuite de leur plus brillant Acolyte, les assassins seulement rappelés par les ordres et les prophéties de Caduca. Garrett le coupa d'un signe de main impérieux et sévère.

_ Je t'ai dit, Artemus, que si tu n'avais pas de réponse à m'apporter concernant vos saintes écritures et je ne sais quel autre blabla divinatoire, nous n'avions aucune raison de nous revoir. Allez trouver un autre homme pour vos tâches si importantes : je ne prends pas de contrat auprès de vous.

Il se détourna, son pas rendu raide par l'énervement et sa détermination à quitter les lieux au plus vite. Sentant une vague de désespoir monter en lui, Artemus se lança presque à sa suite en un mouvement rapide et élégant, attrapant brutalement le bras du voleur pour le retenir encore un instant. Seule la maitrise du jeune homme —et peut-être une once de respect à son égard— l'empêcha de planter sa dague dans le cou du vieil homme par réflexe. Il se figea, ses muscles devenant de pierre sous les doigts d'Artemus qui adoucit sa prise, lui lançant l'opportunité de fuir tout comme celle de rester. Quelques secondes, il ne demandait rien de plus. Seulement un peu de temps pour l'avertir, le supplier de reconsidérer sa décision hâtive et de prendre celle qui s'imposait réellement. Ils avaient besoin de Garrett. La Cité avait besoin de Garrett et si ses mots ne pouvaient le convaincre de ce fait, Artemus espérait que ses dons seraient plus efficaces.

Le Gardien plaça doucement dans sa main une liasse de parchemins et deux petits ouvrages reliés de cuir.

_ Je t'en prie, mon garçon. Quelque chose rode dans la Cité. Une chose dangereuse, dont il nous faut absolument retrouver la maitrise avant qu'elle ne cause le moindre dégât. Avant qu'elle ne tue des innocents et ne fasse s'écrouler la ville toute entière. Tu es notre seul esp—

Le voleur se dégagea violemment de sa main et s'en fut presque au pas de course le long de la ruelle, laissant le Gardien seul à contempler les ombres qui avaient pris sa place.

Artemus soupira lourdement et rapprocha les pans de son manteau, masquant son visage. Garrett n'avait pas laissé les livres ; il ne pouvait désormais qu'espérer que son esprit vif le pousserait à faire la bonne chose. Sans chercher à rattraper le voleur, l'homme se détourna, traça un glyphe de passage sur le mur le plus proche et franchit l'ouverture ainsi créée sans un regard en arrière.

X.X.X

Garrett ouvrit la porte de son appartement d'un geste purement automatique, sans même avoir la prudence de lancer un regard par-dessus son épaule pour s'assurer que personne ne l'avait suivi et qu'il était bien seul. Sa tête nageait encore des mots d'Artemus, entrainant un maelstrom de confusion et de colère. Les livres, enfouis dans son sac, semblaient peser une tonne sur ses épaules et les suppliques du vieil homme harcelaient son esprit encore obscurcit. Pas de réponses, plus de questions encore, comme à chaque fois qu'il faisait face aux Gardiens et leurs secrets. Qu'avaient-ils donc fait cette fois ci qui semblait tant les troubler, pour qu'Artemus vienne de lui-même le solliciter ? Quelle chose… Artemus avait parlé d'une chose, une chose si dangereuse qu'elle aurait le pouvoir de détruire la Cité tout entière… Qu'avaient-ils…

Un éclat de lumière et un tintement métallique le tira de ses pensées embrouillées et ses yeux s'agrandir d'horreur. L'espace d'une seconde, il crut que son cœur —déjà bien malmené par la soirée— venait de s'arrêter. Le sang rugit furieusement dans ses oreilles, quittant brutalement tout son visage. Garrett se précipita en avant, la porte claquant contre le mur et son sac s'écrasant sur le plancher.

_ Nom de d— Touche pas à ça !

Ses longs doigts se saisirent de la capsule rougeoyante avec laquelle l'Epouvantail s'était visiblement amusée avant qu'il n'arrive et la mirent immédiatement hors de portée alors que l'enfant levait vers lui de grands yeux pleins d'incompréhension. Garrett déglutit durement, son regard dérivant sur les flèches éparpillées autour d'elle sur le sol, comme un immense collier scintillant. Et si certains des cristaux qui garnissaient ses flèches n'étaient pas dangereux —quoique ingérer des cristaux de mousse n'était définitivement pas une bonne idée— d'autres étaient un peu plus nocifs.

Garrett savait que la gamine, tout comme les pies, aimait tout ce qui pouvait briller. Elle pouvait rester de longues minutes parfaitement immobile à contempler les poussières dansant dans le clair de lune à travers la fenêtre, ou bien devant les flammes de leur cheminée. Sans compter l'attrait qu'elle portait à ses pièces de monnaie, ce qui l'amusait toujours un peu. Jamais il ne se serait imaginé qu'elle puisse mettre la main sur ses armes et qu'elle joue avec comme si de rien était.

L'homme se força au calme, ses doigts se serrant convulsivement sur la petite charge explosive qu'il tenait encore et dont il garnissait d'ordinaire ses mines. Toutes ces affaires étaient, normalement, hors de sa portée. Mais elle avait mis la main dessus et il savait qu'il n'avait pas pu se montrer négligeant au point de les laisser trainer. Elle avait fouillé —sans doute par ennui plutôt que par malveillance— et avait considéré ses outils de travail comme rien d'autre qu'un nouveau passe-temps.

Sans un mot, à gestes vifs et nerveux, il ramassa les flèches et les capsules de chimiques qui lui servaient à confectionner des grenades fumigènes ou éclairantes, les ramenant à sa chambre. Comme il l'avait deviné, le coffre qui contenait ses armes était ouvert et vide d'une partie de son contenu. Les mains tremblantes de colère, il remit le tout en place, déplaçant le coffre contre une bibliothèque avant d'y placer un lourd cadenas qu'il ne gardait qu'en guise d'entrainement.

Revenant dans la pièce à vivre, l'enfant n'avait pas bougé d'un iota, une moue vaguement déçue aux traits alors qu'elle contemplait ses mains vides, ses jouets retirés. Garrett sentit une vague froide l'étreindre tout entier et il la saisit violemment par le bras. Surprise par le mouvement brusque, alors qu'il la trainait à nouveau dans la chambre, elle poussa un glapissement et sa petite main pâle tenta de saisir la sienne pour lui faire lâcher prise. Sourd à ses gémissements, Garrett arracha une affiche dont ils s'étaient servis pour leurs exercices « d'écriture » et la retourna, y traçant une immense croix noire d'un coup de charbon rageur. Plaquant la feuille sur le coffre, il ramena la petite à lui et la secoua fermement, désignant le meuble d'un index furieux.

_ Tu ne touches plus jamais à ça, est-ce que c'est clair ?! Tu ne t'approches pas de ce coffre, tu n'y jettes même pas un coup d'œil, tu ne cherches pas à l'ouvrir. Si jamais je te revois à tourner autour, ou si tu poses encore une fois le doigt sur mes affaires, je te fous dehors, compris ?!

L'enfant trébucha, ses ongles trop courts raclant contre le dos de sa main alors que les doigts du voleur s'enroulaient trop fortement autour de son poignet squelettique. Elle poussa un nouveau couinement et leva vers lui ses immenses yeux bleus emplis de panique. De peur.

Garrett la lâcha brusquement, réalisant qu'elle tremblait comme une feuille —et qu'il n'était pas loin derrière— comme si son contact l'avait subitement brulé. Libre, la fillette s'écroula en arrière dans sa tentative pour s'extirper de sa poigne et rampa jusqu'à sa caisse aussi rapidement que lui permettaient ses mouvements limités. Garrett la fixa sans plus rien faire, l'observant se ramasser sur elle en une petite boule secouée de spasmes, cherchant à se faire encore plus discrète que d'ordinaire. Ses épaules frissonnèrent et elle gémit. Les yeux du voleur se portèrent sur ses bras, qu'elle serrait contre elle comme pour se protéger et la bile prit sa gorge d'assaut alors que son œil mécanique lui offrait les détails de sa peau, marquée de ses propres doigts.

Par-dessus le crépitement des flammes dans l'âtre, leurs respirations saccadées rythmaient le silence devenu trop assourdissant et Garrett recula maladroitement jusqu'à ce que ses jambes butent contre son lit et qu'il s'y laisse tomber, hagard.

Il n'avait encore jamais fait de mal à un enfant. Pas même lorsqu'il était dans la rue, à devoir se battre contre les rats pour espérer manger, à éviter les gangs pour ne pas finir au bout d'une pique. Pas même durant quelques interventions, où il était arrivé que les gamins de la maisonnée, trop silencieux pour leur propre bien, le surprennent dans ses activités. Il ne prenait pas de vie, il se battait seulement par nécessité et ne blessait qu'en dernier recours. Comment pouvait-il…

Le voleur se leva, la tête affreusement légère, le monde tanguant pendant de brèves secondes qui parurent pourtant se transformer en heures. Le cœur tambourinant à ses oreilles, il sortit de la chambre, regagnant le salon et alla fermer la porte qui béait toujours. Etonnant que leur raffut n'ait pas attiré leurs voisins curieux. La clé tournée, son sac ramassé et son contenu soigneusement rangé dans les armoires et étalé, pour ce qui était des documents que lui avait remis Artemus, sur la table, Garrett resta encore quelques minutes de plus debout au centre de la pièce sans savoir quoi faire. Ses mains étaient moites, sa tête bourdonnait toujours et il lui semblait que ses cris de colère résonnaient encore autour de lui. Bon dieu, il avait tellement—

Le voleur sentit la nausée faire rouler son estomac et il frissonna. Levant la tête, il vit la petite, toujours ramassée sur elle-même près de son caisson. Il s'accroupit devant elle sans même savoir quand il avait bougé jusque-là. Le visage enfouit dans ses bras repliés, elle tressaillit en le sentant si près d'elle et se tassa encore plus, espérant sans doute que le plancher l'avalerait. Elle gémit, lorsque la main du jeune homme se posa avec hésitation sur le sommet de son crâne.

_ Je suis désolé.

Les doigts du voleur se perdirent un instant dans ses mèches blondes cependant que l'enfant refusait tout net de bouger. Pauvre petite chose tremblante sous l'effet de sa voix rendue rauque par la boule qui lui obstruait la gorge. Garrett déglutit, s'assit complètement sur le plancher et s'appliqua à saisir doucement ses bras, la forçant tranquillement à les déplier pour qu'il puisse inspecter les dégâts. L'os était intact, fort heureusement, et seule sa peau était imprimée de la marque de ses doigts. Il frotta doucement le derme abimé de ses pouces, aussi apaisant et calme que possible. Elle gardait la tête baissée, refusant de croiser son regard et de temps à autres, sous son touché pourtant doux, elle gémissait.

_ Tu aurais pu te blesser, avec ces choses. Tu m'as fait peur, expliqua-t-il à voix basse, posant finalement —et non sans stupeur— un mot sur ce qu'il ressentait.

La peur, Garrett n'y était pas étranger. Il avait vécu avec elle sur son épaule pendant les premières années de sa vie, alors que la rue l'accueillait en son sein et qu'il se retrouvait à devoir se débattre seul dans ses dédales et ses impasses. Chez les Gardiens, elle était devenue une amie, une alliée qui s'était muée en méfiance et en prudence et dont, encore aujourd'hui, il ne s'était jamais véritablement départi. La peur l'avait maintenu en vie, lui rappelant constamment qu'elle ne le lâcherait pas de sitôt et que s'il avait réussi à l'apprivoiser et la transformer en force, dans la plupart des situations, elle n'en restait pas moins une sentinelle vigilante qui n'attendait qu'un instant d'inattention de sa part pour fondre sur lui et le dévorer de sa morsure glacée. Un instant comme ce qui venait de se jouer ici. Seulement, pour la première fois depuis des années, Garrett n'avait pas eu peur pour lui.

_ Hey. Regarde-moi.

Sous sa demande, aussi douce que possible, la petite consentit finalement à obtempérer. Garrett se retrouva à nouveau figé par son regard trop bleu, trop grand, trop semblable. L'une de ses mains abandonna son bras meurtri pour lui caresser lentement la joue, un geste si tendre que lui-même ne pensait pas en être réellement l'auteur.

_ Tu n'as rien fait de mal. J'aurai dû t'apprendre. Je suis désolé.

Par les dieux et les diables, cette soirée était bien trop éprouvante pour ses nerfs et son cœur. Et le devint encore plus lorsque l'enfant, se dépliant avec la brusquerie d'un ressort, se laissa tomber en avant, s'écrasant contre lui. Estomaqué, Garrett ne réagit pas, les mains levées comme s'il craignait lui faire à nouveau mal puis il se résigna à les poser avec soin contre son dos. Il n'était pas bien coutumier du fait ; les quelques étreintes qu'il avait pu partager n'avaient toujours été que des accolades —qui se voulaient viriles mais avaient toujours été d'une maladresse sans nom— de la part d'un Basso parfois un peu trop euphorique, ou bien mêlées par les passions des rares femmes qui traversaient sa vie et son lit. En réalité, il n'avait pas fait ou reçu de véritable câlin depuis…

Hannah

Hannah

Garrett ferma les yeux, ramassa la petite sur ses genoux pour la blottir contre lui, son menton posé contre son front.

_ Hannah…


Ce chapitre est long. Plus que ce que je l'avais prévu lorsque j'ai commencé à l'écrire mais je ne pouvais pas le couper, il y avait trop de scènes que je tenais à mettre et à faire partager et... J'aime ce chapitre, vraiment. J'aime la petite, j'adore la panique de Garrett.

Ca laisse tellement de possibilités et de potentialités pour dessiner.