Chapitre 11 – Etat de choc

Malgré le temps qui passait il ne parvint pas à reprendre entièrement le dessus. Le temps s'écoulait, les mois devinrent des années mais il ne vivait plus en un sens, rien ne l'apaisait, plus rien n'avait d'intérêt. Il se plongea entièrement dans le travail. Interrompit le contrat avec les enquêteurs afin de respecter ce que lui avait signifié Shunrei, tout espoir s'étant à jamais éteint. Il ne tenta pas de refaire sa vie, ni de se lier à personne d'autre, il n'en avait aucun désir. Il préférait rester seul, à ressasser son malheur. Sa routine était ainsi. Il travaillait, rentrait chez lui, dinait seul et dans le silence le plus total, allait se coucher et se levait le lendemain matin pour recommencer, encore et encore et encore, jour après jour. De temps à autre ses amis venaient lui rendre visite, même Ikki était retourné à ses côtés, mais rien ne le détournait de son chagrin. Parfois il se demandait si elle avait refait sa vie avec un autre bien qu'ils soient toujours officiellement mariés. Shiryu, lui, ne retira jamais son alliance, et parfois lorsqu'il sortait seul dans les bars pour noyer sa peine et que des femmes venaient à sa rencontre, il leur signifiait clairement qu'il était marié, malgré qu'il ne voyait plus sa femme, qu'il ne vivait plus ensemble, qu'il ignorait tout de ce qu'elle devenait, il lui resterait fidèle jusqu'à la fin, ce qu'il n'avait pas su faire à l'époque et ce qui avait détruit sa vie. Son ancien bonheur lui paraissait bien loin, comme irréel. Shunrei près de lui, leur enfant qu'ils avaient attendu avec impatience… Aujourd'hui, il était seul… Seul et vide. Vide de joie, vide d'espoir, plus rien n'avait ni saveurs, ni couleurs. La douleur bien que toujours présente diminua, remplacer par une morne résignation, une pique indélogeable plantée en lui dont il prit l'habitude.

Cinq ans s'étaient écoulés depuis le départ de sa belle et douce Shunrei, son amour, sa joie de vivre. D'ailleurs il ne vivait plus, il survivait, il laissait le temps passé, rien de plus… Un soir comme beaucoup d'autre il rentra chez lui, las et fatigué. Dans le même silence qui meublait chaque jour l'appartement qu'il n'avait pas su quitter, il s'installa dans le fauteuil, alluma la télé, attendant que le sommeil le prenne bien qu'il fut encore tôt. La nuit venait à peine de tomber lorsque la sonnerie de la porte d'entrée le réveilla. Il ouvrit lentement les yeux. Ce devait être Seiya, ou peut-être Shun, Hyoga ou Ikki… Quelle importance ? Il ne voulait voir personne. Il se leva tout de même, il se forcerait comme il se forçait à se lever chaque matin. Lentement il s'approcha de la porte d'entrée, il ne devait pas avoir bonne allure. Ses cheveux courts en désordres dont quelques mèches lui tombaient mollement sur les yeux, sa chemise froissée avec les manches relevées jusqu'au coude, des cernes de tristesse, dues aux nombreuses larmes qu'il avait déjà versées. Il ouvrit la porte sans enthousiasme et leva la tête afin de saluer son visiteur.

Lorsqu'il vit la personne qui lui faisait face, son cœur s'arrêta, ses yeux s'agrandirent et son visage se figea en une expression muette de stupéfaction. Cela ne pouvait être vrai, il devait surement rêver, se dit-il.

D'une voix mal assurée il souffla, interdit : « Shunrei… »

La jeune femme leva son regard sur lui, ses yeux brillaient sous l'effet des larmes qui souhaitaient s'en échapper.

« B- Bonsoir… » Bredouilla-t-elle visiblement mal à l'aise.

En entendant sa voix, Shiryu compris qu'il ne rêvait pas, que c'était bien réel. Sa femme, après cinq ans de fuite, d'absence, dont deux ans depuis les dernières nouvelles qu'il avait eues d'elle, se trouvait maintenant en face de lui, au seuil de ce qui avait été leur foyer.

« Je… » S'étrangla-t-il, « Bonsoir… » Souffla-t-il. Il ne savait comment réagir, ni quoi dire ou quoi faire. L'étonnement le saisissait entièrement, il restait paralysé. « Qu'est-ce que… Enfin… comment… Où… » Il ne savait quoi demander, ni même s'il devait poser la moindre question. Ils se faisaient de nouveau face après si longtemps et ni l'un, ni l'autre ne semblait savoir quoi faire.

« Tu as l'air… en forme… » Dit-elle incertaine.

« Je… Oui, je… travaille et… » Shiryu ne trouvait plus ses mots ni quoi répondre, « Qu'est-ce… Qu'est-ce que tu fais là ? » demanda-t-il, « Enfin… ici… Après tout ce temps… » Souffla-t-il difficilement toujours confus.

« Eh bien… je… »

« Maman » la coupa une petite voix légèrement endormie, venant de derrière Shunrei.

Shiryu baissa la tête et vit apparaître une petite forme, un petit garçon d'environ quatre ans qui se serrait contre la jambe de la jeune femme en frottant ses yeux fatigués. Son regard faisait des allées et venues entre le petit être et Shunrei, tandis qu'il affichait un air surpris et incertain.

L'air embarrassé, Shunrei prit l'enfant dans ses bras.

« Qu'est-ce que… » S'étrangla Shiryu, « Qui… » Il avait le souffle coupé et ne comprenait plus rien.

« Ryuho » Murmura doucement Shunrei, « Je te présente ton père… » Lui annonça-t-elle en plongeant ses yeux sur l'homme qui lui faisait face.

La respiration de Shiryu se coupa de surprise, estomaqué.

Le petit garçon leva la main vers l'homme qui se tenait en face de sa mère et lui, « Bonjour » dit-il timidement.

Malgré son incompréhension, par réflexe, Shiryu saisit la petite main qui se tendait vers lui,

« Bonjour… » Souffla-t-il complètement désorienté.

Shunrei ne le regardait plus, les yeux baissés vers le sol.

« Shunrei… Qu'… » Il ne parvenait pas à finir sa phrase, ignorant même ce qu'il voulait vraiment dire.

« Est-ce que… On peut entrer ? » Demanda-t-elle avec hésitation.

Maladroitement, Shiryu lui libéra le passage, toujours assommé par le coup de l'émotion.

La jeune femme, serrant toujours l'enfant dans ses bras, avança doucement, jusqu'à se trouver au milieu du salon. Elle regarda autour d'elle, ce lieu qu'elle avait si bien connu, et qui aujourd'hui était totalement différent.

Shiryu referma doucement la porte derrière eux, dans un silence absolu. Il fit face à Shunrei, l'esprit troublé comme il ne l'avait plus été depuis longtemps, depuis son départ.

Doucement Shunrei commença : « Je… Je ne te dérange pas ? » Demanda-t-elle timidement, regardant autour d'elle afin de s'assurer qu'elle n'arrivait pas au mauvais moment.

« N… Non, bien sûr que non… » Lui assura-t-il des papillons dans l'estomac. Il regardait profondément Shunrei, son visage, ses traits restés identiques malgré les années, ainsi que le petit garçon qui s'accrochait à elle. Il avait des cheveux plutôt longs, noirs comme ceux de Shunrei et les siens et des yeux bleus, d'un bleu à la fois clair et profond. Un silence gêné s'installa de nouveau dans la pièce. « Alors… » Hésita Shiryu, « Il… enfin, il est de… » Il avait du mal à prononcer ces mots.

« Oui… » Affirma Shunrei, « Il est de toi… Ton fils… »

« Mais… Comment ?! Enfin, tu es… Quand l'as-tu appris ?! Que tu étais… » Trop de questions se bousculaient dans sa tête, il ne savait pas par où commencer.

Les joues rouges et se dandinant d'un pied sur l'autre, Shunrei s'expliqua mal à l'aise, « Nous avons passé une nuit ensemble… » Dit-elle embarrassée, « Avant… Avant que je… »

« Que tu partes » finit Shiryu d'une voix presque dure.

La jeune femme confirma silencieusement, « Je l'ai su environ deux mois après mon départ… » Répondit-elle à sa question.

« Et tu n'es pas revenue ?! » lui fit il remarquer.

« Je… Je ne savais pas quoi faire… » Bredouilla-t-elle.

« Pendant cinq ans ?! »

« Ce n'était pas facile Shiryu… » Gémit Shunrei.

« Tu crois que ça l'était pour moi ?! » demanda l'homme qui était resté son époux toutes ces années, « On recommençait à peine à refaire notre vie ! Et tu es partie du jour au lendemain en me laissant juste un mot ! » lui reprocha-t-il, « Est-ce que tu imagines ce que j'ai ressenti tout ce temps ?! »

« Je… Je n'arrivais pas à… » Elle ne parvenait pas à s'expliquer.

« Je sais » la coupa-t-il, « Je me souviens… » Dit-il la voix emplie de regret. « Mais me cacher une telle chose, Shunrei enfin ! Tu ne crois pas que je méritais de savoir ? Et tu reviens tout d'un coup, tu m'apprends que nous avons un enfant, comment suis-je censé réagir ? Qu'est-ce que je suis supposé faire bon sang ?! » S'emporta-t-il les yeux fixés sur Shunrei, son regard se posa ensuite sur le petit garçon. Il devait faire attention à ce qu'il disait, pensa-t-il, l'enfant n'y était pour rien et ne devais pas les voir comme ça, surtout que malgré qu'il soit son père, il ne restait qu'un étranger aux yeux du petit.

« Je ne te demande pas de faire quoique ce soit » voulut lui assurer Shunrei.

Shiryu pris une inspiration douloureuse, « Alors… Pourquoi ? » Demanda-t-il confus.

Nerveuse, Shunrei s'expliqua, « Ryuho… Ne comprenait pas pourquoi il n'avait pas de père contrairement aux autres enfants du village où nous étions… J'ai tenté de lui expliquer mais… »

« De lui expliquer quoi Shunrei ? Que je n'avais même pas conscience de son existence ! Ou alors que je vous avais abandonné ?! A moins que tu ne lui ai dit que toi tu étais partie, m'écartant de ta vie, de la sienne ! »

« Non, je n'ai rien dit de tout cela… » Dit-elle gênée, « Je… Je suis venue parce que… Je voulais juste… qu'il te rencontre, qu'il sache qu'il avait un père et que… » Elle ne parvint pas à finir sa phrase, elle ne savait pas quoi dire. Shunrei n'avait dit que très peu de chose sur Shiryu à leur enfant. Mais lorsque Ryuho avait commencé à souffrir de l'absence de son père elle s'était alors convaincue que le temps était venu. Le temps de l'aveu, celui de la vérité, autant pour Shiryu que pour Ryuho, bien qu'elle ignorait alors totalement quelle serait la réaction du géniteur. « Je ne suis pas ici pour que tu deviennes son père, ni pour t'imposer quoi que ce soit… »

« Mais qu'est-ce que tu attends de moi alors ?! »

« Rien, rien du tout… » Lui assura-t-elle, « Je voulais qu'il te voit, qu'il te rencontre, voilà tout… »

Shiryu eu un rire nerveux, « Alors ça veut dire que tu es revenue après cinq années sans nouvelles, sans rien. Tu me dis que j'ai un fils et que ça doit s'arrêter là ?! » S'enflamma-t-il.

Honteuse, Shunrei baissa la tête. En couvrant doucement les oreilles de l'enfant, l'une contre son épaule et l'autre contre sa main, elle murmura « Ce n'est pas comme si tu le connaissais… ni ne l'aimais… » Souffla-t-elle tristement.

L'air ébahi Shiryu répondit après avoir surmonté le choc que lui avaient causé ces mots, « C'est mon fils » dit-il stupéfait, « Comment pourrais-je ne pas l'aimer ? Qu'il ait un jour, un an ou qu'il en ait dix ! Je… Je le vois et… » Il regarda le petit garçon les yeux embués d'émotions, « Et tu me dis que je ne dois pas réagir, que je ne dois pas m'impliquer et vous laisser repartir sans rien faire ?! » S'étrangla-t-il, « Est-ce que tu te fiches de moi ?! Si j'avais su à l'époque, jamais je n'aurais abandonné mes recherches tu m'entends ! Jamais ! Je vous aurais poursuivi jusqu'au bout du monde, je t'aurais ramené, par la force si nécessaire ! »

Shunrei savait qu'elle avait eu tort, elle s'était enfuie et même après avoir découvert qu'elle était enceinte de Shiryu elle n'avait pas envisagé la possibilité de revenir bien qu'il ait tenté de la retrouver à travers plusieurs pays. « Je… Je ne sais pas quoi faire… » Avoua-t-elle, « Peut-être n'aurais-je jamais dû venir… Tu as ta vie maintenant, et tout ça est si loin… » Dit-elle alors que des sanglots douloureux envahissait sa gorge. Depuis le temps Shiryu avait sûrement dû refaire sa vie avec une autre, se dit-elle. Elle y avait déjà bien sûr pensé, mais elle ne voulait pas que son fils vive toujours dans la tristesse et l'incertitude en ce qui concernait son père, alors elle était revenue pour le lui présenter sans prévoir ce qu'elle devrait faire ensuite. Bien que ses yeux fussent maintenant posés au sol, elle avait longuement regardé Shiryu avant. Ses cheveux étaient courts excepté quelques mèches qui couvraient son front, il lui sembla un peu amaigri par rapport à avant, mais il semblait bien se porter. Elle ne sait vraiment pas ce qu'elle aurait fait si elle s'était présentée alors que Shiryu était en rendez-vous avec une femme ou si elle s'était retrouvé face à face avec son éventuelle compagne.

Excédé Shiryu répondit, « Une vie… Tu crois que c'est une vie ?! » Cria-t-il.

Shunrei serra Ryuho plus fort contre elle, ne voulant pas que son enfant se sente effrayé par l'emportement de Shiryu.

Plus calmement, Shiryu se reprit en voyant le geste protecteur de la mère envers son enfant, « Il n'y a pas un jour où je n'ai pas pensé à toi… » confia-t-il, « Et tu me dis maintenant que tu n'aurais jamais dû revenir, que tu aurais dû continuer à me cacher le fait que nous avions un enfant ! Je ne te laisserais pas faire Shunrei, pas cette fois. » Annonça-t-il convaincu. « J'ai beau t'aimer, continuer de t'aimer comme un fou… » Dit-il douloureusement la voix brisée en lui lançant un regard suppliant, « Je ne te laisserais pas l'emmener, je ne te laisserais pas l'éloigner de moi, même s'il ne me connait pas » lui imposa-t-il, « Nous sommes toujours mariés tu te souviens ? Tu n'as jamais demandé le divorce, j'ai des droits moi aussi ! »

Shunrei tressaillit, c'est vrai, elle n'avait jamais demandé le divorce, mais malgré cela, au bout de cinq ans Shiryu aurait très bien pu légitimer une demande de séparation, sans elle ou son accord. En y regardant de plus près elle se rendit compte qu'effectivement, Shiryu portait toujours son alliance. Elle sentit une fois de plus le vide qui pesait à son doigt, cette sensation qui ne l'avait jamais entièrement quitté. « Qu… Qu'est-ce que tu veux ? Qu'est-ce que tu comptes faire ? » Demanda-t-elle effrayée à l'idée qu'on lui retire son enfant.

« Je veux que tu reviennes… » Souffla-t-il anéanti, « J'ai toujours voulu que tu reviennes, je n'ai jamais rien désiré d'autre… Et aujourd'hui je le veux plus que jamais » lui avoua-t-il en s'approchant doucement de son épouse et de leur fils.

Shunrei fut surprise par l'aveu de Shiryu. Après tout ce temps passé, toutes ces années, il l'aimait encore et voulait toujours vivre près d'elle. Il voulait être le père de leur enfant. La jeune femme resta tétanisée.

« Ne pars plus… » La conjura-t-il, « Plus jamais, pas maintenant, pas après ça… » Il ne quittait pas la jeune femme du regard, il voulait tellement se fondre sur elle, l'enserrer de ses bras, embrasser son fils. « Reviens… » La supplia-t-il.

Shunrei resta muette un instant, « Je… Je n'avais pas l'intention de partir… Enfin… Pas tout de suite du moins… » Bredouilla-t-elle.

« Jamais ! Par pitié… »

Shunrei réfléchit un instant, puis poursuivit, « Nous… Nous sommes dans un motel en banlieue, il commence à se faire tard… » Dit-elle alors que Ryuho s'était endormi dans ses bras. « Je ferais mieux de le ramener… » Annonça-t-elle, « Peut-être… pourrait-on se voir demain ? » Proposa-t-elle nerveuse.

« Dans un motel ? » se surpris Shiryu, « Tu aurais pu venir ici immédiatement… » Lui dit-il le cœur serré.

« Je ne savais pas comment tu réagirais… »

« Ne préfères-tu pas… passer la nui ici ? » lui demanda-t-il incertain en tendant sa main pour toucher le bout de ses doigts. Shunrei parut inquiète soudainement. « Non ! » s'exclama Shiryu comprenant le risque de malentendu, « Tu pourrais… Dormir avec Ryuho dans la chambre et moi je… Je ne veux pas que vous partiez, pas déjà » confia-t-il en caressant le dos de sa main en douceur.

« Je ne sais pas si c'est une bonne idée… » Hésita Shunrei, « Ca fait déjà beaucoup de changements pour Ryuho… en si peu de temps… »

« Il est déjà endormi… » Lui fit-il remarquer, « Reste… S'il te plaît… »

« Je… Je n'ai pas d'affaires et Ryuho non plus… Tout est à l'hôtel » l'informa-t-elle.

« Il en reste à toi… ici. » Lui rappela-t-il, « Et je vous raccompagnerais à votre hôtel dès demain matin.» Shiryu ne voulais pas la forcer, mais il ne s'imaginait pas passer la soirée seul chez lui, surtout pas après cette visite qu'il n'espérait plus et la nouvelle qu'il venait d'apprendre.

Shunrei sembla indécise mais consentit à la demande de Shiryu. Elle se dirigea vers la chambre et s'aperçut que cette pièce n'avait en rien changé, pas un meuble n'avait été déplacé, en réalité, elle était restée exactement la même depuis la dernière fois que Shunrei l'avait vu il y a cinq ans.

« Je me suis installé dans le bureau… » Expliqua Shiryu.

Doucement elle coucha Ryuho dans le lit et le borda. Il était fatigué après un si long voyage. Shunrei le regarda longuement au pied du lit. Shiryu, lui, était resté au seuil de la porte, il n'avait jamais remis les pieds dans cette pièce, pas depuis son aventure. Il regarda son épouse, et songea à la distance qui les séparait malgré qu'elle soit en face de lui, puis son regard se dirigea vers le petit garçon. Il dormait paisiblement. La famille qu'il avait toujours voulu, qu'il avait voulu fonder avec Shunrei, alors que ce rêve lui avait semblé inaccessible après la fuite de son épouse, soudainement il se dit que c'était encore possible. Mais pour ça, il fallait qu'elle revienne, qu'elle reste pour toujours. Le voudrait-elle seulement ? Elle-même ne semblait pas exactement savoir quoi faire, quoi décider. Il ne devait pas s'enthousiasmer de façon trop précipitée, il ignorait ce que leur réservait l'avenir après tout, ni quelle serait la décision de Shunrei. Peut-être déciderait-elle de ne pas rester auprès de lui… Mais comme il le lui avait clairement signifié, même si elle ne voulait pas être avec lui, il ne la laisserait pas emmener son fils loin de lui, il était son père après tout, il avait des droits sur cet enfant et il les ferait respectés, même s'il devait contraindre Shunrei à rester à Tokyo.

Shiryu sortit de ses pensées en voyant Shunrei s'éloigner du lit où se reposait le garçon et s'approcher de lui. Il ferma la porte derrière elle une fois qu'elle fut sortie de la pièce.

« On pourrait peut-être s'asseoir ? » proposa-t-il en désignant le canapé. Elle acquiesça et suivit Shiryu jusque-là. Ils s'installèrent tous deux à distance convenable. « Je me doute que tu dois être hésitante… » Commença-t-il, « Et je ne te presserais pas… Prend tout ton temps… » Désira-t-il la rassurer.

Tous deux étaient aussi nerveux que deux adolescents lors d'un premier rendez-vous, et pourtant ils se connaissaient par cœur l'un l'autre.

« Alors… » Hésita Shiryu, « Qu'est-ce qui s'est passé tout ce temps ? » demanda-t-il, « Dans ta vie… » Il se demanda si Shunrei avait refait sa vie avec un autre, peut-être était-elle engagé dans une relation. En cinq ans, beaucoup de chose avait pu se passer.

Doucement Shunrei lui raconta ces dernières années, elle avait souvent changé d'endroit les premières années, sans qu'elle n'ait besoin d'en préciser la raison, Shiryu compris que ces déménagements fréquents étaient dû à ses tentatives pour la retrouver. Après le dernier appel qu'il avait reçu d'elle et s'être assurée qu'effectivement Shiryu avait bien cessé ses recherches, elle et l'enfant s'était installés dans un petit village d'agriculteur en Chine, dans un endroit perdu et isolé.

Alors qu'elle continuait son récit, elle l'illustra de plusieurs photos correspondant à l'âge de Ryuho. Afin de les montrer à Shiryu, les deux époux avaient dû se rapprocher. Shiryu souriait en regardant les photos lui montrant tout ce qu'il avait raté de la vie de son fils.

« Et pour toi ? » Hésita-t-il, « Enfin, je veux dire… Est-ce que tu as eu… » Il ne voulait vraiment pas aborder le sujet, ni savoir de peur d'en souffrir, mais il en avait besoin, « Est-ce que tu as rencontré quelqu'un ? » Se décida-t-il finalement avec crainte.

Shunrei le regarda interdite, « Non… » Souffla-t-elle embarrassée, « Bien sûr que non… Je n'y ai même jamais pensé… »

Shiryu se sentit libéré d'un poids en entendant la réponse de sa femme. Comme ça il était resté le seul, il était le seul et unique pour Shunrei, se dit-il.

« Et… Et toi ? » Bredouilla-t-elle rougissante.

Shiryu la regarda tendrement, « Non » répondit-il succinctement, « Tu es la seule que je voulais… Aucune autre… » Souffla-t-il en serrant sa main entre ses doigts.

Shunrei le regarda les yeux brillants. Son cœur battait à une allure folle, tout lui revint en mémoire en moins d'une seconde la vie avec Shiryu, son amour, sa douceur. Tout ce dont elle croyait s'être libéré, rien n'avait changé en définitive.

Ils parlèrent longtemps, une bonne partie de la nuit. Mais vint le moment de se séparer, la nuit était déjà bien avancée et Shunrei était visiblement épuisée. Ils se séparèrent pour aller se coucher chacun de leur côté, l'esprit et le cœur troublés, craignant l'avenir.