Notes:
"Sherlock" est une série télévisée créée par Steven Moffat et Mark Gattis.
Les personnages, scénarios, répliques et tout ce qui s'y rapporte sont la propriété de BBC, Hartswood Films Ltd et Masterpiece.
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Chapitre 11
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John ne sut pas vraiment pourquoi ses pas le conduisirent là. Peut-être était-ce un reflexe, ou le désir inconscient, en ces temps inhabituels, de marcher dans des empreintes connues. Toujours est-il que quand il se retrouva face à une porte et qu'il leva les yeux, il reconnut l'entrée de la morgue.
Sans réfléchir, il entra.
La salle carrelée de blanc était vide, seuls deux casiers réfrigérés étaient étiquetés. Il regarda autour de lui, incapable de savoir ce qu'il avait bien pu vouloir venir chercher ici.
Presque aussitôt, il se rappela les nombreuses enquêtes qui l'avaient conduit là avec Sherlock, les cadavres, les examens de routine… C'était à une époque où leur collaboration était plus simple, plus facile, où elle allait de soi.
Qu'est-ce qui avait changé ?
Ce n'était plus pareil. Ou, John le sentait, ce ne serait plus pareil. Irène Adler était revenue d'entre les morts. Elle aussi. Et il y avait Misha. Sherlock pouvait maintenant fuir autant qu'il le voudrait, plus rien ne serait jamais comme avant.
La porte du bureau s'ouvrit alors, et Molly parut.
_ John ? S'étonna-t-elle. Qu'est-ce que vous faites ici ?
Il la regarda, comme il la regardait toujours depuis le retour de Sherlock un an auparavant. Non pas qu'elle lui était devenue antipathique, mais elle avait été celle auprès de qui Sherlock avait requis l'aide nécessaire pour disparaître. De ce fait, John avait toujours gardé un fond de jalousie pour la jeune légiste.
Au départ, il n'avait pas compris pourquoi Molly. Pourquoi Molly et pas lui ? Pendant des mois, la même rengaine avait tourné dans sa tête. C'aurait dû être moi. Après tout, Sherlock lui avait toujours parlé avec désintérêt, insensible à ses signaux, ne manifestant un embryon de chaleur qu'à dessein. Maintenant, Sherlock lui faisait davantage confiance, la traitait beaucoup moins rudement, au point qu'à un moment, John ne s'était pas demandé si… Molly avait été la rare interlocutrice de son ami au cours de ses trois années de disparition, et John avait ressenti pour la jeune femme une confuse rivalité.
De l'eau avait coulé sous les ponts, depuis, John avait appris à mettre de l'eau dans son vin. Quand il avait compris en quoi avait consisté son intervention, le choix s'était finalement avéré assez logique. Mais il existait désormais entre Sherlock et elle un fragment d'histoire qu'il ne connaîtrait jamais.
John secoua la tête, incapable de connaître la réponse à sa question.
_ Je ne sais pas trop, avoua-t-il.
Il regarda autour de lui.
_ J'avais peut-être besoin d'un environnement familier…
Malgré ses nouveaux rapports avec Irène et Misha, Baker Street n'était plus l'environnement qu'il connaissait, unique à Sherlock et lui. La morgue était l'un des rares endroits où ils avaient leurs habitudes et qu'Irène n'avait pas investi.
Molly le regarda doucement, avec néanmoins une sorte de peine sur le visage.
_ Comment va-t-il ?
_ Sous l'effet des sédatifs. On attend qu'il se réveille.
Molly hocha la tête en se mordant la lèvre, puis releva la tête, puis la baissa et la releva à nouveau, avec cette évidente hésitation qui n'appartenait qu'à elle.
_ Et…, commença-t-elle. Euh… Elle ?
John la regarda. Elle ?
Molly avait les yeux levés sur lui, prêts à fuir.
_ Elle est venue ? Je veux dire…
Le cœur de John rata un battement quand il comprit de qui elle parlait. Elle était au courant ?
_ Vous le saviez ?
Molly baissa muettement les yeux.
_ Euh… oui, avoua-t-elle. Désolée ! C'est-à-dire que…
Elle se tut, incapable de savoir comment s'expliquer.
John n'arrivait plus à comprendre. Molly était au courant pour Irène Adler. Alors qu'il avait été le premier à insister sur la nécessité d'une totale discrétion sur le sujet, Sherlock avait parlé d'Irène à Molly.
_ Pourquoi ?
John ne put retenir le ton cassant de sa voix. Molly baissa la tête.
_ Il… Je veux dire… Il avait envie… de m'en parler.
_ Pourquoi ?
Elle le regarda. Il y avait comme une forme d'élan désespéré dans ses yeux.
_ Il ne savait pas quelle attitude adopter. Il m'a parlé… pour me demander conseil.
John reçut la nouvelle en plein plexus. Lui demander conseil ?
Molly n'avait pas bougé de sa place, et se triturait nerveusement les doigts.
_ Honnêtement, quand il m'a dit ce qui se passait… Enfin, je… Forcément, j'ai été surprise.
John ne répondit pas, l'obligeant à poursuivre.
_ Il m'a expliqué que… qu'une femme qu'il avait connue était réapparue… Et qu'elle avait un enfant de lui.
Les couleurs disparurent du visage de John. Et il invectiva mentalement Sherlock un bon millier de fois. Une fois de plus, le manque de tact de son ami se démontrait magistralement.
Molly avait pour Sherlock un béguin connu. Et Sherlock lui-même le savait, au point de ne pas avoir hésité à s'en servir de nombreuses fois. Et à cette femme qui était éprise de lui, à cette femme qui lui était toute dévouée, à cette femme qu'il avait mise dans la tourmente en la rendant complice de son faux suicide et témoin de la douleur de ses proches, à cette femme, il avait avoué l'existence d'une autre et de son enfant. A cette femme, il avait demandé conseil au sujet d'une autre femme et de son fils.
Avec ce sens du sacrifice qui la caractérisait, Molly avait certainement dû faire tout ce qu'elle pouvait pour l'aider, dissimulant son petit cœur brisé derrière son désarmant enthousiasme.
_ Tout avait été si soudain, poursuivait-elle. Il ne savait pas qu'elle position prendre. Il était… perdu. Alors il m'en a parlé… Pour tenter d'y voir clair.
Par delà la stupeur, John commença alors à comprendre la situation.
_ Qu'est-ce qui n'allait pas ? Voulut-il savoir.
Molly haussa les épaules.
_ Il ne m'a pas donné les détails. Mais je veux dire… C'est Sherlock, John. Nous savons tous comment est Sherlock. Et soudain, cette femme du passé est réapparue dans sa vie avec un enfant de lui. Il ne savait pas… comment le prendre. Il avait conscience de faire quelque chose de mal en se montrant absent aussi longtemps, mais il ne savait pas comment y faire face.
John se traita alors d'imbécile. Il avait eu tord d'attribuer à son ami des velléités de fuite. Il avait eu tord de croire qu'il s'absentait par refus de l'évidence. Au contraire, il était là, auprès de la courageuse Molly, en train de tenter de faire le point, en train d'essayer de savoir si oui ou non il était prêt.
Il se laissa tomber sur un tabouret, frotta son visage fatigué. Sherlock ne les avait pas abandonnés, il avait juste besoin de temps. Et lui, stupidement, de l'inonder de messages stupides en l'accusant de les laisser tomber.
Si Sherlock avait vraiment voulu se défiler, il n'aurait pas manqué de le faire savoir, avec la froide franchise qui le caractérisait. Juste que, confronté à une situation qu'il ne maitrisait pas, il s'était effacé par crainte de ne pas savoir la contrôler.
Ce n'était pas la volonté de fuir qui avait envoyé Sherlock prendre des risques à Greenwich, c'était la volonté d'en finir. La volonté de sauver, une fois de plus, la seule femme qui avait une réelle importance à ses yeux.
Irène devait savoir. Elle devait absolument savoir à quel point ils s'étaient trompés. John alla pour sortir son portable, mais il sonna en premier.
_ Allô ?
_ John, au secours !
C'était Irène.
_ Irène ? Qu'est-ce qui se passe ?
_ C'est Misha ! On lui a tiré dessus !
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John s'était précipité ventre à terre, mais fort heureusement, Misha n'avait rien.
Sa survie, d'ailleurs, ne tenait qu'à un pur miracle.
Suite à son affrontement avec Mycroft, Irène avait rebroussé chemin, hélant un taxi pour rentrer à Baker Street. Ce fut à Oxford Circus que l'évènement s'était déroulé, avec une rapidité et une fluidité déconcertante.
Le taxi avait ralenti à un feu rouge, donnant au tireur embusqué dans une voiture banalisée une formidable fenêtre de tir. Mais un piéton pressé avait alors surgi en travers de la route, surprenant le taxi qui avait brusquement freiné. Emporté par le mouvement, Misha avait un peu basculé en avant, pendant la fraction de seconde nécessaire pour lui permettre d'éviter le projectile qui, après avoir brisé la vitre de la portière, était allé se ficher dans le dossier de la banquette arrière.
Des mois d'alarme avaient doté Irène d'un rapide sens du reflexe. La vitre avait à peine volé en éclat qu'elle s'était déjà précipitée sur son fils, le couvrant de son corps, pendant que l'autre véhicule n'avait plus d'autre choix devant son échec que de prendre la fuite.
Les caméras de surveillance urbaine avaient certainement dû filmer quelque chose, ce serait donc certainement un jeu d'enfant pour le Yard d'identifier le véhicule. En revanche, John se promit de toucher deux mots à Mycroft sur l'absence de protection qu'il avait pourtant promis d'offrir.
Lestrade était arrivé avec ses hommes et avait pris la scène de crime en charge. Pendant ce temps, un véhicule de police avait ramené Irène à Baker Street d'où elle clama ne pas vouloir sortir tant que son fils n'aurait pas une protection digne de ce nom.
Tel qu'il se l'était promis, John passa un savon à Mycroft, et tout le sang-froid du monde ne put sauver ce dernier. Il lui fut reproché son attitude irresponsable et puérile qui avait ainsi mis en danger la vie d'un petit garçon de trois ans. Mycroft dut mettre en place des moyens conséquents pour empêcher l'ancien docteur militaire d'user d'arguments plus percutants.
_ Et sinon, le téléphone portable, vous en avez tiré quelque chose ?
Mycroft fit son possible pour ne pas grimacer devant l'humeur de John.
_ Nous en avons tiré de nombreux contacts que nous sommes en train de vérifier, éluda-t-il.
_ Et pendant ce temps, ces messieurs se trouvent une nouvelle couverture, ironisa John. Vous avez planté des caméras dans tous les coins, et c'est à peine si elles vous sont utiles. Pour me suivre à la trace, elles sont parfaites, mais pour mettre la main sur des terroristes stupides au point de larguer Sherlock sur le trottoir à seulement trois kilomètres de leur base, c'est à se demander à quoi elles servent.
_ Docteur Watson…, s'impatienta Mycroft. Malgré l'utilité que peut représenter la mise à bas d'une cellule terroriste, cette action a été initiée non pas par intérêt pour la nation, mais par intérêt pour une seule personne. Vous comprendrez donc qu'elle doit être la plus discrète possible. Malheureusement, la discrétion s'accompagne souvent d'une certaine forme de lenteur.
John savait que Mycroft avait un peu raison, mais il se serait fait arracher le bras plutôt que l'admettre. Il pensait à Misha, contraint de subir des évènements qu'il ne comprenait pas, parce que Mycroft Holmes, dans un souci de discrétion, devait prendre des gants.
_ Vous avez avancé, au moins ?
_ Je ne puis malheureusement vous communiquer cette information.
John sentit ses épaules retomber devant la parfaite formalité de la réponse.
_ Oui, bien sûr, mâcha-t-il.
Et il tourna les talons.
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L'électroencéphalogramme était stable, lui avait confirmé le médecin. Le cerveau n'avait subi aucun dommage. John s'assit à-côté du lit d'hôpital, fatigué par la journée. Sherlock était allongé, la tête bandée. Son visage pas rasé ni entretenu lui donnait des airs de repris de justice.
L'effet des sédatifs s'était dissipé, et il était réveillé. Il tourna la tête pour regarder John, tenta de se redresser, mais ses côtes fêlées le firent grimacer et il renonça.
_ J'ai parlé au médecin, raconta John en guise de préambule. Tu en as encore pour une semaine pour ton traumatisme crânien et environs trois semaines pour tes côtes. Sans compter les médicaments pour la douleur. Alors je crains qu'il ne faille t'armer de patience.
Sherlock ne répondit pas, et son corps s'affaissa sur lui-même. John pouvait presque l'entendre dire que la patience était ennuyeuse. Effectivement, c'était loin d'être une de ses vertus premières.
John le regarda en silence. Il se remémora les propos de Molly, et il n'en fut que plus honteux. Seigneur, comment avaient-ils pu se tromper à ce point ? Et cet imbécile n'était pas en reste. Comment avait-il pu penser un seul instant qu'il puisse y avoir quelque chose entre lui et Irène malgré cette science de la déduction dont il était si fier ? Il voulait bien comprendre que l'amour – ou quoi que ça puisse être dans leur cas – était aveugle, mais venant d'un homme aussi observateur que Sherlock, c'était absolument impensable.
_ J'ai rencontré Molly, hier, poursuivit John. Je suis allé à la morgue, sans trop savoir pourquoi. Elle m'a parlé de toi.
Alors que Sherlock détournait la tête, muet, John ne baissa pas le regard.
_ Sherlock… Pourquoi tu n'as rien dit ?
Le silence seul lui ayant répondu, John l'observa un moment.
_ Ecoute, je t'en veux de ne nous avoir rien dit, et je m'en veux de n'avoir rien vu. La question que je me pose, c'est pourquoi tu n'es pas venu me parler ?
Il se laissa aller sur la chaise en plastique de l'hôpital.
_ Je ne veux pas avoir l'air de geindre, mais tu ne me dis jamais rien. Ton faux suicide, tu me l'as caché, qu'Irène soit vivante, tu me l'as caché, et maintenant, tu m'as caché tes sentiments pour elle.
Il soupira.
_ Non pas que tes émotions me regardent, mais se parler, ce n'est pas ce que font les amis, d'habitude ? Tu pensais que je ne saurais pas t'aider, peut-être ?
Avec un pauvre sourire, John mit la main à son col et en tira la chainette portant la petite alliance.
_ C'est là que tu te trompes, Sherlock. Parce que vois-tu, j'ai aimé, moi aussi. Je sais qu'on ne s'est peut-être pas mariés pour les bonnes raisons, je sais que je n'ai pas été le plus merveilleux des maris, mais je l'ai aimée.
Il rangea la chainette dans son col.
_ Finalement, on n'est pas si différent, tout les deux, dans ce domaine. Tiraillés entre le présent et le passé. J'étais partagé entre mon mariage et mes souvenirs. Et toi, tu l'es entre tes sentiments et tes résolutions.
Il regarda la chambre autour de lui.
_ Je ne peux pas prétendre la connaître comme tu la connais, Sherlock, mais ce n'est plus la même femme. Elle a changé. C'est une mère, maintenant, avec de nouvelles priorités. Et Misha est un si gentil garçon. Il est adorable, je t'assure. J'avoue que des fois, je me dis que c'est le fils que j'aurais bien voulu avoir. Mais il te ressemble beaucoup trop pour ça. Tu sais qu'il a développé une nouvelle manie ? Il n'arrête pas de répéter qu'il s'ennuie. J'ai l'impression de t'entendre quand il fait ça. Je pense que quand il sera grand, il n'aura pas grand-chose à t'envier. Déjà qu'il ne quitte plus ton deerstalker… Je pense lui offrir une loupe à son prochain anniversaire, avec un petit manteau.
Et John sourit tout seul en imaginant l'avenir de Misha. A l'école élémentaire, au collège, au lycée… Peut-être allait-il suivre des études scientifiques, suivre les empreintes paternelles. Ou peut-être allait-il les surprendre, en voulant devenir graphiste ou décorateur. John voyait déjà Sherlock lever les yeux au ciel devant ses choix de carrière.
Une chose était en tout cas désormais sûre pour John : si Sherlock avait ressenti le besoin de réfléchir sur la conduite à adopter, c'était le signe qu'il envisageait son rôle sérieusement. Ou du moins qu'il voulait prendre une décision réfléchie. Si vraiment l'idée de reconsidérer son statut et ses devoirs ne lui importaient pas, il n'aurait jamais pris cette peine.
La voix affaiblie de Sherlock s'éleva alors, rocailleuse :
_ John… Je suis désolé…
_ Bien sûr que tu l'es, je ne suis pas stupide.
Puis John se tut quelques instants, sentant la fatigue plomber ses paupières. Il avait tellement envie de dormir… Il repensa à Misha, mort de peur à Baker Street, après cette tentative d'assassinat. Car c'était bel et bien une tentative d'assassinat, la préméditation ne faisant aucun doute. La question qu'il se posait était s'il devait en parler à Sherlock. Il avait pris un risque considérable à Greenwich pour Irène, il était parfaitement capable du pire pour Misha.
_ Ecoute… Je ne sais pas si Mycroft ou Greg t'ont tenu informé, avança John avec un peu d'hésitation, et si ce n'est pas le cas, ça ne me surprendrait pas venant de Mycroft. Et honnêtement, je ne sais pas si je devrais t'en parler, mais bon…
Il frotta ses yeux, lesquels commençaient à le piquer.
_ Il y a eu un incident, avoua-t-il. A Oxford Circus. Irène était venue te voir avec Misha en apprenant ce qui t'était arrivé. Sur le trajet de retour, ils ont essuyé un coup de feu.
Il sentit Sherlock se tendre brusquement, comme s'il allait pour se relever précipitamment.
_ Quoi ?!
_ Ils n'ont rien, le rassura John en levant les mains pour le calmer. Il s'en est fallu d'un cheveu, mais ils sont saufs. Ils sont à Baker Street, et une équipe veille sur eux en permanence. J'ai dû tancer Mycroft pour ça, mais au moins, ils sont en sécurité.
Sherlock sembla se détendre un peu, mais John le devinait très attentif à la suite.
_ Le pauvre Misha est terrorisé, mets-toi à sa place. Mme Hudson reste avec lui, c'est Lestrade qui est sur l'affaire. Sans lui donner les détails, je lui ai dit que tu étais concerné, et il a promis de faire le maximum. Par contre, je n'ai pas réussi à faire parler Mycroft. Ils ont extrait des tas de contacts du portable que tu as réussi à voler, ils sont en train de tout contrôler, mais il a refusé d'en dire plus.
_ Il doit certainement assurer ses arrières, pour le cas où le résultat n'est pas à la hauteur de ses espérances, supposa Sherlock dont la voix s'était quelque peu réchauffée. Ce n'est pas une enquête officielle, il aura certainement des comptes à rendre si ça rate.
John haussa un sourcil surpris. Il avait du mal à imaginer Mycroft avec plus haut placé que lui.
_ Par contre, la prochaine fois, évite si possible de te jeter au devant d'une cellule terroriste tout seul comme un idiot, tu éviterais des angoisses à beaucoup de monde. Tu t'es cru dans Doctor Who, ou quoi ? « Eh, regardez-moi, je suis une cible ! »
_ Je ne comprends pas cette référence.
John secoua la tête avec lassitude.
_ Arrête ce cinéma, tu me donnes de l'urticaire. C'est parce que tu as joué les idiots que tu as fini dans ce lit d'hôpital. C'est parce que tu as fini dans ce lit d'hôpital qu'Irène a mis le pied hors de Baker Street. Si tu ne l'avais pas poussée à sortir, Misha n'aurait jamais eu à subir ce risque. Aujourd'hui, il est caché au fond de sa chambre, l'appartement est sous surveillance constante, et tes copains terroristes doivent déjà être loin.
Sherlock tenta à nouveau de se relever, ignorant la douleur dans sa poitrine.
_ Tu penses que je suis responsable de ce fiasco ? Cingla-t-il. Je n'y suis pour rien, je n'ai jamais voulu une chose pareille !
_ Désolé de te contredire, tout ceci est ton œuvre. Tu n'as pas l'air de réaliser la frayeur que tu provoques chez les gens.
Sherlock le regarda, atone.
_ Il y a bien longtemps, quand tu as commencé à résoudre des enquêtes, poursuivit John, aurais-tu pu imaginer que tu deviendrais ça ? Celui qui fait paniquer des terroristes à la seule évocation de son nom ? Détective Sherlock Holmes. Le mot qui veut dire enquêteur aux yeux du monde entier. C'est sous ce nom que nous te connaissons tous. Mais si tu continues d'agir de la sorte, crois-tu que ce mot aura encore le même sens ?
Il leva un doigt docte.
_ En latin, ça vient du mot « detegere », qui veut dire « découvrir ». Et regarde ce que tu es devenu. Et voilà qu'ils s'en prennent à un petit garçon, l'enfant de la seule femme que tu as aimée. Et ils en ont fait une cible, dans le seul but de te terrasser. Et tout cela, Sherlock, parce qu'ils te craignent.
John se tut. Après une telle démonstration, il n'avait plus rien à ajouter.
Sherlock s'était rallongé, incapable de savoir quoi répondre. Oui, John avait raison. Il était détective. Détective consultant. Il n'était pas un super-héros bravant seul l'adversité, comme dans les films. Son rôle se bornait aux scènes de crime et autres puzzles. Et aujourd'hui, son geste avait failli coûter la vie à son fils. Il serra les poings, enragé de se savoir ainsi réduit à l'impuissance.
_ Tu l'aimes ?
La question de John le prit par surprise. Il le regarda, confus.
_ Quoi ?
_ Irène. Tu l'aimes ?
Le regard de Sherlock se perdit dans le vague, et John comprit déjà qu'il n'aurait pas de réponse. Il se souvenait des propos d'Irène sur cette question : « je doute que notre affection mutuelle puisse être qualifiée par un terme aussi générique que « amour ». Nous en avons certes les symptômes, mais nous sommes tous les deux trop prisonniers de nos contradictions. A la fois mus par nos sentiments et immobilisés par notre fierté ». Il s'adossa à la chaise.
_ Je sais que tu attaches beaucoup de prix à l'image que tu renvoies. Le froid et brillant détective Sherlock Holmes. Ca fait partie de ton personnage. Mais tu sais, on peut être brillant sans être sociopathe. Je veux dire… Personne ne t'en voudra si tu changes un peu.
Il revint vers son ami qui n'avait pas bougé.
_ Ecoute, je sais ce que c'est quand une nouvelle aussi énorme vous tombe dessus. Plus d'une fois, moi aussi, j'ai senti le sol s'ouvrir sous mes pieds. Tu n'étais pas au courant, et elle en est parfaitement consciente. Elle sait qu'elle a commis une erreur, elle sait qu'elle aurait dû te le dire avant.
Il se gratta l'arrière de la tête, cherchant la meilleure façon de formuler ses pensées.
_ Ce que je veux dire, c'est que… Elle ne te demande rien. Elle ne t'a jamais rien demandé. Elle voulait juste ton aide pour les menaces qu'elle recevait. Et tu sais ce qui m'amuse le plus, Sherlock « pas-ma-tasse-de-thé » Holmes ? C'est toi qui as ressenti le besoin de réfléchir sur cette question.
Et John fit ce qu'il put pour réprimer un sourire. Car il venait de se rendre compte que c'était exactement ça. C'était Sherlock qui avait pris l'initiative de s'interroger sur son statut.
_ Je n'ai rien dit à Irène, poursuivit John. Pas encore. Je ne veux pas lui donner de faux espoirs si jamais tes conclusions sont négatives. Laisse-moi juste te donner un conseil, si ça peut t'aider : pense d'abord à elle.
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Puis deux semaines plus tard, tout arriva d'un coup.
Lestrade informa John qu'ils avaient remonté la piste du tireur, et mis la main sur un trafic d'armes. Par le fait même, il annonça que le Yard avait été impliqué dans un coup de filet de grande envergure en collaboration avec la Branche Spéciale du MI5, et qu'à l'instant où ils parlaient, des arrestations avaient lieu un peu partout dans le pays. Lestrade alla jusqu'à affirmer que les pistes qu'ils avaient remontées allaient bien au-delà des frontières, et il savait de source sûre que le MI6 était sur le coup.
John accueillit la nouvelle avec satisfaction et soulagement. Car il savait qu'avec les premières arrestations, l'affaire prenait une tournure officielle, donnant à Mycroft les coudées franches pour agir à sa guise.
Celui-ci, fort occupé, ne se montra pas pendant les jours qui suivirent. Mais il prit la peine d'informer John que Sherlock allait pouvoir quitter l'hôpital. John n'hésita pas une seconde, il rassembla Irène et Misha, ils s'engouffrèrent dans un taxi et filèrent droit à St Barts.
Ils arrivèrent au moment où Sherlock subissait un dernier bilan avant d'avoir l'autorisation de partir. Lestrade était déjà sur place et les regarda arriver.
_ Tiens, John ! Je passais par hasard, et j'ai appris qu'il sortait aujourd'hui…
Il se tut en constatant la présence d'Irène et de Misha. Ses sourcils se levèrent d'ailleurs de surprise devant le petit garçon.
_ Bonjour, Greg, salua John.
_ Bonjour, John. Euh… Madame, bonjour…
_ Mademoiselle, le corrigea Irène.
_ Mademoiselle… Bonjour… Et vous êtes ?
_ Irène Adler. Enchantée, lieutenant Lestrade. Nous n'avons pas eu l'occasion de nous rencontrer, bien que vous ayez travaillé sur un fait me concernant.
_ Vraiment ? Lequel ?
_ Ce coup de feu sur un taxi, à Oxford Circus. John m'a expliqué que c'était vous qui vous étiez mis sur l'affaire.
John ne marqua aucune surprise. Forcément elle devait connaître l'identité de Lestrade. Celui-ci se souvint de l'affaire et baissa les yeux sur Misha qui lui sourit ingénument sous le deerstalker.
_ Voici mon fils, Misha.
_ Bonjour, monsieur ! Salua le petit garçon.
_ Euh… Bonjour, bonhomme.
Lestrade lança à John un regard confus.
_ J'ai raté quelque chose ? Demanda l'officier.
Irène échangea à son tour un regard avec John, attendant sans doute de savoir quelle suite donner à la conversation. John allait pour hausser des épaules fatalistes, mais il fut interrompu par le médecin qui sortit de la chambre.
_ Bien, résuma-t-il en consultant son porte-bloc, le bilan est positif. J'attends juste les radios pour prononcer un diagnostic définitif. Si c'est le cas, il pourra rentrer chez lui. Tenez, d'ailleurs, les voilà.
John se retourna pour voir avancer une infirmière portant une grande enveloppe blanche. Le médecin s'en saisit et retourna dans la chambre.
John resta dans le couloir, attendant les résultats. Lestrade, de son côté, n'en finissait plus de dévisager Misha.
_ John…, hésita-t-il. Est-ce que c'est ce que je crois ?
_ Ca dépend. Qu'est-ce que tu crois ?
Le lieutenant détailla le petit garçon pour la dixième fois, avisant les boucles brunes, les pommettes rebondies, la forme caractéristique des lèvres. Avec ce deerstalker sur la tête, c'était à peine s'il y avait un doute possible.
Il se racla la gorge, mal à l'aise.
_ Je vous prie d'excuser ma curiosité, mademoiselle, se lança-t-il alors, mais me permettez-vous de vous demander qui vous êtes ?
Irène réprima un sourire amusé devant la gêne manifeste de Lestrade.
_ Une relation plus ou moins proche de la famille Holmes, répondit-elle malicieusement.
Lestrade marqua un temps d'arrêt, la regarda, regarda Misha, puis regarda John.
_ John, sérieusement…, insista-t-il en désignant le petit garçon.
Et John fit quelque chose qu'il n'avait fait avant. Il singea Sherlock et usa d'une de ses expressions :
_ Je te laisse à tes propres déductions.
Il n'en fallut pas plus pour le lieutenant pour ouvrir la bouche de stupéfaction et se laisser tomber sur une chaise, complètement groggy. Aucun mot ne lui venait, mais la trajectoire de ses pensées était affichée en grand sur son visage.
John et Irène échangèrent un regard. Ils savaient tout deux que de toute façon, l'information aurait fini par fuiter.
Le médecin sortit alors de la chambre.
_ Tout va bien, annonça-t-il, Mr Holmes a le droit de sortir. Ses fêlures aux côtes ne sont cependant pas encore complètement ressoudées, je déconseille donc les mouvements brusques. Je vais rédiger une ordonnance pour des antidouleurs, le reste, c'est du temps et du repos.
John lui sourit.
_ Merci, docteur.
_ M'est-il possible de le voir ? Demanda alors Irène.
Le médecin jeta un œil par-dessus son épaule.
_ Oui, bien sûr. Je vais revenir pour lui faire compléter son dossier.
_ Merci.
Le médecin s'en fut, et Irène se pencha vers Misha.
_ Je vais parler avec monsieur Sherlock, lui dit-elle doucement. Reste avec John, en attendant.
_ Je veux voir monsieur Sherlock, moi aussi ! Protesta le petit garçon.
John lui posa une main rassurante sur l'épaule.
_ Tu pourras lui parler, ne t'inquiète pas. Mais pour le moment, ta maman doit lui parler seul à seule.
Irène le remercia avec un sourire, et entra dans la chambre.
Sherlock finissait de reboutonner sa chemise. Il avait enfin eu l'opportunité de se raser et sa mise était plus propre. Un hématome jaunâtre fleurissait néanmoins sur sa pommette. Il tourna la tête en entendant ses talons claquer contre le sol.
Ils se regardèrent, immobiles, lui à-côté du lit, elle devant la porte. Pas un mot ne fut prononcé, mais ce fut comme si, en un seul regard, ils avaient échangé davantage qu'avec tous les mots du monde. Irène s'avança doucement, il l'observa venir à lui.
Elle s'arrêta devant lui, et ils se fixèrent à nouveau, exprimant toutes leurs émotions des jours passés. La peur, la solitude, la jalousie. Mais là encore, aucun mot ne vint. Et quand Sherlock voulut prendre la parole, Irène lui mit un doigt sur les lèvres, secouant imperceptiblement la tête. Elle savait.
Il la contempla, petite et menue, ses longs cheveux bruns cascadant sur ses épaules, ses lèvres redevenues rouge ardent. Elle le devinait, elle le comprenait. Elle était la seule personne à avoir su lire en lui autant que lui en était incapable. Il n'avait pas besoin de parler. Il n'avait pas besoin de lui dire à quel point il était désolé. Désolé d'avoir été aussi stupide, désolé de ne pas avoir été là, désolé de ne pas avoir su choisir les mots. Il n'avait pas besoin de lui dire qu'il…
Elle savait.
Elle lui sourit, avec une incroyable tendresse. Elle avança ses mains, prit les siennes, et il la laissa faire. Puis sans cesser de le regarder, sans cesser de plonger dans ces yeux à la couleur changeante, avec douceur et patience, elle lui saisit le poignet, et posa ses doigts sur ses veines.
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John les regarda sans bouger, avec une discrétion polie. Il regarda Irène poser le doigt sur les lèvres de Sherlock pour le faire taire. Il regarda le lien puissant et indéfectible se tisser entre eux. Et quand il vit Irène prendre les mains de Sherlock et poser ses doigts sur ses veines, il sut. Il n'eut pas besoin de les lire ou de s'interroger, il sut, tout simplement. Il serra la petite main de Misha dans la sienne, pensant au lendemain. Il sut que ce serait long, mais il sut que ce serait là. Il sut que ce serait fort. Sherlock aurait sans doute encore beaucoup de chemin à parcourir, cela prendrait le temps que cela prendrait, mais John sut qu'il y arriverait.
Puis il vit Sherlock prendre sans un mot son téléphone portable dans sa poche intérieure et saisir quelque chose. Quelques secondes plus tard, le portable d'Irène sonna. Elle le sortit, ouvrit le message, et son sourire aurait pu éclipser le soleil.
« Dînons ensemble. »
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