- Jamais de la vie, affirma Milo d'un ton tranchant.
Aiolia soupira. Fichu caractère ! Décidément, il n'était pas facile de faire changer un Scorpion d'avis. Celui-là à plus forte raison. Voilà pourquoi il avait demandé à Shaka et Aldébaran de l'accompagner pour essayer de le raisonner. En le voyant, assis sur les marches de son Temple, avec l'air renfrogné des mauvais jours, il avait deviné, le connaissant depuis suffisamment de temps, qu'il avait des remords concernant la discussion de la veille au soir, mais que par fierté, ou plutôt par orgueil, il refuserait d'abdiquer et d'aller présenter des excuses au Bélier.
- Va voir Mu, tenta Shaka. Je suis sûr qu'il ne t'en veut déjà plus, de toute façon. Il ne va pas t'envoyer promener, si c'est ça que tu crains.
- Tu ne crois quand même pas qu'il me fait peur ?
- Alors , tu vas rester à bouder dans ton coin pendant longtemps ? Allez, vas-y, l'encouragea Aiolia.
- Oui, une petite leçon d'humilité ne peut pas te faire de mal. Tu en as grand besoin, renchérit la Vierge.
A côté de lui, le Lion se frappa le front et leva les yeux au ciel. Quelle catastrophe, ce Shaka ! Il avait vraiment toujours le mot juste pour mettre le feu aux poudres. Déjà , avant, la partie n'était pas gagnée, mais maintenant, ils pouvaient bien tous poireauter jusqu'au Jugement Dernier, Milo n'en démordrait pas.
- Merci pour ton aide, Shaka, lui glissa-t-il à l'oreille, grinçant. Mais franchement, tu crois que c'est ce qu'il fallait dire ?
- Ben quoi ? C'est vrai, non ?, répondit celui-ci de son ton le plus innocent.
Bien sûr que c'était vrai. Mais toutes les vérités n'étaient pas bonnes à dire, et mystique et détaché des choses humaines comme il était, Shaka ne le comprendrait jamais. Même pas la peine d'essayer de le lui expliquer.
- Bon, alors tu n'y vas pas ?, insista Aiolia.
- Non.
La situation était bloquée et bien bloquée. D'un côté un Bélier à qui il ne pouvait décemment pas demander de faire le premier pas, vu que c'était lui qui avait été offensé par les paroles de Milo, de l'autre un Scorpion plus obstiné et d'exécrable humeur que jamais, son regard noir comme de l'encre dardé sur un Shaka indifférent.
- Y'en a marre !, explosa-t-il soudain. Vous avez fini de vous comporter comme une bande de gamins, oui ????
Milo resta de marbre devant cette soudaine flambée de colère, tandis que Shaka, qui se tenait à côté du Lion, sursauta.
- Laisse-moi régler le problème, Aiolia, fit tout à coup la voix calme d'Aldébaran.
- Hein ?
Tous le dévisagèrent, interloqués. Même Milo, encore plus inquiet que surpris.
- Mais qu'est-ce que…., marmonna-t-il en envoyant la gigantesque main du Taureau s'abattre dans sa direction. Hé, lâche-moi !, s'écria-t-il.
Ce fut en pure perte. Sourd à ses protestations, Aldébaran l'avait saisi par la cape et entreprit de le traîner vers la série d'escaliers qui menait au bas du Sanctuaire sans autre forme de procès. Milo tenta de s'arc-bouter, mais le pavage régulier n'offrait aucune prise possible. Il descendit les premières marches sur les fesses, au grand dommage de son postérieur.
- Lâche-moi, espèce d'idiot !, brailla-t-il, excédé.
Le regard intimidant du géant se posa sur lui.
- Tu peux me répéter ça ? Encore un mot et je te transforme en compote, c'est compris ?
Une sueur froide parcourut l'échine de Milo. C'est qu'il en était bien capable !
- Je suis assez grand pour marcher, concéda le Scorpion, radouci.
Il n'était plus du tout sûr d'avoir le dernier mot, et son intérêt était clairement de limiter les dégâts. Aldébaran lui jeta un regard soupçonneux.
- Passe devant, je t'ai à l'œil.
- Ca me vexe, maugréa Milo. Tu pourrais quand même me faire confiance, non ?
Il obéit néanmoins et s'engagea dans les marches en massant délicatement ses fesses endolories, les trois autres sur ses talons.
Une demi-heure plus tard, ils parvinrent devant le temple du Bélier. Mais son gardien n'était visible nulle part.
- Où est Mu ?, demanda Aldébaran en fronçant les sourcils. Je sens son cosmos tout près d'ici pourtant.
- Bah, il est probablement à l'intérieur. Entrons.
Tous les quatre franchirent le seuil et s'introduisirent dans le Temple plongé dans l'obscurité. Aldébaran, qui en tant que voisin fréquentait plus Mu que les autres et donc connaissait mieux le Temple, les guida.
- Bizarre qu'il ne nous ait pas entendus. Il doit être occupé.
Au moment où il tendait le bras pour frapper à la porte, un bruit se fit entendre à l'intérieur. Quelque chose comme un couinement ou plutôt un miaulement.
- Mu a adopté un chat ?, interrogea Shaka, étonné.
- Pas à ma connaissance, lui répondit Aldébaran avec un haussement d'épaules.
- Tiens, ça recommence…
De fait, le même bruit venait de se faire à nouveau entendre. Puis encore. Et encore. De plus en plus fort, et de plus en plus distinct.
- Ne me dites pas que …., bafouilla Aiolia, en prenant progressivement la teinte d'une pivoine.
A sa gauche, Aldébaran , après une seconde de stupeur, se fendit d'un large sourire.
- Sacré Mu !, explosa-t-il de son gros rire.
Un qui ne riait pas du tout en revanche, mais alors pas du tout, c'était Shaka. Les lèvres pincées, il se retenait de ne pas tourner les talons, et même s'ils ne pouvaient pas voir l'expression de son regard clos, les autres n'avaient aucun mal à percevoir son énervement, tant il tripotait son chapelet de graines de lotus avec frénésie.
Pendant ce temps, de l'autre côté de la porte, le bruit s'amplifiait.
- On s'en va, maintenant, fit Aiolia, mal à l'aise.
- C'est ça, on repassera plus tard pour les excuses, approuva le Taureau. Là, je crois qu'on dérangerait.
Mais Milo ne fit pas un mouvement.
- Tu viens ?, le rappela à l'ordre le Lion par dessus son épaule.
Le Scorpion le laissa faire. Il avait bien fait de venir, finalement. Le jeu en valait la chandelle. D'un regard en coin, il observait, ravi, le chevalier de la Vierge, qui de son côté était tout à fait conscient de ce regard inquisiteur posé sur lui, ce qui le faisait bouillir d'indignation et de fureur. Et Milo savourait chacune de ces secondes pendant lesquelles il savait ce redresseur de torts sur des charbons ardents. Ca lui apprendrait à venir lui faire la morale sur les vertus de la tempérance à chaque fois qu'il découchait.
- Tu prends des notes en prévision du jour où tu enverras tes vœux de chasteté balader, mon cher ?, lui susurra-t-il d'une voix à la fois aussi sensuelle que moqueuse.
Soupir désespéré d'Aiolia dans leur dos. Décidément, quand un se calmait, c'était l'autre qui remettait ça ! Jamais il n'aurait la paix !
La réponse fut celle que Milo escomptait. Shaka ouvrit subitement les yeux, ses prunelles d'azur enflammées de rage.
- Ta gueule !, lui vociféra-t-il, à la grande stupéfaction des autres, Milo compris. Et, aussi vite, il tourna les talons et reprit le chemin de son temple où il se barricada à double tour pour le reste de la journée, afin de méditer sur les faiblesses de la chair.
Milo souriait, aux anges. Même dans ses rêves les plus fous, il n'avait jamais soupçonné pouvoir faire sortir Shaka de ses gonds de cette façon. Au moins, l'autre ne se repointerait pas chez lui de sitôt avec ses couplets moralisateurs. Bon débarras.
Un cri plus fort encore que les autres le ramena à la réalité, et son visage s'assombrit.
- Ils ne se gênent vraiment pas, ces deux-là, grommela Aiolia. Ils pourraient être plus discrets, on doit les entendre depuis le Palais du Pope !
- Ouais, rigola le Taureau. Y'a pas à dire, ils assurent ces Atlantes. Vous vous rappelez Shion ? Ca défilait, les filles, au Palais, quand il était Grand Pope !
- Humm, commenta Aiolia d'un ton sombre. Le vieux cochon, dire qu'elles n'avaient pas la moitié de son âge…
- Même pas le dixième, oui !, corrigea Aldébaran. En tout cas, elle a l'air d'apprécier.
- Tu parles, lâcha un Milo fielleux. Elle simule, oui !
Et lui aussi reprit le chemin de son temple de fort mauvaise humeur, soudainement inquiet pour sa réputation de plus grand Don Juan du Sanctuaire. Ces maudits Atlantes, c'était vraiment de la concurrence déloyale.
****
Chryséis se réveilla le lendemain matin doublement heureuse. D'une part parce qu'elle s'était réconciliée – et quelle réconciliation ! – avec Mu, de l'autre parce qu'elle pouvait reprendre son travail au dispensaire sans fouler aux pieds ses principes.
Avec tendresse, elle admira son bel amant endormi au milieu des draps en désordre. Sans le réveiller, elle déposa un baiser léger sur les lèvres à demi-entrouvertes et se glissa hors du lit. Machinalement, elle rabattit le drap sur lui. Un petit rire lui échappa : drôle d'idée, quand elle n'ignorait plus rien de son anatomie…
La cerise sur le gâteau de cette belle matinée fut l'étincelle qui s'alluma dans les yeux de Kanon lorsqu'elle entra dans sa chambre. A sa grande surprise, il ne demanda aucune explication sur son retour. Tant mieux, elle aurait été bien en peine de lui en donner une qui tienne la route.
Tous deux s'attelèrent donc à des exercices de kinésithérapie. Après tant de semaines d'immobilisation, les muscles endormis de Kanon durent bien protester face à ce changement de régime, mais si ce fut le cas, il n'en fit rien paraître. Et après tout, lui aussi avait subi le même entraînement sans concessions que les autres chevaliers d'or. Il ne ménageait pas ses efforts, et finissait souvent les séances en nage.
- Maintenant que vos blessures à la poitrine sont cicatrisées et vos jambes suffisamment solides, vous avez le droit de prendre une douche, lui dit Chryséis.
La réaction de Kanon fut celle qu'elle escomptait : un large sourire se dessina sur le visage d'ordinaire si fermé du deuxième Gémeau.
- Vraiment ?, fit-il d'un ton incrédule.
- Oui, mais pas trop longue et pas trop chaude. Sinon je viens moi-même vous en sortir de force.
- Je voudrais bien voir ça, répliqua-t-il, ironique.
Kanon savoura cette douche comme une renaissance. C'était comme si l'eau tiède qui coulait sur sa peau le lavait de ses péchés, purifiant son corps aussi bien que son âme. Cela ne suffirait sûrement pas à en faire un homme nouveau, mais c'était un bon début pour se reconstruire et repartir à zéro. Si on lui en laissait le temps, ce qui ne serait sans doute pas le cas …
Une fois shampooinée la longuissime et indomptable tignasse qu'il n'avait jamais pu se résoudre à couper, s'arracher à la caresse bienfaisante de l'eau tiède fut plus difficile qu'il ne l'aurait imaginé, mais une récompense l'attendait sur le porte-serviette.
C'était elle, bien sûr, ça ne pouvait être qu'elle. Elle avait dû broder son nom sur le drap de bain pendant ses longues heures de garde, quand la nuit lui laissait un peu de répit. Ce n'était qu'un modeste drap de bain, si peu de chose en réalité par rapport à ce qu'il avait possédé dans ce passé qu'il voulait oublier. Et pourtant cela signifiait tant. D'abord parce qu'il n'avait jamais possédé quelque chose sans avoir à le voler auparavant, et surtout parce c'était un cadeau. Et aussi loin que remontaient ses souvenirs, personne ne lui en avait jamais fait. Même Saga, ce frère si attentionné. Tout ce qu'il avait reçu de lui, il le devait au sentiment de devoir mêlé de culpabilité que ressentait son aîné plus favorisé par le sort.
Le drap de bain exhalait un subtil parfum de fleurs et de fruits. Le sien, ou bien rêvait-il ? Bah, ça n'avait aucune importance après tout. Il s'enveloppa moelleusement dans l'éponge, et se laissa aller à cette sensation de bien-être qui l'envahit.
Qu'il était agréable d'exister pour quelqu'un !
A suivre ....
