Chap 11 : La vie sauvage
Les quelques semaines qui suivirent son départ de Brême furent les plus agréables qu'Emma avait connues depuis bien longtemps.
Ils étaient revenus à leur formule originelle, éprouvée par le temps : juste elle et Toothless, et la vie n'avait jamais semblé couler aussi facilement. Tout l'espace entre le levé et le coucher du soleil – et même une grande partie du temps après le coucher du soleil – leur appartenait complètement, rien qu'à eux, pour le remplir comme ils le voulaient. Ils n'avaient rien à faire, aucun endroit où ils devaient se rendre, aucun endroit non plus où ils ne pouvaient se rendre, que des possibilités. Se rouler pendant des heures avec extase dans les hautes herbes d'une prairie, batifoler dans les eaux fraiches des rivières qu'ils croisaient, s'allonger, quand le soleil était à son zénith, sous la canopée fraiche d'un chêne et regarder les nuages filer, et la nuit !, passer la nuit entière à voguer sur les courants d'air tiède, aspirés vers le faut, en larges spirales élégantes puis tout dégringoler, la tête la première, les vrilles, les tonneaux ! Ces activités pouvaient paraitre trop simples à certains mais pour Emma et Toothless elles étaient tout ce qui leur fallait. Et sinon ils marchaient.
On était en plein dans la saison la plus agréable pour vivre dans la nature. Le printemps avait fait son temps, on glissait doucement vers l'été avec ses arbres bien verts et robustes, ses fleurs odorantes et ses fruits charnus qui n'étaient pas encore mûrs mais le seraient bientôt, promettant des repas plantureux, juste à portée de main, le jus collant coulant sur le menton et la bouche pleine de saveurs sucrées. La lourde cape d'Emma avait été rangée au fond de ses sacoches il y a des jours déjà et elle marchait maintenant avec seulement sa fine chemise, son col grand ouvert pour sentir l'air sur son cou.
C'était déconcertant la facilité avec laquelle le quotidien se muait en routine. Bientôt, elle n'eut plus à y réfléchir. Le temps était un fil continu qu'il suffisait de suivre. Il y avait toujours la prochaine forêt à traverser, le prochain pas devant l'autre, l'arbre là, à droite, avec ses branches basses tortueuses qu'elle voulait escalader, les tours qu'elle pouvait jouer à Toothless quand il s'assoupissait pendant sa sieste, les tours qu'il lui jouait à elle quand elle rêvassait trop et qu'elle ne faisait pas attention où elle allait. Il y avait toujours une colline devant eux à grimper et la vue au sommet dans laquelle elle pouvait se perdre quelques heures. Rien à faire, rien à penser. Juste s'asseoir là, en plein vent, les bras nus parce qu'il faisait chaud, et regarder le soleil avancer.
Avant qu'elle ne s'en rende compte, on était à la mi-juin et, dans les champs de blé qu'ils traversaient, les épis sortaient de leur gaine et lui griffait les mains. La nuit était repoussée à ses confins, elle venait de plus en plus tard et partait de plus en plus tôt. Cela limitait la protection qu'elle pouvait leur offrir mais ils faisaient sans. Ils traçaient leur itinéraire le plus loin possible des habitations et Toothless gardait en permanence une oreille aux aguets pour les pousser au sol ou les précipiter dans un ravin le temps qu'un paysan sifflotant les dépasse puis disparaisse. Et puis, de toute façon, ils bougeaient sans arrêt.
Ils passaient une nuit, attaqués par les moustiques, au bord d'un ruisseau dans une forêt humide. La suivante sur une crête rocheuse surplombant des étendues de vignes vertes et rangées. Une autre encore – avait-ce été avant ou après la crête rocheuse? – sur une île minuscule, envahie par la végétation, qui résistait aux eaux puissantes du Rhin. Et un dîner, enfin, autour de leur feu de camp bourdonnant de la nuée de papillons de nuit et de mites s'agitant au-dessus des flammes, juste aux portes de Aachen.
Aachen. Ou Aix-la-Chapelle, comme Flavien l'avait appelée. Une ville immense, haut lieux du Saint-Empire romain germanique. Elle avait entendu les histoires des couronnements somptueux qui s'y déroulaient, s'était fait vanter les splendeurs de sa cathédrale. À une époque, cela avait attisé sa curiosité et elle s'était promis d'en faire sa prochaine étape. Mais plus maintenant.
Emma resta un long moment, ce soir-là, à fixer les formes noires découpées par les dernières lumières de la journée alors que, derrière elle, Toothless avait commencé sa nuit. Elle avait pris bien plus de temps qu'elle n'avait pensé en prendre pour se rendre ici mais tous les détours et le retard accumulé n'avaient pas été suffisants.
Elle n'avait plus envie.
Le lendemain matin, quand Toothless se leva et vint appuyer son museau contre son épaule, elle répondit à sa caresse sans un mot puis elle se leva et tourna le dos aux fumées blanches qui commençaient à s'élever. Quelques instants plus tard ils repartaient tous les deux, côté à côte.
À partir du moment où elle abandonna l'idée de se rendre à Aachen, elle abandonna aussi toute idée de direction. Le matin, elle s'en remettait à Toothless pour décider du côté où ils partiraient et, très vite, le dragon insista pour qu'ils se déplacent de nuit, planant silencieusement sur des kilomètres, s'arrêtant quelques jours dans des endroits riches en gibier puis repartant au grès de signes mystérieux qu'elle n'arrivait pas à percevoir mais auxquels Toothless restait constamment à l'écoute.
Puis l'été, trop avancé déjà, entra dans sa période traitre. L'air s'alourdit, des jours s'écoulèrent sans qu'il ne plut une goutte et Emma commença à redouter le soleil qui se levait chaque matin, éclatant, dans un ciel délavé. Un soir, Toothless les mena pour la nuit sous un amas de gros rochers et, au crépuscule, le premier orage de la saison éclata. Emma s'aventura sous les trombes d'eau. Les grosses gouttes lui frappaient les épaules, le dos, emmenant la pellicule de sueur sur sa peau. Elle tourna sous le déluge, la bouche ouverte. Ses cheveux trempés tiraient sur son crâne, rafraichissaient sa nuque. Puis la foudre tomba avec un craquement sinistre sur les reliefs à l'horizon et elle se refugia entre les pattes de Toothless, son corps bouillant tout autour d'elle pour la réchauffer. Elle s'assoupit, ses yeux mi-clos tournés vers le ciel noir déchiré par les éclairs blancs.
Dans ces moment-là, elle se sentait bien, en parfaite sécurité. Il lui semblait que la vie ne pouvait pas être plus douce. Qu'elle ne pourrait pas être plus simple. Pas de dilemmes, pas de conflits, aucun des harassements de la vie sociale – Que dire ? Que faire ? Où était sa place ? Seule elle et Toothless gouvernaient son cœur et ses émotions.
Ce n'était que la nuit que les vieilles angoisses ressurgissaient.
Au début de son voyage, cela lui arrivait souvent. De se réveiller en pleine nuit, dans un état de conscience bizarre, comme si elle était quelqu'un d'autre. Cela n'avait pas commencé tout de suite. Au début, elle n'y pensait pas, elle ne réalisait pas. C'était venu après. Près d'un mois après. Après qu'elle ait traversé l'Islande d'un bout à l'autre en deux semaines, comme si elle avait quelque chose à ses trousses. Après son passage bref dans les îles Féroé, quand elle avait enfin atterrit en Ecosse et qu'elle s'était rendue compte qu'elle avait deux pays à traverser avant d'atteindre la prochaine mer et rien qui ne la pressait. Elle était partie pour un moment, ce qu'elle avait de mieux à faire c'était de se reconstruire une vie. Elle s'était alors mise à vraiment profiter, à explorer et c'était là que ça avait commencé.
La sensation était très différence de celle qu'elle avait des rares matins où elle se réveillait et paniquait un instant en ne reconnaissant pas l'endroit où elle s'était endormie. Non, là elle était calme, très calme, et lucide. Le jour, elle était trop occupée pour y penser ou pour prendre le temps de réaliser. Mais quand elle se réveillait au milieu de la nuit et qu'elle regardait autour d'elle sans être polluée par toutes les préoccupations de la journée, la réalité de sa situation lui apparaissait plus clairement. Et elle se voyait seule.
Les faits étaient les suivants : elle avait sans doute passé son 18ème anniversaire il y a quelques jours, cela faisait longtemps qu'elle n'était plus une enfant. Depuis plus de deux ans, elle était seule, tout le temps seule, sauf pour la compagnie silencieuse d'un dragon. Et cela ne la dérangeait pas.
C'était là d'où lui venait la si forte impression d'étrangeté. C'était ce décalage entre ce que lui disait sa raison, qu'elle était seule et qu'elle aurait dû avoir peur ou être triste et ce qu'elle éprouvait vraiment : une complète indifférence.
Elle ne pensait jamais à sa solitude, elle ne la ressentait pas. Et pourtant quand elle regardait autour d'elle, sur leur campement sommaire baigné de la lumière bleutée de la lune, tout ce qu'elle voyait criait cet isolement. C'était ses sacoches renversées, sans aucun souci de déranger quelqu'un d'autre ou d'étaler ses sous-vêtements à la vue de quiconque. C'était les parois froides de la petite grotte où ils avaient trouvé refuge, qui n'avaient sans doute jamais connu d'occupation humaine. C'était les ossements de leur diner, jetés dans un coin, qu'elle avait grignotés accroupie à même le sol. Quand elle sortait de son point de vue biaisé, elle pouvait voir cette solitude qui l'entourait comme un halo, comme les kilomètres de forêt sombre et vide tout autour de sa petite forme allongée.
Est-ce que ça allait toujours être comme ça ? Comment serait-elle dans cinq ans, dix ans, quarante ans ? Où serait-elle ? Dans une forêt en tout point semblable à celle-ci, repliée sous l'aile de Toothless, la gorge enrouée de ne pas avoir articulé un seul mot pendant toutes ces années ? Elle pourrait.
Tous les gens avaient une idée si précise de la façon dont il fallait mener sa vie. Les femmes devaient avoir des enfants, elles devaient se trouver un homme qui les protègeraient, qui les entretiendraient, leur apporterait l'argent et la protection pour fonder un foyer. Elle savait qu'on pouvait vivre autrement. Cela faisait deux ans qu'elle le prouvait. Elle pourrait être heureuse comme ça, juste comme ça, toute sa vie. Elle n'avait besoin de personne d'autre que Toothless.
Et la sensation l'englobait, encore plus forte. Il fallait qu'elle se répète ces mots : « Je suis seule, je suis seule. » pour les croire. Et alors elle ne savait pas si c'était elle qui vivait dans un mensonge ou si c'était tous les autres. Qui avait le droit de décider si la vie qu'elle avait choisie était inadéquate ?
Mais, même ces questions tourbillonnantes ne pouvaient pas l'empêcher de se rendormir et quand elle rouvrait les yeux, le soleil entrait dans la grotte, l'endroit ne semblait plus si froid et isolé. Toothless était là, tout près d'elle, il lui léchait le visage en guise de bonjour et elle se demandait ce qui lui avait pris. Elle n'était pas seule et si elle l'était, tant mieux ! Elle était bien contente de l'être si cela lui permettait de connaitre ces moments d'intimité précieux.
Alors, rassurée par cette réalisation, elle pouvait lâcher prise et se laisser entrainer par Toothless, tout doucement, vers une vie de plus en plus sauvage.
Les régions qu'ils survolaient maintenant étaient progressivement recouvertes par des forêts denses de résineux. Les habitations humaines se faisaient plus rares. À chaque halte, ils se posaient sur une terre souple et noire et dormaient entre les troncs parfaitement droits des sapins. Les seules rencontres qu'ils firent, à des jours d'intervalle, furent en ours et une meute de loups, vite mis en déroute par un cri puissant de Toothless.
Il devenait de plus en plus facile de vivre au rythme du dragon. Emma s'adaptait à cette vie incertaine et mouvante, tantôt diurne, tantôt nocturne. Elle n'avait plus besoin d'autant de sommeil qu'avant. Elle pouvait rester tout le temps alerte, même quand ses yeux étaient fermés, toujours prête à repartir quand l'envie s'en faisait sentir. Réglée sur les humeurs de Toothless, elle réagissait instinctivement à la moindre de ses émotions. Et lui aux siennes. Pour cela, pas besoin de mots, tout se passait par gestes : une posture tendue, la direction d'un regard. Des bras ouverts, des bras fermés. Des oreilles agitées par l'excitation, un sourire, la caresse de ses doigts contre ses écailles… C'était un langage merveilleux, où tout reposait sur l'instinct. Pour le parler à la perfection, il suffisait d'écouter ses émotions et de les laisser s'exprimer librement. C'était un langage qui ne permettait pas le mensonge. Emma aurait aimé pouvoir s'en contenter.
Elle aurait aimé être comme Toothless. Se fondre dans la nature qui les entourait et y vivre complètement. Se coucher le soir et ne rêver que de choses simples : le vent contre son visage, des prairies s'étendant à l'infini dans lesquelles elle aurait pu se rouler. Mais pour toute la douceur de la vie au jour le jour, pour toute sa conviction profonde que la nature était simplement et n'avait pas besoin de grands dessins, elle, elle ne pouvait pas s'empêcher d'être humaine et de se demander, de toujours se demander.
Même dans les moments les plus purs, suspendus et magiques, ces moments parfaitement formés et complets, ceux qui auraient mérité qu'on les laisse intouchés – comme le moment au point du jour où la lumière dorée coule dans les creux du paysage embrumé pour former des bassins éclatants au milieu des ombres – même quand elle regardait ce spectacle du haut de sa selle sur le dos de Toothless au sortir d'une nuit entière passée à planer, en apesanteur, sous les étoiles, même dans ces moment-là, Emma ne pouvait pas s'empêcher de regarder l'horizon et de n'y voir pas seulement le présent mais le futur aussi et de se demander : « où vais-je ? ».
Que lui réservait l'avenir ? Et surtout : que voulait-elle faire de cet avenir ? Il y a longtemps, sa vie avait eu une direction, un but. Elle avait voulu des choses : rendre son père fier d'elle, libérer Toothless, arrêter une guerre. Elle avait eu une raison de se lever chaque matin et au nom de ses rêves elle avait accompli des choses extraordinaires. Qu'en était-il aujourd'hui ? Elle regardait sa situation actuelle, perchée dans le ciel, surplombant tout mais ne touchant rien, et elle n'avait pas de réponse.
Ca y est, les pensées avaient été relâchées, elle ne pouvait plus les rattraper. Elles couraient librement dans son cerveau à toutes heures de la journée. Elles l'obnubilaient. Brusquement une digue s'était ouverte et, avec chaque instant qui passait, elle avait l'impression que quelque chose lui échappait. C'était quand elle regardait les profondeurs de la forêt, accroupie près d'un point d'eau pour remplir sa gourde, quand elle ramassait du petit bois dans les fourrés pour le feu. Quelque chose n'allait pas. Quelque chose lui manquait. Et cela la rendait folle.
Elle aurait voulu prendre n'importe quel sentier qu'elle croisait et partir le long du chemin d'un pas décidé. Rien que pour avoir un but. Mais quelque chose la retenait à chaque fois. Elle n'avait pas envie Une boule désagréable et diffuse lui tordait l'estomac et lui disait : « Ce n'est pas ça, cherche encore. ». Alors, elle serrait le poing, le frappait dans le tronc d'un arbre et cherchait encore, cherchait en rond.
C'était encore plus difficile quand elle essayait de dormir. Elle fixait les arbres s'élançant à l'infini au-dessus d'elle pendant de longues minutes et elle essayait de trouver une rêverie agréable qui aurait pu la distraire jusqu'à ce que le sommeil vienne la délivrer. Mais quand elle fermait les yeux et se tournait pour venir se blottir contre Toothless, les mêmes pensées revenaient la hanter derrière ses paupières closes. Pourquoi était-elle allée s'enterrer dans cette maudite forêt ? Une journée de plus venait de s'écouler, qu'en avait-elle fait ? Pourquoi n'était-elle pas heureuse ? Qu'est-ce qui n'allait pas ? Qu'est-ce qu'elle ne voyait pas ? Elle se tournait de l'autre côté pour interrompre le fil de ses réflexions, soufflait, rouvrait les yeux mais rien à faire, un petit moment d'inattention et ça reprenait de plus belle.
Quand elle arrivait à sombrer dans un sommeil agité, c'était encore pire. Elle faisait sans cesse des variations du même rêve. Elle était perdue dans cette forêt cauchemardesque, Toothless n'était pas là et, dans toutes les directions, tout se ressemblait. C'était un rêve trop réel. Elle courrait droit devant elle. Elle ne savait pas où elle allait mais elle y allait. Puis elle sentait que quelque-chose clochait. Ce n'était pas normal. Elle était trop légère. Elle regardait ses mains, par-dessus son épaule et tout à coup, elle comprenait. C'était ses sacoches, ses affaires. Elle avait tout laissé derrière elle ! Elle se retournait. Il fallait qu'elle revienne sur ses pas. Mais elle n'y arrivait pas. Tout était sombre derrière elle. Elle venait de passer devant ces troncs en courant, comme si elle avait quelque-chose à ses trousses. Elle avait peur d'y retourner. C'était plus facile de continuer dans la même direction. Mais maintenant, elle savait que quelque chose lui manquait et chaque pas en avant lui coûtait. Elle pensait à ses affaires. Son poignard roulé dans le tissu de sa cape, elle ne voulait pas s'en séparer.
Une branche craqua. Emma ouvrit les yeux. Elle tourna la tête. Ses sacoches étaient là, empilées au pied d'un sapin. Ce n'était qu'un rêve.
Elle soupira et pressa ses paumes contre ses yeux. L'angoisse mit quelques instants à se dissiper. Son cœur cognait encore sous ses côtes et sa respiration était trop rapide. Elle laissa retomber ses bras et enfonça ses ongles dans la terre meuble. Elle prit une profonde inspiration. Elle en avait marre. Elle ne voulait pas se rendormir. La petite poussée d'adrénaline l'avait complètement sortie du sommeil alors elle se glissa hors du cocoon chaud que formait l'aile de Toothless sans le réveiller et s'éloigna silencieusement de leur campement.
Ses bras repliés sur elle-même pour se protéger du vent soufflant depuis le sous-bois, elle marcha vers le petit lac dans lequel elle avait fait sa toilette la veille au soir. Elle avait atteint son point de rupture. Elle ne voulait plus se laisser maltraiter ainsi par les évènements, à en perdre le sommeil. Cela ne lui ressemblait pas. Il était temps de se relever. Quoi ? Elle voulait un but ? Très bien, elle allait prendre le temps de s'en trouver un ! Il y avait encore plein d'endroits où elle pourrait aller.
Elle s'assit au bord du lac, les pieds dans l'eau. Elle pourrait partir très loin, changer complètement de scène. Elle avait entendu des rumeurs sur des pays au sud, très au sud. Des pays complètements différents, si exotique qu'elle ne pouvait même pas s'imaginer à quoi ils ressemblaient. On disait que là-bas, tout était jaune au lieu d'être vert. Il était même fort probable que ces contrées aient leurs propres créatures mythiques comme le nord avait ses dragons. Ne serait-ce pas idéal ? Elle pourrait tout oublier de ses récentes aventures décevantes et repartir sur des nouvelles bases.
Mais tout ce qu'elle arrivait à voir, c'était la distance. Il lui fallait penser au temps qu'il lui faudrait pour s'y rendre. Des mois sans doute… et autant pour en revenir. Tout à coup, elle n'avait plus envie. Pourquoi ferait-elle un si grand détour ? C'était des semaines de vol sans cap précis, une chaleur harassante. Et une fois là-bas que ferait-elle de plus qu'elle ne pouvait faire par ici ? Le Nord, le vrai Nord, froid et blanc, lui paraissait maintenant presque aussi exotique que ces terres jamais vues au sud.
Emma se rendit compte qu'elle serrait sa chemise dans son poing au creux de son estomac. Elle était revenue au point de départ. Elle balança rageusement une poignée de terre dans les eaux placides et se laissa tomber en arrière. Ce n'était toujours pas ça ! Partir encore plus loin, qu'est-ce que cela changerait ? C'était ce qu'elle faisait depuis des semaines. En quoi cela la guérirait ? Elle cria sa frustration aux pins centenaires qui la regardaient de haut. Si, quelque soit la direction qu'elle considérait, c'était la même chose, qu'est-ce qui lui restait ? Le haut ? Elle connaissait déjà le ciel par cœur ! Le bas ?
Elle soupira et enfonça ses doigts dans ses cheveux défaits. Elle avait envie de revenir en arrière, vers les endroits où elle avait déjà été. C'était tellement plus simple avant, quand elle était encore dans des endroits qu'elle connaissait. Pour la première fois depuis des jours, elle sentit un sourire tirer aux commissures de ses lèvres. Alors, fatigués et lasse, elle les laissa revenir à sa mémoire, les paysages qui l'avait tant fait rêver au début de son voyage, pour qu'ils lui apportent un peu de baume au cœur.
Elle se souvenait des fins sentiers de terre au milieu des landes herbeuses sur lesquels ils s'étaient baladés pendant des jours pour traverser les Pennines, au centre de l'Angleterre. Elle revoyait les montagnes rocailleuses d'Ecosse avec les moutons robustes qui y paissaient sans se laisser intimider par le vent qui balayait tout sur son passage. Elle rit. Au diable ce satané été, ce climat continental étouffant ! Elle voulait revoir la neige, la mer grise, agitée, et la glace qui la prenait parfois. Elle voulait revoir les fjords et les hauts plateaux nordiques recouverts de rien d'autre qu'une mousse terne et têtue. Elle voulait revoir les cailloux sortant improbablement de l'eau sur lesquels ses ancêtres, il y a des centaines d'années, avaient décidé que c'était une bonne idée de s'installer.
Elle se remit sur son séant. À quoi pensait-elle ? Elle sentait l'euphorie soulever son cœur mais c'était des pensées imprudentes, interdites. Maintenant elle voyait Berk. Sa gorge se serra. Elle voyait son ancien foyer comme elle aurait pu le voir à dos de dragon, arrivant plein sud à la plus belle heure de la journée : celle du crépuscule. Elle voyait les feux allumés dans la gueule des sentinelles enfoncées dans la houle jusqu'à la taille et ceux sur les tours de garde, baignant le village dans la lueur dangereuse de l'incendie, celle qu'il arborait le plus souvent.
Une larme roula silencieusement sur sa joue. Elle savait qu'elle n'aurait pas dû penser à ça, mais elle n'arrivait plus à se rappeler pourquoi. Ces souvenirs lui redonnaient le sourire, même s'il était amer et teinté de nostalgie. Ils lui redonnaient l'envie. Était-ce si mal de s'avouer que cela lui manquait ? Qu'il y avait tellement de personnes qui lui manquaient ? Elle voyait son père, dans sa grande maison vide sur les hauteurs du village, allongé dans son lit, les yeux ouverts. Puis l'espace faisait un grand saut, un océan, des terres, une autre mer étroite, plus de terres encore, des champs, des forêts et enfin elle, assise au bord de l'eau, ses genoux repliés et ses bras passés autour pour les serrer. La distance entre eux lui paraissait soudain vertigineuse.
Au-dessus d'elle, dans le grand cercle ménagé par le lac, le ciel s'éclaircissait. C'était donc ça la solution. Si toutes les directions étaient équivalentes, la seule possibilité c'était de retourner en arrière. Revenir sur ses pas.
Elle ne savait pas quoi en penser. Ça lui faisait peur. Rien que de penser se retrouver face aux personnes qu'elle avait quittées, trahies il y a si longtemps la faisait frissonner. Mais cela l'excitait aussi. Elle pensait à tout ce qu'elle avait encore à faire là-bas. À dire. Elle le réalisait maintenant : elle avait laissé ses affaires à Berk en suspens pendant bien trop longtemps. Elle avait fait ce qu'elle avait dit, elle avait pris le temps d'explorer d'autres pays et d'autres cultures, elle leur avait laissé suffisamment de temps pour ruminer son départ. Il était temps de revenir.
Alors soit, elle retournerait à Berk. Sa prochaine grande aventure se trouvait là-bas. Et puis, de toute façon, elle ne serait pas seule. Elle entendait Toothless s'approcher de sa démarche pataude, mal réveillée. Elle ne risquerait rien. Quoi qu'il se passe là-bas, ils ne pourraient pas lui enlever son dragon, et c'était tout ce qui comptait.
– Alors, le gros dormeur, l'interpella-t-elle, on est enfin levé ?
Dès qu'il entendit sa voix, les oreilles de Toothless se dressèrent et il ouvrit grand ses yeux. Il vint frotter sa joue contre la sienne en ronronnant puis passa sa tête sous son bras pour s'allonger sur ses genoux.
– Hé, non ! s'écria Emma, on ne se rendort pas !
Elle essaya de le repousser mais il était trop lourd alors elle se contenta de lui frotter énergiquement la tête juste au-dessus de son museau, là où elle savait qu'il n'aimerait pas.
– Fini la paresse, Toothless ! Je reprends les commandes.
Il ouvrit un œil, l'air de douter d'elle.
– Oui, tu as bien entendu. Et j'ai décidé, on part par…
Elle leva la tête, chercha le nord dans le ciel.
– Là !
Et voilà ! On est arrivé à la fin de la première partie, intitulée, je le rapelle, Exil. Au prochain chapitre on attaque la partie 2 : Retour.
Ouf, ce chapitre a été un tournant difficile à négocier... Je ne sais pas combien d'entre vous voyaient venir un retour d'Emma à Berk. Je me rends compte que c'était peut-être un changement un peu brusque dans le fil de l'histoire, c'est pour ça que j'ai essayé de consacrer ce chapitre à l'expliquer et à l'introduire le mieux possible. Mais du coup ça donne un chapitre un peu différent du style habituel, une sorte d'interlude plutôt entre la première et la deuxième partie.
Finalement, moi, j'aime beaucoup ce chapitre (surtout le milieu et la fin, j'ai un peu plus de mal sur le début) mais je veux savoir ce que vous en avez pensé : trop obscur ? Trop elliptique ? Ou au contraire, trop de reflexions, trop lent et pas assez d'action ? Moi, je sais dès le départ où je veux en venir donc c'est toujours un peu difficile de savoir ce que comprendra quelqu'un d'autre...
Et sinon, pour ceux que ça interesse, mon mois de Novembre d'écriture intense avance bien. En réalité, ce chapitre était fini depuis une semaine. Je pense finir le prochain chapitre ce week-end et bien avancer sur la chapitre 13 avant le week-end prochain. Je crois que ça doit être la première fois depuis plus d'un an que j'ai des chapitres en avance sur ce que je publie ! Donc, je peux vous rassurer : le rythme de publication devrait se régulariser.
