Merci SBRocket pour... bah tu sais bien! Et merci LyraParleOr pour tes corrections.

Pov B

Un mois... presque un mois était passé depuis cette nuit de garde cauchemardesque où nous avions perdu le jeune patient.

Presque quatre semaines... vingt-six jours... six-cent-vingt-quatre heures... C'était à la fois très court et très long, mais ça aurait dû l'être suffisamment pour oublier cette nuit. Ce n'était pas le premier patient que nous perdions et loin d'être le dernier.

Depuis le début de mon internat j'en avais vu d'autres, pas forcément dans des conditions si brutales mais c'était quelque chose à quoi je devais être habituée. Et pourtant, cette fois-ci quelques chose était différent. Il y a des situations qui nous marquent plus que d'autres, des histoires qui laissent dans notre mémoire un souvenir indélébile sans que l'on sache vraiment pourquoi. Aucun doute que celle-ci faisait partie de ces souvenirs qui refusaient de disparaître en dépit de toute la bonne volonté que j'y mettais.

Parfois la nuit je revoyais les traits juvéniles de ce visage blafard. Je ne l'avais vu qu'endormi pourtant, mais les rêves sont une chose curieuse qui forcent l'esprit à ne pas oublier ce dont il voudrait pourtant tant se débarrasser.

En dépit du sentiment d'amertume et d'impuissance que m'avait laissé cette nuit de garde il fallait se lever chaque matin pour faire ce pour quoi un jour on s'était destiné. Il n'y avait pas de retour en arrière possible. Il fallait encaisser la frustration et le souvenir des échecs avec la promesse que ce ne serait pas le dernier, ce n'était jamais le dernier.

J'arrivais à un tournant de ma vie professionnelle où les échecs semblaient prendre une importance considérable par rapport aux succès. On m'avait prévenue qu'avec l'âge cela ne faisait que d'empirer... Maintenant pas un jour ne passait sans que les mises en garde de mon ancien professeur d'anatomie ne me reviennent en mémoire. Il nous avait promis ce sentiment cuisant d'impuissance lorsque fraîchement reçus au concours nous avions la tête pleine de rêves et d'utopie, et il n s'était pas trompé.

Bon on se taille les veines tout de suite ou on sort du lit?Et oui la vie continuait... tout comme mon dangereux penchant schizophrène. Je chassais toutes ces pensées de ma tête, il était plus que temps de se bouger. Je levais mollement un bras pour faire taire le réveil qui sonnait pour la troisième fois ce matin. J'aimais me réveiller par étapes, mettre toutes mes pensées en ordre avant de quitter la chaleur rassurante de mon lit. Il n'y a jamais rien en ordre dans ta tête! C'est toujours un bazar indéfinissable! Bon tu bouges de ce lit?

Vendredi... c'était vendredi. Ce qui signifiait que demain je pourrais dormir à loisir, je manquais définitivement de sommeil. Et d'activités en dehors de l'hôpital aussi. Je commençais à étouffer.

Par chance la salle de bain était déserte. Soit Cullen dormait encore soit il était de bloc aujourd'hui et par conséquent avait déjà quitté l'appartement! Une douche plus tard je me traînais hors de ma chambre, la tête encore embuée de sommeil et les épaules voûtées comme si je portais toute la misère du monde. La journée promettait d'être épuisante, les fins de semaine l'étaient toujours avec un programme de bloc long comme un jour sans pain. Oh bordel à quel moment ai-je signé pour être la conscience d'une vieille coincée dans un corps jeune? Un jour sans pain... même lorsque ta grand mère perdait sa première dent cette expression était périmée! Ça va alors, ça ne doit pas faire si longtemps que ça. De lait... sa première dent de lait!

Une discussion intérieure plus tard j'arrivais dans la cuisine bien trop peuplée pour une heure si matinale! Emmett et Rosalie avaient la tête plongée dans une épaisse pile de dossiers et prirent juste le temps de me saluer d'un distrait signe de la main, Jasper tournait sa cuillère dans son café comme si le mouvement circulaire du bout de métal était la chose la plus fascinante qu'il n'ait jamais vue. Il marmonna un bref bonjour d'une voix rauque et graveleuse et Cullen adossé au comptoir tapait à toute vitesse quelque chose sur le clavier de son portable. Joyeuse famille... Alice manquait à l'appel mais le matin son champ de bataille préféré était la salle de bain, pas la cuisine...

J'attrapais un mug que je remplis de café, le premier de la journée, le meilleur! Cullen qui s'appuyait contre le tiroir des couverts me tendit une petite cuillère sans lever les yeux de l'écran de son portable. Je voyais mal ce que j'allais bien pouvoir faire de ça, je prenais toujours mon café noir, sans ajout superflu mais j'étais tellement consternée par son geste de courtoisie que je la pris et la plongeai dans ma tasse.

Ça va déstresse, c'est une petite cuillère! Pas le calumet de la paix!

Après avoir fait inutilement tinter la cuillère dans la tasse, je passais en revue le programme de la journée en avalant à toute vitesse mon café. J'allais être en retard mais je n'avais pas l'énergie nécessaire pour me dépêcher.

"-Ce soir on mange ensemble. Personne n'est de garde et avec Emmett on doit vous parler." Le ton de Rosalie était sérieux mais sa tête toujours plongée dans ses dossiers dissuada quiconque de poser la moindre question. On saurait ce qui se tramait bien assez tôt.

Comme chaque matin alors que je poussais la porte du vestiaire j'avais la sensation de pénétrer au cœur d'une ruche, une ruche où de petites abeilles bleues, un calot sur la tête et un masque devant le visage s'agitaient en tout sens. Joyeux vacarme, le bourdonnement des petites abeilles était un vrai calvaire pour des oreilles mal réveillées, pour les miennes en particulier, qui aimaient le calme et la tranquillité. Rien que pour cela je regrettais de ne pas être un homme, leur vestiaire était toujours incroyablement silencieux... Et bah on y va... je suis sûr que Cullen serait ravi de t'y voir!

Je chassais de ma tête l'agaçante intrusion de ma conscience et me mis en quête de ma paire de sabots... périple digne d'un stage de survie qu'il fallait répéter matin après matin... une technique hautement élaborée consistait à écrire sur le caoutchouc coloré des messages de menaces et des mises en garde pour quiconque s'aventurerait à les chausser, mais force était de constater que cette méthode ne faisait plus ses preuves depuis longtemps. Je finis par les retrouver sous l'étagère, là où j'étais certaine de ne jamais les avoir laissés et un lavage de main pus tard je quittais le vestiaire surchauffé pour m'aventurer dans le couloir glacial et silencieux des blocs.

Depuis le début de mes études j'avais toujours adoré ces couloirs aseptisés où s'ouvraient les grandes portes vitrées des salles d'opération. C'était comme pénétrer dans un autre monde, un monde fait de précision, de couleurs pourpres et bleutés, de silence à peine troublé par le cliquetis des instruments et les voix apaisantes de l'équipe médicale. Un monde feutré, presque monochrome et un peu extraterrestre.

Mais ce matin, comme tous ceux depuis un mois ce n'était pas le calme qui m'envahissait en remontant le chemin vers les blocs de chirurgie digestive, non, c'était l'agitation, l'angoisse... une sourde appréhension qui prenait le creux de mon ventre et me tenaillait. Ce n'était plus l'excitation qui déversait ses flots bienfaiteurs d'adrénaline dans mes veines, c'était la peur...

Ma gorge se serrait, mes mains habituellement si assurées étaient moites et tremblantes.

Au lieu de me sentir à ma place dans ce monde familier, j'avais envie de fuir au loin, de courir jusqu'à mettre le maximum de distance entre cet endroit et moi.

Une fois dans l'inter-salle je pris une profonde inspiration pour calmer mon angoisse et me décidai à passer la porte du bloc, espérant que toutes mes appréhensions disparaîtraient une fois l'intervention commencée.

Mon chef me jeta un regard noir à cause de mon retard, le patient était presque installé. Dieu que la journée allait être longue, surtout avec un senior en rogne contre moi.

Finalement le programme fut moins long que ce que j'avais craint et à 16 heures il était bouclé. Miracle pour un vendredi...

Je remontais dans mon service pour aider mon co-interne sur la dernière visite avant de passer le flambeau à celui qui avait la malchance d'être de garde ce soir.

"-Je prends le secteur un, tu prends le deux?" Seth me tendit la pile des dossiers, des patients que je connaissais bien pour la plupart.

"-C'est surtout des post-opératoires. On a pas eu beaucoup d'entrées depuis hier, une appendicectomie qui est prévue au bloc pour demain et une gamine, 13 ans, tumeur au foie, une saloperie d'hépatocarcinome qui a déjà commencé à envahir les veines sus-hépatiques."

"-13 ans? Mais depuis quand on fait de la pédiatrie?"

"-Elle fait partie de l'essai clinique du docteur Taylor, c'est un dossier complexe, la petite en est à sa deuxième cure de chimio, ils vont tenter une exérèse de la tumeur mais le taux de réussite total n'est pas génial. Je te laisse découvrir son dossier j'attaque mon côté. Bon courage."

J'entendis les pas de Seth s'éloigner dans le couloir alors que je survolais ledit dossier pour avoir suffisamment d'informations. C'était une visite de routine qui avait surtout pour but d'évaluer l'évolution des patients en post-opératoires.

Je décidais de terminer par les nouveaux patients, ils avaient, ou seraient vus par leur chirurgiens respectifs rapidement de toute façon, ma visite était assez inutile.

Gérer mon travail dans le service était ce que j'aimais le moins avant, mais depuis un mois c'était la seule chose que je semblais être capable de faire correctement. En rentrant dans la chambre d'un patient je n'avais pas cette angoisse qui m'éteignait chaque fois que je pénétrais dans un bloc. Si j'avais pu j'aurais volontiers échangé ma place avec les autres internes pour être toujours dans le service mais j'étais une chirurgienne en devenir... et ma place était dans un bloc! Combien de temps encore ça allait mettre pour que les choses redeviennent comme avant? Pour que je redevienne celle que j'étais avant cette nuit de garde qui avait tout bouleversé ? On admettait volontiers que chaque interne traversait ce genre de phase dans la vie, j'espérais que la mienne prendrait bientôt fin, je ne supportais plus de douter!

Avant d'aller mettre une note dans chaque dossier et de quitter l'hôpital j'entrais dans la chambre de Leah, 13 ans, petite poupée toute en lignes fines et gracieuses à demie-assise sur le lit, soutenue par quelques oreillers. Sur sa tête, un petit bonnet blanc duveteux semblait avoir pour but de cacher la perte de ses cheveux que j'imaginais longs et bruns comme ceux de la femme assise à ses côtés qui pressait doucement sa mains. Les yeux de Leah étaient si sombres qu'ils en paraissaient presque noirs. On y voyait briller une maturité saisissante, une maturité qu'aucun regard d'enfant ne devrait jamais refléter...

Lorsque je me présentai à elle et à sa mère elle me fit un petit sourire joviale, presque joyeux. Cette petite était une grande habituée des défilés de blouses blanches dans sa chambre, elle était calme et rassurée.

Je commençais à lui poser les questions habituelles avant de l'examiner avec toute la douceur dont j'étais capable. Mon expérience en pédiatrie se limitait à quelques stages durant mon externat et bien que treize ans paraissent un âge presque adulte, son petit corps chétif, pâle et épuisé par les cures de chimio m'impressionnait. Mes mains, que je voulais douces et légères, me semblaient terriblement brutales et maladroites.

Un coup sec fut frappé à la porte et le docteur Taylor entra dans la chambre, son éternel sourire rassurant plaqué aux lèvres.

"-Ah Bella tu es là très bien. Je vais expliquer à Leah et à sa maman les détails de son opération de lundi. C'est bien que tu assistes à cet entretien, c'est toi qui m'assistera sur cette procédure."

Je hochai la tête et terminai rapidement mon examen pendant que mon chef commençait à expliquer le plus simplement possible le protocole compliqué de l'exérèse de la tumeur.

Leah, faisait preuve d'un stoïcisme surprenant pour une enfant si jeune, il ne faisait aucun doute qu'intérieurement elle devait être terrifiée. Je ne sais si c'était par fatalité ou par égard pour sa mère au bord des larmes, mais Leah accueillit avec calme les explications de ce qui était probablement sa dernière chance de traitement.

Lorsque le docteur Taylor en arriva à la liste interminable des risques et complications post-opératoires possibles je posai ma main sur celle de Leah et la pressai doucement. J'avais besoin d'établir ce contact, d'essayer de la rassurer ou je ne sais quoi, de lui montrer qu'elle n'était pas seule, mais lorsqu'elle tourna vers moi son regard sombre si plein de maturité je me sentis stupide. Ma tentative m'apparaissait tellement dérisoire dans ses grands yeux bruns qui semblaient vouloir me dire: "ne te fatigue pas, c'est bon. De toute façon c'est toi d'abord que tu cherches à rassurer..."

Cette gamine avait dans sa courte vie enduré bien plus de souffrances que nombre de gens n'endureraient jamais dans toute leur vie entière. Elle avait compris sur l'existence des choses que moi même, avec le double de son âge, je n'avais qu'entre-aperçues...

Moins d'un quart d'heure plus tôt, je ne la connaissais pas et là qu'est-ce que je cherchais à faire au juste? Lui dire que tout irait bien? Que ça ne ferait pas mal? Conneries... j'en savais foutrement rien! Impuissance encore... dans le regard de cette gamine je pouvais lire toute mon incompétence, toute notre incompétence... Impuissance et frustration...

J'avais la sensation de ne plus être capable de ressentir autre choses que ces émotions qui me mettaient les nerfs à vif, qui décuplaient mon envie de fuir. Alors je pressais un peu plus fort cette petite main frêle, Leah me fit un sourire avant de reporter son attention sur mon chef. Oui cette gamine avait tout compris... c'était moi que je cherchais à rassurer. C'était mon impuissance que je tentais de camoufler.

Je quittais l'hôpital une demie-heure plus tard totalement vidée, anesthésiée. Je redoutais de me retrouver au bloc lundi, j'aurais voulu que le docteur Taylor désigne quelqu'un d'autre pour l'assister. Ce qui il y a quelques temps encore aurait été pour moi un honneur me terrifiait et j'ignorais si j'aurais la force de surmonter ça.

Un week-end pour évacuer ça ne serait pas de trop. Je passais rapidement à l'appartement prendre une douche et me changer avant de rejoindre mes colocataires en ville pour dîner. Se vider la tête, voila la seule chose importante à faire un vendredi soir.

Pov E

Lorsque je pus enfin quitter le service de réanimation la soirée était bien avancée. Je rejoignis directement les autres dans le petit restaurant à deux pas de l'hôpital. Les rues étaient désertes et baignaient dans la lumière douce et dorée du soir. Le printemps touchait presque à sa fin et on pouvait sentir dans l'air parfumé les premières chaleurs de l'été.

Je profitais des ces quelques minutes de marche pour évacuer toute la tension accumulée au cours de la semaine.

Tous mes colocataires étaient déjà arrivés et la table qu'ils occupaient était sans conteste la plus bruyante de la salle. L'atmosphère du restaurant était décontractée et chaleureuse, nous avions l'habitude de nous rejoindre ici lorsque nos emplois du temps ne nous le permettaient. J'aurais aimé oublier tout ce qui concernait de près ou de loin le travail, mais nous travaillions tous au même endroit alors question dépaysement on pouvait trouver mieux !

Et puis le truc insupportable lorsqu'on ne fréquente que des couples et qu'on est soit même célibataire? C'est qu'on se retrouve d'office face à l'autre célibataire de service... Swan ne daigna même pas lever la tête lorsque je m'assis sur la chaise face à elle, joyeuse soirée en perspective...

Je fis rapidement abstraction de l'humeur maussade de mon aigrie de voisine pour me concentrer sur l'histoire que Jasper était en train de raconter. Jasper avait toujours les meilleures histoires! Ses journées semblaient si palpitantes que j'en regrettais presque de ne pas avoir choisi la psychiatrie. "L'externe a volé à l'autre bout du couloir, c'était son premier jour de stage. On a dû s'y mettre à quatre pour ramener le patient dans sa chambre. Mais y a du progrès, la semaine dernière il a mordu une infirmière pendant une prise de sang." Ouais en fait non, je ne regrettais pas d'avoir choisi autre chose que psy finalement.

La première fois de la soirée que je croisais le regard de Swan ce fut quand on nous servit les entrées. Elle n'avait pas décroché le moindre mot depuis mon arrivée et elle semblait flotter dans une sorte de bulle à des kilomètres de nous. Mes yeux rencontrèrent brièvement les siens lorsque la serveuse déposa nos assiettes et je fus frappé par son regard vide et éteint. Des cernes presque violacés s'étendaient sous ses yeux, pourtant elle n'avait pas été de garde la nuit dernière... Depuis quelques temps Swan semblait si ailleurs qu'elle en devenait invisible. Depuis la dernière garde que nous avions partagés en fait... ce qui s'était passé cette nuit-là avait l'air de continuer à la miner. Ou peut-être que c'était totalement autre chose finalement... mais en tout cas elle commençait à faire sérieusement concurrence à Morticia Adams pour le look dépressive échappée du cimetière...

"-Bon Emmett et moi on a un truc à vous dire."

"-Vous vous mariez?" Cette réflexion ne pouvait venir que de ma sœur mais au vu de l'air totalement sérieux d'Emmett il était facile de deviner qu'il s'agissait d'autre chose.

"-Non, on part en Sierra Leone." annonça calmement Rosalie.

"-Quoi tous les deux? Pour cette mission humanitaire dont tu parlais y a quelques temps." demanda Alice.

"-Oui, tous les deux, pour trois mois."

"-Mais comment tu vas faire Emmett? T'as pas fini ton internat, ils te laissent quand même partir? Et t'es chirurgien et ils veulent des gynéco, tu vas faire quoi là-bas ? » Le ton de Jasper était plein de curiosité mais aussi un peu inquiet.

"-Je vais prendre un semestre de retard mais bon ça va me laissera plus de temps pour bosser ma thèse. Et ils n'ont pas besoin seulement de gynéco, j'y vais pour faire de la santé publique, campagne de vaccinations et autres."

"-On voulait attendre que tout soit bien en place pour vous en parler, c'est fait maintenant." Rosalie ne s'était pas départie de son calme malgré nos regards abasourdis.

"-Et vous partez quand?"

"-Dans trois semaines."

"-Vous avez vraiment attendu la dernière minute pour nous prévenir!" Le ton de ma sœur était un peu accusateur mais je ne pouvais que me ranger à son avis, j'aurais bien aimé avoir plus de trois semaines pour me préparer à vivre seulement avec Jasper et Alice, le couple le plus dégoulinant de guimauve qui soit et Swan...

Emmett et Rose allaient me manquer pendant ces trois mois.

Après ça, la soirée fût plutôt agréable, chacun racontait ses histoires de la semaine, parce qu'on n'était pas foutu de parler d'autre chose que d'hôpital et de patients... ce truc était universel, quelque soit l'endroit de la planète si vous mettiez six médecins ensemble, ils allaient approximativement mettre huit minutes pour parlez de médecine... foutu conditionnement!

Swan nous fit même l'incroyable honneur de faire entendre sa voix, à force de la voir s'enfoncer dans le mutisme j'avais fini par croire qu'un saint, parce qu'un mec qui ferait ça serait canonisé, lui avait arraché la langue! Mais non... lorsque quelqu'un s'adressait à elle, elle répondait. Elle n'en avait pas l'air moins dépressive pour autant, cela dit! Inquiétant... et au vu des regards que se lançaient Alice et Rosalie, je n'étais pas le seul à trouver ça préoccupant. Mais je n'allais pas passer mon temps à m'inquiéter pour elle, c'était probablement la dernière soirée que nous passions tous ensembles avant le départ d'Emmett et Rosalie.

Comme c'était prévu, trois semaines plus tard Rosalie et Emmett étaient partis et une semaine après je prenais conscience de leur absence et à quel point ils me manquaient. Les rares fois où j'étais rentré à l'appart c'était pour voir Jasper et Alice roucouler stupidement dans le salon. Maintenant que nous n'étions plus que quatre, enfin trois et demi, Swan n'était toujours pas sortie de sa léthargie, ils ne se gênaient plus pour exhiber leur amour dégoulinant dans toutes les pièces de la maison. Affligeant!

Bon ce n'était pas le moment de penser à Jasper et à ma sœur, il était temps de descendre chercher quelque chose à manger, et vu l'heure avancée de l'après-midi ça allait plutôt ressembler à une chasse préhistorique qu'à un déjeuner civilisé. Passer sa vie à l'hôpital vous apprend un tas de trucs, mais surtout ça permet de développer un impressionnant instinct de survie. Lâchez une équipe de personnel soignant sur une île déserte, vous serez surpris de voir à quel point leur instinct primaire est redoutable!

"-Hé Edward tu vas manger? Attends, moi non plus j'ai pas encore eu le temps." Jasper qui me rattrapa dans le hall d'entrée interrompit mon conditionnement psychologique en vue de la chasse à venir. Trouver de la nourriture pour deux personnes, ça allait singulièrement compliquer les choses!

"-Matinée chargée?" Lui demandais-je plus pour faire la conversation que par réel intérêt.

"-M'en parle pas... je crois que je ne verrais jamais le bout de cette journée! Ni de cette semaine, vivement vendredi!"

"-Pas de garde ni d'astreinte ce week-end?"

"-Je suis en vacances à partir de vendredi! Pour deux semaines!"

"-Ah ouais?"

"-C'est prévu depuis un moment! Alice aussi au fait. On part à Bandon dans l'Oregon."

"-Hein? Quoi? Mais vous avez décidé ça quand?"

"-On vient de choisir la destination." Jasper considérait d'un air dubitatif les yaourts qui nous feraient office de repas en me répondant.

"-Dans l'Oregon? T'emmène ma sœur dans l'Oregon? Au milieu de rien?"

"-On a besoin de se poser dans un endroit tranquille. On a loué une petite maison au bord de la plage, ça va être génial. Viens un week-end, avec Bella, ça va pas fort pour elle en ce moment et ça vous ferait du bien à tous les deux. La maison a deux grandes chambres."

"-Oh oh oh attends! Avec Swan? Non aucune chance! Je sais pas si tu te rappelles ce qui s'est passé la dernière fois qu'on a partagé la même chambre. Et non vraiment aucune chance que j'aille me perdre au fin fond de l'Oregon coincé entre tes roucoulements avec Alice et ta tarée de sœur!"

"-Oh allez, Bella n'est pas si désagréable! Ça va être sympa, venez vous reposer un week-end!"

"-T'as une étrange définition du mot sympa... Mais bon pas étonnant venant d'un mec qui s'appelle Swan, qui est psy et qui sort avec ma sœur... désolé mec mais ça fait bien longtemps que ton jugement a perdu toute crédibilité! Mais amusez-vous bien!"

"-Au moins j'aurais proposé!"

Je les enviais un peu de pouvoir prendre deux semaines de vacances. Chacun de mes jours de congé était consacré à la préparation de ma thèse, mais ni Alice ni Jasper ne passait la leur cette année. Ils avaient raison d'en profiter. Même si ça signifiait que j'allais me retrouver pendant deux semaines avec Swan comme unique colocataire !

Je me mis à crier en prenant conscience de l'horrible réalité :

"-Vous ne pouvez pas partir!"

"-Euh pourquoi?"

"-Je vais me retrouver tout seul avec Swanny!"

"-T'inquiète, elle ne devrait pas te manger! Et sois sympa avec elle Edward, elle n'est vraiment pas bien en ce moment! Même toi t'as dû t'en rendre compte. Vous avez très bien réussi à vous ignorer pour faire croire à tout le monde que vous aviez réglé vos comptes, continuez comme ça!"

Emmett et Rosalie, pourquoi êtes-vous partis?

Inévitablement le vendredi tant redouté arriva et j'accompagnais Alice et Jasper à l'aéroport. Ma sœur insista une nouvelle fois pour que je vienne les voir le week-end suivant. Je n'avais rien contre cette idée en soi, c'est de faire le voyage avec Swan qui me m'empêchait d'accepter. Même si il est vrai que ça lui ferait plus de bien à elle qu'à moi de prendre quelques jours loin de Seattle. Elle était toujours aussi maussade et invisible. Les cernes sous ses yeux ne disparaissaient pas et pourtant elle ne passait pas plus de temps à l'hôpital que d'habitude. Elle avait aussi probablement perdu quelques kilos, elle qui était si mince...

J'attrapais le sac d'Alice dans le coffre et chassais les pensées de Swan de ma tête, je n'allais quand même pas m'apitoyer sur son sort maintenant!

"-Je n'arrive pas à croire qu'il t'emmène en vacances dans l'Oregon... Nan je veux dire c'est pas comme si la Californie était juste en dessous. T'as conscience qu'il n'y a rien là bas?"

« -Edward arrête de jouer les rabats joies! On a choisi la destination ensemble!"

"-Euh juste comme ça, depuis quand a-t-on été envahi ? Alice ? Depuis quand un alien t'a remplacée ? »

"-Hé Ed arrête ! » Elle m'attira dans ses bras et se dressa sur la pointe de ses pieds pour poser un bisou sur ma joue.

« -Merci de nous avoir emmenés ! »

« -Passez de bonnes vacances.

Je les regardais s'éloigner, toujours un peu envieux. J'aurais aimé être à leur place et m'échapper de New York moi aussi. Mais non, j'allais rentrer pour mon long tête à tête avec avec miss frustrée chronique, nouvelle promue représentante du clan des dépressives anonymes... joyeuse perspective!