Une des constantes de la vie de Sting, c'était l'expression perpétuellement blasée de Rogue. Comme il faisait toujours la gueule, le public était persuadé que le dragon des ombres était quelqu'un de sinistre et de rabat-joie. Bon, ils avaient raison, mais d'un autre côté, ils n'avaient pas vu le brun chialer devant Les Feux de l'Amour

Mais là, l'expression de Rogue… Il le regardait comme une grenade dégoupillée. Sting se demandait vaguement si ça pourrait dissuader son partenaire de le menacer des pires tortures dès qu'il pétait de travers, mais dans l'ensemble, ça ne lui plaisait pas. Rogue faisant la tronche, c'était l'une des lois de l'Univers. S'il arrêtait, l'Apocalypse allait se déchaîner !

D'accord. Vu le paysage autour d'eux, c'était déjà l'Apocalypse. Du moins dans cette ville.

« Rogue ! » pleurnicha Frosh. « J'ai froid ! »

« Tu m'étonnes, avec toute cette neige » commenta Sting – l'Exceed avait marqué un point, on se les gelait grave. Note à lui-même : il allait arrêter de mettre des t-shirts courts, il voulait garder son nombril.

« Sting-kun, pourquoi il neige alors qu'on est en juin ? C'est pas normal ! »

« Ah ben dans l'hémisphère sud, il paraît… »

« C'est la magie » déclara Rogue, son Exceed dans les bras.

« Putain, vieux, redescends de ton nuage ! » râla le blond. « Je sais qu'il y a des mecs capables de faire des trucs de dingues, genre nous, mais changer une ville en décor de film d'horreur ? Qui voudrait faire ça ? Et puis, qui pourrait faire ça ? »

Le brun lui adressa un regard mauvais. Ah, le monde tournait encore un peu rond, semblait-il.

« Pense ce que tu veux, mais tu ne peux pas nier ce que tu ressens ! »

Le dragon blanc fronça les sourcils.

« Hein ? Comment ça, ce que je ressens ? Y a quelque chose à ressentir ? »

Cette fois, ce fut au tour du dragon des ombres de ciller.

« Tu ne sens pas ? »

« Rogue, tu va bien ? » interrogea timidement Frosh.

« Mais… c'est juste tellement… tu ne sens rien de rien ? »

Le blond fit un petit pas en arrière.

« Rogue, tu me fais flipper, là. »

Les yeux rouges étaient remplis de confusion, et aussi de… est-ce que c'était de la frayeur ?

« Tu ne sens rien qui crépite sur ta peau ? »

« Je sens le froid et c'est tout » jeta Sting qui avait de plus en plus les glandes. « Merde, Rogue, je croyais que tu détestais Ghost Whisperer, alors arrête-moi ce cirque ! »

« C'est pas un… »

Le brun se raidit brusquement et son teint déjà blême devint cadavérique. Frosh poussa un piaulement d'angoisse et s'agrippa à son col, terrifié par l'idée que son humain fasse un nouveau malaise.

« Rogue ! Arrête ! » s'écria Sting en empoignant son partenaire par les épaules.

« …Elle est là » souffla le dragon des ombres, les yeux écarquillés.

La confusion du blond refusait de se clarifier.

« Qui ça ? »

Un bruit sourd retentit dans son dos, le bruit du métal qui tombe sur le goudron. Il se retourna en un éclair.

Juste le temps de voir une silhouette en robe jaune s'écarter de la poubelle qu'elle venait de faire tomber et commencer à courir.

« HEY ! »

Sting se lança à la poursuite de la fille, bientôt suivi par le reste de l'équipe.


En temps normal, Sting n'avait rien contre le fait de pourchasser une nana. Mais une chose était sûre, il détestait que cette dernière se volatilise, ce que la gonzesse en robe jaune venait précisément de faire.

« J'en ai ma claque de cette ville ! » tonitrua-t-il à voix haute.

A côté de lui, Lecter éternua. D'accord, la ville était de toute évidence abandonnée, mais c'était pas une raison pour laisser un bar envahi par la poussière !

Ouaip, un bar. Cette fille avait la tête sur les épaules, parce que si elle voulait que les deux dragons continuent à lui courir après, il allait falloir qu'ils soient rudement bourrés.

Frosh avait sauté des bras de son humain et voletait près du mur. Une affiche décolorée et déchirée proclamait : Grande sortie pique-nique au parc Beth Chatto le 18 mai ! Amenez l'élue de votre cœur !

Dans l'ensemble, le bar ressemblait à n'importe quel bar où on vendait de l'alcool : des tables le long des fenêtres, un long comptoir derrière lequel était visible un miroir craquelé, des tabourets immenses et un vieux juke-box qui semblait sortir tout droit d'un western spaghetti. Incrustée dans les murs, l'odeur de la cigarette empestait tout le local.

« C'est charmant » ricana Sting. « La prochaine fois que je drague, je viens ici. Si la donzelle ne me tombe pas dans les bras, c'est vraiment que le cas est désespéré ! »

« Si elle s'évanouit, ce sera à cause de l'odeur » lâcha Lecter, dégoûté et verdâtre sur les bords – il avait horreur du tabac, ça lui donnait la nausée.

Sting eut un sourire narquois mais ne reprit pas l'Exceed. Personnellement, ça ne le dérangeait pas de s'en griller une à l'occasion, mais quand on avait un odorat plus sensible que le commun des mortels… ouaip, ça craignait un peu, les superpouvoirs, dans la vie de tous les jours. Exemple Rogue qui avait été incapable de dormir à cause de ce type écoutant la télé à fond… alors qu'il vivait à cinq étages en dessous.

En parlant de Rogue, qu'est-ce qu'il foutait, celui-là ?

Le brun était passé derrière le comptoir, les yeux fixés sur le miroir… Le miroir où son reflet était absent, remplacé par… par la fille en robe jaune, un sourire sadique sur son visage carbonisé, une main posée sur la surface réfléchissante, l'invitant de l'autre à approcher…

Sting bondit.

« NON ! »

La main de Rogue se plaqua contre le miroir, contre la main de la fille.

Un mugissement lugubre s'éleva dans le lointain alors que l'obscurité envahissait la pièce.