Chapitre 11 : La révolte des pantins

Djidane dut presque tirer une princesse toujours réticente jusqu'à l'échelle d'embarquement du cargo qui menaçait de décoller à tout instant. Bibi les attendait sur la passerelle au-dessus en leur faisant de grand signes de la main tandis que le bruit des moteurs prenait de plus en plus d'ampleur. Djidane finit par pousser Grenat contre l'échelle et elle grimpa de mauvaise grâce. Il attrapait les premiers barreaux derrière elle quand le vaisseau quitta le sol. Quand ils eurent rejoint Bibi sur la plate-forme, le cargo était tout à fait en vol, à vive allure au-dessus de la prairie. Djidane regarda la princesse et put constater qu'elle faisait la tête. Peut-être que le fait qu'il s'était permis de mettre la main sur son royal postérieur quand il la poussait vers l'échelle y était pour quelque chose... Il évita son regard et se tourna vers Bibi, qui regardait fixement ses pieds.

– Bibi, tout va bien ?

– J'ai l'impression de me faire aspirer.

Le jeune homme comprenait bien ce qu'il voulait dire, l'impression était vraiment saisissante. Il vit ensuite Grenat, sans se préoccuper de lui, saisir la poignée de la porte qui permettait de pénétrer dans le vaisseau.

– Viens, Bibi. Allons à l'intérieur, dit-elle.

Elle ouvrit la porte et laissa passer le mage noir, puis se plaça elle-même dans l'embrasure. Elle eut un petit instant d'hésitation, puis se retourna.

– Djidane, je te fais confiance.

Elle claqua le panneau derrière elle et le laissa seul sur la plate-forme.

– Ouais... c'est pas flagrant, dit le jeune homme pour lui-même, en secouant la tête.

Elle était encore plus belle quand elle était en colère. Mais il se dit qu'après tout ce qu'ils avaient traversé ensemble, il aurait bien aimé un peu de reconnaissance, et peut-être même un doux baiser.

La porte se rouvrit brusquement, livrant à nouveau passage à la princesse, mais il vit tout de suite à son expression que ça n'avait rien à voir avec ce qu'il espérait.

– Djidane, viens voir... Bibi...

Il lui emboîta le pas à l'intérieur. Là, ce qu'il vit lui arracha un « Ho ! » de stupeur. Les machines du cargo tournaient, prises en charge par les techniciens... qui étaient tous des mannequins semblables à ceux des sous-sols de Dali. Ceux-là se déplaçaient et s'affairaient dans le vaisseau comme n'importe quel humain. Bibi était en train d'essayer d'attirer l'attention du plus proche d'entre eux, qui était occupé sur les moteurs.

– Les mannequins de Dali sont transportés par d'autres mannequins identiques ! Ça par exemple !

– Je me demande bien combien il y en a en tout, murmura la princesse.

Bibi les rejoignit. Il semblait tout déconfit.

– Tu as pu discuter avec eux ? demanda Djidane.

– Nan... On dirait qu'ils me voient pas. Je leur parle, mais ils répondent jamais. Ils se tournent pas, il réagissent pas.

Djidane se pencha pour tapoter l'épaule de son ami, puis se retourna vers la princesse.

– Je te le laisse. Je suis désolé mais il faut que j'aille sur le pont. Sinon on va finir à Alexandrie.

Elle acquiesça et il les laissa tous les deux là. Il traversa la salle des machines jusqu'à une autre échelle qui menait au pont supérieur, puis émergea à l'air libre et prit quelques secondes pour regarder autour de lui, le navire et l'immensité du ciel. Face à lui commençait à poindre la silhouette effilée du château d'Alexandrie, tandis qu'au travers du manteau de brume, il pouvait distinguer la forêt maudite. Il repensa à ses anciens camarades là en bas, et espéra qu'ils s'en étaient sortis.

Puis il remarqua le capitaine, un peu plus loin sur le pont. Il était agenouillé, la tête dans les mains, près d'un mannequin qui balayait le pont sans lui prêter la moindre attention. Il s'approcha de lui doucement et l'entendit marmonner des paroles où il était question de défaillance injustifiable et d'abandon de la princesse. Djidane devina que le chevalier avait essayé de demander aux mannequins l'autorisation d'embarquer la princesse, mais que ceux-ci l'avaient ignoré et avaient décollé sans attendre.

– Je ne pourrai plus jamais me présenter devant la reine, finit-il, presque en larmes.

– Et alors, lança Djidane, hilare, qu'est-ce que tu faisais, mon vieux ? On a failli rater le décollage !

Le capitaine se releva, stupéfait.

– Toi ! Mais alors, la princesse...

– Elle est en dessous, avec Bibi. T'en fais pas.

Steiner poussa un soupir de soulagement.

– Elle est montée à bord...

Puis il regarda Djidane avec un regard perçant, un petit sourire flottant sur ses lèvres.

– Je ne sais pas ce que tu comptes faire, mais ce vaisseau va au château. Quant à toi, tu as enlevé la princesse. C'est la mort qui t'attend.

Il porta sa main à sa gorge dans un geste assez expressif, puis il marqua un temps d'hésitation.

– Je ne suis pas sûr de m'en réjouir tout à fait, à vrai dire. Il est notable que tu nous as aidés quelquefois. Peut-être qu'avoir fait monter la princesse sur le cargo t'évitera la pendaison. Tu seras seulement enfermé à vie.

– Trop aimable... répondit Djidane, sarcastique.

– Qui a dit que je ne pouvais pas être magnanime ? conclut le chevalier en se détournant.

Il se dirigea vers l'avant du navire pour admirer le paysage d'Alexandrie qui se rapprochait. Djidane le suivit du regard, puis balaya le pont des yeux pour repérer le poste de pilotage. C'était une cabine exiguë, où un mannequin manœuvrait la barre.

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– Le vent nous est favorable. Nous serons rapidement arrivés, dit Steiner pour lui-même d'une voix satisfaite. Sa Majesté sera contente.

En fait, il n'y avait pas vraiment de vent, mais c'était effectivement favorable puisque ça n'entravait pas l'avancée du navire mû par ses moteurs à brume.

– Je n'avais jamais vu un tel équipage auparavant. Il faudra que je me renseigne en arrivant au château.

C'est alors que le capitaine tomba à la renverse. Le vaisseau était pris de fort soubresauts qui l'avaient déséquilibré. Il se releva et regarda par-dessus le bastingage le paysage qui défilait au loin. La silhouette lointaine du château était maintenant sur sa gauche et se déplaçait de plus en plus vers l'arrière. Le cargo virait de bord. Il courut vers le poste de pilotage et vit Djidane qui tenait la barre. Le mannequin en poste ne lui avait pas opposé de résistance et se tenait à côté, immobile. Steiner s'engouffra à son tour dans la cabine, tremblant de fureur.

– B... brigand !

– Qu'est-ce que t'as, t'as une drôle de voix ? dit Djidane en ricanant.

– Tu me le paieras !

Et il se rua sur le jeune homme pour l'empoigner. Djidane fit un bond en arrière, puis sauta et s'accrocha au plafond à l'aide de sa queue, hors de portée du chevalier, qui tenta sans succès de l'attraper, ignorant les divers ustensiles de navigation qu'il renversait au passage.

– Arrête, papy, tu vas tout casser, lui lança Djidane.

Steiner s'immobilisa alors, remarquant que les mannequins du pont refluaient comme un seul homme vers le poste de pilotage. Ils étaient maintenant une demi-douzaine autour de la cabine.

– Tu vois, tu les as énervé, lui dit Djidane, mais sa voix n'était pas très assurée.

– Je ne comprends pas... Jusque-là, ils ne réagissaient jamais à rien.

Un des personnages entra dans la cabine.

– C'est de ta faute ! rugit Steiner à Djidane.

Puis il se tourna vers le pantin.

– Je suis vraiment désolé. Ne vous inquiétez pas, je m'occupe d'appréhender cet individu et vous pourrez remettre le cap dans la bonne direction. Cela vous convient-il ?

À la grande surprise des deux adversaires, les mannequins se retirèrent sur ces mots.

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Grenat et Bibi étaient à leur tour sur le pont du bateau, après avoir senti le virement de bord, et virent le personnel refluer, ainsi que Djidane et Steiner dans la cabine de pilotage. Grenat se dirigea vers ceux-ci, sans attendre Bibi qui réajustait son chapeau.

Celui-ci sentit alors une présence derrière lui. Il se retourna et vit, debout à l'extrémité du pont, ce qui était à l'évidence le troisième valseur. Il était comparativement plus petit que l'autre, et ses ailes avaient une moindre envergure, mais ses yeux brillaient d'une lueur maléfique et il portait un grand bâton de magicien. Un bâton impressionnant, serti d'une poignée de métal précieux, qui semblait renfermer de grands pouvoirs. Bibi fit quelques pas en arrière, et le valseur le renversa au sol avec une pichenette d'énergie lancée d'un simple geste de la main. Aussi facilement qu'il aurait chassé un grain de poussière sur sa veste. La princesse revint à lui et l'aida à se relever, en lançant un regard apeuré au valseur.

– Alors c'est donc toi qui as vaincu numéro 2 ! s'exclama celui-ci, s'adressant à Bibi. Mais je n'ai pas peur de gamins de ton espèce !

Il partit d'un rire de dément.

– Princesse, veuillez donc patienter pendant que je m'occupe de ces gêneurs.

Bibi se dégagea de l'emprise de Grenat et s'avança vers son adversaire avec un air de défi. Le valseur leva son bâton, prêt au combat.

C'est alors qu'il se passa quelque chose d'inattendu. Les mannequins qui se trouvaient sur le pont se rassemblèrent lentement à l'avant du navire, bientôt rejoints par ceux qui étaient dans la salle des machines. Tous, à la surprise générale, formèrent une barrière entre les deux sorciers

– Qu'est-ce qu'ils font... murmura Djidane qui venait de rejoindre la princesse en compagnie de Steiner.

Les trois tirèrent Bibi en arrière jusqu'à la cabine de pilotage, attendant de voir ce qui allait se produire.

– Ils le protègent, dirait-on ! s'exclama le valseur. Ces poupées sans cervelle, ces pantins sans âme voudraient défendre un gamin !

Il tendit la main vers eux en signe d'avertissement.

– Ôtez-vous de mon chemin ! Vous oseriez vous dresser contre moi ?

Les pantins joignirent les mains, et bientôt des flammes apparurent, prêtes à fuser vers le valseur. Les mannequins pratiquaient la magie noire, eux aussi.

– Maudits mages noirs ! Pitoyables que vous êtes !

Le valseur fit apparaître une boule d'électricité et foudroya un premier mage noir, qui tomba à la renverse. La boule d'énergie rentra en résonance avec toutes les flammes que les mages préparaient. Soudain, causée par le cumul de toutes ces magies, une terrible explosion dévasta le pont.

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Ce fut affreux. Tous les pantins présents furent propulsés en arrière, certains démembrés par l'explosion. Toutes les vitres éclatèrent une à une, laissant à peine le temps de se jeter au sol pour éviter les débris de verre. Des mages noirs basculèrent par-dessus bord et tombèrent dans les profondeurs de la brume. Des explosions en chaîne suivirent, déstabilisant le navire, éclatant les caisses de marchandises arrimées qui tombèrent à leur tour dans le vide. Des dizaines de mannequins inanimés qui étaient stockés dedans chutèrent au milieu de débris de bois et de métal. Le valseur lévitait légèrement et brillait de mille feux, parcouru d'une énergie fantastique, et il riait, il riait d'un rire de dément, en voyant ses presque semblables condamnés à une chute vertigineuse.

Bibi ne ferma pas les yeux. Bibi ne se défila pas. Il regarda depuis la cabine le triste spectacle, la chute de ces corps frères, furieux contre cet être qui lui ressemblait tant et était pourtant si différent de lui. Les trois autres se redressèrent et se regroupèrent autour de lui pour le soutenir dans sa peine quand le valseur, toujours luisant de haine, se posa à nouveau sur ce qui restait du pont. Bibi courut hors de la cabine pour défier le monstre, suivi de près par Steiner. La princesse était sur le point de les suivre, mais Djidane l'arrêta.

– Prends la barre, Dagga, on s'en occupe. Si ça chauffe, ce sera à toi de décider si on passe la porte Sud ou si on rentre à Alexandrie.

Il la prit brièvement par les épaules.

– Quoi que tu décides, je suis avec toi. Laisse pas le vaisseau s'écraser, c'est tout ce que je te demande.

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À l'avant, Bibi s'avança bravement vers leur adversaire qui les défiait en ricanant doucement. La voix du petit mage retentit avec force, et si elle tremblait, c'était moins de peur que de fureur.

– Pourquoi ? Pourquoi t'as fait ça ? Ils étaient tes amis, ils étaient tes frères, non ?

– Pauvre imbécile ! glapit le valseur. Si tu ne sais pas faire la différence entre moi et ces pantins, c'est que tu es encore plus stupide qu'eux !

– Même si ce n'étaient pas vos amis, intervint Steiner, ce que vous avez fait est impardonnable.

Le valseur balaya la remarque du revers de la main, en ricanant de plus belle.

– Ce ne sont que de simples numéros ! Ils n'ont aucune importance ! En ce moment même, des dizaines sont produits pour les remplacer !

– Qu'est-ce que vous êtes, à la fin ? demanda Djidane qui venait d'arriver.

Le valseur ne prit pas la peine de répondre. Il regarda Djidane et une lueur maléfique traversa son regard.

– Bien, bien, bien... Tout le monde est là ! C'est une rencontre comme je les aime...

– Tu vas répondre, oui ?

– À quoi bon ? Le savoir ne vous servira à rien, répondit-il d'une voix sinistre. Les gêneurs ne survivent pas.

Et il joignit à sa parole un geste de son bâton, un geste très simple mais qui produisit une lueur à l'extrémité, qui alla en s'amplifiant jusqu'à ce qu'un déluge de foudre tombe sur ses trois adversaires. Djidane et Steiner tombèrent au sol, profondément meurtris et presque assommés, mais Bibi resta debout bien droit. S'il était sûrement blessé, il n'en montrait rien.

– Tu n'en as pas encore ass...

Le valseur n'acheva pas sa phrase. Sa voix finit sur une note qui trahissait sa stupéfaction tandis qu'il regardait Bibi, qui brillait maintenant d'une énergie nouvelle.

– La transe...

Bibi empoigna son bâton et d'un geste fit tomber la foudre sur son adversaire, et ce, pour ainsi dire, en un éclair. D'un geste suivant, il le couvrit de flammes, et continua ainsi à enchaîner les sortilèges à une vitesse stupéfiante, ne laissant pas une seconde de répit au valseur, ni d'ailleurs à ses alliés qui ne trouvaient pas l'ouverture pour se ruer au combat sans interférer dans les actions du mage noir.

Bibi incanta, incanta et incanta encore tout en avançant sur le monstre qui se consumait peu à peu sous ses yeux, et il continua encore à abattre les flammes et les éclairs alors que l'être était tombé à genoux presque inconscient.

Ils s'écroulèrent en même temps. Bibi tomba sur son séant, sa transe dissipée et son énergie presque vidée, tandis que le valseur tombait face contre terre, vaincu presque sans combattre. Bibi ne s'évanouit pas, cette fois, et se mit juste à sangloter doucement. Son adversaire poussa un grognement rauque.

– Mi... misérables... gémit-il. Je suis fait pour gagner.

Steiner et Djidane se relevèrent péniblement et, regardant le monstre étendu, se firent un signe de tête. Ils dégainèrent leurs épées, et se dirigèrent vers lui pour l'achever, la démarche hésitante du fait de la douleur mais le regard déterminé à en finir. Cependant, le valseur avait encore de la ressource. Il redressa le bras, empoigna le bastingage, se hissa et se jeta lui-même par-dessus bord. Djidane courut jusqu'au rebord, et vit le sorcier déployer le reste de ses ailes pour se maintenir dans les airs. Qu'à cela ne tienne, il était beaucoup trop faible et n'irait jamais assez vite pour rattraper le cargo.

– Tout cela commence à bien faire, rugit Steiner derrière lui. Il y en a encore beaucoup comme ça ? Ça ne finira donc jamais ?

– C'était le dernier, annonça Djidane en se retournant.

– Comment le sais-tu ?

– Quand j'ai détruit le premier valseur, dans la caverne de glace, une voix m'a prévenu que « les deux autres » récupèreraient la princesse.

– Une voix ?

– Une voix haut perchée, désagréable, qui s'est répercutée en écho dans toute la grotte... Je ne sais pas qui c'était, répondit Djidane pensivement.

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Le propriétaire de la voix se trouvait en fait non loin, dans un aéronef biplace qui suivait le cargo, coiffé de son habituel bonnet à clochettes bleu.

– Vous avez vu ça ? demanda Pile en posant ses jumelles avec lesquelles il avait observé la scène.

– Oui, j'ai vu, répondit Face.

– Ils ont vaincu le troisième.

– Sa Majesté ne va pas être contente.

– Pas contente du tout.

Les deux bouffons étaient dépités. Il s'agissait là de leur plus grande œuvre, de redoutables machines à tuer, et ils avaient tous trois été vaincus.

– C'est à cause de ce traître de Steiner, nota Face.

– Oh oui, il a activement aidé à les éliminer.

– Il a failli à sa mission.

Ils s'interrompirent, et Pile reprit ses jumelles. Il regarda quelque chose qui volait vers eux.

– Numéro 3 revient. Et il n'a pas l'air content

Le valseur se rapprochait, au point d'être maintenant visible à l'œil nu.

– Il a l'air bizarre ! glapit Face.

– Il nous fonce dessus !

– C'est une mutinerie !

– Nous l'avons fait trop puissant !

Le valseur était maintenant prêt à les percuter.

– Il va nous rentrer dedans !

– Fuyons ! crièrent-ils d'une même voix.

Ils empoignèrent leurs parachutes et s'élancèrent par-dessus bord, abandonnant leur aéronef qui continua seul quelque secondes en perdant légèrement de l'altitude. Puis le valseur l'atteignit et grimpa à l'intérieur.

– Je suis fait pour gagner... murmura-t-il en saisissant les commandes de l'engin. Et il répéta cette phrase comme une litanie en accélérant au maximum.

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Djidane avait rejoint la princesse au poste de pilotage.

– La porte Sud est en vue, Dagga.

– J'ai vu.

Face à eux, au loin, la chaîne de montagnes qui formait la frontière entre les royaumes de Lindblum et d'Alexandrie était percée d'un grand tunnel de métal. Ils allaient bientôt l'atteindre.

– La porte est prévue pour le passage des aéronefs. Elle est juste à leur altitude de vol. Dans le tunnel, il y a pas mal de monde, alors il faut faire très attention aux autres vaisseaux. Il va falloir avoir le cœur et les bras bien accrochés. Tu veux que je te remplace ?

Elle hésita un instant, puis lança à Djidane un regard déterminé.

– Non, je vais le faire.

– D'accord. Si on n'a pas de chance, ils vont peut-être essayer de nous bloquer. Surtout que le cargo n'est pas un véhicule autorisé. Mais, d'expérience, ils contrôlent pas vraiment, la sécurité est assez relâchée.

– Tout va bien se passer.

– J'en suis sûr, capitaine Dagga.

Steiner fit irruption dans la pièce.

– Princesse, faites demi-tour ! C'est de la folie ! Vous ne pouvez pas manœuvrer ce genre d'appareil dans ce tunnel ! Et puis le valseur est monté dans un aéronef étrange et nous a pris en chasse. Nous ne savons pas de quoi il est capable !

Djidane courut à l'extérieur, regarda par-dessus le bastingage vers l'arrière du cargo, et revint rapidement.

– Il a raison, Dagga. L'affreux est derrière nous. Ça va secouer, mais... fonce vers la Porte.

– Qu'est-ce que tu dis, vaurien ? Tu es fou, tu veux tous nous tuer ?

– Le cargo est pas assez rapide pour le semer, expliqua patiemment Djidane. Notre seule chance c'est de passer sans qu'il puisse nous suivre. Quand ils verront ça, les opérateurs de la porte voudront probablement la fermer. Il faut juste passer avant.

Le chevalier secoua la tête, dépité.

– Rends-toi utile au lieu de râler. Pousse cette manette, là.

Après quelques instants d'hésitation, Steiner finit par obéir. Djidane et lui s'affairèrent aux instruments de contrôle du navire pendant que Grenat tenait bon la barre.

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Tandis que la princesse manœuvrait pour se positionner bien en face de la porte, l'aéronef du valseur rattrapait rapidement son retard sur le cargo, étant à la fois plus léger et plus maniable. Il arriva bientôt à la hauteur du pont où se trouvait Bibi, toujours hagard après son combat. Le valseur lâcha un instant les commandes de son biplace et envoya une boule d'énergie qui fusa non loin du petit mage. Celui-ci se redressa et remarqua enfin son adversaire qui chargeait entre ses doigts une boule d'énergie bien plus grosse, qui cette fois ne manquerait pas son but. Bibi se redressa et fit jaillir un brasier entre ses mains. Les deux mages lancèrent leurs sorts en même temps, et les deux flux magiques se percutèrent à mi-chemin au-dessus du vide. Le souffle déséquilibra le frêle vaisseau du valseur, qui partit en tonneaux vers l'arrière. Bibi, de son côté, s'effondra, finalement à bout de forces.

– Ils ferment la porte, Djidane ! s'exclama Grenat.

Comme l'avait pensé le jeune homme, les contrôleurs de la porte Sud avaient vu la bataille entre les deux aéronefs et décidé de fermer la porte, dont les deux battants de fonte se rapprochaient lentement comme une immense mâchoire que l'on referme.

– Il faut passer avant ! Fonce, Dagga !

Puis Djidane courut vers Bibi qui était inanimé près du bastingage. Il fallait à tout prix le rejoindre avant le passage de la porte. En effet, l'aspiration provoquée risquait de le faire passer par-dessus bord. Il atteignit le mage, le redressa par les épaules, lui tint fermement un bras et s'agrippa à la rambarde, en regardant avec inquiétude la porte qui se refermait sur eux.

Le bateau passa. Le souffle emporta les deux compagnons par-dessus la rambarde mais Djidane tint bon, un bras agrippé à un barreau et l'autre à Bibi.

Dans la cabine même, l'aspiration déséquilibra les occupants et la princesse lâcha la barre. Le cargo commença à dériver vers la gauche, rapprochant dangereusement des parois Djidane et Bibi qui voguaient sur le côté. À l'autre bout du boyau, l'autre porte commençait également à se refermer. La princesse se précipita sur la barre pour redresser la trajectoire du cargo, regardant avec inquiétude ses deux amis, puis se focalisa sur la sortie qu'elle devait absolument franchir à temps et dirigea son navire droit vers cette lumière.

Djidane tenait Bibi à bout de bras pour l'empêcher d'être emporté par le souffle, et vit avec inquiétude le valseur passer la première porte juste avant qu'elle ne se referme tout à fait. L'aéronef remontait sur eux, et à son bord le valseur préparait une nouvelle sphère d'énergie. Cette fois-ci, ni Bibi ni lui ne pourraient faire quoi que ce soit pour le contrer. Le jeune homme grimaça, sentant sa dernière heure arrivée.

Soudain, un grand feu embrasa l'arrière de l'aéronef du valseur. Des étincelles d'énergie avaient sans doute jailli de toute part autour de lui, pour finir par mettre feu à son moteur. Le valseur, pris au dépourvu, interrompit son sort et se retourna à demi. Une lueur de panique traversa son regard, et au même moment, son biplace explosa.

Djidane vit l'aéronef propulsé en tonneaux par l'explosion vers la paroi du tunnel. Il rebondit dans un fracas de métal brisé et repartit dans l'autre sens, en direction du pont du cargo. Dans quelques secondes, les deux vaisseaux entreraient en collision.

Juste à ce moment, le cargo passa l'embrasure de la seconde porte presque refermée. Le souffle formidable du passage aspira de plus belle Djidane qui faillit lâcher, mais à nouveau il tint le coup. Quant au biplace du valseur, il fut stoppé net par le battant de la porte.

Une nouvelle explosion retentit, mais au même moment l'embrasure se refermait tout à fait. Un mince rai de flamme traversa l'interstice mais l'essentiel du souffle fut retenu à l'intérieur du tunnel. Le cargo indemne continua sain et sauf dans le ciel, enfin arrivé dans le royaume de Lindblum. Djidane, toujours fermement accroché à la rambarde, se permit d'oublier quelques instants sa position précaire et sourit de toutes ses dents. Il était enfin de retour chez lui.