Chapitre 11
Kanda était haletant et trempé de sueur quand il regagna les coulisses. Il s'était donné à deux cents pour cent cette fois, plus que d'habitude. Il commençait à s'habituer à son rôle et à celui de devoir monter sur scène pour faire face aux regards des autres. Il devait vendre du rêve. Il n'avait jamais compris à quel point c'était important de se donner à fond pour ça, et pourquoi un spectateur se sentait trahi quand un numéro ne lui plaisait pas. C'était une sorte de responsabilité envers le public. Il devait jouer pour lui.
Lenalee applaudit doucement quand il passa à côté d'elle et il lui adressa un petit signe de la main. Il l'aimait bien cette fille qui, contrairement aux autres, ne passait pas son temps à glousser ou chercher les derniers vêtements à la mode. Elle s'habillait simplement, ne mettait pas de maquillage, seulement son éternel sourire. Elle était tout de même très belle ainsi, et avait un corps à faire baver un prêtre. Elle n'en faisait pas toute une affaire.
Il voulut aller se changer, prendre une douche pour se débarbouiller de tout le maquillage qui lui collait à la peau, s'habiller plus confortablement, mais le regard appuyé de Bookman quand il se dirigea vers la loge des maquilleuses lui rappela ses conseils de la dernière fois, et il fit demi-tour pour regarder le reste du spectacle.
-Kanda, viens voir ! Chuchota Lenalee en lui faisant de grands signes. C'est le tour de Allen !
Le japonais fronça les sourcils et s'exécuta. Il connaissait le numéro de l'albinos par cœur, sans s'en lasser, mais il ne voyait pas pourquoi la jeune chinoise était si enthousiaste à l'idée de le regarder une nouvelle fois.
-Je sais que c'est son tour, dit-il à voix basse.
-Il a de nouveaux tours de magie c'est pour ça ! Répliqua Lenalee. Il en a parlé ce matin à Komui, il va les tester sur le public aujourd'hui !
-Des tours de magie ? Répéta Kanda, étourdi.
-Oui, Allen est un magicien exceptionnel tu sais. Il sait capter l'attention avec trois fois rien et il fait des choses incroyables !
Kanda haussa les épaules. Extérieurement, il ne montrait rien, mais au fond de lui, il bouillait d'impatience de voir Allen à l'œuvre. Après tout, le jeune homme n'était que mystère, et le voir exercer ses talents de magicien l'aideraient peut-être à mieux le comprendre. Ou le perdrait davantage.
-Ah, vous êtes là ! S'exclama Lavi en les rejoignant.
-Chut ! Fit l'ensemble de l'équipe, un doigt sur les lèvres. Ça va commencer !
…
Allen prit une grande inspiration. Il savait que tout le monde le regardait en coulisses, et il se sentait légèrement nerveux. Il avait confiance en ses talents de magicien, mais il ressentait toujours une pression quand il devait s'y remettre. Tout ça datait du passé, même s'il ne pouvait s'empêcher de vouloir recommencer.
Il termina l'histoire avec les ombres chinoises et les lumières s'allumèrent, inondant la salle. Il fit une profonde révérence et invita du doigt 2 personnes au hasard à descendre sur scène avec lui.
-Madame, avez vous de l'argent sur vous ? Demanda t-il à la femme.
La femme hésita, peu encline à donner de l'argent à un inconnu. Puis finalement, et comme le public s'agitait, elle sortit un billet de 20 couronnes suédoises et le lui tendit. Allen la remercia courtoisement.
Puis il déambula sur la scène en montrant le billet à toutes les personne assissent près de lui. Il agita les mains, remonta ses manches pour éviter qu'on ne crois qu'il triche.
-Je suis un gentil clown… déclara t-il en faisant passer le billet d'une main à l'autre. Alors…
Il continua à manipuler avec des gestes élégants le morceau de papier. Le public le regardait faire sans piper mot.
-Voilà pour vous !
Et sans prévenir, il exhiba le même billet, qui s'était transformé en un billet de 100 couronnes. Des cris d'enthousiasme retentirent. La femme applaudit, les yeux brillants. Allen lui sourit à travers son maquillage.
-Vous en voulez encore ? J'ai transformé ce billet de 20 en un billet de 100. vous en voulez… disons…
Il montra cinq doigts.
-Oui ! S'exclama la propriétaire de l'argent.
Allen haussa les épaules et continua sa manipulation, faisant passer le billet d'une main à l'autre. Le silence autour de lui était tel qu'on aurait entendu une mouche voler, si c'était la saison. Puis il plia le billet et le lança en l'air, avant de récupérer une pièce de 500 öre (50 centimes).
-Il ne faut pas être trop cupide ! Conclut t-il avec un large sourire en donnant la pièce à la femme. Vous m'avez demandé cinq cents, je vous en donne cinq cents !
Des applaudissements retentirent de toutes parts, tandis que le couple remontait dans le public. Allen attendit que le silence ne se fasse de nouveau et sortit un paquet de cartes, un peu nostalgique.
Il demanda à un enfant de choisir une carte et le fit lire.
-Roi de pique ! Lança le petit garçon d'une voix aiguë.
Allen fit une petite révérence devant lui et lui demanda de la garder pour le moment. Il décompta chaque carte devant le public, releva ses manches. Puis il fit passer le tas de cartes dans ses mains et en sortit une au hasard, avant de l'exhiber au public qui poussa un cri. C'était le roi de pique.
-Petit, tu l'as toujours dans ta main, n'est-ce pas ?
-Oui !
Il lui fit un clin d'œil et sortit un as de trèfle qu'il montra aux spectateurs et le manipula entre ses mains. Puis il ressortit la carte et jeta un roi de pique en l'air. Enfin, il poussa un long soupir et lança son paquet de cartes dans les airs. Les cartes tombèrent au milieu de l'assemblée qui s'empressa de les ramasser.
-Un roi de pique !
-Moi aussi j'en ai un !
Allen sourit, satisfait. Il récupéra toutes les cartes et les recompta à haute voix pour s'assurer qu'elles y étaient bien toutes. Elles étaient toutes redevenues normales. Il en manquait bien évidemment une, le roi de pique.
-Voyons voir… soupira t-il d'un air faussement anxieux.
Il tâta ses vêtements, visiblement à la recherche de quelque chose, puis son visage s'éclaira, comme si il avait trouvé. Il écarta le pan de son veston et en sortit son portefeuille qu'il montra au public.
-Il n'y a rien dedans, déclara t-il en l'ouvrant, le secouant pour prouver ses dires. Il est totalement vide !
Puis il le referma et le manipula. Il avait préalablement posé le tas de cartes devant lui à quelques pas, de sorte qu'il n'y touchait pas.
Il interpella un autre enfant dans le public et lui demanda d'ouvrir le portefeuille à nouveau. Le petit s'exécuta et poussa un grand cri.
-Le roi de pique !
Aussitôt, et comme il l'avait prévu, l'autre petit garçon regarda entre ses mains, d'où la carte avait disparu.
-Elle est plus là !
L'exclamation retentit dans tout le chapiteau, avant que des nuées d'applaudissements de ruissellent sur Allen qui fit de nouveau une révérence, avant d'embrayer sur son numéro habituel.
…
-Allen ! S'exclama Lenalee en sautillant à côté de lui. C'était incroyable ! J'ai failli crier un nombre pas possible de fois.
-Je te suis reconnaissant que tu ne l'ai pas fait, répondit en souriant l'albinos. Ça m'aurait bien embêté pour expliquer au public pourquoi un rire émanait de dessous les sièges.
-Je suis retombé en enfance ! Cria Lavi en lui donnant une claque dans le dos.
-Ah bon, t'en étais sorti ? Intervint Kanda à ce moment précis.
Lavi lui tira la langue vexé, et Allen sourit, amusé. À vrai dire, il avait été lui-même estomaqué par les tours de magie de l'albinos. Il n'avait jamais eu l'occasion d'en voir jusqu'à présent, et il était subjugué par ce qu'il venait de voir, d'autant qu'il était incapable d'expliquer le tour utilisé, et Allen ne lui dirait rien, c'était sûr. Contrairement à ce qu'il avait pensé, le mystère qui entourait le jeune albinos s'épaississait encore, sans que cela ne lui déplaise particulièrement. L'inconnu l'excitait. Allen l'excitait, et encore plus après ce numéro.
-Tu as eu raison Allen ! Le complimenta Komui en arrivant. Les enfants crient ton nom ! Tu peux être sûr qu'ils vont vouloir te voir tout à l'heure ! Toi aussi Kanda ! Ma douce Lenalee et Bookman aussi ! Félicitations !
Et il disparut de nouveau pour coordonner la bonne marche du reste du spectacle. Après tout, la représentation n'était pas terminée, et seuls les artistes qui avaient fini leurs numéros pouvaient se reposer.
-J'ai envie de manger un morceau ! Lança Allen en se dirigeant vers le stand de récupération.
Il se sentait un peu mélancolique, à cause des tours de magie. Ça faisait des années qu'il n'avait pas exercé ses talents de prestidigitateur, pas les meilleures années de sa vie en plus. Il avait appris la magie avec son père, mais il n'avait vraiment du s'en servir qu'après sa mort, pour pouvoir survivre. Repenser à toutes ces années n'était pas agréable. Il avait du changer de nom sans cesse, pour éviter les groupes mafieux qui recherchaient le gamin qui les détroussaient aux cartes, et la police, qui voulait le placer en orphelinat, chose à quoi il se refusait. Il ne voulait pas perdre sa liberté.
Il enfourna une brioche entière dans sa bouche et l'avala sans presque la mâcher. Une deuxième suivit presque immédiatement. La nourriture avait toujours été son défouloir émotionnel, et pour l'instant, il n'avait pas trouvé mieux. Remplir son estomac comblait invariablement le vide qu'il ressentait.
Il s'étouffa avec un morceau de brioche et se mit à tousser. Il avala un verre d'eau entier pour déloger l'intrus et il recommença à manger sans faire attention à la taille des parts qu'il ingurgitait.
-Mange plus doucement, c'est pas une mort très classe de crever parce qu'on s'est étouffé avec sa bouffe.
La voix rauque ne pouvait appartenir qu'à Kanda. Allen se retourna lentement et haussa les épaules.
-Quoi, tu t'en fiche ? Tous ces enfants perdraient leur idole de la journée…
Allen rit.
-Moi, leur idole ? Des garçons, oui, mais les filles…
Il détailla l'accoutrement de Kanda.
-C'est sûrement toi qu'elles préfèrent.
Kanda détourna la tête et émit un reniflement de mépris. Allen sut qu'il l'avait piqué au vif. Il en profita pour le regarder attentivement. Kanda avait tout donné lors de son dernier numéro et il transpirait légèrement. Quelques mèches de cheveux noires étaient collés à ses tempes et son front. Heureusement, son maquillage était waterproof, ce qui lui évitait de ressemblait à un pot de peinture détrempée et comble de la joie, son odeur entêtante se diffusait autour de lui. Allen appréciait le fait qu'il ne mette pas de parfum. Ça gâcherait tout de masquer une odeur si excitante et en ce moment précis, le japonais était plus sexy que jamais. Tellement d'ailleurs, que Allen l'attrapa par la manche de son kimono et le traîna dans un coin obscure pour plaquer ses lèvres contre celles, rouges carmin, du brun. Il en avait rêvé, de ce moment, mais il ne se serait jamais cru capable d'en arriver là, sans cette boule dans son estomac depuis qu'il était descendu de scène.
Il se fichait pas mal d'avoir du rouge à lèvres sur la bouche. Il voulait juste goûter le japonais, et il ne tarda pas à descendre dans son cou pour le dévorer de baisers. Il le mordilla à certains endroits, déclenchant des soupirs de satisfaction du plus grand qui l'attrapa par la taille pour le serrer contre lui. Allen aurait bien voulu continuer encore, mais il y a avait des gens aux alentours, et des bruits suspects alerteraient les techniciens les plus proches, aussi décida t-il de remonter s'emparer des lèvres douces de Kanda. Il grogna entre leurs lèvres et glissa sa langue dans la bouche du japonais pour explorer chaque centimètre carré de sa cavité buccale. Il caressa longuement la langue de son homologue et ils entamèrent un ballet passionné, aucun ne voulant perdre l'ascendant sur l'autre.
Malheureusement, le manque d'air se fit sentir, et Allen glissa ses deux mains sous la mâchoire de Kanda, avant de s'écarter avec regret. Leurs lèvres émirent un petit son mouillé quand elles se séparèrent, accompagné par un filet de salive.
-Pourquoi tu… tu as fait ça ? Haleta Kanda, à la fois désorienté et ravi.
Allen posa un baiser brutal ses lèvres une dernière fois avant de le lâcher. Puis il sourit.
-Parce que j'avais… très très faim…
Il se mordit la lèvre inférieure pour se retenir de ne pas se jeter sur le japonais de nouveau et fit volte-face pour se mêler à la foule.
Kanda en aurait hurlé de frustration en voyant sa crinière blanche disparaître. Il s'appuya sur un poteau de soutien et reprit sa respiration qui s'était emballée au contact de l'albinos. Il se jura intérieurement d'aller jusqu'au bout avec lui le plus vite possible, ou il allait sérieusement en mourir !
