Till Kingdom come
Chapitre 11
The eighth passenger
Vivre dans le vaisseau était assez étrange. Michelangelo avait un peu l'impression d'être enfermé dans une boîte et ce n'était pas son activité préférée récemment. Le sol, le plafond et les murs étaient de métal mat plus foncé que l'acier, parcourus ici et là de traits de lumière blanche tirant sur le rouge. L'air était constamment recyclé, pur de toute poussière ou de toute odeur, bien plus sec que dans les égouts. C'était assez perturbant. En plus, la ventilation émettait un léger bruit de fond auquel Michelangelo n'arrivait pas à se faire. Il fut un temps où il en avait eu assez des murs de briques, des tuyaux rouillés et des insectes traversant leur salon sans prévenir mais Michelangelo regrettait à présent leur ancien chez eux. Comme ils n'avaient pris que le nécessaire dans le vaisseau, ils n'avaient pas encore vraiment pu s'approprier les lieux. Michelangelo aurait voulu accrocher ses vieilles affiches de films dans sa chambre mais il ne les avait pas emmenées. Les petites étagères au-dessus de son lit étaient désespérément vides de tout comics. Sa vieille carpette lui manquait aussi, sans parler de ses oreillers, ses couvertures, son bureau aux tiroirs remplis de papiers et de crayons, ses figurines de super-héros ou encore ses cartes postales. Michelangelo ne disposait en tout et pour tout que d'une boîte en métal de trois mètres sur trois, avec une petite table attachée à un mur avec une espèce de tabouret, une banquette enfoncée dans celui d'à côté en guise de lit et un sac de sport contenant des armes et des protections. Michelangelo ne supportait pas cette chambre.
Il en sortit avec soulagement pour se retrouver dans un couloir similaire qui donnait sur une salle circulaire. Elle servait autrefois de quartiers de rencontre des occupants du vaisseau, leur avait dit Donatello, et ils y avaient aménagé leur cuisine et leur salon. Ses frères avaient réussi à traîner leur vieux canapé défoncé jusqu'ici et Michelangelo s'y vautra à plat ventre, inspirant profondément son odeur familière – poussière, chips, pop-corn et fesses de tortues, son fumet préféré. Donatello avait réinstallé une télévision, un écran plat récupéré dans une décharge, mais il n'avait pas encore eu le temps de la connecter au câble pour avoir quelque chose à regarder. Il y avait bien un lecteur DVD dans un carton quelque part dans le salon mais aucun de ses génies de frère n'avait pensé à prendre les précieux disques en même temps. Pourtant, Michelangelo se sentait partant pour un marathon Star Wars. Ou Alien. Non, peut-être pas Alien, à bien y réfléchir.
Il y avait quelque chose dans le vaisseau, quelque chose de vivant. Michelangelo avait ressenti cette présence plus d'une fois depuis qu'il était revenu de son petit séjour en chambre froide mais il n'avait rien dit à ses frères. D'ailleurs, il n'avait pas dit grand chose à ses frères. Michelangelo évitait Leonardo comme la peste et Donatello avait repris ses habitudes de nerd solitaire vaquant à ses occupations sans prêter attention au reste du monde. Michelangelo aurait voulu que Raphael soit là. D'une part, si Raphael était là, il n'était pas avec Emma et Michelangelo persistait à penser qu'il fallait mettre le plus de distance entre ces deux-là. De l'autre, Raphael traînait souvent avec lui. Ils regardaient la télévision ensemble, jouaient à des jeux vidéo – Raphael s'énervait et finissait par regarder Michelangelo jouer mais ça leur allait – ou s'entraînaient ensemble quand Raphael arrivait à le tirer jusqu'au dôjô.
Son frère lui manquait. Michelangelo avait envie de le titiller, de le provoquer et de l'enrager, juste pour le plaisir qu'apportait l'habitude. Tout ici lui était étranger. Il avait besoin de quelque chose de familier. Une bonne bagarre avec Raphael l'aurait enchanté, même si son frère ne faisait pas semblant de frapper – pas comme Donatello. Donatello ne faisait que l'effleurer lorsqu'ils se bagarraient. Les occasions étaient rares, généralement après un mauvais coup ou à l'occasion de représailles, mais ça arrivait quand même. Donatello évitait tous les coups de Michelangelo et lui rendait des pichenettes, son sourire narquois aux lèvres. Il fallait beaucoup d'efforts pour avoir ce grand dadais, mine de rien. Donatello n'était peut-être pas le plus fort d'entre eux mais il avait certainement le meilleur équilibre et la meilleure analyse. Ça lui suffisait généralement pour esquiver et Michelangelo rentrait facilement dans son jeu.
Il ne se bagarrait jamais avec Leonardo.
En fait, Michelangelo ne partageait pas grand chose avec Splinter Junior. Ils s'entraînaient ensemble, ils mangeaient la plupart du temps ensemble mais ils formaient rarement un binôme en patrouille et ne partageaient aucune passion, aucune activité. Michelangelo savait que Leonardo dessinait et il lui avait trouvé des aquarelles toutes neuves dans une poubelle, une fois. Leonardo s'y était à peine intéressé. Le dessin était pour lui une manière de vider son esprit en se concentrant sur quelque chose, pas un moyen d'expression ou d'amusement. Leonardo aimait bien les jeux de société et de stratégie. Michelangelo avait essayé de l'initier aux jeux de rôle – il avait même réussi à embarquer Donatello dans l'affaire – mais ça n'avait pas été une réussite. Donatello et Raphael s'étaient facilement pris au jeu tandis que Leonardo avait trouvé à redire à chaque décision du maître du jeu – « c'est illogique, stratégiquement suicidaire, ces monstres devraient attaquer comme ça pour être plus efficaces », etcetera. Les tentatives de Michelangelo pour nouer des liens avec Leonardo au fil des années se comptaient par dizaines, sans succès – il avait même lu ces vieux comptes chinois et japonais ennuyant à mourir que Leonardo gardait jalousement mais son frère n'avait fait que l'engueuler parce qu'il avait corné par inadvertance une page.
Peut-être que Leonardo me déteste, pensa Michelangelo en grattant une tache au sol du bout du doigt. Son intégrité en tant que leader lui interdisait de le montrer ouvertement aussi restait-il volontairement distant. C'était une hypothèse valable aux yeux de Michelangelo. Il savait que ses idées n'étaient pas très claires à cause de sa colère mais, même en mettant de côté ses sentiments, il n'arrivait pas à se souvenir de la dernière fois où il avait passé un moment agréable seul avec Leonardo.
Michelangelo décida de se secouer et s'arracha au canapé. Il avait déjà un peu exploré le vaisseau mais il restait des tas de pièces et de couloirs inconnus. Il aurait bien été se changer les idées dans leur dôjô improvisé – la seule salle suffisamment spacieuse pour ce genre d'activité, en fait – mais Leonardo y était certainement, pratiquant indéfiniment ses katas. Michelangelo erra un moment et finit par apercevoir Donatello entrer dans une salle, un carton sous le bras.
– Hey, lança Michelangelo en rattrapant son frère.
– Bonjour, répondit Donatello en se retournant. Comment vas-tu ?
Michelangelo fit la grimace et Donatello lui rendit un sourire compatissant. La salle derrière lui était baignée d'une lumière bleutée et sentait enfin quelque chose. L'atmosphère y était aussi beaucoup plus humide, ce qui acheva la curiosité de Michelangelo qui ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil. Il y avait des bacs de terre au sol, hauts d'une cinquantaine de centimètres et faits avec des planches, des taules et des bâches, et des tuyaux rafistolés courant un peu partout autour.
– Qu'est-ce que tu fabriques ? demanda Michelangelo.
– Un jardin, sourit Donatello en posant son carton au sol. Les ingénieurs qui ont créé ce vaisseau ont pensé que c'était une bonne idée d'occuper l'équipage avec ce genre d'activité. Comme nous nous retrouvons nous aussi plus ou moins dans une situation de confinement, j'ai pensé que ce serait une bonne chose de faire pousser des végétaux comestibles. En plus, ça fait plusieurs années que j'ai envie d'essayer.
– T'as traîné toute cette terre ici tout seul ? s'étonna Michelangelo.
– Sur plusieurs mois, oui.
C'était du Donnie tout cracher, pensa Michelangelo. Il avait toujours été complexé d'être le plus faible d'entre eux et quelques moqueries d'enfants lui avaient coupé toute envie de demander de l'aide. Du coup, il se débrouillait généralement seul dans son coin, même s'il fallait déplacer des mètres cubes de terre – ce qui était arrivé plus d'une fois car Donatello avait creusé des tas de voies de retrait dans les égouts au fil des années, sans parler de tous les passages secrets ou des portes dissimulées. Donatello faisait les choses à son rythme, tranquillement, seul. S'il avait besoin de main d'œuvre, il demandait généralement à Raphael – c'était leur truc à eux.
– Je peux t'aider ? demanda Michelangelo.
Donatello lui lança un coup d'œil étonné avant de sourire.
– Bien sûr !
Le carton contenait des graines et des pépins récupérés ici et là, soigneusement classés et étiquetés dans de vieilles conserves, des pots en verre ébréchés ou des sachets en plastique. Donatello avait aussi quelques livres sur le jardinage et d'autres sur les plantes comestibles. Ils étaient destinés aux humains mais, de toute façon, les Tortues avaient un régime alimentaire omnivore. Ils s'étaient habitués à manger tout et n'importe quoi, y compris des produits laitiers, et ça ne leur avait jamais posé problème. La prudence naturelle de Donatello lui avait tout de même dicté de s'intéresser à ces livres.
Comme ils n'y connaissaient absolument rien en jardinage, ils suivirent les instructions des livres. Les conseils sur les périodes de semis en fonction des saisons les laissèrent dubitatifs jusqu'à ce que Donatello se propose pour paramétrer la salle afin de suivre du mieux possible la météo de New York. Comme ils étaient fin juin, ils ne pouvaient pas espérer voir grand chose se développer d'ici la fin de l'été mais ça ne les empêcha pas de planter la plupart des plantes susceptibles de pousser en cette saison. Donatello avait aussi un pot étiqueté « divers », contenant des dizaines de graines différentes. Il s'agissait de fleurs pour lesquelles il avait réservé un bac.
– Pourquoi des fleurs ? demanda Michelangelo en arrosant les semis.
Son arrosoir improvisé était une bouteille d'eau en plastique percée de petits trous. Il fallait la remplir dans un seau avant de l'utiliser mais elle faisait honnêtement son office, même si elle créait aussi des flaques au sol.
– Pourquoi pas ? répondit Donatello. Autant joindre l'utile à l'agréable. En plus, certaines d'entre elles sont comestibles, comme les capucines par exemple.
Michelangelo fit la moue.
– Tu me feras pas bouffer des bouquets...
Donatello rit. Il se frotta les mains pour en chasser la terre avant de se relever.
– Il n'y a pas d'insecte dans le vaisseau et on devra polliniser nous-mêmes les fleurs pour obtenir quoi que ce soit. Je compte sur toi, petit frère.
– Ça se trouve, je suis plus vieux que toi, marmonna Michelangelo en reprenant de l'eau dans le seau.
– Vous êtes tous mes petits frères, crâna Donatello en se redressant, les bras croisés sur son plastron.
– C'est pas la taille qui compte, c'est la technique, ricana Michelangelo.
Donatello ouvrit de grands yeux, ce qui fit franchement rire son frère. Il secoua la tête.
– Ça me fait plaisir de t'entendre rire, Mikey, reprit Donatello.
Et merde, pensa Michelangelo en sentant son sourire s'effondrer. Il se composa un visage de circonstance pour ne pas paraître trop déstabilisé.
– Trop tôt ? demanda Donatello en se baissant.
– Beaucoup trop tôt, confirma Michelangelo avec une grimace.
– Désolé. J'aimerais avoir plus d'empathie, parfois.
– Comment ça ?
Donatello leva la tête un instant pour réfléchir puis se rassit sur ses talons, à côté de Michelangelo.
– Vous êtes ma famille et vous êtes importants pour moi. April aussi a de l'importance, Casey et Shadow dans une moindre mesure. Et ça s'arrête là. Le reste du monde me laisse parfaitement indifférent.
– Y'a des sociopathes qui ont commencé leur carrière de tueur en série pour moins que ça...
– Je n'éprouve pas le besoin de tuer des gens, répondit très sérieusement Donatello. Je veux dire, ça m'arrive en combat parce que c'est nécessaire mais ce n'est pas un besoin urgent qui ne trouverait satisfaction que dans la ritualisation de mes meurtres et l'attachement à des trophées me permettant de revivre ces instants.
– Tu veux dire que tu n'es pas un tueur en série en puissance, traduisit Michelangelo.
Donatello hocha la tête.
– C'est bon à savoir, le rassura Michelangelo en lui tapotant l'épaule.
– Mais je ressens tout de même mon manque d'empathie comme un problème. Le sort des gens m'indiffère profondément. Par exemple, mettre Emma en danger l'autre jour ne m'a posé aucun problème éthique.
Michelangelo tiqua. Il n'avait pas envie de parler d'elle ou de penser à elle.
– Elle était volontaire, continua Donatello sans remarquer le trouble de son frère, et elle connaissait les risques encourus. Je savais que ce n'était pas une bonne idée dans l'absolu mais tout ce qui m'intéressait était d'utiliser tous les moyens possibles pour te retrouver. Sa mort ne m'aurait pas fait réagir. J'aurais juste attendu que Leonardo modifie le plan initial, froidement.
– Bah, on est des reptiles, après tout...
Donatello confirma de la tête. Ce qu'il avouait mettait Michelangelo mal à l'aise. Il savait depuis longtemps que son frère était plus détaché que les autres mais il n'avait jamais imaginé que c'était à ce point. Et ça remettait beaucoup de choses en perspective.
– Mais tu ressens quand même des choses, hein ? s'assura Michelangelo.
– Bien sûr ! Je me considère plutôt comme quelqu'un de calme et de réservé mais ça ne m'empêche pas d'éprouver de la joie ou de m'énerver de temps en temps.
– De temps en temps ?
– Souvent, ces derniers temps, admit Donatello. Mais ça fait partie des joies des familles nombreuses, je suppose.
Michelangelo reposa la bouteille dans le seau et secoua sa main pour en chasser l'eau. Il n'osa pas regarder son frère en posant sa question.
– T'es pas fâché contre moi ? Pour l'autre soir, je veux dire, avec Leo...
– Devrais-je l'être ? demanda Donatello.
– J'aurais pas dû exploser comme ça...
– Ne t'inquiète pas pour ça, petit frère, sourit Donatello. En fait, je crois que tu as fait ce à quoi Raphael échoue régulièrement et ce que j'ai toujours eu peur de faire. Tu as réussi à faire face et c'est une bonne chose.
– Je sais pas, marmonna Michelangelo en se frottant les mains. Je me sens un peu coupable, quand même...
– Leo avait besoin de ça, insista Donatello. Je croyais qu'il m'avait écouté mais j'avais tort. Et tu m'as aussi fait réaliser que j'avais besoin de grandir.
– Toi ? s'étonna Michelangelo. Mais t'es intelligent et sage et tout !
– Non, pas vraiment, rit Donatello. Enfin, si, je suis intelligent, ajouta-t-il sérieusement, mais je ne suis pas sage du tout et j'ai peur des responsabilités. C'est pourquoi je me suis botté moi-même les fesses et que j'en ai pris.
– Du genre ?
– Premièrement, ce jardin, déclara Donatello en pointant du doigt la terre du bac à fleur.
– Hein ?
– C'est comme en chimie : il faut respecter le protocole, les étapes et le timing. C'est très important.
– Et ton bottage de cul commence en mangeant des fleurs ?
– Oui ! Mais j'ai aussi décidé de me confronter à Leonardo, de remettre ses actions et ses décisions en perspective. Il en a besoin.
– Il a besoin de Splinter, grinça Michelangelo.
– N'avons-nous pas tous besoin de lui ? rétorqua Donatello.
Michelangelo renifla.
– C'est ce que je disais : sage et tout.
Donatello sourit et donna un petit coup d'épaule dans celle de son frère, leur carapace raclant l'une sur l'autre au passage.
– Bon, j'ai d'autres chats à fouetter, annonça Donatello en se relevant.
– Oh. Quels chats ?
– De la tuyauterie, grimaça Donatello en s'étirant. Ce que j'ai bricolé n'a pas tenu et il faut que je répare. Je pensais que ça allait tenir encore un peu mais ça ne peut pas attendre Raph.
Donatello adorait tout ce qui transportait de l'électricité mais les travaux d'entretien comme la plomberie incombaient à Raphael. Il s'en chargeait en marmonnant mais il aimait tout de même bien résoudre ce genre de problème simple – il fallait le voir, rayonnant, lorsqu'il trouvait enfin ce qui provoquait une fuite, c'était adorable.
– J'aurais certainement besoin d'un coup de main, ajouta Donatello.
Michelangelo apprécia la proposition d'autant plus qu'il savait que Donatello avait horreur de prêter ses jouets.
La lame trancha l'air avec un léger sifflement et s'arrêta net. Leonardo maintint la position une seconde avant de répéter le mouvement encore une fois. Il n'était pas satisfait du tranchant de sa lame. Il avait pourtant passé une bonne partie de la matinée à l'aiguiser et la polir mais ça ne suffisait pas. Elle continuait à produire ce petit sifflement à partir d'une certaine vitesse et Leonardo le trouvait parfaitement inélégant.
Il fit un moulinet du poignet et arrêta la lame devant ses yeux, scrutant l'iridescente du métal. Peut-être devrait-il en changer. Il appréciait chaque aspect de ces katanas mais ils avaient vécu. Ça devait faire deux ans qu'il les avait – les précédents avaient été brisés par Raphael pendant un entraînement, malheureusement. Leonardo en connaissait parfaitement le poids et l'équilibre. Plus courts que les katanas classiques de quelques centimètres seulement, ils lui permettaient de surprendre facilement ses ennemis et de rentrer plus profondément dans leur espace vital. Bien sûr, de tels sabres ne pouvaient être appréciés par les petites frappes qu'ils corrigeaient habituellement mais c'était un réel plaisir de les manier face à un autre expert.
Leonardo regrettait l'absence de Karai, l'autre nuit à l'abattoir. Il n'y avait eu que des amateurs, des soldats de rang inférieur et quelques gradés assez bas dans la hiérarchie. Comment les Foots espéraient-ils les mettre à terre en leur opposant de tels débutants ? Par le nombre ? Eh bien ils avaient la preuve que ça ne fonctionnerait pas. Si les Foots voulaient vraiment les mettre à terre, ils devraient prendre le risque de leur envoyer des soldats de valeur. Leonardo attendait ce jour avec impatience.
Il y eut du mouvement derrière lui et Leonardo inclina légèrement son sabre pour regarder. C'était Donatello, debout au milieu de la salle. Il ne l'avait pas entendu entrer.
– Que veux-tu ? demanda Leonardo, immobile.
Ils ne s'étaient pratiquement pas parlé depuis l'autre jour. Donatello l'avait regardé avec hauteur et était sorti de la cuisine sans rien dire. Depuis, il vaquait à ses occupations dans le vaisseau et ne se présentait pas aux entraînements – Michelangelo non plus, d'ailleurs. Sans Raphael dans les parages, Leonardo préférait s'entraîner avec Donatello. Il n'était peut-être pas fort mais au moins était-il concentré.
– Je me demandais pourquoi tu t'acharnais à ce point, répondit Donatello.
– Si tu es venu chercher la bagarre, prends ton bâton et affronte-moi directement au lieu de te cacher derrière des mots, prévint Leonardo en fixant le reflet sur sa lame.
– Oh non, très peu pour moi, dit Donatello en haussant les épaules.
Leonardo trancha l'air de son sabre et se retourna vers son frère. Donatello avait un sourire mauvais aux lèvres.
– Quelque chose ne va pas ? insista Leonardo.
– A part toi, non, tout va bien.
Leonardo resserra sa prise sur les poignées de ses sabres.
– Dis-moi ce que tu me reproches clairement, qu'on en finisse.
Donatello pencha la tête sur le côté.
– Quelle était la formule, déjà ? Ah, oui : grandis.
– Ah, alors c'est ça, renifla Leonardo en rengainant ses katanas. Tu es venu venger l'honneur de ton petit frère.
– C'est aussi le tien.
– Je ne dis pas le contraire.
– Michelangelo a plutôt bien exprimé son point de vue, je n'ai pas besoin de te le rexpliquer. D'ailleurs, je n'ai pas envie de te frapper.
– Comme si tu en étais capable, provoqua Leonardo.
Donatello sourit d'une manière que Leonardo jugea très reptilienne, très froide et calculatrice. Ce n'était vraiment pas normal. Quelque chose clochait chez Donatello. Ce n'était pas son genre de se confronter comme ça à lui ou de sourire ainsi – avec la froide assurance d'être le meilleur. Que se passait-il ?
– Pourquoi penses-tu que quelque chose ne va pas chez moi ? demanda Donatello.
– Parce que tu agis bizarrement.
– N'est-ce pas toi qui as commencé, lorsque Splinter a montré les premiers signes de vieillesse ?
– Je n'ai pas...
– Nous l'avons tous vu, Leonardo, coupa Donatello, ta panique. Elle se lisait dans tes yeux et transpirait par ta peau. Tu es terrorisé à l'idée de perdre Splinter.
– C'est notre père, rappela Leonardo.
– C'est notre maître, rectifia Donatello. Il n'a commencé à se comporter comme un père qu'une fois le Shredder à terre. Avant, nous n'étions que des pions, les instruments de sa vengeance.
– C'est ce que tu penses vraiment de maître Splinter ? demanda Leonardo, incapable de desserrer la mâchoire.
– C'est ce que nous pensons tous, mon petit Leo, mais il n'y a que toi qui ne l'admets pas. Tu es tellement désespéré de ta condition que tu t'accroches à l'espoir dérisoire d'un peu d'amour venu d'un vieux rat.
– Tu vas trop loin, avertit Leonardo.
– Mais il faut être réaliste, continua Donatello. Splinter ne nous aime pas. Ça ne m'étonnerait même pas qu'il ait pensé à nous éliminer une fois sa vengeance accomplie. Après tout, nous n'avions plus d'utilité. Ç'aurait même été généreux de sa part de nous épargner la vie que nous menons.
– Ça suffit, insista Leonardo.
– Tu as pris la bonne décision en l'envoyant à la campagne.
– Arrête.
– Il mourra seul dans son coin comme il aurait dû le faire, il y a vingt-sept ans, après la disparition de son maître.
– Donatello...
– Tu sais ce que je regrette ?
– Tais-toi.
– De ne pas pouvoir le voir mourir reclus dans son fauteuil, devant sa misérable télé.
– La ferme !
La lame trancha l'air en un sifflement furieux et se brisa en rencontrant le sol. Leonardo se rendit soudainement compte qu'il étouffait et il chercha à reprendre sa respiration à grandes goulées d'air. Il tomba à genoux, sans lâcher la poignée de son sabre.
– Savais-tu que l'on peut modifier l'atmosphère de chaque pièce du vaisseau individuellement ? demanda Donatello en tournant tranquillement autour de lui. Vous autres, tortues, vous pouvez retenir votre respiration un bon moment si vous êtes privées d'oxygène mais que se passe-t-il lorsqu'on remplace ce gaz indispensable à votre survie par du dioxyde de carbone ?
– Tu n'es pas Donatello, murmura Leonardo.
– Je pourrais l'être.
– Mon frère...
– Il pense toutes ces choses mais il n'est pas capable de te les dire.
– Tu mens.
– Pourquoi mentirais-je ? Pour vous diviser ? Mais vous n'avez pas besoin de moi pour ça ! Tu as déjà accompli tout le travail, Leonardo.
– Non...
– Oh si. Tu as dit à Raphael qu'il n'était plus ton frère. Tu as traité Michelangelo de traître et tu t'es aliéné Donatello en t'enfonçant dans ton petit monde bien rassurant où tout est toujours la faute des autres. Mais comment peut-il en être autrement ? Après tout, c'est toi que Splinter a choisi pour mener cette équipe. Toi et personne d'autre. Tu ne peux pas te tromper puisque Splinter ne se trompe pas.
– Ce n'est pas... vrai...
– Ah, Leo, Leo, Leo...
« Donatello » se pencha au-dessus de lui et lui tapota le crâne d'un doigt.
– Quand vas-tu comprendre que c'est toi, le problème ?
Leonardo remonta soudainement son sabre brisé pour frapper à la gorge mais il ne rencontra que le vide. Des milliers de petites billes lumineuses se dispersèrent dans la pièce et disparurent hors du champ de vision de plus en plus limité de Leonardo. Il s'effondra en avant, la tête lourde et un goût de sang dans la bouche, sa main toujours fermement accrochée à son sabre.
Il y eut un déclic quelque part dans la pièce et la ventilation fit un bruit de tous les diables, chassant le gaz mortel pour le remplacer par de l'oxygène.
Leonardo resta un long moment au sol, aspirant goulument l'air renouvelé. Même sans bouger, la tête lui tournait et il eut du mal à se remettre debout. Sortir du dôjô l'épuisa et Leonardo se laissa glisser contre une paroi jusqu'au sol. Ce fut assis et luttant pour rester conscient que ses frères le trouvèrent bien plus tard. Leonardo eut toutes les peines du monde à leur expliquer ce qu'il s'était passé – attaqué par un hologramme ? vraiment ?
– C'est ce que je craignais, soupira le vrai Donatello. Mikey, tu peux m'aider à le porter ?
Leonardo fut soulevé du sol par ses frères et plus ou moins traîné jusqu'à leur salon. Donatello commença ses explications une fois sûr que Leonardo était bien calé dans le canapé.
– C'était Bob.
– T'as déjà parlé de lui, se rappela Michelangelo.
– Oui. Bob est, enfin, était le dernier survivant du vaisseau après son atterrissage forcé. Il a fusionné sa conscience au vaisseau pour survivre mais il est resté isolé pendant un peu plus de deux mille ans. Ça a laissé des traces.
– Tu avais dit qu'il n'était plus dangereux, souffla Leonardo.
– Je pensais sincèrement qu'il ne s'en prendrait pas à l'un de mes frères, s'excusa Donatello.
Raté, pensa Leonardo.
– Peut-on le désactiver ? demanda-t-il.
– Pas sans relancer complètement le vaisseau, ce qui provoquerait l'effondrement du réacteur.
– Kaboom ! simplifia Michelangelo.
– Kaboom, en effet, confirma Donatello.
– Ce n'est pas un programme ou un truc comme ça ? insista Leonardo.
– Non. Techniquement, Bob est le vaisseau.
– On est dans Bob.
– Oui, Mikey, on est dans Bob.
– J'ai envie de déménager, soudainement...
– Ça ne me déplairait pas non plus, approuva Leonardo.
– Et pour aller où ? demanda Donatello. Pour le moment, c'est l'endroit le plus sûr dont nous disposons.
– Le plus sûr, c'est vite dit, railla Michelangelo. Si notre chez nous cherche à nous tuer, je préfère tenter ma chance avec les Foots.
– Je ne suis pas sûr que Bob essayait de tuer Leo, déclara Donatello.
– Et tu te bases sur quoi pour dire ça ?
– S'il l'avait vraiment voulu, ce serait déjà fait.
Leonardo dut bien admettre que Donatello avait raison. Ce n'était pas un hasard si la ventilation s'était remise en marche. Si Bob était le vaisseau, Bob contrôlait tout. Il avait épargné Leonardo après s'être amusé avec lui.
– Je suppose que tu le connais bien, reprit Leonardo à l'intention de Donatello.
Son frère hocha la tête de haut en bas.
– Y a-t-il moyen de le raisonner ?
– On peut en tout cas discuter avec lui, dit Donatello. J'insiste sur le fait que c'est un extraterrestre. Il n'a pas la même manière de penser que nous, même s'il a eu accès à la culture terrienne ces dernières années.
– Parle-lui, ordonna Leonardo. Il ne faut pas que ça se reproduise.
Donatello le fixa un instant. Leonardo tiqua. Il aurait dû approuver.
– Ce n'est pas aussi simple. Vous êtes des intrus.
– Et pas toi ? demanda Michelangelo.
– Nous avons instauré une relation de confiance au fil des années. Bob m'apprécie.
– Et tu es dans Bob, ricana Michelangelo.
Donatello lui donna une petite claque à l'arrière du crâne.
– Il n'a pas cherché à me parler depuis que nous nous sommes installés, reprit Donatello. Il doit être fâché contre moi pour vous avoir amenés ici. Le dialogue ne va pas être facile à réinstaller mais j'essayerai.
– Il nous faut une solution de replis, conclut Leonardo en essayant de se redresser. April nous a laissé ses clés et on peut peut-être se servir du Singe Rouge pour...
– Non, coupa sèchement Michelangelo. On la laisse en dehors de tout ça. Dès qu'on récupère Raphael, on disparaît de sa vie.
Leonardo retomba dans le canapé, agacé par son frère.
– Tu ne peux pas la protéger d'elle-même.
– Mais je peux la protéger de nos emmerdes, contra Michelangelo.
– Elle retournera combattre à un moment ou à un autre, certainement sous un autre masque. Tu le sais très bien.
– Je peux pas l'en empêcher, concéda Michelangelo, mais je ferai tout pour qu'elle reste en dehors de nos histoires. Ce sera mieux pour tout le monde.
Leonardo soupira, franchement ennuyé.
– Très bien, lâcha-t-il. On ne lui demandera rien.
– Elle nous a tout de même promis des informations, rappela Donatello.
– Quand ça ? demanda Michelangelo.
– Pendant que tu étais détenu.
– Bravo pour la communication, les frangins. C'est la deuxième fois que vous me faites le coup du « laissons cet idiot de Mikey dans l'ignorance ».
– Il devient difficile de te parler, lui reprocha Leonardo.
Michelangelo le foudroya du regard mais Donatello intervint.
– Il est vrai que nous aurions dû te prévenir. Je suis désolé de cet oubli.
Michelangelo tourna la tête sèchement.
– J'irai vérifier nos repères, déclara-t-il.
– Personne ne sort seul, prévint Leonardo.
– T'as laissé Raphael partir avec Emma, l'autre jour, rappela Michelangelo.
– Vas-tu arrêter avec ça, à la fin ?
– Non, je ne vais pas arrêter ! Emma était blessée et tu sais très bien que Raphael n'est pas du genre à éviter les combats !
– Ça suffit ! intervint Donatello en haussant la voix.
Michelangelo se tut et Leonardo regarda son frère avec suspicion. Donatello se tassa un peu et se racla la gorge avant de reprendre.
– Nous avons décrété que nos repères étaient compromis et nous nous y tiendrons. La surface n'offre pas plus d'endroit sûr où vivre. April a été très gentille de nous confier ses clés mais nous avons décidé de l'éloigner de New York pour la protéger. Ce n'est pas intelligent d'aller chez elle. Il faut qu'elle reste en dehors de cette affaire elle aussi, pour sa sécurité, celle de Casey et celle de Shadow.
– Alors qu'est-ce qu'on fait ? grommela Michelangelo. On attend que ton petit copain psychopathe nous tue dans notre sommeil ?
Donatello tiqua mais laissa passer.
– Eh bien, j'ai pensé à ce « roi dans les égouts » qui nous a averti de l'arrivée des Foots, l'autre jour. Il semble de notre côté. Sinon, pourquoi nous avertir ? Sans lui, nous nous serions retrouvés coincés dans notre cachette.
– On ne peut pas faire confiance à n'importe qui, le morigéna Leonardo.
Michelangelo dessina trois lettres dans l'air.
– Deux m, corrigea Donatello. Je crois que nous connaissons ce roi.
– Ah ouais ? s'étonna Michelangelo en réécrivant le prénom sur son tableau imaginaire.
– Ce doit être Leatherhead.
– Leatherhead comme dans « je jure de me venger de vous, Tortues » Leatherhead ?
– Oui.
– On est pas dans la merde, tiens...
– On ne s'est pas vraiment quitté en bons termes, confirma Leonardo. Pourquoi nous aiderait-il ?
– Je l'ignore, admit Donatello, mais je crois que ça vaut le coup de se renseigner.
Leonardo considéra la question un instant avant de hocher la tête, donnant son accord – se renseigner n'engageait à rien. C'était une piste à creuser, en effet. Il ferma les yeux et laissa le monde tanguer autour de lui. Il entendit Michelangelo quitter le salon mais Donatello resta encore un instant.
– Ça ira ? demanda-t-il.
– Oui. Va parler à ce Bob. C'est impératif.
Donatello resta silencieux une seconde avant de partir à son tour, laissant Leonardo à nouveau seul. Il se tourna sur le côté puis inspira un bon coup avant de vider complètement son esprit au fil d'une longue et lente expiration, cherchant un peu de paix intérieure, mais le sourire mauvais du faux Donatello revenait sans arrêt dans ses pensées. Leonardo rouvrit les yeux, fixant le tissu élimé du dossier. « Quand vas-tu comprendre que c'est toi, le problème ? » susurra une petite voix dans sa tête. Leonardo serra les poings et enfonça sa tête dans les coussins.
