-Dans la tête du shérif Stilinski-
La voiture de police s'était arrêtée devant le poste et les deux hommes sortirent, avec la même habileté que s'ils étaient restés paralysés pendant plusieurs semaines.
-Cet abruti joue avec nos nerfs, grogna David en faisant craquer une à une ses vertèbres. Ça doit bien faire quatre heures qu'il nous fait tourner en rond.
-Cinq heures, le corrigea Stilinski en regardant sa montre. J'ai demandé à Parrish et Johnson de prendre la relève, vous pouvez rentrer chez vous si vous voulez.
-J'aimerais boucler mon dossier d'hier d'abord. Je vous invite à manger quelque part ?
-Excellente idée, mais il est hors de question que je remonte dans cette voiture. Il y a un restaurant au bas de la rue, ça vous convient ?
Après être passés déposer leurs affaires au vestiaire, ils se dirigèrent tranquillement vers le restaurant. Stilinski appréciait de plus en plus la compagnie de son nouveau coéquipier. Il était compétent mais restait néanmoins un homme simple, et tous les deux avaient comme point commun d'être père et oncle célibataires responsables d'un adolescent un peu difficile. David lui avait parlé un peu d'Abigaëlle et il avait trouvé une oreille plus qu'attentive en la personne du shérif. Il était peut-être son supérieur mais se sentait avec lui sur un même pied d'égalité.
Ils allèrent s'installer à une table calme après avoir salué certains clients et passèrent commande. David poussa un long soupir et se laissa aller sur le dossier de sa chaise. Il avait l'air fatigué, peut-être un peu préoccupé.
-Alors, Abigaëlle se plait bien ici ? demanda-t-il avec un réel intérêt.
-Elle en a l'air, oui. Elle m'a dit que Stiles l'avait aidé à s'intégrer, c'est gentil de sa part de prendre soin d'elle comme ça. L'autre soir il m'a enlevé une sacrée épine du pied.
-Ce sont des bons gamins, dit le shérif en hochant la tête. Scott, Alison, Lydia… toujours à fourrer leur nez partout où ils ne devraient pas, mais ils ont un très bon fond. Je suis content de savoir que Stiles s'adonne enfin à autre chose que les affaires de la police.
David rit.
-Comment vous avez fait quand l'hyperactivité de Stiles a commencé à se manifester ? demanda-t-il après un moment de silence.
-Ça n'a pas été facile, avoua Stilinski en se mettant à jouer avec un morceau de pain. Sa mère venait de succomber à sa maladie et on s'est retrouvés tous les deux tout seuls. J'avais un enfant de neuf ans sur les bras que je n'avais pas le droit d'abandonner, alors quand ses crises de panique ont commencées j'étais un peu perdu, mais je me suis accroché. Je travaillais le jour et je restais à son chevet la nuit parce qu'il avait du mal à respirer. Ça revenait périodiquement. Ça s'est calmé quand il est entré au lycée.
Le shérif s'en voulut d'abord d'avoir parlé autant : il était rare qu'il se confie de cette façon. Cependant, David était différent. Au lieu de le regarder avec l'espèce de compassion hypocrite que les autres avaient le plus souvent à son égard, une lueur de véritable sympathie brilla dans son regard. Il savait ce que c'était. Il comprenait les rides précoces qui barraient son front car il avait déjà lui-même fait l'expérience d'heures sombres et interminables.
-Je suppose que vous et Abigaëlle avez dû vous battre de la même façon, reprit-il.
-Nos histoires se rejoignent, c'est vrai.
-Qu'est-ce qui est arrivé à ses parents ?
David but plusieurs longues gorgées, le regard un peu dans le vague, avant de répondre :
-Mon frère était quelqu'un de déséquilibré. Depuis qu'on était tout jeunes il trainait avec les mauvaises personnes, il agissait sans réfléchir au mal qu'il causait autour de lui. Je crois sincèrement qu'il y a des gens mauvais de nature et mon frère faisait partie de ceux-là. Il s'est trouvé une femme pas vraiment différente de lui, une débauchée qui l'a définitivement attiré vers le fond. Quand j'ai appris qu'ils avaient eu un enfant, ça faisait plusieurs années que je n'avais pas parlé à mon frère mais j'ai su qu'il fallait que je fasse quelque chose. La petite était en danger. J'ai entamé des procédures judiciaires pour obtenir sa garde et je l'ai eu… le comble, c'était que mon frère était d'accord. J'ai appris quelques mois plus tard qu'il s'était tué en sautant d'un pont et que la mère de la petite s'était évaporée dans la nature.
Le shérif admira le calme dont son coéquipier faisait preuve en lui racontant cette histoire. Ses yeux en disaient long sur la peine qu'il ressentait encore à cette évocation, mais il avait appris à se contrôler pour ne pas laisser transparaître ses émotions. Il avait dû se montrer fort devant sa nièce. Il n'y avait pas d'entraînement pour ça. C'était un combat de tous les instants.
-Ma femme ne l'a pas supporté, continua-t-il sur le même ton. J'ai découvert qui elle était réellement quand elle a menacé de se débarrasser de la petite si je ne donnais pas sa garde à quelqu'un d'autre… mais cette petite chose était dans mes bras et je l'aimais déjà. Alors j'ai tout plaqué et je suis parti avec Abi. A partir de ce moment-là il n'y avait plus qu'elle et moi. Je suis la seule famille qui lui reste.
-Elle n'a jamais cherché à connaître ses parents ?
-Elle ne les a jamais considérés comme tels, et pourtant je ne lui ai jamais rien caché. Quand elle a commencé à avoir des crises, j'ai d'abord cru que c'était de l'angoisse liée à un manque, mais…
David laissa sa phrase en suspens. Au bout d'un moment il finit par secouer la tête et leva son verre :
-A nos enfants, dit-il alors.
Le shérif fit de même.
-A nos enfants.
Sur le chemin du retour, Stilinski songea à la conversation qu'il avait eu avec David. Depuis qu'ils avaient parlé de leurs enfants, il se sentait plus proche de lui. Le repas s'était déroulé ensuite dans une véritable bonne humeur et une honnêteté dont il n'avait plus fait preuve depuis longtemps. Il n'avait pu s'empêcher de remarquer le comportement changeant de Stiles depuis que les Carange étaient arrivés en ville : les cauchemars qu'il faisait régulièrement depuis l'épisode du Nemeton s'étaient calmés, et l'intérêt que son fils portait à Abigaëlle semblait lui avoir donné un but à quoi se raccrocher –autre que résoudre des affaires de meurtre ou retrouver des personnes disparues avant les nuits de pleine lune.
Ses pensées le conduisirent à la prochaine pleine lune qui aurait lieu demain, donc irrémédiablement vers Mélissa qui verrait l'hôpital se remplir toute la nuit, et aussi vers David, qui ignorait encore tout des courants telluriques qui avaient amené le surnaturel dans cette ville. Il songea qu'il ne pourrait pas le tenir éloigné de tout ça très longtemps vu la manière dont son coéquipier décortiquait chaque dossier depuis qu'il était arrivé ici.
Il se gara derrière la Jeep de son fils et, exténué, eut l'impression de se traîner jusqu'à la maison puis vers le canapé où il se vautra en poussant un soupir de soulagement.
-Salut papa , déjà rentré ?
-Bonjour Stiles, répondit-il sans prendre la peine d'ouvrir les yeux. Oui, j'ai laissé Parish se débrouiller. Alors, du nouveau ?
-Oui, et pas qu'un peu.
Il rouvrit les yeux. Stiles s'assit face à lui avec l'air de quelqu'un ayant une confession difficile à faire. Le shérif devina immédiatement la raison de cette expression.
-C'est à propos d'Abigaëlle, c'est ça ? Pitié, ne me dis pas qu'il va falloir qu'on la transperce avec un poignard magique au solstice d'été pur l'empêcher de se transformer en lynx ou quoique ce soit de ce genre.
-Je n'ai aucune idée de l'effet que pourrait avoir un poignard magique sur elle. C'est un ange.
-Oui, j'ai cru comprendre que tu l'aimais beaucoup…
-Non papa, je veux dire qu'elle est un ange, un vrai ange, comme dans les livres.
Le shérif resta silencieux un moment.
-Est-ce qu'on est déjà en mesure de savoir si elle est dangereuse ou pas ?
-Pas encore, répondit Stiles en se tordant les mains, mais il y a très peu de chances. C'est une ange gardienne.
-Son oncle n'est pas au courant.
Ce n'était pas une question. Il était évident que David n'était au courant de rien.
-Elle n'a pas l'intention de lui dire pour le moment.
-Tu sais que de mon côté ça va être difficile de lui cacher ce qui se passe ici, le prévint-il, elle ne pourra pas le protéger de ça très longtemps…
-Elle le sait, mais le plus tard sera le mieux.
Le shérif acquiesça.
-Alors… j'imagine qu'elle a rejoint votre meute, même si vous n'avez pas encore vraiment idée de quoi elle est capable ?
-C'est ça. Mais je suis persuadée qu'elle ne cache rien de mauvais en elle. Je peux te promettre qu'elle ne fera jamais rien de mauvais, insista-t-il avec une soudaine urgence dans la voix.
-Je te crois, Stiles, dit son père en le regardant droit dans les yeux pour lui faire comprendre qu'il avait confiance en lui.
Il remarqua la lueur d'inquiétude qui brillait dans les yeux de son fils, mêlée à une sorte de tristesse. Son père crut comprendre la raison de ce soudain changement : Stiles était prêt à tout pour ses amis. Il ferait absolument tout pour les protéger même si parfois leurs pouvoirs le dépassaient parfois et le shérif était bien placé pour comprendre le sentiment d'impuissance qu'il devait ressentir. Il tenait à Abigaëlle et avait sûrement du mal à encaisser le fait qu'il ne pourrait pas prendre soin d'elle autant qu'il le voudrait. Son père ressentait la même chose à l'égard de son fils il avait eu l'impression que Stiles lui échappait quand il avait appris quel rôle il jouait dans toute cette machinerie. Il avait dû accepter l'idée que son propre fils était désormais constamment en danger, et rien n'était plus difficile que de devoir vivre avec cette épée sans arrêt suspendue au dessus de la tête, menaçante et mortelle.
-Merci de m'en avoir parlé, finit-il par dire. Faites tout ce que vous pouvez pour prendre soin d'elle le temps qu'elle ne contrôle pas encore ses pouvoirs.
Par « prendre soin d'elle », il avait également implicitement entendu de la surveiller. Mais il savait que Stiles ferait tout ce qu'il faut, comme il l'avait toujours fait.
Son fils remonta ensuite dans sa chambre. Le shérif se retrouva seul à tourner et retourner ses pensées dans sa tête. Il essayait déjà d'imaginer de quelle façon il pourrait tout avouer à David, et cette idée l'effrayait un peu. Comment réagirait-il ? Le shérif avait besoin de tout sauf de perdre un coéquipier en ce moment. Sa réflexion le mena peu à peu dans une légère somnolence, mais il n'eut pas le temps de plonger plus profondément dans les limbes : on sonna à la porte.
Quand il ouvrit, Abigaëlle se tenait dans l'encadrement de la porte, apparemment essoufflée.
-Bonjour monsieur Stilinski, Stiles est là ?
-Dans sa chambre, répondit-il sans parvenir à masquer sa surprise. Je t'en prie, entre !
A peine fut-elle à l'intérieur qu'elle se précipita à l'étage. Un ange. Cette petite était un ange. Le shérif se frotta le visage et alla se servir une dose de whisky.
-Bienvenue à Beacon Hills, murmura-t-il pour lui-même.
-Dans la tête de Stiles-
Cela faisait trente secondes, peut-être cinq minutes, ou même peut-être une heure qu'il la tenait dans ses bras. Il avait perdu presque tous ses repères. Tous sauf la demoiselle qu'il enlaçait à cet instant.
Elle était venue avec l'intention de s'excuser, mais il l'avait devancée : il était désolé de l'avoir laissée tomber à la clinique, de s'être enfui au lieu de la soutenir, désolé d'avoir baissé les bras alors que plus que jamais il fallait qu'ils restent unis. Il lui avait aussi avoué combien il tenait à elle et que c'était la raison pour laquelle il se sentait si mal. Ensuite il avait lu dans son regard émeraude quelque chose comme une immense reconnaissance, juste avant qu'elle n'ouvre la bouche sans qu'aucun son n'en sorte. Ensuite elle était venue se blottir dans ses bras.
Tout s'était passé très vite : à la fois depuis les quelques jours qu'il la connaissait, et aussi cet instant où elle avait fait deux pas vers lui pour venir exprimer par un geste ce qu'elle n'avait pas réussi à formuler avec des mots. C'était trop important. Il avait la sensation que cette étreinte était bien plus qu'une simple étreinte : c'était une sorte de contrat, quelque chose qui lui avait coupé le souffle quand elle était venue contre lui et qui lui avait soudain donné la sensation d'exister pour de vrai. Abigaëlle était spéciale, ils en avaient tous maintenant la certitude, mais Stiles pouvait à ce moment-là le ressentir à travers ce contact ferme mais d'une douceur indescriptible. Elle avait resserré ses poings autour de son t-shirt comme si elle avait voulu qu'il ne s'en aille jamais. Lui avait glissé une de ses mains dans ses longs cheveux châtains et de l'autre lui maintenait la taille comme si elle pouvait tomber à tout moment.
Il en avait eu le souffle coupé. Quelque chose s'était dégagé d'elle à ce moment-là, puis s'était emparé de leurs deux corps, il en était quasiment certain. Une force semblable à un champ magnétique. Venait-elle d'utiliser un de ses pouvoirs sans s'en rendre compte ? Pour l'instant, cette question n'avait pas réellement d'importance. Il était ailleurs, bien loin, vers le pays de vanille où l'emmenaient ses longs cheveux, entouré par le parfum fruité de sa peau, bercé par le souffle léger qui avait pris refuge dans le creux de son épaule.
Mais soudain, un cri. Long. Aigu. Terrifié.
Abigaëlle et Stiles levèrent la tête au même moment, ayant tous les deux conscience que ce cri venait de résonner uniquement dans leur tête.
-Qu'est-ce que c'était ? souffla Abigaëlle, une lueur de panique traversant son regard.
Stiles ne connaissait ce cri que trop bien. Il aurait préféré ne plus jamais avoir à l'entendre depuis l'épisode du Nemeton.
-C'est Lydia.
