Chapitre 10 : L'âme et la flamme

La chaleur.
De cette journée, des années après, ce serait le souvenir le plus fort qu'elle garderait. Celui qui jusqu'au jour de sa mort la réveillerait hurlante en pleine nuit, le corps bouillant de fièvre, persuadée qu'elle brûlait vive.
C'est ce dont elle se souviendrait, cette chaleur inhumaine qui en un instant avait enveloppé le village, asséchant l'air dans ses poumons jusqu'à ce qu'elle ait l'impression d'être en train de respirer de la lave en fusion. Cette chaleur qui en l'espace d'une seconde avait vaporisé le centre administratif vers lequel elle se dirigeait.

Un instant elle marchait dans les ruelles tapissées de neige, le quartier général visible devant elle entre les toits. La seconde suivante c'était cette flamme noire, immense, et cette bouffée de chaleur intenable qui avait dilaté l'air, dont le souffle l'avait envoyée rouler contre un mur.
Et la seconde d'après, encore, plus rien. Le bâtiment administratif n'était plus qu'une carcasse noircie, et le feu se propageait dans le village, attaquait les autres bâtiments malgré la neige et le froid, malgré l'absence de combustible.
Les flammes dansaient sur la pierre, et à leur contact celle-ci se désagrégeait, se contractait comme dévorée de l'intérieur.
Le village brûlait.

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La vie dans un village retiré comme Mailhoe n'était pas facile, mais elle n'était pas mauvaise non plus.
Si ses parents avaient été les seuls concernés, elle les aurait aidés aux travaux de la maison, à l'élevage des animaux jusqu'à ce qu'elle soit en âge de prendre mari, et alors elle aurait continué dans la demeure de son époux les tâches répétitives qui étaient les siennes. Ce n'était pas une mauvaise vie et peut-être aurait-ce été suffisant, vivre en paix saison après saison, en priant pour que la guerre ne vienne pas et que les chèvres mettent bas avant le début de l'hiver… Mais parfois aussi elle regardait les hommes et les femmes qui gardaient la frontière, et quand son regard se posait sur Kaede-sama, elle avait l'intuition étrange que cela ne l'était plus, assez, qu'il lui fallait autre chose peut-être.
Elle avait une admiration sans borne pour les ninjas. Ils étaient forts et respectés, inspiraient la crainte. Ils étaient libres.
Temai acceptait son aide au dispensaire, et le jour où il l'avait laissé s'occuper seule d'un bras démis, elle avait ressentit une telle fierté au creux de sa poitrine… Ce n'était pas grand-chose, mais c'était déjà plus que la vie simple d'une villageoise.
Elle savait lire évidemment, mais c'était avec son aide qu'elle avait commencé à en comprendre l'intérêt, à déchiffrer les recettes, les conseils de soins dans les livres, et les noms étranges sur les jarres de potion. Et au fur et à mesure elle avait réalisé que c'était différent de la vie répétitive d'un villageois, même vivant dans un village qui était aussi un avant-poste ninja lourdement défendu.
Elle avait aveuglément admiré Temai pour ses connaissances qui lui semblaient sans fin, sa maîtrise miraculeuse du chakra. Sa gentillesse. Elle avait regardé Kaede-sama avec une vénération muette, admirant la confiance en elle de la femme, sa beauté et la manière dont les hommes lui obéissaient parce qu'elle était forte et compétente. Elle aurait tout donné pour pouvoir être ainsi, un jour.
Parfois, quand ils avaient du temps, Temai lui permettait de consulter des copies de parchemins traitant des différents moyens de soigner la cataracte, de la manière dont on pouvait utiliser les racines d'orchidées du Pays de l'Eau pour diverses médications et parfois même arrêter les hémorragies, quand on avait la chance qu'un marchand de passage en transporte assez sur lui.
Parfois il lui expliquait les règles contraignant la vie d'un ninja, la structurant. Comment au moment critique il ne fallait pas laisser la peur tout submerger, ou c'était la fin. Comment il ne fallait jamais, jamais perdre la mission de vue.

Elle n'avait rien d'un ninja, ni l'abnégation ni les capacités. Aucun entraînement.
En cas d'attaque les civils devaient rester à l'abri et, si le village était menacé de destruction, fuir par les chemins dissimulés.
Mais ce jour où tout avait changé, alors que les flammes noires envahissaient le village autour d'elle, elle s'était souvenue de ses paroles.
Et sans hésiter elle avait fait demi-tour en courant vers l'infirmerie, parce que Shagate et Tsui étaient encore là-bas, cloués au lit par leurs blessures et qu'il fallait bien que quelqu'un les aides à fuir, et que c'était sa responsabilité à elle.

Ce ne serait que bien plus tard qu'elle réaliserait que ce mouvement instinctif lui avait sauvé la vie, et que si elle avait tenté de rejoindre les portes elle serait morte tout comme ses parents et son petit frère Tao. Comme tous les autres.
Mais cela ne serait que bien plus tard et à ce moment-là, tandis qu'elle dérapait dans la neige en essayant de prendre un virage le plus court possible, elle n'avait éprouvé qu'une terreur abjecte et pourtant étrangement assourdie.
Plus tard aussi, elle réaliserait qu'elle avait été amoureuse de Temai à cette époque, un amour enfantin encore, tellement idolâtre qu'il en avait été ridicule.

Son enfance avait vacillé lorsqu'elle avait fait le choix de retourner à l'infirmerie. Elle disparue complètement quand elle atteignit le bâtiment du dispensaire, irrémédiablement balayée dans le feu et le sang.

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Elle s'engouffra dans le bâtiment, poussant la porte d'un coup d'épaule sans prêter attention à la neige qui entrait avec elle. Elle traversa l'antichambre à toute allure, et pénétra dans la chambre exigue mais fonctionnelle que Tsui et Shagate partageaient, uniquement pour trouver le chuunin brun hors de son lit, boitillant en direction des béquilles appuyées contre le mur à côté de la porte. Sans un mot, elle les attrapa et les lui tendit, puis se précipita vers le lit où Shagate était allongé, encore à demi sous l'effet des sédatifs et la hanche immobilisée par un plâtre.
Il était lui aussi en train de se débattre pour essayer de se lever, mais avec moins de succès que son ami.
« Quesqui-se passe ? » articula-t-il la bouche pâteuse.
« J'ai senti la balise d'alerte », murmura Tsui d'une voix tendue en enfilant son pantalon d'uniforme aussi rapidement que ses blessures le lui permettaient. Il boucla sa poche d'arme autour de sa taille et s'appuyant sur une seule béquille pour avoir une main libre il revint vers Setsuko et Shagate.
« Je ne sais pas, » balbutia la jeune fille tandis que ses mains cherchaient en automatique un excitant dans l'armoire, introduisaient le liquide dans la seringue. « Je ne sais pas. Le village… brûle. Le bâtiment administratif… il a été complètement… »
« Il faut sortir d'ici », murmura Tsui. « Comment va-t-on le déplacer ? Je ne peux pas le porter, et toi… » Il jeta un coup d'œil à la silhouette frêle de Setsuko. Elle avait beau être plus forte que sa stature ne le laissait présager, elle ne pouvait soutenir seule un homme de soixante-dix kilos.
« Je lui donne un excitant, » expliqua-t-elle en enfonçant l'aiguille dans le défaut du bras du chuunin alité. À sa grande surprise, sa voix ne tremblait presque pas. « Ce n'est pas très recommandé mais nous n'avons pas le choix. Il faut qu'il soit suffisamment lucide pour se diriger seul et tenir debout. À nous deux on devrait pouvoir le soutenir. Mets lui ses bottes s'il te plait. »
Elle ne fut même pas surprise lorsque le chuunin obéit sans discuter.

Lorsqu'ils quittèrent l'infirmerie, ce fut pour constater que l'incendie avait incroyablement progressé durant les cinq minutes que Setsuko avait passé à l'intérieur
« Mon dieu, » murmura Tsui lorsque la vague de chaleur due à l'effondrement d'un nouveau bâtiment les heurta de plein fouet. « Je n'avais jamais vu un tel feu… C'est… »
Il n'eut jamais le temps de finir. Il y eut une explosion au-dessus deux, les bruits d'un combat et des cris. Puis une silhouette engoncée dans une cape rouge et noire prit pied sur un toit encore intact au-dessus d'eux.
« Ha, des fuyards, » murmura l'homme à la peau bleue avec un sourire terrifiant. « Quelle impolitesse de quitter la fête avant la fin des réjouissances. »
« Setsu, recule, » ordonna Tsui en abandonnant le poids de Shagate à la jeune femme qui trébucha en arrière et fut obligée de prendre appuie sur un mur pour rester debout. « Nous évacuons l'infirmerie, » annonça-t-il d'une voix claire et ferme. « Le traité des cinq pays indique qu'il ne faut pas s'en prendre aux non-combattants. » Il dû voir quelque chose chez l'autre, car sa voix se brisa un instant. « Et nous tuer maintenant n'aurait aucun intérêt, la gamine ne sait même pas se battre, c'est une civile. Dans notre état nous ne représentons pas un bien grand défi. »
L'homme s'appuya sur son épée immense.
« C'est ce que je vois oui. Dans d'autres circonstances je vous aurais laissé passer. Non pas à cause du traité –il tapota d'un doigt le métal de sa plaque frontale dont le symbole était barré-, mais parce que vous tuer n'a effectivement aucune espèce d'intérêt. Malheureusement pour vous… » Il cala sa lame dans le creux de son bras et commença une série de sceaux. Les jambes de Setsuko la supportaient à peine. « Malheureusement pour vous les ordres sont très clairs. Ce village doit être rasé jusqu'à la dernière pierre. »

Etrangement, ce dont elle fut le plus consciente durant les secondes qui suivirent furent les pierres anguleuses du mur dans son dos, qui écorchaient et brûlaient sa peau à travers l'épaisseur des ses vêtements, et surtout coupaient toute retraite, bornaient de manière rédhibitoire son univers à cet instant précis.
Elle vit la vague s'élever, les trombes d'eau se séparer en lances très fines, Tsui tomber à genoux et faire quelque chose avec ses mains hors de sa vue. Elle sentit Shagate se tendre contre elle, et le souffle étouffant de l'incendie mordant sa peau.

Et les lances d'eau s'écrasèrent sur le mur de terre qui s'était dressé devant eux. À chaque impact Setsuko vit la pierre se déformer un peu plus tandis qu'elle restait pétrifiée sur place.
Puis les impacts cessèrent, et le mur se désagrégea, rendant toute la visibilité sur la scène. Tsui se redressait difficilement, abandonnant à terre un parchemin d'invocation usagé, et l'ennemi avait reculé de quelques pas, son épée géante fendait l'air avec aisance, pourfendant le vol de corbeaux lâchés par Tsui qui tourbillonnait autour de lui dans un claquement d'ailes, l'attaquant avec becs et serres.
Un toit plus loin se tenait Kaede-sama, les doigts encore entremêlés dans le dernier sceau de la technique de terre qui venait de leur sauver la vie. Son regard croisa celui de Setsuko et elle fit un signe pressant dans leur direction, avant de dégainer quelques kunaïs et de charger. Même à cette distance Setsuko pouvait voir qu'elle était dans un état épouvantable, le visage maculé de suie et de sang, et tout l'avant de sa veste de jounin avait été arraché par un coup qui avait tranché dans le tissu épais comme dans du beurre, laissant une masse de lacérations indistinctes dans la toile qui se teintait de sombre.
« Encore toi ? » murmura le monstre en se détournant et en repoussant un corbeau de la pointe de sa lame. « Tu es obstinée, femme. Quel dommage que je n'ai pas de temps à perdre à jouer avec toi... »
Une volée de kunaïs le força à reculer un peu plus tandis que Kaede formait de nouveaux sceaux et feintait vers la droite, le contraignant à reporter toute son attention sur elle.
« Vite, » balbutia Shagate tandis que son équipier reprenait son bras. « Le… le genjutsu de confusion ne tiendra pas longtemps. »
« Bien joué mon grand, je n'étais pas sûr que tu parviennes à le faire dans ton état, » murmura Tsui d'une voix qui tremblait un peu. Interprétant correctement le bruit de gorge étranglé de Setsuko il ajouta : « Sha lui a fait croire que les corbeaux sont bien plus gros et dangereux qu'en réalité, et comme le genjutsu est allié à de vrais oiseaux, il y a une chance qu'il ne le repère pas. »
Ils passèrent un angle et s'engouffrèrent dans la ruelle suivante, avançant au plus vite malgré les jambes flageolantes de Setsuko et le poids vacillant de Shagate.
«Kaede-sama… Elle… »
Le visage de Tsui était fermé, tendu dans une expression neutre et douloureuse qu'elle ne lui avait jamais vue auparavant.« Je sais. Elle nous a donné une chance de nous tirer de là, il faut la prendre. »
Les rues étaient étrangement désertes, et les flammes noires se propageaient presque plus vite qu'ils n'avançaient. Au loin, à moitié couverts par le ronflement des flammes et les gémissements et grincements des bâtiments suppliciés, Setsuko fut certaine d'entendre des cris. Elle ne dit rien, et se concentra sur l'acte incroyablement difficile de mettre un pied devant l'autre. La chaleur faisait fondre le sol gelé, le changeant en boue. Mais celle-ci ne durait pas, et était déjà en train de sécher. Le brasier vaporisait toute l'eau.
Contre son épaule Shagate respirait bruyamment, avec difficulté. Il trébuchait souvent, manquant de les faire tomber tous les trois. Le genjutsu avait dû tirer dangereusement sur sa jauge de chakra déjà perturbée par les drogues.

Ils étaient presque en vue de la muraille et de la porte cachée du quartier Est lorsque la maison à leur droite fut pulvérisée. Non pas par le brasier qui gagnait autour d'eux, mais par une gerbe d'eau pourchassant une silhouette agile.
Au prix d'un saut à l'aveugle vers la rue Kaede-san esquiva le geyser destructeur, mais là ou elle reprit pied, son adversaire l'avait devancée. Les bandes qui entouraient sa lame avaient disparues, révélant des crocs d'acier acérés, et le manteau rouge et noir était déchiré. Il était probablement blessé, même si la couleur du tissu rendait toute évaluation de la quantité de sang perdu difficile.
Il frappa avant que la kunoichi brune n'ait touché terre, la cueillant au vol, en plein mouvement. La lame rencontra la chair au défaut de l'épaule droite, et il s'embla aux yeux terrorisés de Setsuko que les crocs de métal s'ouvraient un peu plus, hérissant la lame de crochets acérés, avides.
Ils s'enfoncèrent dans le corps de la jeune femme avec une odieuse facilité. Il y eut un bruit d'os broyés, et Kaede hurla de tous ses poumons.
D'un revers de poignet presque négligeant, comme si l'épée et le corps ne pesaient rien, le ninja débarrassa sa lame du corps empalé. La jounin s'écrasa au sol quelques pas devant les fuyards pétrifiés et roula sur elle-même avant de s'immobiliser, laissant une traînée de sang dans la boue. Son bras et des lambeaux de chair étaient restés pris dans les dents d'acier crochetées.
D'un pied l'ennemi la fit basculer sur le dos, lui arrachant un gémissement de douleur.
D'ou elle se trouvait Setsuko pouvait voir ses yeux grand ouverts, étonnamment clairs dans son visage tordu par la souffrance. Le sang se répandait au sol, trop vite.

Tsui prit une inspiration étranglée, et repoussa Shagate qui laissa échapper un cri de protestation désespéré tandis que son ami commençait à former les sceaux.
« Tsui, non ! »
« Y'a plus le choix, Sha. Je ne peux pas bouger, et t'as plus de chakra… On a pas le choix Sha... Il faut le faire ensemble.»
« D'a- d'accord. »
D'une poigne étonnamment forte pour son état, Shagate repoussa Setsuko à quelques mètres, l'envoyant heurter un mur contre lequel elle se laissa glisser, ses genoux ayant finalement cédés sous elle.
Le chuunin vacilla un peu puis se laissa tomber à genoux, et planta trois kunais dans le sol, en triangle.
« Avec moi mon frère ? »
Il y avait des sanglots, mais aussi une froide détermination dans la voix de Tsui.
« Toujours. »

Le ninja bleu pencha la tête sur le côté, les yeux étrécis.
« Ces ninjas de Konoha… Il faut toujours qu'ils crèvent de manière mélodramatique. C'est lassant. Vous comptez faire quoi ? Vous n'avez aucune chance de me vaincre, et je crois que vous le savez… Alors ? »
Shagate acheva à son tour ses sceaux, et mordant son pouce il traça des kanjis sanglants dans la boue, tandis que Tsui faisait de même sur son propre torse.
« Technique interdite : le souffle du Vent Divin. »
Au sol, les sceaux que Shagate avait tracés et sur lesquels il plaquait ses mains de tout son poids commencèrent à étinceler. Dans un tourbillon la lumière s'éleva, drainant son éclat des mains du jeune homme au visage tordu par la douleur. Le faisceau lumineux ondulait dans l'air, se tordant comme une bête vivante. Avec un éclat blanc il entra en contact avec le dos de Tsui, sembla le transpercer, et rejailli de sa poitrine avec une luminosité encore plus intense, qui brûla les rétines de Setsuko.
Recroquevillée contre le mur, incapable de bouger, elle ne détourna pas le regard lorsque Tsui tomba à genoux, et leva ses mains devant lui, les pouces et index joints, canalisant la créature de lumière et d'énergie, de vie sans doute.

Le ninja à la peau bleue s'était écarté du corps tordu de Kaede d'un mouvement fluide à la seconde où la lumière avait atteint les mains de Tsui. Lorsque le dragon lumineux se contorsionna dans l'air rendu vibrant par la chaleur et se précipita vers lui il bondit en arrière, évitant tout contact avec le jutsu.
Même aux yeux inexpérimentés de Setsuko il fut évident qu'il avait soudain changé d'état d'esprit. Toutes traces de l'affabilité joueuse –et d'autant plus terrifiante- disparurent. Il était mortellement sérieux lorsqu'il esquiva une nouvelle fois le serpent de lumière lancé après lui, puis une autre fois encore, une esquive d'une vivacité si foudroyante qu'il n'en resta que la brûlure rémanente de la lumière blanche sur ses prunelles tandis qu'il prenait appuie sur un mur à deux doigts de s'effondrer face au travail de sape des flammes noires, bondissait pour se mettre hors de portée. Et toujours la lumière palpitante sur ses talons, mise en forme entre les mains de Tsui et fouettant l'air à sa poursuite, griffant le vide à quelques centimètres de la cape noire sans jamais parvenir à l'atteindre.

Shagate était affalé sur lui-même, et seuls ses avants bras ancrés comme deux piliers sur le sceau dans la boue s'empêchaient de s'effondrer.
« Tsui… il est trop rapide. »
Le chuunin ne répondit pas, mais Setsuko pouvait voir la ligne de ses épaules commencer à trembler. La lumière qui ressortait de son torse pour passer par ses mains vacilla, puis s'intensifia comme une flamme ravivée par un coup de vent.
Avec un juron le monstre échappa de peu au contact avec le tentacule lumineux. Il avait tenté de parer avec son épée, mais la lumière traversa l'acier ensanglanté sans vaciller, de même que les deux murs d'eaux érigés à la hâte tandis que le ninja esquivait de nouveau ne l'arrêtèrent pas.

Elle avait toujours admiré de loin les prouesses physiques des ninjas à l'entraînement mais cela, cette chasse –cette danse- dépassait tout ce qu'elle avait pu voir auparavant. C'était tellement rapide, tellement fluide, et la blancheur aveuglante du serpent contrastait avec le mur de flammes noires qui les cernait peu à peu, avec les pans de lumière embrasée déposés par le soleil levant sur les murs encore debout.
C'était terrifiant, et c'était la fin de son univers.
C'était magnifique, d'une manière abstraite et corrompue.

Un gémissement la détourna de sa fascination tétanisée, et elle arracha son regard de la danse déchirante pour le poser sur Kaede-san qui avait roulé sur elle-même et tentait vainement de prendre appuie sur son bras valide.
Ce fut comme une claque, et a quatre patte Setsuko rampa jusqu'au corps de la jounin, et se força a ne pas détourner le regard lorsque ses yeux se posèrent sur la plaie ignoble et lacérée qui béait là ou s'était trouvé son bras.
« Ai- Aide… »
Obéissant à la supplication à demi formulée elle aida la jounin à appuyer une main tremblante contre la blessure et regarda son visage se tordre un peu plus de douleur tandis qu'elle luttait pour rassembler un peu de chakra dans sa paume. Elle pleurait en silence, et les larmes traçaient deux sillons clairs dans le masque de sang et de cendre encadré de mèches brunes plaquées par l'hémoglobine.
Sous les siennes son unique main tremblait de manière spasmodique, mais le flot affolant de sang se tarit lentement.
« Im- béciles… vous ne… l'aurez pas comme ça tant qu'il sera… mobile.. Il… vous reste trop… peu… de chakra… »
A quelques mètre Shagate détourna lentement la tête vers eux, et Setsuko se retint de se précipiter à ses côtés quand elle réalisa que le sang coulait de sa bouche et de son nez. Elle avait le sentiment que si elle le touchait elle mettrait en péril la technique pour- à laquelle il était en train de donner sa vie.
Aussi resta-t-elle agenouillée auprès de Kaede-san, la peau à vif dans la chaleur écorchante, sans même envisager de prendre la fuite.

« Setsu… aide-moi. Près de Sha… Je vais… aider. »
Le regard de Kaede était clair, contredisant tous les signaux de douleur émis par son corps défaillant. Clair et désespéré, terriblement lucide, et sans protester la jeune fille passa un bras tremblant autour de l'épaule valide de la jounin, l'aida à se remettre sur pied et d'un pas vacillant entreprit de rejoindre le corps prostré de Shagate comme s'il s'était s'agit du but ultime, de leur dernier espoir –et d'une certaine façon il l'était.
Elles ne l'atteignirent jamais.

Le combat prit fin aussi soudainement qu'il avait commencé, une fraction de seconde, un souffle, et Tsui tomba, le torse transpercé par une lance d'eau qui se désagrégea en un flot rouge, laissant un trou béant dans sa poitrine.
Setsuko ne le vit pas s'effondrer, parce que son regard était ancré sur Shagate comme à un phare en pleine tempête, mais elle vit le chuunin se convulser, les yeux exorbités et la bouche ouverte sur un hurlement de douleur et d'horreur silencieux. Et elle vit parfaitement la seconde lance le traverser de part en part, effaçant d'une gerbe les derniers éclats de la lumière blanche.
Et aussi soudainement qu'il avait été rompu par l'effondrement de la maison, le silence tomba de nouveau, uniquement troublé par le murmure contre nature des flammes et le grincement des bâtiments en train de céder.
Le ninja à la peau bleue atterrit à quelques mètres des deux femmes.

« Tch. Stupides fous suicidaires. C'était juste. » Il fit deux pas dans leur direction, et Setsuko remarqua qu'il boitait. Elle tenta de reculer, mais le poids de Kaede la fit trébucher et elles tombèrent toutes les deux. « Encore vivante ? Quelle obstination… Je suis sincèrement impressionné. Et toi… -son regard s'arrêta une fraction de seconde sur Setsuko avant de l'ignorer pour de fouiller la rue dévastée- Vu ton inutilité tu dois être une civile. Mais… hum… Je crois bien que j'ai tué tous les autres. Vous allez devoir faire l'affaire je suppose. »
Et avant même que l'esprit de Setsuko songe à envisager l'option de peut-être se débattre, il l'avait callée sur son épaule, avait coincé Kaede sous son bras en prenant soin d'immobiliser sa main valide, et ils volaient par-dessus des bâtiments condamnés.

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« Yo Itachi. »
Debout sur un pan de toit encore en place, l'autre ninja daigna à peine se retourner.
« Tu as pris ton temps. »
« Ha. Les ninjas de Konoha sont tous des chieurs, je le savais déjà mais là c'est la confirmation… Deux crétins désespérés ont essayé de me faire la peau avec un jutsu de suicide. »
Le ninja bleu rejoignit son collège sur le bord du toit le long de la muraille ouest, et Setsuko vit ce que la pente de la toiture lui avait caché : la rue en contrebas, et le charnier de corps entremêlés.
D'un mouvement fluide le déserteur vint prendre pied sur la muraille suivit de près par leur geôlier, et une nouvelle poussée les mena hors du village.
« Tu es blessé, » fit remarquer l'Uchiha sur le ton de la conversation.
Contre son ventre elle sentit son porteur hausser les épaules avec un ricanement rauque, avant qu'il ne la fasse basculer et qu'elle ne se retrouve à terre dans la neige. Loin du village et des flammes brûlantes le froid l'assaillit et elle se recroquevilla instinctivement..
« C'est la faute de celle-là, » expliqua-t-il en laissant tomber le corps de Kaede dans ses bras. « Sacrée kunoichi, dommage que j'ai pas pu profiter du combat et que j'ai été obligé d'abréger. »
Le regard froid de l'autre passa sur elles. « Elle va te claquer entre les pattes, » informa-t-il d'un ton désintéressé en faisant quelques pas dans la neige.
« Ha, il ne restait plus beaucoup de choix. Et puis y'a toujours la gamine… Mais celle-là est une jounin, sa parole aura plus de poids, et avec un peu de chance elle va survivre, elle a déjà arrêté l'hémorragie... Et toi, t'as sorti du monde ? »
Setsuko agrippa un peu plus fort le corps désarticulé de Kaede contre elle –la douleur et les chocs du trajet devaient finalement lui avoir fait perdre conscience, à moins que ce ne soit le manque de sang- et suivit le regard impassible vers la gauche. Le sol était labouré comme si le combat s'était poursuivi hors du village, et six corps tremblants étaient entassés dans la neige.
Ou du moins cinq, parce que le sixième gisait plus loin, et que l'angle que faisait son cou avec le reste de son corps ne pouvait appartenir à un être vivant.
Même si elle n'avait pu voir son visage, la veste blanche et la touffe de cheveux violets lui auraient appris son identité. C'était Temai, et la réalisation qu'il était mort ne lui parvint que de manière lointaine, étouffée. Comme si elle flottait au milieu d'un blizzard –un blizzard qui était tombé quand Shagate l'avait repoussée et dont elle n'était pas certaine de vouloir jamais sortir.

« J'ai ceux-là : tous des civils, ils ne nous causeront pas de problèmes. »
Setsuko reconnu des visages familiers, tous tordus dans divers expressions de choc, de colère ou de douleur. Contre elle Kaede frémit en revenant à elle. Elle l'ignora.
« Bien, on leur fait le speech ? À toi l'honneur Itachi.»
« Si tu veux. Écoutez moi bien, vous tous. » Il n'avait pas haussé le ton, mais sa voix portait de manière saisissante, imposant l'écoute. « Tous vos amis et vos familles sont morts. Vous, vous allez survivre. Les habitants du village le plus proche ont été prévenus, ils devraient être là d'ici une heure tout au plus et vous récupèreront… »
Un soulagement ignoble, aussi abject que la peur qui lui avait précédé traversa un instant Setsuko, la rendant physiquement malade. Elle serra un peu plus Kaede contre elle, et ferma les yeux. Ses mains commençaient à trembler.
« Écoutez bien, et souvenez vous, vous allez porter notre message à vos maîtres de Konoha, le message de l'Akatsuki… »

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« C'est une décision tout à fait inconsidérée, comment avez-vous pu-…»
La porte du bureau s'ouvrit toute grande, et Jiraiya entra en trois longues enjambées, coupant le vénérable Homura dans la phase ascendante de sa tirade. Avec un salut de la main à la ronde et quelques foulées supplémentaires, il fut aux côtés du bureau et se laissa tomber dans le dernier fauteuil de libre.
« Hokage-sama, Homura-sama, Danzou-sama… » salua-t-il avec enthousiasme. « Et ho, je dois être plus en retard que je le pensais si même Kakashi-san est là. Salutations, disciple de mon disciple… »
Kakashi marmonna quelque chose qui pouvait passer pour un salut et s'appuya un peu plus contre le mur. Pour n'importe qui il abordait son habituelle nonchalance bravache, mais aux yeux de Jiraiya il avait seulement l'air fatigué.

Tsunade le foudroya du regard depuis sa place de l'autre côté du bureau. Il se contenta d'allonger ses jambes sous la table, de se caller un peu plus confortablement dans le fauteuil –ces nouveaux sièges étaient vraiment confortables, Tsunade devrait casser le mobilier plus souvent- et de sourire dans le vague. Etre un sannin avait ses intérêt autres que de provoquer l'admiration des jeunes kunoichis, et faire poirauter les magistrats du village –dans des mesures raisonnables- était l'un d'eux. Il ne voyait vraiment pas pourquoi il s'en serait privé…
D'autant plus que la verve du vieil Homura avait du mal à garder sa qualité après une interruption.£
« Mais je vous en pris Homura-sama, ne vous interrompez pas pour moi, continuez donc… »
« Je… ha… Jiraiya-sama ! Vous serez d'accord avec moi pour convenir que la décision de Tsunade-sama est des plus imprudentes. C'est un traître ! Quelle image du village offrons nous donc si nous le laissons revenir ainsi ? Et rien ne dit qu'il ne va pas… »
« Pardonnez-moi Homura-sama, mais n'avons-nous pas déjà eut cette conversation ? Décider du devenir des ninjas est la prérogative de l'Hokage. »

Tsunade planta ses poings sur le plateau de bois et se leva, repoussant son fauteuil dans le mouvement –et offrant le panorama charmant de son profond décolleté du sannin qui prit des notes mentales pour un usage ultérieur.
« Et j'ai décidé de faire usage cette prérogative Homura-sama, mais soyez assurés que je suis consciente de vos objections. Je connais Orochimaru, et le retour de l'Uchiha pourrait même n'être qu'un plan tordu et très élaboré, j'ai pris cela en compte également, sachez le. Il ne s'agit pas mettre l'Uchiha sur un piédestal, et encore moins de le laisser totalement libre de ses mouvements. Mais la décision que j'ai prise est la meilleure pour l'instant. Garder le gamin au fond d'une cellule deux ans pour amuser Ibiki ne nous en apprendra pas plus sur sa loyauté et nous n'aurons rien gagné à le laisser en vie… »
Jiraiya croisa les bras sur sa poitrine et fit la moue.
« Le mieux que nous puissions faire pour l'instant est de le lier un maximum au village et le garder à l'oeil. »
« Il ne partira pas. » murmura Kakashi derrière eux. « Je l'ai vu se briser. Il sait qu'il est encore faible et qu'ici il peut devenir fort. Même s'il ne les aime pas il a reconnu la validité des arguments le poussant à rester, il sait qu'il n'a pas le choix –que c'est son meilleur choix s'il veut son frère. Mais si on l'entrave, qu'on l'empêche de progresser… Alors oui, il sera perdu pour nous aussi sûrement que l'est Itachi. »
Homura s'apprêtait à protester de nouveau, mais Danzou le battit de vitesse.
« Je suis d'accord avec Hokage-sama. Il nous faut faire confiance en son jugement.» Derrière l'épaule de l'homme Jiraiya vit Kakashi cligner de l'œil, deux fois très vite. « Je n'aime pas cela non plus, mais il nous sera plus utile en pleine vue, là où nous pouvons l'utiliser, que mort ou à croupir dans une geôle. Ce qui ne veut pas dire que nous devions lui accorder la moindre confiance, bien entendu. »

De l'humble avis de Jiraiya, Tsunade réagit avec une maîtrise tout à fait exemplaire en ne laissait pas filtrer trace de sa stupéfaction en entendant ces mots sortir de la bouche du vieil homme. Elle se contenta de se rassoire et de pencher la tête sur le côté.
« Bien entendu. Ce sujet est clos. Homura-sama, je vous remercie de vous être déplacé pour me faire part de vos inquiétudes, elles se seront pas sous estimées. »
« Hokage-sama. »
Le vieil homme s'arracha à la gravité et à son fauteuil pour quitter la pièce, irradiant la désapprobation par tous ses vénérables pores. Danzou ne s'attarda pas beaucoup plus longtemps, juste celui de déposer sur le bureau un tas de parchemins fermés par des sceaux rouges et verts.
« Je pense que si nous devons en tirer le meilleur il faut déclassifier le retour de l'Uchiha… »
« C'est ce que je comptait faire, » répliqua Tsunade d'un ton qui achevait la conversation d'une manière subtile mais ferme. Danzou salua à son tour et s'éclipsa, boitillant sur sa canne.
Tsunade se laissa aller en arrière.
« Hé bien… »
« Ouais… Je dirais même plus, Bordel et Pute Borgne ! C'est moi ou cette vieille vipère vient de te donner raison ? »
« C'est louche, » fit tranquillement remarquer Kakashi depuis le mur dont il ne s'était toujours pas détaché.
« Je ne te le fais pas dire, » ricana Jiraiya. « Alors Kakashi ? Tu as réussi à convaincre le morveux d'accepter notre humble hospitalité ? »
« Haa… À coups de Mangekyou à vrai dire. Mais oui, et même malgré Naruto qui hurlait des insultes par-dessus mon épaule. »
Tsunade soupira.
« Dès qu'il s'agit de l'Uchiha il n'est pas la plus raisonnable des personnes… »
Jiraiya s'abstint de faire remarquer que cela était valable dans nombre d'autres cas –mais c'était vrai qu'Uchiha Sasuke arrivait largement en première position en ce qui concernait les facteurs d'irrationalité d'Uzumaki Naruto.
« A vrai dire il a posé une condition… »

Pendant que Tsunade tempêtait un coup contre les mioches qui pétaient plus haut que leur cul, Jiraiya observa Kakashi d'un oeil pensif. Sasuke avait certainement les tripes bien accrochées pour oser poser ses conditions dans un tel contexte… Mais c'était plutôt positif à vrai dire, parce que cela ne faisait qu'étayer les assurances de Kakashi quand à ses raisons de rester au village… En suivant Naruto il avait effectivement toutes les chances de tomber sur son frère à un moment ou à un autre –s'ils ne s'entretuaient pas avant, bien entendu.
« Comment Naruto a-t-il prit les choses ? »
Kakashi haussa les épaules.
« Difficile à dire. Il a tenu à être présent lorsque j'ai donné la proposition à Sasuke, et il a eu du mal à garder son calme. Il était énervé par la retenue de l'Uchiha, mais je pense que ça couvrait sans doute autre chose. »
« Tu penses qu'ils peuvent cohabiter à terme sans compromettre la mission ? »
Le ninja copieur haussa les épaules.
« Qui sait. C'est impossible à dire pour l'instant. Il y a toujours eu de l'eau dans le gaz entre eux et Naruto était la seule personne capable de provoquer vraiment Sasuke à part son frère. Mais à présent les rapports de force n'ont plus rien à voir… Alors qui sait ? Pas moi. Je n'ai aucune idée de la manière dont les choses vont évoluer. »
« De toute manière il est trop tôt pour ce soucier de cela, » temporisa Jiraiya.

Deux coups légers retentirent à la porte et Shizune se glissa dans la pièce pour aller murmurer quelque chose à l'oreille de Tsunade. Celle-ci haussa les sourcils.
« Quoi ? Maintenant ? A cette heure-ci ? Fait chier, il choisit mal son moment… Ce type m'exaspère : il reste à peine le temps nécessaire à Konoha pour ne pas passer déserteur et c'est maintenant qu'il trouve le moyen de ramener son cul ? » Shizune paru sur le point de rabrouer son Hokage comme elle le faisait parfois –et alors tous les ninjas présents contemplaient avec une fascination morbide (et un paquet de pop-corn dans le cas de Jiraiya) leur Hokage se faire remettre à sa place-, mais se tue finalement après une brève hésitation. « Bon, qu'il aille au diable, files lui un assignement de garde quelque part et qu'il me foute la paix pour ce soir, je m'occuperais de lui un autre jour. »
« Bien Hokage-sama. »
Tandis que Shizune quittait le bureau Jiraiya s'étira longuement.
« Ce tire au flanc de Setsuna est revenu ? »
« Il semblerait. D'habitude il passe l'hiver loin d'ici, je me demande ce qui lui a pris… -C'est bon Kakashi, tu peux y aller. Soit ici demain matin à 9 heures précises. Et va te reposer, c'est un ordre. Dis a Shizune d'en faire autant, il est tard. » Apparemment la fatigue du ninja copieur était tout aussi visible pour Tsunade –mais étant donné sa connaissance absolue du corps humain ce n'était pas vraiment une surprise.
Kakashi se mit au garde à vous, puis salua .
« À vos ordres Hokage-sama. »

Lorsqu'il eut a son tour quitté le bureau Tsunade se laissa aller dans son fauteuil et repêcha une fiole ouvragée dans le fond d'un tiroir. Elle en prit une longue gorgée et reposa sa tête contre le cuir brun avec un soupire de contentement.
« Fais passer ? »
Jiraiya attrapa au vol le flacon.
«Hum… Sacré cuvée. Je suppose que tu vas aller mettre les choses au clair avec le morveux ? Histoire de lui rappeler qu'ici aussi y'a des sannins ?», marmonna-t-il après avoir bu à son tour.
« Ouais, ouais, je sais. Fichu mioche. »
« Je ne te le fait pas dire. »
« Non, pas lui, Naruto. S'il n'était pas là on ne se ferait pas chier à essayer de ramener l'Uchiha… Un kunaï bien placé et fini les problèmes… »
Jiraiya contempla un instant le métal martelé de la flasque. Une flamme serpentait sur le métal jusqu'au goulot.
« Hum. C'est pas faux. »
« … »
« Sale mioche. Qu'est ce qu'on ferait pas pour lui hein ? »
« M'en parle pas. »
« … »
« Je me demande ce que le Quatrième aurait pensé de tout ça. »
Jiraiya jeta un coup d'œil au visage fermé de son disciple qui le contemplait depuis son cadre au côté des précédents Hokage.
« Hm… Son cerveau marchait de manière étrange de temps en temps… Il a toujours eu une notion très personnelle du concept de 'risque acceptable', donc je n'en ai pas la moindre idée… Mais je sais que le Troisième aurait approuvé ton choix. »
« Ha… Volonté du feu et tout le blabla… Sauver un camarade tombé, tous les feuilles du même arbre, le bon vieux proverbe du rampé/porté... Je suis certaine que le professeur aurait eu tout un tas de métaphores appropriés à la situation. »
« Je te sens vaguement sarcastique Princesse. Tu veux baiser ? Ca te détendra. »
« Jiraiya, tu vois cette flasque ? » Elle désigna le récipient avec lequel le sannin à la crinière blanche jouait machinalement.
« … oui ? »
« Hé bien je n'en ai pris qu'une gorgée, c'est à dire beaucoup moins que le quart de la quantité nécessaire pour que je commence à envisager la possibilité de te laisser me toucher. C'est clair ? »
« … Rabat joie. »
« A ton service, pervers. »
« Ho, Tsu, ma puce, on en est déjà aux doux mots d'amour ? » Jiraiya rentra la tête et évita un rouleau officiel lesté de plomb qui rasa le sommet de ses mèches, et éclata de rire. « Tu te rouilles. »
« Dis plutôt que je ne veux pas mettre de sang sur mon tapis. »
Tsunade avait l'air irrité, et ses yeux lançaient des éclairs, mais le pli amusé à sa commissure démentait partiellement l'irritation que son expression laissait transparaître.
« Pourquoi non Princesse ? Tu es tendue comme un arc, je peux le voir d'ici. Ça ne peut que te faire du bien… Je suis un expert après tout, sans vouloir me vanter… »
« Arrête de radoter et rends-moi plutôt le saké tu veux ? Crétin. »
Jiraiya obtempéra et son ancienne équipière attrapa au vol le flacon de saké –qu'il avait tout de même prit la précaution de refermer avant. Tsunade avala une nouvelle gorgée puis se leva pour alimenter le feu mourant dans l'âtre.

« Je me demande à quoi joue Danzou. Accepter de donner une seconde chance à l'Uchiha n'est pas quelque chose qui me frappe comme étant dans ses manières. Quand bien même serait-ce pour attirer le Serpent hors de son trou. Et il y a ce Sai… Je ne pense pas qu'il faille le laisser dans l'équipe de Kakashi.»
Jiraiya se leva à son tour et vint s'accroupir devant les flammes ravivées qui léchaient le bois sec.
« Ha… Je n'en suis pas certain. Utiliser Sasuke et l'agiter sous le nez d'Orochimaru me semble le genre de choses susceptible d'éclairer sa vieillesse décrépie. Quand au Racine… garde tes amis près de toi et tes amis encore plus près, hein ? Kakashi l'a à l'œil. »
« Hum… »
Tsunade se laissa glisser à terre et s'assit dos contre le montant de la cheminé. Elle avait laissé sa veste sur le fauteuil et la lumière orange jetait des ombres noires sur ses bras nus. Elle tourna à demi le visage dans sa direction.
« Il a deux choix. Soit il nous attaque pour récupérer Sasuke, soit il se trouve un nouveau corps. »
« Tu as raison. Et nous savons tous les deux qu'Orochimaru n'a jamais accepté la défaite avec beaucoup de grâce. Que dit l'intel ? »
« Pas grand chose. Dieu sait pourquoi mais nos taupes au Son ne durent jamais très longtemps. Et tu sais comment fonctionne Orochimaru, il est très doué pour couvrir ses traces… L'intel a été incapable de nous dire où il était une seule fois en trois ans… Alors nous informer sur ce qu'il a en tête ? Hmf… »
Elle lui tendit la flasque et il but de nouveau.
« Ce qui signifie qu'il faut partir du principe que nous auront bientôt sa visite. »
« Oui. J'ai renvoyé l'anbu à Suna avec une demande de troupes. Eux aussi ont un contentieux avec luiet ils seront plus que ravis de nous prêter quelques jounins de haut niveau. La garde du village est en alerte jaune et j'ai envoyé un message pour rappeler Tenzo de mission. S'il y a un combat je préfèrerais le savoir dans les parages de Naruto. »
« Il ne sera pas là avant une bonne semaine.»
«Je sais. Demain première heure je met un anbu sur les talons de Danzou –peu importe que le conseil pète un câble s'ils le découvrent, j'ai un mauvais pressentiment. Je vais aussi mettre les choses au point avec Uchiha une bonne fois pour toute et vérifier deux trois choses… »
Il rit légèrement, pas vraiment amusé.
« Tache de ne pas trop le traumatiser, ce gamin a déjà suffisamment de problèmes pour alimenter les névroses de trois jounins, inutile d'en rajouter. »
« J'ai très envie de le frapper à vrai dire. »
Il ne demanda pas si elle parlait de Sasuke ou d'Orochimaru. Après tout elle-même avait été bien proche de céder à la persuasion du troisième membre de leur équipe. Sasuke avait l'excuse de la jeunesse, de l'inexpérience et du sceau maudit. Mais bien entendu les raisons ne pesaient pas bien lourd dans le monde des ninjas.

Il lui jeta un coup d'œil en coin, délibérément, s'attardant sur son visage à demi mangé par les ombres. La lumière rasante soulignait les rides d'expression invisibles en temps normal, dissimulées par le jutsu. L'âge n'apparaissait peut-être pas, mais il était certain qu'au fond d'elle elle le sentait, autant que lui, plus sans doute. Il l'avait vu sans la technique protectrice, trois ans auparavant.
« Ma proposition est toujours valable tu sais Princesse. »
Elle sourit, légèrement, un sourire qui n'essayait même pas d'être sarcastique et était simplement un peu las.
« Ma réponse aussi. »
« Ha. Si je me souviens bien tu caches ta réserve de saké dans le tiroir du bas du le placard de droite. Tu veux que j'aille te les chercher s'il faut vraiment que tu sois ivre morte pour coucher avec moi ? »
Elle paru surprise de son ton, et il le fut aussi. Sa bouche était partie sans lui. Il n'avait certainement pas prévu de laisser transparaître quoi que ce soit qui ressemble à cette amertume mordante.
« Jiraiya… »
« Je sais, je sais… Tu veux de je te prête cette bûche pour me frapper ou tes poings suffirons ? »
« Je suis fatiguée Jiraiya. Pourquoi faut-il que cette guerre tombe sur nous ? » Elle soupira et il haussa les sourcils. Il ne s'était pas exactement attendu à ce que la conversation prenne ce tour, ni a cette vulnérabilité. « Je n'ai jamais voulu être Hokage, c'est un boulot dont seul un dingue voudrait. »
« Ou un idéaliste, ou un idiot… » murmura-t-il en réponse. « Ou un maniaque du pouvoir. »
« Un maniaque du pouvoir est un dingue. Un idéaliste aussi d'une certaine manière. »
Il attrapa une branche dans la réserve de bois et entreprit de remuer les braises.
« Pour un idéaliste le Quatrième ne s'en est pas si mal sorti… »
« Il a été tué en fonction. »
« Oui, mais c'est pour ça qu'il est devenu un héros… »
« C'est bien ce que je disais. Je n'ai aucune envie de me sacrifier. Seul un dingue voudrait devenir un héros. »
« Dans ce cas Naruto à les épaules taillées tout juste pour le job, hum ? »
« Pas avant quelques années. Il est loin d'être encore assez mature... Ce qui veut dire que j'ai cette maison de fous sur les bras pour encore au moins cinq ans. Et on en revient à cette fichu guerre qui se profile, et des gens dont je suis responsable vont mourir et nous allons vraiment être obligés de le tuer cette fois. »
Il ne su que répondre un instant, et encore moins lorsqu'elle bougea pour se retrouver épaule contre épaule avec lui en face du feu.
« Le tuer… Je sais. Ça fait des années que je m'y prépare. Ça fait trente putains d'annéesque je m'y prépare et ça me semble toujours aussi difficile. Mais le choix est fait depuis longtemps n'est-ce pas ? »
Sa tête s'appuya contre son épaule.
« Evidemment. Et je veux que le village soit fort pour les générations futures. Qu'il soit fort et que je puisse en être fière quand je laisserais ma place au Sixième. Et j'égorgerais de mes mains tous ceux qui voudront changer cela… » Après une seconde de réflexion. « Ou alors j'enverrais des anbus les égorger à ma place, s'ils sont trop loin.»
Il abandonna sa branche a demi- calcinée dans l'âtre et lui jeta un regard en coin.
« Hmm… Si je ne m'abuse c'était une magnifique déclaration de volonté du Feu. Le professeur serait si fier de toi, Tsu ! Et puis dans le pire des cas, s'ils sont vraiment trop loin tu peux toujours envoyer le meilleur archer des cinq pays leur mettre une flèche en travers du crâne, maintenant qu'on l'a récupéré.»
Il évita avec une aisance née de l'habitude la taloche visant l'arrière de son crâne –elle était trop petite pour espérer toucher aisément le dessus de sa tête.
« Idiot. »
« Aller, juste cinq ans à tenir. Et je suis certain que tu adores être en position de pouvoir envoyer paître les anciens de manière subtile et diplomatique quand ils se font… hé bien trop anciens. »
Elle soupira et passa une main sur son visage, se releva, rompant le contact de leurs épaules.
« Tu veux du saké ? »

---

« Patron, un ramen miso ! Ou non, deux plutôt. Ou non, mettez m'en trois. »
Avec un soupire Naruto se laissa tomber sur l'un des tabourets hauts d'Ichiraku et attrapa une paire de baguettes dans le pot sur le comptoir. Le temps qu'il les ait sorties de leur sachet et séparées, son premier bol était sous son nez, fumant et exhalant la délicieuse et familière odeur du ramen qui allait bientôt se retrouver dans son estomac.
« Bon appétit ! »
« Bonjour Naruto, tu n'étais pas en mission pour un bout de temps ? »
« Quoi ? » articula ledit Naruto la bouche à moitié pleine, des pattes dépassant de sa bouche et dégoulinant sur son menton, « ha, non, non, cha ch'est fini pus tôt que préfu… » Ayame essuya ses mains sur son tablier, leva les yeux au ciel et sourit.
« Bon, ravie de te voir alors. Je te laisse manger. »
La première bouchée avalée et la bouche vide, Naruto hocha la tête et sourit en retour.
« Merci Ayame-san, ton ramen est le meilleur ! »

-

Tandis que l'idiot blond se replongeait dans la liquidation systématique de son bol, Sai tourna la page de son carnet sans le quitter du regard.
Il était installé à l'autre bout du comptoir dans le coin sombre, dos au mur, et avait été en train de siroter son thé lorsque Naruto était arrivé. Sa première réaction avait été de lui faire signe et de le saluer, ou peut-être de se lever pour le rejoindre –d'après ce qu'il avait pu en conclure c'était apparemment la conduite à tenir lorsqu'on croisait une connaissance dans un lieu public- mais quelque chose dans le langage corporel de l'autre ninja l'avait arrêté.
Ce n'était pas un détail spécifique, c'était la sensation que quelque chose n'était pas normal, n'était pas en ordre. C'était un instinct basé sur presque rien, et à présent qu'il cherchait ce qui avait bien pu attirer son attention il ne voyait rien, juste Naruto en train d'engloutir ses ramens avec son mépris habituel de la diététique…
Sa main droite fit danser machinalement le fude d'un doigt à l'autre tandis qu'il observait le profil du jeune homme. Ce n'était qu'un instinct, mais pour un ninja ce presque rien pouvait faire toute la différence, et Danzou-sama lui avait appris à faire confiance à ses instincts…
Alors…

D'un geste sûr il trempa la pointe de son pinceau dans l'encre et entreprit de porter sur le papier au grain réconfortant la ligne tendue de la mâchoire de Naruto, la manière dont ses épaules s'arquèrent quand il abandonna son bol et qu'il crispa ses mains sur le siège de son tabouret. Le pinceau dansait sur le vélin, laissant derrière lui des lignes déliées et humides, parfois un angle plus prononcé, une brisure sèche. Sai travaillait sans réfléchir, sa main suivait ses yeux, et sur le papier la silhouette du ninja blond contemplait son bol une expression étrange sur le visage.
Le pinceau s'attarda une seconde, laissant l'encre obscurcir le visage le long de la ligne des pommettes. Sans s'arrêter Sai commença un second portrait, un trait épais du plat du fude souligna en réserve la manière dont tombait la veste orange. Il changea de page, et le pinceau partit à la poursuite de la ligne un peu tordue que formait la bouche du jeune homme tandis qu'il touillait dans son bol à l'aide d'une baguette.

Quand il laissa finalement son fude, le bol de thé posé sur le comptoir à ses côtés était froid. Avec une expression neutre il feuilleta la série de croquis capturés sur le carnet, les comparant avec Naruto qui avalait le jus de son premier bol de ramen avant de passer au second. Il passa doucement son pouce sur le rebord de la feuille, frôlant le grain léger, passant sur les aplats lisses de l'encre sèche. La différence était criante.
Le Naruto des dessins était un petit peu plus avachi, avait l'air un tout petit peu plus fatigué, plus triste. La crispation dans ses épaules était un tout petit peu plus visible que celle que l'original dissimulait avec efficacité alors qu'il s'escrimait contre une nouille rebelle.
Le Naruto des dessins mentait moins bien.

-

C'était stupide, réellement.
Il aurait du être ravis, être soulagé parce que Sasuke était non seulement là, mais aussi parce qu'il était sauf, qu'il ne serait pas exécuté. Parce que mieux encore, il avait accepté de revenir.
Mais le nœud dans sa poitrine ne se dénouait pas, et il savait exactement pourquoi.
Sasuke n'était pas revenu pour les bonnes raisons. Pour les raisons qui l'avaient poussé lui à le chercher sans relâche pendant trois ans. Sasuke n'était pas revenu à cause des liens, de l'équipe 7, de Sakura. Sasuke n'était même pas revenu à cause de lui, d'eux.
Il était revenu, avait accepté de rester parce qu'il y voyait son intérêt.
Il était parti à cause de son frère et il revenait exactement pour la même raison. Et eux, lui, ne signifiaient rien. Sasuke était tout au plus intéressé par le Kyuubi, et le fait que son frère viendrait après lui.

Et il aurait du se contenter de sa victoire, se féliciter d'avoir su présenter les bon arguments, mais il ne pouvait pas.
Parce que seigneur, ça faisait mal, plus mal que tout. C'était pire que la voix rauque et vicieuse du renard dans son esprit, pire que la solitude et le doute et la peur.
C'était la même douleur que le premier jour ou il s'était réveillé seul et plus bandé qu'une momie dans un lit d'hôpital après la Vallée de la Fin. C'était la même qualité de vide et de morsure indicible au plus profond, sauf que cette fois-ci la peine n'était pas amortie par les voiles d'incompréhension, de questions et de doutes.
Il comprenait parfaitement les tenants et les aboutissants, il comprenait la motivation de Sasuke, et cela n'en faisait que plus mal. La morsure était nette, débarrassée de toutes ses impuretés, et cela faisait mal comme rien d'autre ne le pouvait.

Il savait que c'était stupide, mais en avoir conscience ne changeait rien. Avoir crié sur Sasuke pendant que Kakashi lui faisait la proposition avait été ridicule, un comportement puéril et stupide, mais cela l'avait momentanément soulagé, avait allégé la douleur d'une fraction, un instant. Voir Sasuke traiter les arguments avec dédain, le voir moquer son effort le plus douloureux pour le retenir comme s'il n'était rien avait été dur. Le crétin ne voyait pas à quel point cela avait été difficile de s'en tenir à des arguments rationnels, à quel point il souffrait d'avoir à acheter son retour, alors que Konoha était son foyer, le seul endroit auquel il appartienne.
Mais il l'avait fait, et Sasuke restait.
C'était tout ce qui importait, certainement.

Il retint un soupire et entama son troisième bol. Le ramen n'était pas aussi bon que d'habitude, mais comme cela ne provenait sans doute pas du cuisinier, il avala sans hésiter une nouvelle bouchée de nouilles.
Si on en croyait Kiba, -dont les compétences en la matière semblaient assez extensives- une bonne cuite était le meilleur moyen de faire passer momentanément les soucis quand on ne pouvait se contenter de leur mettre un kunaï au travers de la gorge…
C'était dans ce genre de cas qu'il regrettait de ne pouvoir s'enivrer comme le premier civil venu. On vantait la puissance du Kyuubi et ses incroyables facultés de guérison, mais on omettait souvent de considérer qu'à ses yeux –fendus- de sale renard démoniaque, l'alcool était un poison comme les autres. Et qu'en conséquent il s'en débarrassait dès que le moindre degré entrait dans le système de son hôte.
Conclusion, Naruto n'avait même pas l'option de se bourrer la gueule pour oublier ne serait-ce que momentanément la stupidité incommensurable d'Uchiha Sasuke…
Certains jours, il détestait vraiment le Kyuubi.
Le ramen était la seule alternative décente qu'il ai trouvé à l'alcool, et lorsqu'il eu fini son bol il se sentait un petit peu mieux –toujours abyssalement misérable, mais un tout petit peu moins qu'avant le ramen.

« Naruto ! Je me doutais que tu serais là. »
Iruka-sensei repoussa les panneaux de tissus qui fermaient la boutique en hiver et vint s'assoire à ses côtés avec un sourire chaleureux.
« Ça va ? J'ai croisé Kakashi-san devant la tour de l'Hokage, il m'a dit qu'il y avait eu des impondérables et que votre mission s'était achevée plus tôt que prévu. »
Naruto le fixa un instant, puis pencha la tête sur le côté.
« Des impondé-quoi ? »

-

« Des imprévus. »
Le ninja blond frotta machinalement ses marquages faciaux avec une moue ahurie, et Sai s'émerveilla silencieusement que quelqu'un d'aussi stupide puisse non seulement être aussi fort, mais également aussi doué pour mentir et dissimuler. C'était plus que surprenant. Il aurait supposé que Naruto exulterait à présent que sa mission était accomplie, mais ce n'était apparemment le cas.
Le chuunin brun qui l'avait rejointsalua la serveuse et sourit de nouveau. Sai l'avait identifié comme l'un des anciens professeurs de Naruto, enseignant à l'académie, compétent mais sans spécificités particulières s'il falait en croire son dossier. Il l'avait déjà croisé quelques fois en compagnie de Sakura ou plus souvent de Naruto. Il l'avait salué distraitement en entrant, et Sai avait scrupuleusesement rendu la politesse.
« Ha, oui, il y a eu quelques imprévus… »
« Tu veux en parler ? » continua le chuunin d'un ton délibérément léger. « Kakashi-san m'a dit de te prévenir que le résultat de la mission n'étaient plus top secret. »
« Vraiment ?»
«Vraiment. » Le professeur tendit un parchemin scellé à Naruto qui le décacheta et le lu en silence. Sai observa le sourire se réduire et le masque glisser de manière imperceptible.
« Je vois que tu as déjà mangé, mais si tu veux un ramen de plus, c'est moi qui offre. Ça te va ? »
« Merci. »
« Ah, de rien, tu sais que ça me fait plaisir, » murmura le chuunin en dénouant son écharpe. Il jeta un bref coup d'œil au ninja blond, paru sur le point d'ajouter quelque chose, puis se tue finalement. C'était judicieux. Ne pas le presser de question était le meilleur moyen de faire parler quelqu'un comme Naruto.
De manière prévisible ce dernier ne tint pas très longtemps –juste celui d'avaler quelques bouchées supplémentaires de ramen-, et rien dans le maintient du chuunin brun n'indiqua s'il était surpris ou inquiété par l'absence de l'avalanche de récits héroïques qui faisait normalement son apparition si on avait le malheur de demander à Naruto comment s'était passée une mission.
De l'avis de Sai, c'était perturbant.

Il se détourna et revint à son thé et ses gribouillis, mais tendit l'oreille quand le blond commença à parler –s'il ne voulait pas qu'on l'écoute, il n'avait qu'à avoir ce genre de conversations ailleurs. Dire quoique ce soit à porté d'oreille d'un autre ninja était accepter implicitement que celui ci entende –ou n'en avoir rien a faire ce qui revenait au même.

-

« Ha, » fit Iruka en frottant sa cicatrice. Naruto lui avait expliqué de manière étonnamment concise les évènements des dernières semaines, et à présent il finissait ses ramen avec un enthousiasme assez peu convaincant mais néanmoins impressionnant. Il n'avait pas tous dit, de cela il était à peu près certain. Il avait sauté des détails, peut-être des pans entiers du récit, mais rien que ce qu'il avait confié était suffisant. Et de nature à expliquer sa déprime inhabituelle.
Il observa son ancien élève manger en silence. Naruto était un peu plus grand à chaque fois qu'il le voyait. Un peu moins innocent également, un peu plus mature. Il ne se faisait pas d'illusion, c'était là le destin d'un ninja, et il avait toujours su que le gamin blond et bruyant avait le potentiel d'en devenir un exceptionnel.
Mais il ne le voyait pas moins pousser et perdre ses illusions avec un petit pincement de cœur. Il avait abandonné un nouveau morceau derrière lui en décidant de convaincre Sasuke de rester.
« Tu as grandi, Naruto, » murmura-t-il pour lui même.
Et c'était vrai.
Il surpasserait la douleur, parce que c'est ce qu'on finissait toujours par faire.
Et peut-être même abandonnerait-il finalement la cause perdue qu'était Sasuke Uchiha, mais de cela il doutait fortement.

« Dis-moi, tu connais le proverbe ? »
Naruto avala sa bouchée et tourna la tête vers lui.
« Proverbe ? Non, enfin je sais pas, quel proverbe ? »
«C'est un vieux proverbe. Il convient bien à Konoha je trouve. On me l'a récité pour la première fois il y a très longtemps…» Après le passage du Kyuubi en vérité.
« Et ?? »
Naruto avait peut-être grandi, mais visiblement pas sa patience.
« Aussi longtemps que tes jambes fonctionnent, continu de marcher, le plus loin que tu peux. » récita-t-il. Un instant il se souvint du Professeur assis à ses côtés, récitant les mêmes mots. « Et quand tu ne peux plus marcher, rampe… Et quand tu n'a plus de force, et que même ramper t'es impossible… Alors trouve quelqu'un pour te porter. »
« … Hé, ce n'est pas un proverbe très gai sensei… Et puis il est long… C'est pas censé être court un proverbe ?»
« Naruto… »
« Désolé, désolé… Mais je ne vois pas le lien.»
Iruka frotta de nouveau sa cicatrice. Question difficile.

« Il peut y en avoir plusieurs. À ton avis, qu'est-ce que ça signifie ? »
« Huum… heu… Qu'il ne faut jamais s'arrêter. Qu'il faut toujours avancer, même quand on pense qu'on ne peut plus. » Le ton de Naruto s'était fait sérieux.
« Oui. Et il veut dire aussi que quand tes forces te font défaut tu n'es pas seul, jamais. Tu peux compter sur les autres pour te soutenir et t'aider à continuer, le temps que tes jambes te portent à nouveau. »
A l'expression du visage de Naruto, il su qu'il avait touché une corde.
« Jamais. »
Puis soudain un éclat de rire rauque lui échappa, et il ferma les yeux.
« Porter… évidemment. Crétin. »
« Naruto ? »
« Sasuke. Même à bout de force, même s'il ne pouvait plus avancer d'un centimètre, il n'accepterait pas qu'on le porte. »
C'était probablement vrai, si ce trait spécifique était resté au gamin aux yeux noirs dont il se souvenait. Uchiha Sasuke était du genre à se tuer en rampant plutôt que d'accepter de l'aide. Surtout venant d'eux.
« Que vas-tu faire alors ? »
« Je vais lui casser la gueule pour lui prouver que s'il veut devenir fort il a vraiment intérêt à rester. »
Le sourire de son protégé avait quelque chose de sauvage et de déterminé. Ce quelque chose qui faisait toutes la différence. Il préférait Naruto ainsi, quand la flamme brûlait au fond de ses yeux.
« Je vais tenir ma part du pacte, et continuer à avancer, devenir le plus grand ninja de tous les temps, devenir Hokage pour Sakura et tous les autres. Et si un jour il ne peut plus ramper, alors je le porterais. »

-

À l'autre bout du bar, Sai fronça les sourcils.
En quoi la perspective d'avoir à porter quelqu'un pouvait-elle chasser la déprime ?

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Inuzuka Magatsu était un bon ninja, réputé parmi ses collègues jounins pour sa sauvagerie au combat et son habitude jugée un peu malsaine de laper lorsqu'il le pouvait une gorgée du sang de ses ennemis, et de le partager avec ses chiens.
Mais si nul n'aurait douté de ses qualités en tant que ninja, tout le monde s'accordait à dire qu'il faisait un capitaineprodigieux. Du genre à inspirer à ses hommes une loyauté aveugle mêlée d'admiration muette et de peur viscérale. Il était réputé se battre jusqu'à la mort avant d'abandonner le moindre de ses hommes.
Quiconque entrait sous ses ordres devenait automatiquement part de sa meute, et la loyauté d'un Inuzuka à sa meute était quelque chose qui relevait de la certitude scientifique au même titre que la révolution des astres ou le passage des saisons.
Ce qui se passait lorsqu'on ne se montrait pas digne de cette loyauté était une part de la raison pour laquelle ses hommes craignaient leur capitaine autant qu'ils l'idolâtraient, l'autre part étant que comme tout jounin qui se respecte, Inuzuka Magatsu n'était pas totalement sain d'esprit…

La relève envoyée par Konoha était encore à une journée et demie de Mailhoe lorsque les chiens commencèrent à s'agiter et à humer l'air froid avec une frénésie douloureuse, alertant les ninjas et les poussant à hâter le pas.
Ils étaient encore à une journée pleine du village lorsque Magatsu lui-même commença à percevoir l'odeur de brûlé et que le vent soufflant de face déposa sur les uniformes sombres de fines pellicules blanches qui n'étaient pas de la neige, mais de la cendre.

Le capitaine avait prévu de s'arrêter au hameau le plus proche pour la nuit avant de reprendre la route.
Au lieu de quoi il échangea un regard avec son second Shinta, et claqua de la langue à l'intention des chiens. Les oreilles triangulaires de Gin et Kuro se tournèrent vers lui un instant, puis avec un aboiement mêlé les deux molosses s'élancèrent en avant des ninjas, ouvrant la route. Il ne leur fallut qu'une demi-journée pour atteindre Mailhoe à pleine vitesse.
S'ils avaient fait le détour jusqu'au hameau d'Ogawa comme ils l'avaient prévu à l'origine, peut-être auraient-ils pu stopper la rumeur à temps. Peut-être seraient-il arrivé avant que le chef du bourg n'envoie un messager à la ville suivante pour les prévenir, ou que les trois marchands qui avaient dormi là ne repartent et n'emportent avec eux la nouvelle du massacre ainsi que le message de l'Akatsuki pour les propager dans le Pays du Feu…

Peut-être bien des choses auraient-elles été différentes, si ce jour-là Inuzuka Magatsu avait malgré l'urgence de la situation décidé de s'arrêter à Ogawa.
La rumeur aurait peut-être pu être endigué, et les racines de la guerre auraient été peut-être moins profondes. Bien des plans et des tactiques auraient été différents alors, et la vie de nombreux individus n'aurait certainement pas été la même, certains qui moururent auraient peut-être vécu, d'autres auraient sans doute bien moins souffert.
Mais enfin, peut-être pas.
Qui peut dire ?

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Comme précédemment indiqué, Inuzuka Magatsu était un bon ninja, et il compensait la tendance naturelle à l'impulsivité des Inuzuka par une vigilance obsessive acquise à la dure.
Aussi franchirent-ils les derniers kilomètres prudemment, à l'affût de pièges ou de traces ennemis. À ce point là l'odeur de brûlé était devenu suffisamment forte pour que tous les ninjas du groupe la sentent clairement et remontent sur leur visage des masques de tissu pour tenter de se préserver des effluves qui leur parvenaient. Quelque soit le nombre de charniers que l'on ait visité, l'odeur de chaire consumée n'était pas de celles auxquelles on pouvait s'habituer, jamais.

Lorsqu'ils passèrent le dernier col les exhalations avaient presque rendu les chiens fous, et le visage de Magatsu était figé dans une expression d'une fixité effrayante, le regard froid et les narines dilatées.
Il était le seul à ne pas avoir mis de masque, mais comme tous les autres il était à présent couvert de la tête aux pieds de cendre. Car le vent soufflait vers eux, et en plus des odeurs il apportait fumée, et poussière blanche comme neige.
Et c'était de la cendre comme aucun d'entre eux n'en avait jamais vu. "C'est parce qu'elle est absolument pure," avait murmuré Shinta en époussetant machinalement sa veste. "Comme si le feu avait été tel qu'il ne reste absolument rien à brûler. Plus aucun élément combustible dans la cendre emportée par le vent."
Et Magatsu avait acquiescé en silence, et envoyé un ninja sur la crête pour voir si la voie était libre.
Elle l'était, mais lorsque le reste du groupe eut rejoint le chuunin sur la crête celui-ci était livide, et même le capitaine eut un juron silencieux.
Car de Mailhoe il ne restait rien.

Rien, sauf les vestiges encore fumant de ce qui devaient avoir été les murailles, identifiées par les encoches régulières là ou s'étaient trouvées les portes. Mais même la pierre semblait avoir fondu, s'être réduite et racornie, et les murs n'atteignaient pas le quart de leur ancienne hauteur.
Et à l'intérieur des remparts, rien. Juste un champ de cendre blanche parsemé çà et là d'un monticule informe de pierre qui avait mieux résisté.
Juste de la cendre et de la fumée là où auraient dû se trouver des maisons et des tours, des bergeries, des greniers à foin. Un champ de cendre blanche à la place d'un village, pas même la moindre carcasse calcinée pour indiquer qu'il y avait eu là un bâtiment.
Il ne restait absolument rien.

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TBC

Je m'excuse pour le temps que ce chapitre a mis à naitre.

Les reviews du chapitre précédent m'ont données à réfléchir, j'ai eu des examens et des mois de tunnel, ainsi qu'une vrai vie à entretenir. Et étrangement une fois que j'ai été libre, j'ai tout fait sauf écrire –enfin j'ai quand même écrit un peu entre le chapitre neuf et celui-ci, des drabbles, le chapitre 9 de clair obscur et d'autres choses… 'fin bref.
Finalement ce temps de macération intellectuelle et de réflexion a été très positif, et je suis contente de ce chapitre.

Et puisqu'il faut rendre à Orochimaru ce qui lui appartient, le proverbe du « porté/rampé » vient de la très excellente série Firefly que j'ai découvert intensivement ces dernières semaines. C'est une métaphore qui m'a frappé, et elle a tout a fait sa place dans la bouche d'Iruka. C'est très "esprit du feu" comme concept –et très touchant d'une certaine manière, je trouve. (THE HERO OF CAAANTON, THE MAN THEY CALLED JAYYYNE ... LALALA )
Setsuna –que l'on verra mieux plus tard- appartient à mon cher et tendre, mais comme il ne l'écrira jamais il me l'a prété pour que je le fasse souffrir (et dégomer des ninjas ennemis dans des chapitres ulterieurs).
Ceux qui connaissent l'œuvre de Guy Gavriel Kay remarqueront peut-être que son style narratif m'a influencé pour certains passages très spécifiques.
Et bien entendu Thot ma divinité tutélaire m'a couvert de ses ailes.

Enfin le titre est encore une fois tiré des Djinns de Victor Hugo (seconde strophe) , et le rythme monte crecendo avant la tempête.
Dans la plaine
Naît un bruit.
C'est l'haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu'une flamme
Toujours suit.

J'espère que la lecture vous a plu autant que l'écriture de ce chapitre m'a plue à moi.

J'ai reçu nombre de reviews particulièrement magnifiques pour le chapitre précédent, et je tient encore à vous remercier si je ne l'ai pas déjà fait, parce que c'est extrèmement motivant, et que ça me fait tellement plaisir à chaque fois que je vois un message de dans ma boite au lettre... Donc chiiyo, Lenvy, chuck, Subakun, Ilkaria, Saishi, Koneko, Scismatik, Shaya, Myrhil... :D