6 ans plus tôt, un bar de la Communauté Impériale d'Athènes : la Sirène Dansante.
« Je trouve ça déplorable...
- Hum ? »
Angelo émergea difficilement de ses pensées. Ce soir, ils prenaient un repos bien mérité après la réussite d'un dure mission, et il n'avait pas trop la tête à parler. D'ailleurs, Aldébaran et Camus paraissaient savourer le silence environnant au moins autant que lui. Malheureusement pour eux, Mû n'était pas de cet avis. Un vrai moulin à parole, ce gamin, je vous jure ! Angelo se demandait encore pourquoi il avait accepté de rejoindre un adolescent surexcité de trois ans de moins que lui, qui lui avait fait des promesses de liberté et de bonheur dans la Résistance.
Et outre son apparence un peu efféminée et ses cheveux mauves à la couleur plutôt douteuse, ledit gamin avait toujours quelque chose à dire. Il ne pouvait pas comprendre que, parfois, on veuille rester au calme, se déconnecter du monde, ne rien dire... Mais avec le temps, Angelo avait fini par comprendre que, dans ces moments là, il valait mieux le laisser parler, quitte à ne l'écouter que d'une oreille, plutôt que de le remballer bien sèchement. De toute façon, quand il avait quelque chose à dire : il n'abandonnait jamais !
« Qu'est-ce qui est déplorable ? soupira-t-il, en espérant avoir enfin la paix.
- La serveuse, affirma l'adolescent en pointant une jeune fille du doigt. Ils la traitent comme une prostituée... »
Angelo, dans le minimum de politesse dont il faisait parfois part, voulut néanmoins faire l'effort de voir de quoi parlait son ami, et tourna la tête vers la direction indiquée. En effet, il pouvait y voir une jeune serveuse. Une adolescente elle aussi, blonde avec un chignon fait à la va vite et retenu par deux baguettes chinoises, aux traits asiatiques... Jolie, malgré les nombreuses ecchymoses et cicatrices sur son corps pâle. Mais trop jeune pour lui. La pauvre fille, vêtue d'une mini jupe particulièrement courte, tentait tant bien que mal de servir une bande de loubards qui s'amusaient à la reluquer et à la chauffer.
« Ils me dégoûtent. Ils peuvent pas la laisser tranquille ? grogna Mû.
- C'est la vie, mon pauvre Mû, intervint Camus. Il y a des gens qui ne trouvent pas de meilleur moyen pour s'amuser.
- Après tout, ajouta Aldébaran à son tour, ça devient de plus en plus difficile de s'amuser en période de guerre... Mais je te rejoins sur ce point : ils pourraient éviter ce genre de manières. C'est de très mauvais goût.
- Mais je comprend pas... Pourquoi elle se défend pas ?
- A tout les coups, elle vit ici. C'est de plus en plus courant. Si c'est le cas, elle peut pas se permettre de renoncer à son job et au toit sous lequel elle vit...
- C'est horrible ! gémit Mû. Attendez, j'ai une idée !
- NON ! Je t'arrêtes tout de suite. Il en est hors de question. »
Sans trop savoir pourquoi, Angelo sentait bien qu'elle allait arrivée, celle là. A chaque fois que Mû tombait pas hasard sur une personne dans le besoin -et de nos jours, c'était de plus en plus fréquent-, il se sentait obligé de la prendre sous son aile. Et, à chaque fois, il demandait à Angelo s'il pouvait la recruter parmi le groupe. Un instinct de mère poule sûrement. Ou dû à la trop grande gentillesse de l'adolescent. Quoi qu'il en soit, l'aînée du groupe se sentait mal à chaque fois : à devoir refuser. Mais ils étaient un groupe résistant, des soldats, après tout : pas un orphelinat, ou que sais-je ! Ils ne pouvaient pas se permettre de recruter chaque personne dans le besoin qu'ils rencontraient...
Enfin, toujours est-il qu'après sa mésaventure à la table voisine, ladite jolie fille a qui Mû aurait volontiers porté secours vint prendre leur commande à eux.
« Je...-je peux vous servir quelque chose ? demanda-t-elle timidement.
- Alors oui ! Moi je prendrais bien un... »
Alors qu'il était bien lancé dans sa réplique, Mû fut comme foudroyé quand il leva les yeux et croisa le magnifique regard océan de son interlocutrice. Jamais il n'avait vu quelque chose d'aussi beau que ses yeux. Et en y repensant un peu plus, son visage aussi était d'une extrême beauté. Il resta figé un long moment à la contempler, alors que le visage de cette dernière virait au rouge pivoine. Sûrement dû à une quelconque gêne. Ou pas... Les trois autre occupants de la tablée les regardèrent se fixer ainsi d'un air perplexe, n'osant pas briser l'étrange silence qui s'était imposé. Ce fut finalement la jeune serveuse qui détourna le regard la première, fixant son regard sur ses pieds pour ne pas être intimidée davantage.
« Donc, que...-que voulez vous ?
- Toi. »
A ces mots, elle releva la tête pour le reluquer avec de grands yeux emplis d'incompréhension. Toujours aussi beaux. Mû se contenta de lui sourire bêtement en s'avachissant un peu plus sur la table, posant son menton sur ses mains croisés devant lui.
« P-Pardon ? bafouilla-t-elle.
- On t'a déjà dit que tu avais un visage de princesse ? ... Tu es vraiment magnifique, tu sais.
- Je... euh, merci... mais non. Et je ne vois pas le rapport...
- Et bien, je te veux toi : toi ! répéta Mû d'un ton mi-vexé, mi-amusé. Rejoins mon groupe ! Et je te ferais quitter cet enfer. Ton boss doit être un sacré salaud à t'obliger à t'habiller ainsi, je le sens !
- Mais Mû ! s'indigna Angelo. Je viens pas de te dire que...
- Mais elle est toute mignonne et toute gentille ! le coupa son ami. Elle est encore plus ravissante de près, en plus ! Je vais pas l'abandonner ici, elle a l'air d'avoir une vie horrible ! »
Alors que les deux résistants avaient entamé une dispute de mille jours et mille nuits, exposant leurs arguments tour à tour, comme s'ils se trouvaient dans un tribunal, la pauvre serveuse ne savait plus où se placer. Quand on avait vécu toute une vie à être traitée comme de la merde, un si soudain accès d'intérêt envers sa personne avait le don d'en perturber plus d'un. Pourquoi ce jeune homme était-il aussi gentil avec elle ? Aussi loin qu'elle se souvienne, jamais personne ne l'avait traitée de la sorte. Jamais personne ne la traitait comme une personne capable de sentiments, de toute manière : juste comme un simple objet. Ce genre d'objet avec lequel on s'amuse un temps, avant de s'en lasser et de le laisser traîner dans un coin, afin qu'il prenne la poussière. Et puis, quelle était cette étrange sensation qu'elle avait ressentit quand leurs regards s'étaient croisés ? C'était si agréable... Les interrogations fusaient en elle sans qu'elle ne puisse répondre à une seule d'entre elles, alors que tout se brouillait dans sa tête.
« Je me vois dans l'obligation de refuser ! »
Elle avait lancé ça si soudainement, prise d'un élan de peur. Et une seconde plus tard, elle avait quatre paires d'yeux attentifs rivées sur elle, ce qui la fit à nouveau virer au rouge.
« Je... je suis touchée par cette attention... Merci, vraiment. Vous ne pouvez pas savoir à quel point ça peut me faire plaisir, mais... mais je ne peux pas, c'est tout... Et...
- Hey, chérie ! »
Sûrement habituée à se faire appeler de la sorte, la blonde, qui s'était reconnue à travers ce si pitoyable surnom, se retourna vivement vers un des loubards de tout à l'heure, qui l'avait rappelé. N'osant plus vraiment défier à nouveau le regard de Mû qui avait le don de la faire douter, elle décida de rejoindre l'autre homme sans plus d'histoire, et au pas de course, alors que les quatre résistants la regardaient faire en silence. Quoi que Mû eu une très forte envie de protester...
« Que puis-je faire pour vous ? s'enquit-elle dans un sourire forcé.
- J'ai fais tomber mon stylo. Là, juste derrière toi. Tu pourrais me le ramasser ?
- Oh... oui. Aucun problème... »
Alors qu'elle s'apprêtait à se baisser pour ramasser ledit stylo qu'elle avait repéré sur le sol, et que les membres de la tablée ne se seraient pas fait prier pour observer la scène, une main rattrapa vivement son poignée en plein vol, l'arrêtant net dans son élan.
« Non. Elle ne ramassera rien du tout. Fais le toi-même. »
La serveuse leva les yeux, auparavant rivés sur l'objet qu'elle comptait récupérer, pour croiser ce magnifique regard émeraude, qu'elle avait eu la chance de pouvoir contempler un peu plus tôt.
« En-encore vous ?
- Bien sûr, ma princesse. Comme tu as refuser de me rejoindre, j'ai décidé de changer de plan.
- Et... et que comptez vous faire, au juste ?
- Je vais te kidnapper, pardi ! lui lança-t-il joyeusement. »
En entendant ça, elle fut juste incapable de faire quoi que ce soit. Ni de répondre, ni même de montrer un tant sois peu de résistance. Elle avait juste envie de pleurer, là. Pas de tristesse, non : de joie. C'était la première fois qu'elle rencontrait quelqu'un qui lui faisait autant d'effet, sans même qu'elle sache pourquoi. Et que ladite personne s'intéresse autant à elle, au point de vouloir l'arracher de force à cette vie qu'elle haïssant tant, ça lui donnait envie de pleurer. C'en était presque trop beau.
Alors que Mû la tirait aussi vivement que rapidement vers la sortie, sentant qu'il allait vite créer du grabuge en kidnappant une serveuse de la sorte, il fut fauché net dans sa course par l'arrivée du dirigeant du bar dans la pièce : mauvais timing.
« On peut savoir ce qu'il se passe, ici ? grogna-t-il.
- Alors, euh... en fait... C'est vachement compliqué à expliquer, vous savez... »
Voyant qu'il s'emmêlait dans ses explications et que ça n'allait pas tarder à exploser du côté du directeur, Aldébaran, toujours assit à la table avec les deux autres, jugea bon de proposer ceci à ses amis :
« Euh... On devrait pas aller l'aider, là ?
- C'est son problème, répondit sèchement Camus. Il n'a qu'à se débrouiller seul.
- Et puis, il doit avoir l'habitude, avec le temps, ajouta à son tour Angelo. Mû ne s'attire pas seulement les ennuis : il les créé. »
De son côté, Mû était toujours en pleine joute verbale avec l'autre homme, qui ne paraissait absolument pas apprécier le fait qu'il kidnappe l'une de ses employés. Et comme tout ceci ne débouchait sur rien de bon, il se sentit obligé de proposer une autre alternative.
« Bon, d'accort ! Si vous insistez, je vous l'achète ! proposa-t-il. Mais je vous préviens, je suis un peu fauché ces temps-ci... C'est la dèche, voyez vous...
- Laissez tomber, intervint la serveuse. Je ne suis pas à vendre. Insister ne servira à rien. Malheureusement...
- Mais, ma princesse... »
Sans un mot de plus, ni même un coup d'œil pour ne pas regretter ce qu'elle s'apprêtait à faire, la blonde se retourna pour aller rejoindre le dirigeant du bar. Celui-ci ne lui accorda même pas un regard, et resta un instant à fixer le résistant. Il l'avait déjà vu quelque part, ce type. Il en était persuadé... Même si cela paraissait hautement improbable vu son âge. Il tourna néanmoins la tête derrière le bar, là où étaient affichés les différents avis de recherche des résistants connus de l'Empire, portant ou non des masques sur la photo. Et l'un d'entre eux l'interpella particulièrement. Son regard effectua plusieurs allés-retour : de l'avis de recherche à l'adolescent, jusqu'à ce que ce dernier ne se rende compte de ce que son vis-à-vis regardait.
« Vous avez vu ça... ? Ils m'ont pas raté, sur cette photo... »
Ses trois acolytes se tapèrent la tête sur la table en entendant ça. Genre, il aurait pas pu faire semblant que c'était pas lui, malgré la ressemblance frappante ? Ce chef était vraiment pas croyable...
Le dirigeant, quant à lui, après un long temps de réaction, le temps de comprendre que ce crétin venait d'avouer ouvertement être le résistant sur la photo, sortit presque immédiatement un petit pistolet caché sous son manteau. Sans un mot de plus, il le pointa droit vers le jeune homme et appuya une unique fois sur la gâchette. Merde ! Les quatre résistants s'étaient débarrassés de leurs armes après la mission pour aller boire un verre tranquillement, en tant que civils tout à fait ordinaires !
Il y eu un instant de vide après que la balle ait été tirée, où personne ne fit rien, afin d'examiner ce qu'il venait de se passer. Et d'essayer de comprendre.
Mû s'en était plutôt très bien sortit, puisqu'il ne trouvait aucune blessure apparente sur son corps. Même lui, n'avait rien compris à ce qu'il venait de se passer. La balle lui était passée au travers, ou quoi ? Au contraire, le dirigeant du bar semblait s'en être moins bien sortit. Son arme était tombée au sol, et il se tenait la main avec laquelle il avait tiré, dont énormément de sang s'écoulait. Alors : soit il tirait étonnamment mal, soit quelqu'un d'autre était intervenu... Le directeur jeta un regard noir à sa serveuse : un regard qui voulait tout dire.
« Je...-Je suis désolée ! s'excusa-t-elle. Je ne voulais pas faire ça, Monsieur le Directeur, je... je ne sais pas ce qui m'a pris !
- Tu vas regretter ça, sale petite peste ! »
Il continua à la fixer d'un air vraiment, vraiment très mécontent, finissant même par l'insulter en faisant de grands gestes, lâchant sa main qu'il tenait douloureusement, dévoilant par la même occasion qu'elle était traversée de part en part par une baguette chinoise. La même que... Tiens, Mû se rendit compte que la jolie serveuse ne portait plus ses baguettes dans les cheveux, et que sa longue chevelure dorée était dorénavant détachée. Se pourrait-il que... ?
En tournant la tête, le résistant découvrit la seconde baguette, plantée dans le mur, pas loin de ses compagnons, qui s'intéressaient d'ailleurs eux aussi à la chose. Apparemment, aux vues de leur excitation actuelle, ils avaient remarqué quelque chose d'encore plus improbable.
« Mû ! Mû ! Regardes ça ! s'extasia Aldébaran. C'est un putain de ninja, ta copine !
- Il faut avouer que c'est impressionnant, avoua Camus. »
L'adolescent regarda dans la direction que lui indiquait son ami. La baguette... Il se rendit vite compte que ladite baguette avait embroché quelque chose, avant d'atterrir dans le mur : la balle. Cela voulait dire que cette serveuse avait été capable d'arrêter une balle en plein vol avec... une baguette chinoise ? Ça par exemple ! Aldébaran n'avait peut-être pas tord d'utiliser l'expression «putain de ninja»... Mû fut tellement stupéfait qu'il n'en trouva pas les mots.
« Oh mon Dieu... oh mon Dieu... Mais, c'est trop génial ! s'écria-t-il. »
Il se rua vers la serveuse et serra fort ses deux petits poignées amaigris par la faim entre ses mains, un radieux sourire gravé sur le visage.
« Je le savais ! Tu es belle, gentille, et en plus de ça : tu es une guerrière hors paire ! Tu es tellement parfaite, ma princesse ! Rejoins mon groupe de résistant, s'il te plaît, s'il te plaît, s'il te plaît !
- Je... euh... -je...
- On a pas le temps de discuter ici, viens ! »
Sans même lui laisser le temps d'articuler une phrase complète et distincte, il la tira par la main pour sortir du bar, voyant que le dirigeant de celui-ci s'approchait dangereusement d'elle, d'un air très énervé, qui n'annonçait rien de bon. A tout les coups, cette brute voulait encore la frapper.
Suivant le mouvement, les trois autres résistants se décidèrent à sortir à leur tour, de la façon le plus discrète possible pour éviter d'être repéré comme étant des complices. Il se mirent quasi-immédiatement à courir comme des dératés dans les rues, pour échapper aux forces de l'ordre alertés par le coup de feu.
Une heure plus tard, planque d'Alternative D.
« Putain Mû, plus jamais tu nous fais courir comme ça... se plaignit Angelo, à bout de souffle. J'ai des crampes de partout, j'ai trop maaaal !
- Désolé Angy, mais c'était pour la bonne cause ! se défendit-il en croisant les bras.
- Tu la vois où, la bonne cause ? Tu aurais pu éviter de créer tout ce grabuge si tu avais été un peu plus sérieux et vigilent..., soupira Aldébaran. Je te rappelle que tu as failli y passer, ce soir.
- Bah non ! Si je vous avais pas prouvé qu'elle était parfaite sur tout les points, vous m'auriez pas laisser la prendre avec nous ! Alors j'étais obligé ! »
Pendant que ces trois là se disputaient sur les raisons de la course effrénée qu'ils venaient d'effectuer, n'ayant pas bougé de derrière la porte d'entrée, Camus parlait posément avec la nouvelle venue, assit à la petite table du salon.
« Tu t'es décidé, finalement ? demanda ce dernier à l'intention de sa voisine.
- Oui. Je...-Je serais très honorée de pouvoir me joindre à vous...
- OOOHHH ! C'est génial, ça, ma princesse ! intervint Mû qui n'entendait généralement que ce qui l'arrangeait dans les discussions environnantes, et qui venait de les rejoindre à la table.
- Très bien, continua Camus. Dans ce cas, officiellement, je peux te souhaiter la bienvenue à Alternative D. J'espère que tu seras heureux parmi nous. »
Alors que la nouvelle recrue se contenta de sourire face à cette remarque, voyant par cette unique phrase que Camus était tel qu'elle l'avait imaginé, Mû afficha une mine dubitative, se rendant compte de quelque chose d'étrange dans les propos de son ami...
« Heureuse mon cher Camus, on dit heureuse. Tu devrais le savoir...
- Non, heureux. En fait... je suis un garçon. »
Il y eu, à ce moment là, un arrêt du côté des trois autres résistants. En entendant cela, Angelo et Aldébaran s'étaient soudainement intéressé à la discussion, eux aussi. Puis, le passage de quelques anges. Seul Camus resta de marbre, puisqu'il avait compris depuis un moment déjà. Le silence fut finalement rompu par leur chef, qui attrapa le visage de la personne qu'il prenait jusque là pour une fille entre ses mains.
« Mais... mais... Tu avais un visage de princesse, pourtant... gémit-il. C'est pas possible...
- Et... ça change quelque chose, que je sois un garçon ? J'aurais peut-être dû le dire plus tôt... désolé...
- Et toi ! »
Mû pointa un doigt inquisiteur en direction de Camus, qui resta, encore une fois, aussi immobile qu'inexpressif face à cette agression soudaine.
« Depuis quand t'étais au courant ?! s'indigna Mû.
- Depuis le premier regard. Ça se voit, pourtant, qu'il ne s'agit pas d'une femme.
- Et t'attendais quoi, au juste, pour le dire ?!
- Que vous vous en rendiez compte, affirma-t-il en détournant le regard vers le principal sujet de la conversation. Mais, vu comme vous êtes observateurs, vous l'auriez prit pour une fille pendant des années. Et puis, il aurait pu le dire lui même, aussi.
- Oh, vous savez... J'ai l'habitude qu'on me traite comme une fille, alors... »
Mû prit un air fortement déçu et alla s'asseoir dans un coin de la pièce, pour bouder. Les autres le regardaient faire, médusés. Il était vraiment chelou, ce chef, quand il voulait... Voyant que personne ne le ferait à sa place, le blond se dirigea vers lui, et s'accroupit à ses côtés, pour être à son niveau.
« Dîtes... Vous ne m'auriez pas amené ici, si vous aviez su ?
- Ne dis pas de bêtises ! Ça ne change rien ! Enfin... je crois... C'est juste que... je ne pourrais plus t'appeler ma princesse, maintenant... Et tu pourrais pas arrêter de me vouvoyer ?
- Euh, d-d'accort... Et puis, appelez...-appelles moi comme tu veux, ça m'est égal. Tant que ce n'est pas chérie...
- Donnes moi ton prénom, alors ! »
Tiens... C'est vrai qu'il ne le leur avait pas encore donné, en fait. Eux non plus, d'ailleurs. Même s'il avait eu maintes fois l'occasion de les entendre lorsqu'ils discutaient entre eux, il n'y avait encore eu aucunes présentations officielles.
« C'est Shaka.
- Shaka... C'est joli, ça me plaît ! Alors, moi c'est Mû... Je t'arrêtes tout de suite. Oui, c'est bizarre comme nom, je sais. On m'a appelé comme ça suite à une erreur, c'était pas prévu à la base... Enfin bref, laisses moi te présenter les autres ! »
Alors : le colosse, c'est Aldébaran. Étonnant qu'il ait seize ans, avec une carrure pareille... L'intello plus observateur que les autres, c'est Camus. Et le dernier, plus âgé, à l'air mi-impassible mi-morbide, c'est Angelo. D'accord, il tenterait de retenir. Même si actuellement, il n'avait pas vraiment la tête à ça...
Une fois les présentations terminées, le chef du groupe lui fit visiter la petite demeure qu'ils avaient aménagé eux-mêmes, ainsi que l'endroit où il dormirait, où il mangerait... En bref, toutes les futilités du quotidien, mais qui n'en restent pas moins importantes pour autant.
Quelques heures plus tard, planque d'Alternative D.
Ça ne lui arrivait pas souvent. Mais, ce soir là, Mû s'était réveillé en pleine nuit. Il ne savait pas trop pourquoi d'ailleurs, ne ressentant aucun besoin apparent, aucun trouble physique ou émotionnel. Mais dans ces moments là, généralement, il se levait, allait se chercher quelque chose à boire ou à manger, et retournait se coucher. Et, là, il retrouvait plus facilement le sommeil que s'il était juste rester au lit à essayer de se rendormir.
Il se dirigea donc vers la cuisine pour se chercher un bol de lait ainsi qu'un paquet de gâteau sec. Ça devrait largement suffire, oui. N'ayant pas trop envie de foutre des miettes plein son lit, il préféra aller déguster son repas -si l'on peut appeler la chose comme cela- dans la salle à manger. En arrivant dans ladite pièce, il trouva Shaka assit sur le banc, un air songeur sur le visage. Même s'il aurait mieux fait de s'inquiéter sur le fait que sa nouvelle recrue soit debout en pleine nuit, il se contenta de sourire en voyant que le blond portait le pyjama qu'il lui avait prêté tout à l'heure. Pyjama qui, d'ailleurs, était bien trop grand pour lui et son corps meurtri.
« Bonsoir, ma princesse. Qu'est-ce que tu fais là en pleine nuit ? lui demanda-t-il gentiment en s'asseyant à ses côtés sur le banc.
- C'est que... je n'arrive pas vraiment à fermer l'œil...
- C'est le changement, je suppose. Ou alors, peut-être que le matelas n'est pas assez confortable pour toi ? Trop mou ? Trop dur ? Je peux le changer, s'il te fait mal, tu sais ! »
Voyant l'air paniqué sur le visage de celui qui l'avait sauvé du pétrin dans lequel il était depuis quelques années, Shaka se sentit obligé de le rassurer... pas de la meilleure façon du monde, en fait.
« Non, non, il est très bien ! C'est juste que... que... je n'ai pas l'habitude de dormir sur un matelas, en fait...
- Bah, tu dors où, alors ?
- Par terre, cette question ! lui répondit le blond d'un ton sec, trouvant apparemment la chose logique. »
Ce ne fut qu'en entendant le blanc qu'il avait causé qu'il ne se rendit compte qu'il n'aurait pas du exposer les faits de la sorte. Après tout, il ne connaissait rien de la vie des gens avec qui il avait subitement emménagé. Et, il y avait de grandes chances qu'ils n'aient pas vécu les horreurs qu'il avait vécu ces dernières années...
« Ma princesse, c'est horrible ! Tu as dû vivre des choses affreuses, entouré de tout ces pervers !
- Un peu, oui...
- Tu veux en parler ? Je... enfin, on est là pour toi, maintenant, tu sais... »
Mû lui lança un regard suppliant en posant une main amicale sur la sienne. Il avait beau être un gamin surexcité qui créait les problèmes autour de lui à longueur de journée, il savait se montrer un peu plus calme et compréhensif quand le moment était opportun. Shaka, quant à lui, n'avait quitté cette vie qu'il détestait tant que depuis quelques heures, et on lui demandait déjà d'en reparler ? Cela : il en était juste incapable. Ce n'était pas comme s'il ressassait un cauchemar enfoui, mais il ne voulait pas en parler... pas déjà...
« C'est humiliant... murmura-t-il.
- Quoi donc, ma princesse ? - Mon passé, ma vie toute entière... Ce n'est qu'une suite d'humiliations ! Je... qui suis-je pour avoir mérité ça ?
- Le monde qui nous entoure est horrible. C'est pour ça que nous existons, nous, la Résistance. Pour créer un nouveau monde. Un monde meilleur.
- Et si la Résistance ne faisait que créer de nouvelles souffrances ? »
A ces mots, Mû écarquilla de grands yeux. Depuis qu'il l'avait rencontré, il avait cerné Shaka comme étant une jeune personne timide et fragile, traumatisé par un passé plus que douteux, à en voir les traces de fer sur son cou et les nombreuses cicatrices sur sa peau. Là, il semblait tout de suite plus mature et concerné par les événements politiques. Pourtant il avait quoi, quinze, seize ans ? Est-ce un âge pour déjà être dans cet état d'esprit ?
« Que veux-tu dire par là ? s'enquit Mû.
- Mes parents sont issus d'une modeste famille indienne. Quand j'étais encore tout petit, nous avons quitté l'Inde pour venir ici, pour vivre une vie meilleure. Seulement, au bout de quelques années, mes parents se sont rendus compte des desseins maléfiques de l'Empereur et se sont rangés du côté de la Résistance. Et puis, il y a eu cette nuit-là...
- Tu veux dire... la nuit d'assassinat de la Résistance ?
- Oui. Mes parents ont été tué. Et moi, en tant que fils de résistants, je n'avais que très peu de choix quant à mon avenir... C'est à ce moment là que j'ai rencontré Monsieur le Directeur. Il m'a tendu la main et m'a offert une opportunité de survie. Du haut de mes dix ans, je n'y ai vus que du feu... Et ma vie est devenue encore pire que ce qu'elle était avant. Il m'a séquestré avec cette chaîne autour de mon cou, il m'a battu, il m'a humilié en m'obligeant à me travestir en public, et il m'a... il m'a... »
Les larmes lui montèrent aux yeux au rappel de ce souvenir plus que traumatisant. Sans trop savoir pourquoi, Mû se saisit des deux petits poignets de son vis-à-vis, pour le rapprocher de lui et lui énoncer ceci, droit dans les yeux.
« Je suis là, maintenant ! Je suis tellement désolé de ne pas t'avoir secouru plus tôt ! Si tu savais comme je m'en veux... Mais... maintenant que nous sommes réunis, je te jure que je te protégerais, au péril de ma vie ! Je ne laisserais plus jamais un de ces monstres te toucher ou te faire du mal ! Promis.
- M-Mû... »
Le chef d'Alternative D était révolté. Comment cela se pouvait-il qu'il existe des personnes aussi ignobles ? Capables de faire du mal à un pauvre enfant désarmé et... tellement adorable. Cependant, un doute subsistait. Pourquoi son jugement lui semblait-il si obscurci ? Il avait l'impression de ne pas avoir un regard très objectif à ce sujet. Comme si... cela lui rappelait quelque chose qu'il avait lu il y a peu de temps. Il n'y avait pas cru, sur le coup. Ça semblait surréaliste. Mais peut-être que, finalement ... ?
Il n'y avait qu'un moyen d'en avoir le cœur net. Les poignets de son ami toujours entre ses mains, il les tira doucement vers lui, tout en légèreté, pour rapprocher leurs deux visages, ce visage qu'il trouvait si adorable, et poser ses lèvres sur les siennes, afin de sceller un baiser aussi chaste que passionné. Ce ne fut qu'en rouvrant les yeux et en voyant la mine effarée qu'affichait son compagnon qu'il se rendit compte de l'absurdité de son acte.
« AAAHHH ! Ma princesse, je suis tellement désolé ! s'excusa l'adolescent en faisant de grands gestes dans tout les sens. J'ai dû oublier que tu étais un garçon, encore une fois ! Mille pardons ! »
Shaka afficha une moue dubitative, comme si cette remarque n'avait fait qu'amplifier son trouble.
« Et, tu ne peux pas m'aimer, juste parce que je ne suis pas une fille ... ?
- Ce...-ce n'est pas ça... balbutia-t-il. C'est juste que... je ne peux pas te faire ça, à toi... avec tout ce que tu as vécu... Mais, en même temps, tu es tellement... tellement... »
Le blond esquissa un léger sourire, satisfait de la réponse, avant de s'approcher de lui à nouveau afin de réitérer l'expérience, comme un gamin en proie à une friandise particulièrement alléchante et qui ne peut y résister très longtemps. Il ne savait pas pourquoi, mais cette sensation de contact lui plaisait. Ce qui pouvait paraître fort étonnant, venant de quelqu'un qui révulsait tant les relations physique. C'était un contact plus chaleureux que ce qu'il avait connu habituellement.
« ... mignon, conclu Mû.
- Mû... ? lui souffla Shaka alors que leurs visages étaient encore très proches l'un de l'autre. Pourquoi... pourquoi suis-je inexorablement attiré par toi ?
- Parce que tu es mon âme sœur, lui répondit-il de son plus beau sourire.
- Âme... Sœur ? »
Ils se séparèrent un instant, quoi qu'ils restèrent néanmoins blottis l'un contre l'autre, assit sur le banc de la salle à manger.
« J'ai lu ça dans un texte de Platon (1), commença Mû. Apparemment, les êtres humains auraient été conçus avec quatre bras, quatre jambes et deux visages sur une même tête à l'origine, puis séparé en deux, et chercheraient désespérément la personne de laquelle ils ont été séparé : leur âme sœur, pour enfin pouvoir vivre heureux avec elle.
- Et tu y crois, à cette histoire ? demanda Shaka en haussant un sourcil.
- Absolument pas, avoua-t-il en riant légèrement. Mais j'aimais bien le concept ! Chercher l'âme sœur à travers nombre de réincarnations... c'est tellement romantique !
- Mais ça marche, avec deux garçon ?
- Apparemment, oui... Et puis bon : tu ne peux être que mon âme sœur pour que je sois tombé aussi éperdument amoureux de toi au premier regard... »
Shaka le regarda énoncer son discours en serrant ses petits poings devant sa bouche, des étoiles pleins les yeux, comme une héroïne de dessin animé pour gamine devant une belle déclaration bien cliché.
« Mû... c'est tellement adorable ce que tu dis ! »
Il se jeta dans ses bras sans un mot de plus. Finalement, cette nouvelle vie s'avérait encore plus belle que ce qu'il avait espéré. C'était tout bonnement parfait. Qu'est-ce qui pourrait bien faire sombrer cet instant si idyllique en cauchemar ?
(1) : Platon, philosophe de la Grèce antique, expose la théorie des âmes sœurs dans son texte intitulé Le Banquet. (Comment ça, tout le monde s'en fout ?)
Voilààà, ce sera donc mon dernier chapitre avant la rentrée ! Je n'ai ni le temps, ni l'envie d'écrire le prochain chapitre à la va vite avant de partir... x_x' Tant pis si je coupe en plein milieu du passé, du coup. xD
Personnellement, je ne suis absolument pas satisfaite de ce chapitre. Qui me tenais à cœur, pourtant. Puisque c'est la base de mon scénario. ^^' Mais bon, j'attends vos avis sur ce chapitre 'un peu spécial' à mes yeux. Pour voir si vous avez la même impression bizarre que moi. o_o' Je pourrais toujours modifier... plus tard.
Encore merci à ceux qui me suivent, et bonne fin de vacances à vous.
