-Analysez le terrain, et n'oubliez pas, la première chose que vous faites, c'est trouver un point d'eau, nous informe Angela.
-Et s'il n'y en a pas ? demande-je.
-Il y en a toujours un ! Il est juste mieux dissimulé parfois.
Nous hochons la tête avec conviction alors que les portes de l'ascenseur s'ouvrent sur une escorte de Pacificateurs. Nous sommes sur la piste d'envol et je remarque l'hovercraft posé en plein milieu. On va devoir bientôt embarquer.
-Participez au bain de sang mais restez quand même prudents ! Tuez aussi quelqu'un dès le début des Jeux, vous ferez bonne impression.
Je lui adresse un regard tendu, c'est complètement ridicule ce qu'elle vient de nous conseiller. Dans un sens ce qu'elle dit est vrai, ça ferait bonne impression, mais ça ne semble pas être le meilleur conseil à nous donner, surtout maintenant !
Elle nous lance un regard bref, elle se demande sûrement si elle n'a pas manqué quelque chose d'important à nous annoncer. Elle a fait tout ce qu'elle avait à faire. Mon regard fuit se dirigeant vers le sol. Puis elle remonte ma tête et la maintient haute et droite.
-Eh ! fit-elle. Ne vous inquiétez pas, tout se passera bien (sur ce point, elle ment à au moins l'un d'entre nous). Je crois en vous, vous pouvez le faire !
On reste tous silencieux, on ne sait plus quoi dire. Je décide tout de même de lui poser une dernière question, en signe d'adieu.
-Un dernier conseil ?
Elle marque un court silence, hoche lentement sa tête et prend son pas vers l'ascenseur.
-Évite de mourir trop vite.
Puis les portes se ferment sur son visage. Je sais que c'était ironique, j'ai appris à reconnaître le sens de ses phrases. Et je sais aussi qu'elle est détestable, mais plus on apprend à la connaître, plus on la comprend. Elle m'a tout de même aidé à de nombreuses reprises.
C'est la dernière fois que je la vois.
Je suis pris d'un léger frisson. Des gardes me prennent par les bras et me conduisent vers l'hovercraft. On traverse la longue piste puis montons dans la machine.
On me sépare d'Anna et me place entre Leah, la partenaire de district de Sean, et Heidi, la tribut du Quatre qui s'est séparée des Carrières.
Il manque encore plusieurs personnes, ils ne tarderont pas à arriver. Le silence est pesant, et la tension palpable. Sean a l'air nerveux, je lui lance un long regard en pinçant mes lèvres.
Les Carrières sont tous excités, ils rigolent et se crient des blagues à l'autre bout de l'habitacle. En face de moi se trouve Even, le colosse du Dix. Il m'effraie à un point inimaginable, j'espère que je n'aurais pas à lui faire face dans l'Arène.
Je remarque ensuite Cloe, l'air ennuyée. Elle a sa jambe sur le siège et sa tête repose sur sa main. J'ai l'impression qu'elle se moque de l'idée d'être bientôt morte (d'ailleurs, je pense qu'elle s'en moque vraiment).
De nouveaux passagers débarquent dans l'hovercraft pendant encore quelques instants jusqu'à ce qu'on soit tous au complet. Nous sommes déjà tous placés. Je vois dans ceux qui m'entourent la terreur poindre dans leur regard. Elle se propage tel un incendie déformant sur son passage les traits et expressions qui nous caractérise les uns des autres pour ne laisser qu'angoisse et peur.
Les lumières s'éteignent en laissant leur place à un reflet plus faible qui éclaire tout de même nos visages, puis l'hovercraft décolle.
Je ne me sens plus en mesure de me contrôler, j'ai le cœur qui bat plus vite que d'habitude. Je ferme les yeux un court instant, essayant de me réfugier dans une autre partie de mes pensées.
J'ai l'impression que ce n'est pas moi qui vais entrer dans l'Arène, mais seulement une pâle copie, un mirage, un rêve. Et que moi, je resterai réfugié dans mes pensées.
Ma respiration est lourde et mon cœur manque de sortir de ma poitrine. Tout se déroule beaucoup trop vite, je n'arrive pas à gérer tout ça ! Je ne sais plus à quoi penser.
Tout à coup, je ressens quelqu'un m'attraper par la main. Je me tourne et remarque Leah, elle est toute en larmes. Mon cœur se serre à sa vue, elle me fait tellement de peine. Elle ne mérite pas tout ce qui lui arrive.
-Ne me lâche pas, s'il te plaît ! me supplie-t-elle.
Et c'est ce que je fais, je dois la rassurer. Elle a besoin de moi, et ça ne me dérange pas. J'ai promis à Sean de lui venir en aide dans l'Arène, elle doit compter sur nous. Mais, j'ai peur que notre aide ne soit pas suffisante. Je ne veux pas non plus lui faire de faux espoirs.
-Elle pleure ?
Je tourne ma tête et aperçois Heidi, penchée en avant regardant Leaf. Je lui réponds d'un hochement de tête. Je n'ai pas envie de discuter en ce moment avec la personne qui pourrait être mon meurtrier ou ma première victime.
-J'en ai marre de tout ça, soupire Heidi. Ça me dépasse, c'est trop dur à supporter !
Je comprends ce qu'elle veut dire. On se sent tous comme ça, et on y peut rien. Nos plaintes ne changeront rien à ce que nous allons subir.
La seule fois que je lui ai adressé la parole, c'était pour la remercier pour son intervention entre moi et Eric, le jour où nous avons failli se battre. Depuis, je sais que je suis sa première cible. Elle semblait être très proche avec lui. Je me sens obligé de prendre la parole.
-Au fait, je te remercie encore une fois pour ton intervention pendant les entraînements.
Je le dis le plus discrètement possible car nous sommes tout de même dans l'hovercraft avec les autres tributs, et nous allons bientôt devoir nous entre-tuer.
-Quelle intervention ?
-Tu sais, la fois quand Eric s'est énervé et…
-Ah ! fit-elle. T'inquiètes, c'est normal. Avec lui, ça se finit toujours de la même manière. Il faut toujours intervenir pour pouvoir l'arrêter.
-Tu veux dire que tu le connaissais déjà avant?
-Oui, dit-elle. Je le connais mieux que personne d'autre. C'est une amitié de longue date. Et même plus qu'une amitié.
Je reste surpris par son annonce. Je ne sais pas pourquoi elle me le confie, et je ne sais pas pourquoi je l'écoute. Peut-être que je n'arrive pas à accepter l'idée de bientôt mourir ?
-On s'aimait beaucoup, avoue-t-elle. Mais il y a eu de nombreuses complications. On ne s'entendait plus comme avant et il a beaucoup changé. Il s'énervait beaucoup trop et n'arrivait plus à se contrôler, même avec moi.
-Je n'en doute pas, dis-je.
Elle lâche un léger sourire. Elle a de beaux yeux de chat, d'une lueur très étrange. Et elle a un visage assez fin avec des cheveux blonds jusqu'à sa poitrine. Elle a le physique typique d'une fille du Quatre.
-Je ne voulais plus être avec lui, continue-t-elle. Je l'ai donc quitté. Et c'est là qu'il a explosé. Il a eu une folle envie de se venger. Il a donc convaincu beaucoup de personnes de voter pour moi. Sauf que lui aussi n'a pas eu de chance. Du coup, on se retrouve dans la même merde.
Je réalise que la plupart d'entre nous n'ont pas eu un passé facile. On était tous mal placés. A présent, nous le sommes toujours.
Je pense avoir écouter Heidi pour une raison précise. Je n'accepte pas l'idée de bientôt devoir participer aux Jeux, et c'est un moyen de me réconforter et oublier ce qui se passe.
Je reste silencieux le reste du voyage. Plusieurs personnes entrent dans l'habitacle et nous demandent de tendre la main. Elles injectent quelque chose par une grande seringue.
Puis, un bruit bizarre capte mon attention. Je me penche en avant et remarque Cloe. Tout d'un coup, elle se lève de sa place. Je ne sais pas comment elle l'a fait car elle est censée d'être attachée, puis se lève sur son siège.
Les gardes ont l'air perturbés, après seulement quelques instants d'embêtements ils se se précipitent sur elle.
-Je vous conseille de ne plus faire un seul pas, les arrête-elle. Je peux me faire mal de cet endroit et perturber tout le déroulement des Jeux, vous le savez bien.
Ils s'immobilisent et moi, je lâche un léger sourire sur le coin de mon visage pour je ne sais quelle raison.
-Merci, dit-elle aux gardes, puis s'adresse à nous. Ne vous inquiétez pas, je voulais seulement vous informer que ce qu'on vous injectera, n'est qu'un simple mouchard. En gros, c'est un moyen de plus facilement vous repérer dans l'arène et donc, de plus facilement vous tuer. C'est aussi simple que ça. Et maintenant, laissez-vous faire tuer !
Nos visages ont l'air encore plus affolés qu'avant. Elle nous a tous perturbé et rendu plus hésitants. Cloe a réussi à obtenir ce qu'elle voulait, la crainte. Elle a su de quelle manière créer cet effet sur nous. Et j'en suis impressionné.
Je tends mon bras à mon tour, lentement, et j'ai à peine le temps de sentir la piqûre qu'une lumière bleue clignote sous ma peau. Ces infirmières ne savent plus comment se comporter. Cloe a réussi même à les déstabiliser elles.
Le reste du trajet j'ai une absence. J'ignore depuis combien de temps nous sommes là, mais je sens que nous allons bientôt arriver, c'est un pressentiment.
Quand l'hovercraft se pose, j'ai l'impression de perdre tout mon poids. Ma poitrine se sert et ma mort approche à grands pas.
Nous descendons puis on nous entraîne séparément dans de longs couloirs souterrains. Je suis entouré de gardes et le sol défile sous mes pieds. Je ne remarque plus aucun tribut, on se retrouvera tous dans l'arène.
Je n'ai pas le temps de comprendre ce qui m'arrive que je me retrouve dans une petite pièce en compagnie d'Ian. Le carrelage est blanc, je remarque des toilettes dans le coin et une douche. C'est le claquement de la porte qui me ramène à moi.
Je n'arrive pas à le regarder dans les yeux, je ne veux plus voir personne, car à leur vue, je suis un mort. Mais je suis content que ça soit lui qui soit là que quelqu'un d'autre. Il se place près de moi et me prend par les épaules.
-Tout ira bien, Aidan, me rassure-t-il. Tout ira bien…
-Je l'espère, réponds-je.
J'enlève mon t-shirt noir et mon pantalon kaki puis entre sous la douche. La chaleur de l'eau m'apaise, néanmoins je sors très vite, mon temps n'est pas illimité.
Une petite télé passe une émission avec les présentateurs des Jeux. Chaque habitant, chaque district me verra bientôt à l'écran. Ils sont sûrement tous déjà devant leur rétroprojecteur. Il y aura ceux qui se plaindront de mon sort, et ceux qui s'en réjouiront.
Je pense à mon grand-père qui doit être seul, dans notre cuisine, assis devant l'écran, comme le jour de l'annonce de l'Expiation. Je regrette qu'on nous ait séparé.
-Cette année sera encore plus spectaculaire que les autres ! Etes-vous d'accord avec moi Victor ?
-Oui, Hugo ! L'Expiation est sans aucun doute un des plus grands événements, ou même le plus grand événement de l'histoire des Jeux !
-Tu peux éteindre la télé s'il te plaît, demande-je à mon styliste. Leur discussion me démoralise et je suis déjà assez mal.
-Oui, répond-il. Bien sûr…
Il se lève et l'image se dissipe. Il s'approche de moi lentement et me tend quelque chose.
-Cadeau, me fit-il.
Il ouvre sa main et j'aperçois mon bracelet. Il a réussi à le recoudre, il a l'air tout neuf. Je le regarde de chaque côté puis le serre dans ma main.
-Merci, réponds-je.
Je jette un regard tout autour de la salle. Cet endroit sera bientôt un musée, et moi, je tomberai dans l'oublie. Comment ne pas être triste à des moments pareils ?
J'ai une pensée pour grand-père, Kaye, Sierra et tout ce que j'aime, une pensée qui me tord le cœur. J'ignore comment j'arrive à ne pas exploser, à ne pas laisser la panique prendre le dessus sur moi, et je suis tellement triste. Accablé.
J'ai cru qu'être résigné à mourir rendrait les choses plus faciles, mais j'avais tords. Dans quelques minutes, je vivrai mes derniers instants et plus rien ne me ramènera chez moi.
S'il doit y avoir un miracle, qu'il se produise maintenant, parce qu'une fois dans l'arène, je cesserai d'y croire. Croire qu'il y ait une chance.
Je découvre des vêtements sur la table métallique, ma tenue d'arène. Elle nous prévient à ce qu'on peut s'attendre, c'est un avant-goût de l'arène.
Je déroule les vêtements et découvre un pantalon noir flexible, de hautes chaussures confortables, un t-shirt noir et un softshell gris foncé (veste moulante zippée) avec des traits noirs et une capuche.
J'enfile donc un sous-vêtement collant puis le reste de la tenue. Je fais plusieurs gestes et constate que la tenue est très agréable. Elle tient assez bien au chaud et me permet de faire de larges mouvements. Mais Ian a l'air inquiet.
-Quelque chose ne va pas ? le demande-je. J'ai mal mis quelque chose ou…
-Non, tout est dans l'ordre ! m'assure-t-il. C'est une tenue très pratique. C'est confortable et flexible, mais le problème c'est que… je ne vois pas à quel genre d'arène ça pourrait correspondre. J'en n'ai aucune idée.
Je lance un regard surpris. C'est impossible que cette tenue ne fasse référence à aucun genre d'arène ! Je fais plusieurs tours sur moi-même et essaye de trouver une réponse.
-Ça pourrait très bien être une jungle qu'une toundra, une forêt que la mer… Cette tenue s'accorde à beaucoup de climats. Je ne sais pas quoi dire…
Je me regarde une nouvelle fois dans le miroir. Toutes mes idées sont mélangées. Moi aussi je ne sais pas quoi dire. C'est étrange, mais à la fois surprenant et inquiétant.
Ian commence à me donner plusieurs conseils sur la tenue. En cas de chaleur, de froid, comment devrai-je réagir. J'essaye de rester attentif mais je n'arrive plus à l'écouter, la peur m'envahie.
Une voix grinçante nous interrompt et annonce lentement quelque chose.
-Cinq minutes.
J'ai l'impression qu'il me reste encore beaucoup de temps mais bien au contraire. Le temps s'expire, et moi avec lui.
-Aidan, me dit Ian.
Je me tourne lentement vers lui en le regardant droit dans les yeux. Cette fois-ci, je suis prêt à l'écouter, prêt à écouter ses dernières paroles.
-Selon moi, tu es prêt. Tu es prêt de gagner. Tu dois croire en toi, tu n'as pas parcouru tout ce chemin pour rien ! Fais-le pour ceux que t'aimes, pour ceux qui te sont chers !
J'acquiesce et dans un soubresaut, je me ressaisis. Il a raison, je ne vais pas craquer maintenant. Je dois me battre, je n'ai pas le choix. Il n'y aura pas de deuxième chance.
-Merci, réponds-je.
Je n'ai pas besoin de rajouter plus, il a compris ce que je voulais dire. C'est ce qui compte. Il me prend dans ses bras. Je laisse couler une larme, puis il me l'essuie.
-Bonne chance Aidan, dit-il. Tu peux compter sur moi.
-Je sais, réponds-je.
-Je t'attendrai avec les autres.
Je souris et pendant un instant, j'en oublierai presque que je m'en vais à l'abattoir. C'est la voix qui me le rappelle.
-Trente secondes.
C'est l'heure.
Ian me fait un signe de tête. Je me tourne vers le tube et prends une profonde respiration. Je ne tiens plus debout, j'ai mal au ventre. Chacun de mes pas semble durer une éternité. Je ne veux pas y aller.
Mais c'est trop tard, le tube se referme sur moi et je ne peux plus empêcher l'appréhension de prendre le dessus. Je tremble, mon cœur bat à s'en rompre et la panique me donne l'impression que les parois se referment sur moi.
Je repense aux paroles de mon grand-père « Je serai toujours près de toi ». Je le sens, il est avec moi, et il ne me quittera pas jusqu'au dernier instant, car il sera toujours près de moi.
Peu importe à quel point on est préparé au pire, on ne l'est jamais assez.
