A neuf heures, Emma s'assit dans la Mercedes de Regina sans rien dire. Regina proposa de l'emmener dîner quelque part. Emma répondit que tout ce qu'elle désirait en cet instant était de rentrer chez elle, d'enlever ses chaussures et de s'étendre, parce qu'elle avait été debout toute la journée et que son dos lui faisait un mal de chien. Alors Regina acheta des plats chinois à emporter et ramena Emma chez elle.
Le trajet fut silencieux. Emma semblait perdue dans ses pensées, et Regina, qui lui jetait des coups d'œil obliques, ne pouvait se résoudre à parler de tout et de rien. Une vraie conversation pouvait attendre encore quelques instants. Regina se gara au bas de l'immeuble d'Emma.
― Il n'y aura que nous, dit Emma avant de sortir de la voiture. Ma colocataire fait le service du soir.
Regina suivit Emma dans le minable petit appartement, en priant pour que sa Mercedes soit toujours en un seul morceau quand elle ressortirait. Le quartier était mal famé.
― Ta colocataire, demanda-t-elle. Tu ne veux pas dire Neal ?
― Neal est en prison. Il a pris deux ans pour vol, dit Emma en s'écroulant avec un soupir sur un canapé fatigué. Merci pour le chinois, au fait.
― Pas de quoi. En prison ?! Mais le bébé ? C'est le sien, n'est-ce pas ? Comment peut-il te mettre enceinte et ne pas être là ! dit Regina d'une voix qui enflait graduellement.
― Oui, eh bien il ne sait pas. Je ne lui ai pas dit. Le bébé était un accident. En réalité, rien que le fait de coucher avec Neal était un foutu accident. Et puis il s'est fait arrêter. Et puis j'ai découvert que j'étais enceinte mais il était trop tard pour y faire quoi que ce soit, et maintenant il est en prison pour deux ans et…
Regina percevait la peur et le désespoir d'Emma mais ne savait pas quoi dire. Elle regarda autour d'elle. L'appartement était délabré – l'écurie de son cheval était bien plus confortable et mieux équipée que ça. Elever un enfant coûtait cher. Comment Emma ferait-elle pour se payer un berceau, une poussette, des biberons, des couches, de la nourriture et des vêtements pour bébé, et toutes ces choses dont les enfants qui grandissent ont constamment besoin ? Il n'était pas possible qu'elle y arrive toute seule.
Comme si elle lisait dans les pensées de Regina, Emma dit d'une petite voix :
― Je pense à le faire adopter. Pour qu'il ait plus de chances de s'en sortir.
Regina la regarda. Elle était trop jeune pour avoir l'air si défait.
― Mais, dit-elle, c'est ce que tu veux ?
Emma contempla ses mains posées sur son ventre.
― Ce n'est pas la question. Je n'ai rien. Je ne suis rien. Je ne peux pas élever un enfant !
― Tu n'es pas rien ! déclara Regina. Est-ce que tu veux le faire adopter ? répéta-t-elle en couvrant de la sienne l'une des mains d'Emma. Les yeux de cette dernière se remplirent de larmes.
― Non, souffla-t-elle. Oh Regina, si seulement je pouvais trouver un moyen…
― On va en trouver un.
Emma fixa Regina, perplexe.
― On ? Je t'ai quittée, Regina. Tu n'es jamais revenue me chercher. C'est moi qui me suis mise dans cette situation. C'est bon, tu ne me dois rien.
― Si, dit Regina, je suis revenue. Après le bal. Mais c'était trop tard, tu étais avec Neal.
― Oh, dit Emma en fronçant les sourcils. Oh, répéta-t-elle, les yeux écarquillés en rougissant violemment à mesure qu'elle comprenait. Cette nuit-là ?
― Oui, répondit brièvement Regina, peu désireuse de s'étendre sur le sujet. Je n'ai pas trouvé le courage de venir plus tôt. J'ai été lâche, si tu savais comme je m'en veux. Je croyais te protéger de ma mère, mais c'était moi aussi que je protégeais. Je croyais qu'on aurait encore le temps de régler ça après le bal.
― Mais ensuite tu n'es pas revenue à cause de Neal ?
― Eh bien, il semblait évident que tu avais tourné la page.
― Non, dit Emma d'une voix douce en la regardant avec tellement de regret que cela lui brisa le cœur. Ce n'était pas le cas. Ca ne l'est toujours pas.
― Eh bien c'est toi qui n'as jamais répondu à aucun de mes messages ! explosa Regina, dont la colère et la frustration longtemps réprimées commençaient à reprendre le dessus. Comment diable étais-je censée savoir ? Ce n'est pas comme si j'avais l'habitude de devoir courir après les gens pour les supplier d'être avec moi !
― Ce n'est pas comme si j'en valais la peine, dit Emma d'une voix atone. Regina se calma instantanément.
― Je n'ai jamais dit ça.
Regina avait su dès la première minute à la brasserie qu'elle était toujours amoureuse d'Emma. Mais elle ne pouvait pas le lui dire, les mots refusaient de sortir. Emma sembla percevoir quelque chose cependant. La regardant dans les yeux, elle dit :
― Je t'aime, Regina.
― Mais tu es avec Neal, non ? Et tu attends son enfant.
― Non, je ne suis pas avec lui. Je ne suis pas sa petite amie et il le sait. Il était quand même là pour moi parce que j'avais besoin de lui et qu'il m'aime, mais je ne lui ai pas fait de fausses promesses. Je n'ai couché avec lui que cette seule et unique foutue fois ! Il n'y a eu personne d'autre depuis. C'est de toi dont je suis amoureuse, Regina.
Regina prit Emma dans ses bras. Celle-ci nicha son visage dans son cou et sembla fondre à son contact, comme si elle n'avait pas été capable de se détendre depuis des mois. Il était si étrange de tenir à nouveau Emma dans ses bras. C'était la même jeune fille blonde qu'elle avait quittée six mois plus tôt, dont l'odeur lui faisait à présent monter aux yeux des larmes de soulagement, et en même temps une personne entièrement différente, avec son gros ventre qui prenait toute la place entre elles. Soudain Regina se figea. Emma releva la tête et lui sourit timidement.
― Tu l'as senti ? Le bébé a donné un coup de pied !
