Kalinda était assise sur un brancard dans un couloir des urgences locales. Elle avait la moitié de la tête couverte d'un impressionnant pansement blanc enroulé autour comme un gros turban. Avec ses cheveux dénoués, elle paraissait dix ans de moins, plus adorable que jamais, et terriblement vulnérable. Elle était si petite, assise là toute seule dans ses vêtements tachés. Alicia sentit sa gorge se serrer.

― Ce n'est pas aussi grave que ça en a l'air, affirma Kalinda avant qu'Alicia ait pu dire quoi que ce soit. Comme j'ai refusé de les laisser me raser la moitié de la tête pour me recoudre, ils ont eu un peu de mal à faire tenir la compresse.

― Kalinda, dit Alicia, bouleversée. Vous avez pris une balle à ma place.

― Je ne l'ai pas prise, dit calmement Kalinda. Ce ne sont que quelques points de suture.

Alicia en resta bouche bée. La tête de Kalinda s'était trouvée sur la trajectoire d'une balle tirée pour la tuer elle, et elle se comportait comme si rien de tout cela ne valait la peine d'être mentionné. Elle émit un soupir exaspéré et l'étreignit sans autre forme de procès. Tout en la serrant étroitement dans ses bras, elle sentit son parfum épicé et la chaleur de son corps contre elle, preuve tangible que Kalinda était bel et bien en vie et (à peu près) entière.

― Vous m'avez encore sauvé la vie, Kalinda, dit-elle d'une voix enrouée, et vous avez failli y laisser votre peau !

Elle avait envie de dire ne refaites plus jamais ça, mais protéger la vie des gens était le métier de Kalinda. Il semblait déplacé de lui demander d'arrêter de faire son travail. De quel droit Alicia pouvait-elle lui dicter ce qu'elle devait faire ?

― Ne vous en faites pas Alicia, dit Kalinda en se dégageant en douceur, l'attaque va faire beaucoup de bruit dans les médias, mais cette fois c'est une bonne chose : vous allez battre les records de popularité.

Alicia détourna hâtivement les yeux pour cacher les larmes qui y montaient. Comment Kalinda pouvait-elle penser à sa popularité à un moment pareil ?

― Oh Kalinda, chuchota-t-elle, vous allez me manquer pendant votre convalescence.

― Non, lui assura Kalinda. Ils ont dit qu'il fallait que je reste ici encore vingt-quatre heures, juste histoire d'être sûr que je n'ai pas de traumatisme crânien ou d'hémorragie interne. Mais après ça, je peux reprendre le travail.

― Certainement pas, dit Alicia de sa voix de première dame la plus catégorique. Tout ça c'est de ma faute depuis le début, je vous ai surmenée. Je reste ici aussi longtemps que vous devrez y rester, et puis je vous ramène à la maison. Vous reprendrez le travail si et seulement si le médecin de Peter vous en donne l'autorisation, et pas une seconde avant. Est-ce que je me suis bien fait comprendre ?

― A vos ordres, madame, répondit Kalinda en plaisantant à moitié, l'air un peu perplexe. Que voulez-vous dire par « à la maison » ?

― A la Maison Blanche bien sûr. Elle est assez grande pour vous accueillir, et là-bas je peux veiller à ce qu'on s'occupe de vous comme il faut. C'est le moins que je puisse faire.

Kalinda sembla ébahie à cette seule idée et sur le point de protester, mais Alicia lui adressa un regard implorant qui démentait son ton de première dame et lui prit la main dans les siennes. Elles se turent quelques instants.

― Vous vous rendez bien compte que ce n'est pas votre faute, n'est-ce pas ? finit par murmurer Kalinda en posant son autre main sur celles d'Alicia. Ces cinglés ont essayé de vous assassiner deux fois ! Je n'ai fait que mon boulot en vous protégeant. Vous ne m'avez pas obligée à faire quoi que ce soit, d'accord ?

― Comment diable avez-vous su que quelqu'un allait tirer, d'ailleurs ? demanda Alicia pour éviter de répondre tout en refoulant quelques larmes. Apparemment, personne n'avait vu arriver ça sauf vous. Vous m'avez plaquée au sol si vite que je n'ai même pas entendu le coup de feu !

― Je tenais cette femme à l'œil depuis les coulisses, expliqua Kalinda. Je trouvais qu'elle avait quelque chose de bizarre. Je l'ai vue sortir l'arme. Désolée, je n'ai pas eu le temps de vous avertir. J'espère que vous n'avez pas trop de bleus.

― Je suis un vrai désastre ambulant, plaisanta Alicia en exhibant son tailleur saccagé, couvert de taches de sève, de pollen, et de sang de la blessure de Kalinda. Le bouquet de fleurs a amorti la chute, ajouta-t-elle. Heureusement pour moi que ce truc était si énorme !

Récupérant une de ses mains, elle la leva à hauteur du pansement qui entourait la tête de Kalinda, mais la laissa flotter juste à côté, n'osant la toucher.

― Sérieusement, c'est grave ? demanda-t-elle.

― Sept points de suture, admit Kalinda. Croyez-moi, j'ai connu bien pire. Et puis j'ai échappé à la coupe de butch !

Alicia fit de son mieux pour ne pas sourire en imaginant Kalinda avec la moitié de ses longs cheveux brillants rasés.

― Vous êtes donc plutôt du genre lipstick lesbienne ? la taquina-t-elle.

Kalinda la considéra, surprise par la hardiesse d'Alicia.

― Je suppose que oui, dit-elle avec un demi-sourire. Je suis comme Samson, le secret de ma force est dans ma chevelure !

― Ca m'étonnerait !

Alicia rit ouvertement cette fois. Elle était tellement soulagée de savoir que Kalinda était à peu près saine et sauve qu'elle faillit lui faire un compliment sur sa force et sa beauté qui n'avaient rien à voir avec ses cheveux. Mais dans sa tête cela ressemblait beaucoup à du flirt, et même si elle garda cette pensée pour elle-même, elle sentit ses joues s'empourprer. Bon, voilà qui devenait embarrassant et c'était entièrement de sa faute. Il fallait qu'elle se ressaisisse.

― Bien, dit-elle en se levant, il faut que j'aille faire quelques courses si on veut tenir le coup ici pendant les vingt-quatre prochaines heures. Vous avez le droit de manger et de boire ? Quels magazines voulez-vous que je vous rapporte ?

― Vous avez des choses de prévues, Alicia ! En plus, tous les médias du pays sont sans doute sur vos traces en ce moment même. Vous ne pouvez pas rester ici avec moi !

― C'est ce qu'on va voir, dit Alicia, sereine.

Ce poste de première dame lui avait déjà bien assez coûté, une pause ne lui ferait pas de mal. Elle prit son téléphone et appela son assistante.

― Courtney ? Il faut que je revoie mon emploi du temps pour les deux prochains jours. Tout de suite.